CHAPITRE II
Lia dentelle.
La dentelle est un des côtés les plus élégants dn groupe des industries textiles. Nous la plaçons dans la catégorie des tissus de fil de lin, quoique dans l'état actuel de la fabrication, le fil de coton ait largement envahi cet article; mais nous tenons compte des traditions de cette industrie qui figure, du reste, pour une valeur considérable dans le mouvement annuel des transactions relatives aux tissus. Si nous nous reportons à des renseignements recueillis par M. Félix Aubry, l'un des hommes les plus versés dans la connaissance de cette fabrication, nous voyons que la valeur produite annuellement en France seulement ne saurait être estimée à moins de 65 à 70 millions de francs; ce chiffre représente environ
la fabrication de tous les autres pays producteurs réunis.
Le mot de dentelle amène tout de suite avec lui ridée du luxe , et du luxe sous une de ses formes les plus gracieuses et les plus aimables. Aussi , quoique la mode, dans ses caprices, se soit quelquefois éloignée de cet article, elle y est toujours assez promptement revenue. Ni les franges, ni les effilés, ni les nœuds de rubans, ni tous les ornements de fantaisie qu'on a prodigués à pleines mains dans la toilette des femmes, ne réuniront jamais au même degré que les dentelles l'élégance à la richesse.
A côté de cette appréciation d'objets de parure , des pensées d'un ordre plus sérieux s'offrent quand on songe aux mains qui confectionnent la dentelle. En France, tous les tissus de ce genre sont fabriqués par des femmes. Nous avons nous-même signalé ailleurs (1) qu'en dehors de nos frontières, en Belgique , les jeunes garçons sont quelquefois employés à la fabrication de la dentelle. Aucun fait analogue ne s'est encore manifesté chez nous. Nos dentellières commencent généralement leur apprentissage de très-bonne heure, à quatre ou cinq ans ; elles peuvent continuer l'exercice de leur profession jusqu'à l'âge le plus avancé. Dans celles de nos provinces où se fabrique la dentelle, dans la Normandie, dans l'Auvergne, la Flandre, la Picardie, la Lorraine, il n'est pas rare de voir de toutes petites filles initiées par leur aïeule ou par leur bisaïeule aux premiers éléments d'un art devenu traditionnel dans les familles. Le carreau qui sert de métier se transmet de génération en génération. Cette industrie est distribuée entre une vingtaine de départe-
(1) Voir Lft population ouvrières dé la France, tome i, page 101.
ments, parmi lesquels celui de la Haute-Loire et celui du Calvados comptent le personnel le plus nombreux. A elle seule, la dentelle d'Auvergne occupe de 130 à 140,000 ouvrières, et la dentelle de Normandie près de 100,000 Le nombre total des dentellières de France est d'environ 300,000.
Quand on réfléchit aux rudes secousses qu'a éprouvées de nos jours le travail des femmes , on est heureux de les voir conserver sans partage une industrie qui s'adapte si bien à leurs facultés, à leur goût , à leurs forces. On est heureux que la fabrication des dentelles forme une sorte d'oasis réservée à l'activité féminine. Ce travail présente, d'ailleurs, l'avantage de pouvoir s'interrompre et se reprendre à volonté, et de se prêter ainsi à toutes les exigences de la vie de famille, et, au moment des récoltes, à celles de la vie des champs. Il s'est opéré depuis le commencement de ce siècle, deux mouvements en sens inverse l'un de l'autre dans le domaine du travail industriel, par rapport à l'emploi des bras féminins. Aucun des deux, disons-le tout de suite, n'a été favorable aux femmes. D'un côté, dans les villes surtout, les hommes ont été substitués aux femmes pour une multitude d'opérations auxquelles jadis ils étaient absolument étrangers. Ainsi, dans les travaux à l'aiguille, ils ont envahi tous ceux qui se rapportent à l'habillement des hommes , sauf les articles de confection les plus ingrats. Us concourent même à la fabrication d'objets du même genre destinés à la toilette des femmes. Ils sont à peu près seuls employés pour le service intérieur d'une foule d'établissements, tels que les restaurants, les hôtels, les magasins de nouveautés et de lingerie, etc. Par suite de ces substitutions et d'autres changements analogues, on a vu la besogne se restreindre de plus en plus pour les
mains féminines, et diminuer le taux des rétributions. C'est là une des causes principales qui rendent, pour les femmes ouvrières, le sentier de la vie à la fois si rude et si glissant. D'autre part, à la vérité, les appareils mécaniques, en s'introduisant dans les fabriques et les manufactures, ont amoindri la somme de force humaine nécessaire à la production. Là où il fallait auparavant toute la puissance musculaire d'un ouvrier robuste , la femme la plus faible a pu suffire. Comme leur concours est moins coûteux que celui des hommes, les femmes ont dû être fort recherchées pour prêter aide aux mécanismes mus par la vapeur. Dans telle industrie où Ton n'en rencontrait presque aucune il y a quarante années, on en trouve maintenant un nombre supérieur à celui des hommes.
Peut-on dire cependant que les femmes ont ainsi regagné d'un côté ce qu'elles avaient perdu de l'autre? Non assurément; car les nouveaux éléments de travail qu'elles ont acquis conviennent infiniment moins à leur rôle naturel que ceux dont elles ont été dépossédées. Les jalouses exigences des fabriques ne sauraient, en effet, s'accommoder d'aucune interruption dans le jeu de leurs rouages divers, ni se prêter aux convenances individuelles. Il faut suivre dans ses monotones et infatigables battements l'appareil qui fonctionne dans l'atelier; le moindre temps d'arrêt augmenterait le prix de revient des produits, et suffirait pour rendre toute concurrence impossible avec des établissements rivaux. La machine réclame donc la journée tout entière des femmes attachées aux manufactures. Ici les ouvrières ne pourraient pas, comme les dentellières, quitter leur ouvrage quand les soins du ménage ou les exigences de la famille les réclament.
Le groupe des dentelles françaises se partage en plusieurs espèces, dont le travail est différent et que les
yeux féminins sont très-habiles à distinguer. Ces divisions s'encadrent à merveille dans nos divisions géographiques, car chaque genre appartient généralement à une localité. Le travail exécuté dans tel arrondissement a le plus souvent des traits distinctifs qu'on s'entend mal à reproduire ailleurs. Parfois même les méthodes sont essentiellement différentes, et semblent constituer des industries tout à fait distinctes. Si, par exemple, vous demandiez aux dentellières d'Auvergne de faire le point des dentellières d'Alençon, elles seraient presque aussi novices dans ce travail que des femmes qui n'auraient jamais manié un écheveau de fil.
Les genres principaux, soit au point de vue de la renommée dont ils jouissent, soit au point de vue de l'étendue des opérations auxquelles ils donnent lieu, sont au nombre de six ou sept. On ne nous reprochera pas de placer en tête le point d'Alençon, qui constitue sans contredit la plus magnifique dentelle du monde entier. C'est aussi la plus chère. Il n'y a plus que cette dentelle en France qui soit fabriquée en fil de lin ; toutes les autres sont aujourd'hui en fil de coton (1). Ajoutons que le point d'Alençon demande des soins infiniment plus minutieux qu'aucun autre. Il faut entourer chacun des jours du tissu avec du crin. Au lieu d'avoir des fuseaux chargés de fil et un carreau comme les autres dentellières, les ouvrières d'Alençon n'ont pour outil qu'une aiguille et une petite pince. Leur ouvrage, qu'elles peuvent exécuter debout ou assises, même en marchant , est étendu sur une feuille de parchemin. Le
(1) L'école de dentelles des enfants pauvres du Puy avait envoyé* à l'Exposition des dentelles en fil, imitant celles d'Alençon.
point d'Alençon figurait brillamment dans le trophée de la nef du palais de Cristal, élevé à la dentelle par M. A. Lefébure; ce trophée renfermait aussi de splendides échantillons des dentelles de Caen et de Bayeux , qui forment une seconde classe dans l'industrie dentellière. Nous pouvons rattacher au même groupe la dentelle noire de Chantilly. Les ouvrières du Calvados se sont, en effet, approprié le genre de cette dernière fabrique. Quoique n'étant plus seule en possession de son ancien travail, la fabrique de Chantilly conserve cependant intacte sa vieille réputation pour les articles de grand luxe. Les dentellières de Caen et de Bayeux s'attaquent, du reste, à diverses sortes d'ouvrages ; elles confectionnent la dentelle blanche tout aussi bien que la dentelle noire. Bayeux, où s'est introduit le point d'Alençon, possède la spécialité des grandes pièces en fil de lin, telles que les robes, les aubes, les châles, etc. C'est dans cette ville et aux environs que se confectionnent également les blondes destinées à être exportées dans les pays méridionaux. La ville de Caen et la campagne environnante, dans un rayon assez étendu, ont principalement pour domaine les dentelles et les blondes de soie , qui ont remplacé les anciennes dentelles noires et blanches en fil de lin. La fabrique du Calvados se montre habile à suivre la mo'> dans ses plus soudaines évolutions; aussi alimcnîc-*.-(î!!c !e commerce parisien de tous les riches articles tl ; nouveauté qui s'emploient aujourd'hui dans la panr -, ' ?s femmes. La variété de ses dessins, la déliratoss', o: »:i fraîcheur de ses tissus, sont universellement a ;.-, r • >s. Nulle part le travail delà dentelle n'a, nuss' : n. \ *:e dans ce pays, su modifier à temps ses conditi ^ <;a jisionnelles. Aussi, tandis que la clientèle d'autres L\v. \ jues décroissait journellement, là,
au contraire, les éléments du travail ne faisaient que s'agrandir.
En dehors des dentelles normandes, le cercle de l'industrie française comprend encore la dentelle de Valenciennes, qui ne se confectionne plus dans la ville dont elle garde le nom, et dont le siège principal est à Bailleul (Nord), mais qui a beaucoup plus d'importance en Belgique que chez nous ; la dentelle de Flandre et celle de Picardie, dont la fabrication a pour centres les deux villes de Lille et d'Arras ; la dentelle des Vosges, qui règne à Mirecourt ; enfin les dentelles du Puy, qui sont les plus anciennes de France. Après avoir été longtemps renfermée et comme engourdie dans le cercle d'articles trèscommuns, la fabrique du Puy s'est tout à coup réveillée de cet assoupissement, et elle se montre des plus actives et des plus entreprenantes. Lorsque de tels élans se manifestent dans une industrie, ils sont presque toujours dus à quelque initiative purement individuelle qui sait découvrir des germes de succès et communiquer une vie toute nouvelle à des éléments énervés. Le trophée même des dentelles nous a fourni un exemple frappant des transformations qu'un seul homme peut amener dans l'ensemble d'une fabrication. L'industrie dentellière doit à M. Lefébure des perfectionnements remarquables et d'importants progrès. L'active impulsion qu'il a donnée au travail de la dentelle dans le Calvados, et principalement à Bayeux, n'a pas été circonscrite dans les limites d'un seul département. Cet exemple a réagi sur nos autres fabriques, et y a joué le rôle d'un stimulant réel. On n'a pas voulu demeurer en dehors du mouvement qui s'accomplissait ailleurs (1).
(1) Le pavillon que H. Lefébure avait garni avec ses riches articles ren-
Parmi les pays étrangers, celui dont les dentelles jetaient le plus d'éclat à l'Exposition, c'est la Belgique, la Belgique si renommée, du reste, par la beauté de ses articles. Le genre appelé point d'Angleterre se fabrique à Bruxelles et nullement en Angleterre. La Belgique peut citer encore ses dentelles de Malines , ses Valenciennes, etc. Le nombre des dentellières de ce pays a été évalué à plus de cent mille.