CHAPITRE
Statistique. — Procédés de fabrication.
La filature du lin n'est pas loin de posséder et possédera bientôt, sans aucun doute, deux millions et demi de broches, réparties entre les différentes contrées où s'exerce cette industrie. On peut hardiment évaluer le produit du travail que suppose un pareil matériel à 500 millions de fr. par année, somme énorme, quand on songe qu'elle ne comprend pas les produits de la filature à la main, dont la part est encore si large dans plusieurs pays de l'Europe. Le tissage double ensuite la valeur du fil.
On ne s'écarterait pas de la vérité en disant que la production de l'industrie linière, considérée dans ses divers éléments, dépasse le chiffre d'un milliard et demi de francs. Le Royaume-Uni en est le siège principal ; il renferme à lui seul à peu près les deux cinquièmes do nombre total des broches. La France vient ensuite pour un cinquième, c'est-à-dire pour 500,000 broches environ. La part faite à l'Angleterre et à la France, le surplus des broches se répartit entre la Belgique, qui à elle seule en prend 150,000, et les divers États du centre et du nord de l'Europe. Mais , en voyant ces dernières régions ne figurer dans le total que pour un nombre relativement peu élevé, n'oublions pas qu'elles conservent encore sur une large échelle le procédé de la filature à la main. Comme dans plusieurs de ces pays, en Prusse notamment, on s'applique avec une énergie croissante à s'approprier les nouveaux procédés, la part du travail manuel va se restreindre chaque année, et d'une manière sensible.
Dans l'Europe occidentale, la filature à la main pour les fils ordinaires est déjà presque anéantie ; elle ne résiste que sur quelques points isolés comme notre Bretagne. Quant aux fils d'une finesse extrême, tels que ceux des fileurs de Valenciennes pour la batiste, la mécanique n'est pas encore parvenue à s'en emparer. U n'y a plus rien à dire aujourd'hui de l'invention de la filature mécanique du lin, qui a rendu à jamais illustre le nom de Philippe de Girard. Les conditions du grand concours ouvert en 1810 avaient été remplies par ce savant ingénieur. Les éléments qu'il avait déterminés et mis en pratique, quoique susceptibles d'être perfectionnés comme toutes les découvertes humaines, renfermaient véritablement la solution du problème. L'Angleterre fut longtemps seule à
tirer parti de cette belle invention ; elle s'était mise à l'œuvre vers 1820. Elle avait sur nous une avance d'environ quinze années quand nous sommes entrés dans la même carrière, et nous devons reconnaître qu'elle nous a donné les plus salutaires exemples (1).
La Flandre française et quelques districts voisins de cette province sont, chez nous, le centre de la filature mécanique. On y rencontre les 3 cinquièmes de nos broches, c'est-à-dire 300,000 sur 500,000. Le tiers des tissus de lin se fabrique dans la même région. Le surplus de la production linière est répandu dans la Normandie, la Bretagne et différentes autres localités. Parmi les fabriques éparses sur différents points du pays, citons Voiron dans l'Isère, Saint-Dié et Gérardmer dans les Vosges, où le tissage est favorisé par le bas prix de la main-d'œuvre ; les deux villes de Chollet dans Maine-et- Loire et de Laval dans la Mayenne, qui sont Tune et l'autre en voie de développement. L'étalage de cette dernière ville témoignait en signes irrécusables d'une transformation complète opérée dans son sein. A sa fabrication de toiles bien connues jadis et dont il se faisait un commerce considérable à l'étranger, particulièrement en Espagne, la cité de Laval a substitué la production des coutils pour vêtements d'hommes. Il y a environ une trentaine d'années qu'elle est entrée dans cette voie nouvelleoù elle marche maintenant d'un pas résolu. Ces étoffes sont le plus souvent mélangées de fil et de coton; mais,
(1) Rappelons que la filature du lin se divise en deux branches : la filature du lin mouillé et la lilature à sec. Cette dernière ne s'applique qu'aux fils de gros numéros, sans dépasser le numéro 25 ou 28, tandis que la filature de lin mouillé va couramment jusqu'à 150 cl 200, et par exception monte fort au-dessus de ces chiffres. La filature mouillée est beaucoup moins développée que l'autre; dans notre pays, elle ne compte guère plus d'une broche sur six.
comme elles sont façonnées, comme elles se modifient périodiquement suivant les variations de la mode, elles ont mis la fabrique de Laval dans l'obligation de s'approprier l'exploitation des genres nouveauté, du moins des genres à bon marché, dé ceux qui s'adressent à la grande consommation.
Dans le Royaume-Uni, la filature du lin est encore plus concentrée que chez nous ; mais le tissage se pratique sur une multitude de points. Leeds, en Angleterre, est en possession de la filature des fils les plus fins, obtenus à l'aide des procédés les plus perfectionnés. En Ecosse, l'ancienne rivale d'Edimbourg, Dundee, est particulièrement citée pour ses gros fils d'après les procédés de la filature à sec. Elle pratique le tissage des grosses toilesr JJlle file aussi beaucoup de phormium et quelques autresMô ces nouvelles matières textiles qui entrent de plus en plus dans le domaine de l'industrie (1). Les fils du phormium s'emploient en quantité assez notable pour constituer la chaîne des tapis et la trame des toiles à sac. L'Irlande peut passer pour la terre promise de l'industrie linière, tant le sol s'y prête à merveille à la culture du lin, tant le peuple y est rompu au traitement de cette plante. La filature et le tissage s'y exécutent à bon marché. Le tissage est pratiqué dans toutes les chaumières ; il forme souvent la seule et insuffisante ressource de ces nombreuses et pauvres familles irlandaises, condamnées à lutter incessamment contre la faim. La principale cité de l'Ulster, Belfast, dont la renommée en fait de fabrication de tissus de lin s'étend
(1) Les nouvelles plantes textiles utilisées aujourd'hui sont le China grass, le jute, la fibre de coco; on cherche en outre à filer les fibres du bananier, 4e l'alnès, etc.
dans le monde entier, forme un centre où converge toute la fabrication de l'Irlande.
D'après une évaluation puisée aux meilleures sources, la Belgique consacre environ la trente-sixième partie de son territoire à la culture du lin. Elle possède de célèbres fabriques de toile dans les deux Flandres, et notamment à Courtray. La filature compte quelques établissements qui, pour le nombre des broches, n'ont pas de rivaux sur le continent européen, mais qui sont disséminés sur plusieurs points du pays, à Gand, à Liège, à Bruxelles. Le plus vaste est celui de la Lys, à Gand ; il ne renferme pas moins de 36,000 broches, tandis que la plus importante des filatures françaises en compte au plus 16,000. Ce bel établissement, que nous avons eu l'occasion de visiter en détail, est moins remarquable encore par le nombre de ses bancs à broches que par la perfection de toutes les parties de son outillage. On ne recule devant aucun sacrifice pour l'enrichir de toutes les améliorations qui se manifestent dans le champ de l'industrie. En Allemagne, nous rencontrons plus d'un centre justement renommé pour la beauté de ses produits. La Saxe nous a montré, quoique en trop petit nombre, ces beaux tissus fins et damassés pour lesquels d'autres pays rivalisent aujourd'hui avec elle, grâce à l'emploi du métier Jacquard, mais sans la dépasser. La Prusse peut vanter, à juste titre, ses toiles de Westphalie, celles de Bielefeld notamment. Quant à l'Autriche, elle a dans la Moravie, à côté de ses manufactures de laine, une importante exploitation de l'industrie linière.
Le riche assortiment de produits que ces diverses localités avaient envoyé à l'Exposition contenait de nombreux ouvrages vraiment . dignes d'éloges. En commençant par la filature, et, d'abord, par les méca-
nismes qui concernent ce genre de travail» nous avons à mentionner un bel assortiment provenant des ateliers de MM. Windsor frères, des environs de Lille. Si les machines de ces constructeurs ne présentent pas l'application de principes nouveaux, elles sont du moins d'une exécution parfaite ; elles ne redoutent aucune comparaison avec les métiers analogues employés dans les filatures anglaises. Quand de l'outillage nous passons aux produits de la filature, nous devons d'abord constater ce grand fait que la France participe aux progrès accomplis autant que les pays étrangers les plus avancés dans l'industrie linière. Les fils exposés par MM. Droulers et Agache , de Lille , ceux qui avaient été envoyés par le comté de Belfast (Irlande), par les grandes filatures belges, par MM. Kramsta, de Freyburg (Prusse) , attestaient tons également, quoique dans des genres divers, un rare degré de perfection dans le travail. Les galeries françaises fournissaient, d'ailleurs, l'occasion de remarquer les produits d'un grand nombre de fabricants, par exemple, les fils retors de MM. Verstraëte frères, de Lille ; les fils de différentes natures de MM. Mahieu-Delarigre, Dautremer, Descamps, du département du Nord, • Fauquet-Lemaître, de la Seine-Inférieure; les fils de phormium de MM. Bocquet et compagnie, qui, dans leur établissement d'Ailly-sur-Sômme, joignent ce genre de travail à la filature du lin et des étoupes; etc.
En fait de tissage, l'emploi de la mécanique est encore l'exception. Nous n'avons en France que cinq ou six établissements qui en fassent usage : la maison Malo, Dikson et Cie, de Dunkerque , si renommée pour «es toiles à voiles; les maisons Delloye-Lelièvre, de Cambrai; Lanielfreres.de Vimoutiers; Jacquemet, deVoiron; enfin la maison Scrive frères, de Lille, dont les affaires
en filature et en tissage montent à un chiffre très-élevé. Quoique exceptionnel encore aujourd'hui, le tissage mécanique n'en est pas moins destiné à s'emparer peu à peu de tous les tissus communs. Quant aux tissus fins, le travail à la main y régnera longtemps encore. Le tissage du lin ne s'applique pas, en effet, à des articles de mode ayant besoin d'être exécutés rapidement et pour un moment donné. L'ouvrage peut se faire à l'avance, aux heures qui conviennent aux tisserands. Cette circonstance favorise singulièrement le tissage manuel de la toile, exécuté dans les campagnes durant les instants que £-
ne réclame point la culture de la terre. Le laboureur à qui manquent les moyens d'utiliser certaines parties de son temps, est naturellement disposé à se contenter d'un faible salaire qui ajoute toujours quelque chose à ses ressources. Le tissage à la main comptait à l'Exposition de très-nombreux représentants; le plus important de tous est M. Cohin, qui joint d'ailleurs la filature mécanique au tissage manuel, et dont les opérations embrassent en grand les toiles pour les fournitures militaires et d'autres toiles pour la consommation privée. Citons encore la société linière du Finistère, ainsi que M. Victor Pouchain, d'Armentières; M. Fournet et MM. Lambert frères, deLisieux; MM. Joubert, Bonnaire et Cie, d'Angers; Piednoir et Gontier, de Laval : ces derniers, pour les heureuses dispositions de leurs tissus de fantaisie à bon marché. Le tissage étranger, soit mécanique, soit manuel, était représenté par des fabriques parfois colossales , comme celle de MM. Baxter frères, de Dundee (Ecosse), qui, assure-t-on, produisent pour 15 à 20 millions de marchandises chaque année. Le continent européen pouvait citer M. Oberleithner, de Schœnberg, *
en Moravie; M. Vercruysse-Bruneel, de Courtray (Bel- '
gique); M. Seemann, de Stuttgard (Wurtemberg), etc.
Dans la catégorie des toiles de lin, le linge damassé mérite une note spéciale. L'application de la mécanique Jacquard a été un progrès remarquable, non pas tant à cause des difficultés particulières dont elle a dû triompher, qu'en raison des facilités qu'elle a procurées au tissage des grands sujets. On s'était d'abord servi de cet appareil pour le linge damassé en coton. Des essais eurent lieu chez M. Feray père, à Essonne, dès l'année 1817 ou 1818. Quant au linge de table en fil tissé d'après les procédés Jacquard, il paraît avoir eu pour berceau les ateliers de M. Pelletier, à Saint-Quentin; ceux de M. Auloy-Millerand, à Marcilly-sur-Loire, et ceux de divers fabricants du Béarn. La complication du travail est quelquefois aussi grande dans les pièces de linge damassé que dans les plus riches soieries de Lyon : ainsi un service de gala que M. Feray a exécuté pour la ville de Paris en 1853, n'a pas demandé moins de trente-huit mille cartons pour la nappe et cinq mille pour chaque serviette. Outre ce manufacturier, l'Exposition française comptait plusieurs fabricants de premier ordre : MM. Grassot, de Lyon; Casse, de Lille; puis MM. Auloy-Millerand, que nous avons nommé tout à l'heure; Bégué et Tournier, de Pau, etc. Les principaux noms à relever parmi les exposants étrangers pour le linge damassé en dehors des fabricants irlandais qui figuraient sous une dénomination collective, sont les noms de M. Erskine-Beveridge, de Dunfermline, près Dundee (Ecosse), et de M. Oberleithner (1).
Le travail du chanvre qui est loin d'avoir la même
(1) A. l'exception de ses batistes et de quelques tissus fins, la France n'exporte aucun article de sa fabrication linière.
importance que celui du lin, s'opère en général par des moyens analogues. Il faut pourtant tenir compte de cette différence que les filaments textiles du chanvre, étant plus grossiers et plus durs, appellent certaines modifications dans l'outillage, et qu'ils servent à produire des tissus plus communs. Le chanvre trouve une large et utile application dans la fabrication des grands cordages pour la marine et pour les mines. Ces articles figuraient à l'Exposition sous la forme de blocs énormes appartenant à différents fabricants parmi lesquels nous citons MM. Merlié, Lefèvre etCie, du Havre, Leclerc frères, d'Angers, etc.