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CHAPITRE IL Le* arts céramiques

I. Les poteries. — Dans son Traité des arts céramiques, M. Brongniart, qui fut longtemps directeur de la manufacture de Sèvres , disait avec enthousiasme : a qu'aucune autre industrie ne présente dans l'étude de sa pratique , de sa théorie et de son histoire , autant de considérations diverses, intéressantes et riches en applications économiques et scientifiques, que l'art céramique ou la fabrication des vases et ustensiles en terre cuite. » Du moins est-il vrai qu'aucune industrie ne fournit de produits plus simples que la poterie, plus variés, plus faciles à fabriquer, et qui soient susceptibles de durer davantage malgré leur fragilité. On dédaigne aujourd'hui assez volontiers ce mot de poterie que nous venons d'employer. Ni les fabricants de porcelaine ni les fabricants de faïence ne veulent Être des potiers; l'usage tend à affecter spécialement la dénomination de poterie aux articles en terre cuite les plus communs. Ce mot nous semble cependant préférable à celui de céramique. Le sens en est plus aisément compris. C'est le mot pittoresque, on peut le dire ; car son étymologie latine est tirée d'une des applications les plus anciennes et les plus répandues de la poterie, de celle qui consiste à fabriquer des vases à boire. Le mot céramique, qui est littéralement traduit du grec, est trop savant : il a donné lieu, sur son origine et sur sa signification, à deux ou trois hypothèses différentes plus ou moins plausibles. Puisqu'il faut payer tribut à l'usage, je tiens du moins à dire que l'appellation la plus simple est aussi

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la plus intimement liée à l'histoire de l'art français. Bernard Palissy se contentait d'être un potier.

Peut-être, en voyant sur votre étagère ou sur votre cheminée quelque élégant produit de la poterie, n'avezvous jamais songé que vous aviez là sous les yeux un échantillon d'un des arts auxquels les hommes se sont le plus anciennement livrés. Il faut faire cette réflexion, si vous voulez pouvoir vous rendre compte du terrain parcouru et des progrès accomplis. Les premiers vestiges de la poterie remontent aux plus lointaines origines de l'histoire; ses essais figurent parmi les plus antiques monuments de la civilisation. Ses produits, d'abord fort modestes, ont été rehaussés en servant à des usages religieux; et l'urne de terre qui, à défaut de marbre ou de porphyre, recevait les cendres des aïeux, était un objet sacré en même temps qu'un objet d'art. L'art céramique n'était pas né cependant du jour où un homme avait eu l'idée de pétrir de la terre entre ses mains, de manière à en former une sorte de récipient qu'il consolidait en le faisant sécher au soleil, comme le font encore telles ou telles tribus sauvages dans les archipels de TOcéanie. L'art suppose un sentiment étranger à ces grossiers ouvrages. De même que dans les lettres une composition quelconque ne rentre dans l'histoire de la littérature que du moment où il s'y révèle quelques aspirations littéraires, de même il faut qu'on découvre dans les formes quelque lueur du beau pour considérer un produit comme appartenant réellement à l'art du potier. Cet art apparut le jour où les parois du vase furent arrondies en vue de produire un certain effet, le jour où quelques lignes y eurent été tracées pour en faire mieux ressortir les contours.

Un trait particulier, et qui est un titre d'honneur pour

cette industrie, c'est que des intentions artistiques trèsprononcées se retrouvent dans ses plus anciennes compositions. Le sentiment de la beauté des formes était puissamment développé déjà chez des peuples qui ont disparu depuis vingt à vingt-cinq siècles , et qui ont à peine légué à l'histoire de douteuses traditions. Si ain vases étrusques nous joignons les produits de la céramique grecque et romaine et ceux de la céramique égyptienne , nous sommes obligés de convenir que nous n'avons rien gagné, sous le rapport même de la forme. C'est le côté sous lequel la civilisation antique se prétait le mieux aux exigences de l'art. Il est incontestable que l'antiquité n'a point été dépassée en ce qui concerne le dessin ; mais pour tous les autres éléments constituant l'art du potier, l'industrie moderne a laissé bien loin derrière elle l'industrie de l'ancien monde. La poterie antique ne savait guère mettre en œuvre, comme il est facile de s'en convaincre en visitant les musées du Louvre et les collections spéciales de Sèvres , que des terres d'un ton ingrat, monotone et triste. Ne lui demandez point l'infinie variété et l'incomparable éclat de nos couleurs; elle ne pouvait offrir, la plupart du temps, que ses teintes rougeâtres ou noirâtres. Ni la transparente porcelaine, ni la faïence si peu chère et si propre, ne hà étaient connues. En outre, le travail n'avait point h môme solidité qu'aujourd'hui. Les fours ne rendaient que des pâtes mal cuites, et les divers ustensiles qui en sortaient étaient imparfaitement appropriés aux besoins de la vie. La science moderne a fourni à la poterie des ressources prodigieuses. Elle lui a permis notamment d'employer une multitude de substances nouvelles, et de combiner ces substances de manière à donner aux produits des qualités jusqu'alors inconnues.

L'étalage de nos fabriques, et même le groupe seul que huit ou dix manufacturiers avaient formé dans la grande salle du Palais de l'Industrie, suffisait pour témoigner de l'incalculable série de progrès qui ont ici complètement transformé les conditions de Tari. Il n'était pas nécessaire pour cela d'examiner les beaux produits de telles ou telles autres nations étrangères dont nous parlerons un peu plus loin ; — ni les splendides et incomparables envois de la manufacture impériale de Sèvres à laquelle nous avons déjà payé le juste tribut de notre admiration. Le groupe dont il est question en ce moment embrassait des spécialités plus ou moins dissemblables. On avait réuni là des échantillons de nos fabrications du midi, du centre et du nord de la France. Les départements de la Haute-Garonne et de la Haute-Vienne, ceux du Cher et d'Indre-et-Loire, ceux de la Seine, de la Meurthe et du Nord avaient été mis à contribution. On pouvait y signaler comme une imitation parfaite de Chine, au moins quant aux dispositions et aux ornements, deux grands vases fabriqués par M. Meyer. Une imitation moins saillante en elle-même, mais d'une exécution bien plus difficile encore, et due à MM. Pilliwuyt et Dupuis, consistait dans des vases ornés de sujets chinois avec un fond vert d'eau, appelé fond céladon. La reproduction du fond céladon présente des difficultés capitales, qu'on s'est pendant longtemps inutilement efforcé de vaincre. À propos de difficultés surmontées, je dois citer un service bleu foncé de MM. Pepin-Lehalleur et A. Hache. Cette couleur, qui exige que la porcelaine soit chauffée au rouge, au risque de couler, ne s'obtient pas sans un grand talent de fabrication. Plusieurs ouvrages en biscuit, c'est-à-dire en porcelaine qui n'est encore ni émaillée ni vernissée, attiraient les regards par la délicatesse

du travail. Je ne suis pas partisan, toutefois, des bustes en biscuit; j'aime mieux qu'on réserve cette matière pour des articles de fantaisie. La sévérité d'un buste réclame le marbre ou le bronze. Les terres cuites, de quelque espèce qu'elles soient, ne me paraissent pas convenir non plus à la confection des lustres ou des encadrements de glace. Ces matières n'ont pas assez de souplesse pour recevoir de telles applications. — La poterie appelle ici le nom de M. Avisseau, de Tours, dont les produits, si admirablement modelés, ont rétabli l'art perdu du célèbre potier français du xvie siècle. Sur les ouvrages de M. Avisseau, les animaux et les plantes en relief sont étudiés dans les moindres détails au point d'imiter entièrement la nature.

IL Les cristaux. — La cristallerie , qui est avec la poterie et les glaces une des trois grandes branches des arts céramiques , ne compte en France que cinq ou six ateliers. Trois de ces fabriques, les principales, avaient contribué à la formation d'un trophée : c'étaient les fabriques de Baccarat, de Saint-Louis et de Clichy. On avait placé dans ce groupe des pièces grandioses, dont l'effet ne pouvait être incertain.

La fabrication du cristal, c'est-à-dire d'un genre de verre dans lequel on fait entrer une assez forte proportion d'oxyde de plomb, était à peu près ignorée en France avant le commencement de ce siècle. Elle nous est venue d'Angleterre. On ne connaissait jadis que le cristal de roche, dont la taille est si difficile et si coûteuse, et que nos cristaux artificiels dépassent aujourd'hui en limpidité et en blancheur. Cette industrie fut assez lente à se développer. A l'Exposition de 1806, elle n'avait envoyé que quelques essais, qu'heureusement on eut soin d'encourager. Elle commence à prendre de l'essor après 1812.

Un fabricant dont le nom mérite d'être recueilli dans nos annales industrielles, M. d'Artigues, fonda, vers cette époque, à Vonèche, dans l'ancien département de Sambre-et-Meuse , la première fabrique spéciale de ce genre que la France ait possédée. Après la Restauration, ce fabricant transporta son usine à Baccarat (Moselle). M. d'Artigues a trouvé des successeurs qui ont considérablement agrandi cette fondation et en ont fait un établissement cité souvent comme un modèle. Le continuateur de cette entreprise, M. Godard, obtenait, dès l'année 1823, une médaille d'or. On est redevable à l'usine de Baccarat de beaucoup d'essais utiles et d'inventions ingénieuses. Nulle part ne fut mieux exécuté dès l'origine le moulage des cristaux, moulage qui permit de donner aux pièces garnies d'ornements en relief la pureté des ornements taillés. Les cristaux de couleur, les cristaux dorés vinrent s'ajouter aux cristaux blancs et élargir le cercle delà fabrication. Pour la réalisation de ces perfectionnements, M. Godard fut habilement secondé par un ingénieur qui s'est placé au rang des premiers verriers de France , M. Toussaint. La cristallerie de Baccarat devint pour ses propriétaires la source d'une fortune considérable ; mais nous ne pourrions citer aucune autre grande usine où la population ouvrière ait été l'objet de mesures plus bienveillantes dans leur principe, plus prévoyantes dans leur but. M. Godard a laissé un noitf éminemment honoré dans l'industrie. Il y avait en lui quelque chose de vraiment patriarcal. Baccarat, ce n'était pas seulement sa fabrique, c'était sa tribu.

Parmi les pièces d'ailleurs très -diverses et très-belles venant de l'usine de Baccarat, il faut citer deux candélabres gigantesques qui n'avaient pas moins de 5 mètres 25 centimètres de hauteur et supportaient chacun un bouquet

de 90 lumières, de 1 mètre 80 centimètres de diamètre. Les socles, avec leurs proportions grandioses , avaient offert de sérieuses difficultés sous le rapport de la taille et du montage. On n'avait jamais exécuté en France de pièce de cristal d'une aussi large dimension. Un fabricant anglais fort connu, M. Osier, de Birmingham, le même qui avait exposé en 1851 dans le transept d'Hyde-Park une fontaine en cristal, avait apporté à Paris en 1855 un candélabre analogue à ceux de Baccarat. Ce morceau d'ime hauteur de 6 mètres ne portait qu'un bouquet un peu maigre de dix-huit becs à gaz. Le fût en était vraiment remarquable ; mais le pied et le bouquet n'avaient pas été d'une exécution aussi difficile que ceux des candélabres de Baccarat.

Les pièces que les cristalleries de Saint-Louis et de Clichy avaient fournies au même trophée se faisaient distinguer par des qualités diverses. Saint-Louis y avait mis, par exemple, deux coupes d'une simplicité originale et d'un bel effet, en imitation de malachite. La fabrique de Clichy, dont les commencements ont été très-pénibles et qui a conquis sa place dans l'arène de la cristallerie par le bon goût de ses formes et la pureté de ses teintes, possédait quelques morceaux que je tiens à citer particulièrement : deux vases et une coupe de couleur pourpre, décorés en or, et deux petits vases bleu-tendre avec médaillons peints, très-coquets et d'un goût irréprochable. On apercevait dans l'étalage de presque toutes nos cristalleries des vases , de grandeurs variées , en agate blanche, avec ornements en chrysoprase. La mode paraît même s'attacher aujourd'hui à l'alliance de l'agate blanche et des teintes vertes. Le verre chrysoprase semble cependant un peu lourd pour la légèreté de l'opale ; les deux tons tranchent trop l'un avec l'autre.

S'il fallait caractériser par une observation générale l'aspect de la cristallerie française en 1855, je dirais que cette industrie se distinguait surtout par la grandeur et la hardiesse de ses œuvres ; mais on y admirait aussi la finesse des détails et la délicatesse des compositions.

III. Glaces. — La fabrication des glaces, qui suppose tant de science, tant d'art, est portée chez nous à un incomparable degré de perfection. Nos produits sont à l'étranger un objet d'envie. Aussi, lors du concours universel de Londres en 1851, n'y eut-il guère de questions qui agitassent plus profondément le jury international que celle des glaces. Si des débats passionnés n'aboutirent pas à des actes de complète justice, ils ne laissèrent du moins aucun doute sur la supériorité d'exécution de nos glaces. Nettement établie dans le travail du rapporteur français, M. Péligot, cette supériorité est reconnue aussi clairement qu'elle pouvait l'être par le rapporteur anglais , lord de Mauley. Dans toutes nos Expositions nationales, depuis 1806, nos glaces ont obtenu les éloges des jurys. Aucun objet de ce genre ne figurait aux trois premières Expositions, en 1798, 1801 et 1802.

Cette industrie, qui se rattache, comme tant d'autres innovations manufacturières, à la politique de Colbert, avait été empruntée au sol vénitien ; elle fut bientôt naturalisée chez nous par Abraham Thevart , qui la transforma, comme on sait, par sa découverte, en permettant de couler la matière en fusion, au lieu de la souffler comme on souffle le verre à vitre. Depuis cette invention, l'industrie des glaces s'est divisée en deux brandies : celle des glaces soufflées et celle des glaces coulées ou laminées. Tandis que ces dernières atteignent à des dimensions colossales, les autres ne sauraient guère dé. passer 1 mètre 20 à 1 mètre 25. Elles trouvent leur li-

mite dans la force même de l'homme qui doit lever et souffler la matière. Le laminage assure, en outre, une fabrication infiniment plus parfaite. Après avoir été assez florissante, au moins par intervalles, depuis la fin du xvnc siècle, la belle industrie des gaces était tombée durant la révolution dans un complet allanguissement. Elle semblait renaître sous l'Empire, et l'Exposition de 1806 renfermait une glace de 3 mètres 08 sur 1 mètre 62, qui fut fort admirée et qui provenait d'une manufacture située à Paris. Cette fabrique n'était qu'une dépendance de l'établissement de Saint-Gobain (Aisne), où l'industrie des glaces coulées avait, depuis plus de cent ans, son siège principal, dans le vieux manoir du poète guerrier et chevaleresque Raoul de Coucy. L'atelier de Paris, dont le rôle fut d'abord restreint à quelques opérations spéciales, finit par être réuni à l'usine primitive. Ce fat à peu près vers 1806 qu'une ancienne verrerie commença d'entrer en concurrence avec la compagnie de Saint-Gobain. Cette concurrence n'a pas été sans effet sur les derniers perfectionnements réalisés dans la fabrication. Je veux parler de la verrerie de Saint-Quirin, qui. après avoir soufflé les glaces, entreprit de les couler, et fonda un atelier spécial pour ce genre d'opérations à Cirey. Ce n'est qu'en 1830 qu'un accord sur les prix a mis fin à la rivalité existante.

L'industrie des glaces coulées, même depuis qu'elle a cessé d'être l'objet de privilèges positifs, comme avant 1789, a toujours été concentrée chez nous dans un trèspetit nombre de mains. On se l'explique par la somme de capitaux qu'elle exige, et aussi par cette circonstance que toute fabrique de ce genre est obligée, par la nature même des choses, à un assez long noviciat. Il faut qu'efe forme elle-même son personnel. Malgré ces difficultés,

une ou deux usines étaient parvenues à s'établir; elles furent achetées et supprimées par les deux puissants établissements de Saint-Gobain et Cirey. On a pu voir cependant à l'Exposition les produits d'un atelier créé depuis quelques années à Montluçon, et qui déjà figu- 1 rait à Londres en 1851. Ses capitaux sont assez considérables, sa fabrication assez étendue pour qu'il ne soit plus possible de dire aujourd'hui que Saint-Gobain et Cirey sont seuls en possession du marché français. La concurrence est, au contraire, très-sérieuse. Les ouvrages de Montluçon ont certaines qualités fort appréciées par le commerce.

Saint-Gobain avait exposé en 1855 une glace d'une dimension sans égale. Cette glace excède de 78 centimètres le morceau que la compagnie anglaise dite Cornpagnie de la Tamise avait à Londres, à Hyde-Park, et sur lequel on lisait cette inscription un peu fastueuse : La plus grande glace du monde. La pièce de Saint-Gobain a 18mètres 04 centimètres de superficie; celle de Londres n'avait que 17 mètres 26. La glace anglaise était d'ailleurs trèsdéfectueuse. En ce genre de produits, nos voisins visent plutôt au bon marché qu'à la perfection. Les fabricants anglais se sont abstenus d'entrer en lice en 1855. Deux glaces avaient été envoyées de l'étranger ; Tune sortait des ateliers de Floreffe, près de Namur (Belgique); l'autre, d'une fabrique récemment créée à Aix-la-Chapelle (Prusse). Quoique de larges dimensions, ces pièces étaient loin, celle d'Aix-la-Chapelle surtout, d'atteindre les proportions de la glace de Saint-Gobain.

L'étendue d'une glace atteste, sans aucun doute, qu'on a su vaincre des difficultés réelles ; n'allons pas, néanmoins, battre trop haut des mains devant un pareil résultat, car il nécessite encore plus d'argent que d'art pro-

prement dit. Que les capitaux permettent d'avoir de grandes tables qui coûtent fort cher parce qu'elles sont en bronze ou en fonte très-épaisse, de vastes cuvettes et des fours immenses; qu'ils permettent surtout de multiplier les essais et de recommencer les pièces manquées, et on arrivera sans trop de peine à la fabrication de morceaux gigantesques. La glace de la compagnie de la Tamise, à Londres, avait peut-être été manquée vingt fois; elle représentait peut-être une dépense de plus de cinquante mille francs. La grandeur ne constitue pas la beauté d'un pareil ouvrage. Ainsi, la glace exposée par la compagnie de Floreffe, qui avait le mérite d'avoir 15 mètres de superficie, n'était pas exempte de vices graves sous le rapport chimique, notamment de ces taches qu'on appelle crachats. J'en fais la remarque sans vouloir déprécier les produits d'une usine dirigée par des hommes habiles qui ont fait ailleurs leurs preuves. La glace d'Aix-la-Chapelle était plus nette que celle de Fk>« reffe ; mais elle avait une teinte bleuâtre, autre vice de composition.

L'expérience consommée de Saint-Gobain éclatait dans son grand ouvrage. Quelle pureté ! quelle transparence! Composition et fabrication sont également parfaites. D faut l'œil d'un homme du métier pour y relever deux ou trois taches, presque toutes insignifiantes. Quand il s'agit de morceaux aussi vastes, comme on est forcé de donner au verre une forte épaisseur afin qu'il ne s'affaisse pas sur lui-même, on court le danger qu'il ne se glisse sur quelque point des bulles intérieures ; ces globules, qui ne nuisent pas d'ailleurs à la fidélité générale d'une glace, sont même fort rares dans la pièce de Saint-Gobain. La renommée dont jouit cette grande usine est ainsi coniîr-

mée par chaque nouvelle épreuve publique à laquelle ses ouvrages sont soumis.

Les procédés du fabricant de glaces, envisagés dans leurs traits généraux, ne sont ni très-compliqués, ni trèsdifficiles à saisir. 11 est possible de ramener cette fabrication à quatre opérations'principales : faire fondre la matière ; étendre la lave embrasée sur les tables en métal, dites tables de coulée; porteries glaces au four et les soumettre ensuite au polissage. Ajoutez-y, si vous voulez, l'étamage, avant lequel une glace reçoit le nom de glace sans tain et ne forme pas encore un miroir. Quoique les mêmes règles soient observées dans toutes les usines, certains procédés qui en facilitait l'application restent parfois la propriété et pour ainsi dire le secret d'un établissement. Un des principaux mérites d'une glace c'est qu'elle soit sans couleur, afin qu'elle n'altère point les objets qu'elle réfléchit. La fidélité des images est à ce prix. Les fameuses glaces de Venise ne remplissaient point cette condition. Elles étaient légèrement violacées ou plutôt rosées. Elles prêtaient ainsi au teint une nuance agréable. Ce fut même là une des causes de leur succès. Notre moraliste La Bruyère a dit quelque part qu'on renvoyait toujours les gens contents de soi quand on les renvoyait contents d'eux. Tel était le système des glaces de Venise. Que ce fût au fond un défaut, c'est évident. Bien que volontaire, ce défaut empêchait que les objets ne fussent exactement reproduits. Dans les régions de l'Allemagne où se fabriquent le plus grand nombre de glaces communes, la matière première a souvent un ton verdâtre qui, loin de plaire comme celui des glaces vénitiennes, est, au contraire, des plus disgracieux. Pour en amoindrir l'effet, on

s'efforce de fabriquer des glaces extrêmement minces. La France tire encore de ces pays une certaine quantité de miroirs, notamment de ceux qui sont employés dans la tabletterie. Nos fabriques, n'ayant pas le même motif pour s'appliquer à ce genre de travail, ne produisent point de verre aussi mince.

L'exactitude des glaces est encore altérée plus profondément par un autre vice que je voudrais vous mettre en mesure de reconnaître d'un coup d'oeil. Ce défaut consiste dans l'absence de planimétrie, c'est-à-dire d'égalité dans la surface du verre. Sans cette égalité, il n'y a pas de miroir, car il n'y a plus de réflexion juste. Toutes les images apparaissent déformées; cette déformation est plus ou moins choquante , selon que la face du verre est plus ou moins inégale, plus ou moins ondulée. Pour vous assurer de la qualité d'une glace sous ce rapport, vous n'avez qu'à la regarder de face à une distance de 25 à 30 pas. Si la planimétrie manque, les lignes réfléchies vous frapperont par leur obliquité. Placez vis-à-vis l'une de l'autre deux glaces ayant ce même défaut, la répétition des objets s'y opère de la manière la plus défectueuse ; on dirait que les objets sont brisés. La ligne droite Le se retrouve nulle part dans la réflexion réciproque. Les appareils mécaniques employés pour le polissage et notamment une machine inventée par M. Carillion ont été le point de départ d'un progrès réel. C'est même à la possession de certains appareils dus à cet ingénieur, que Montluçon doit la planimétrie remarquable de ses glaces. Il est inutile d'ajouter que l'égalité de surface est d'autant plus difficile à réaliser que la pièce fabriquée est plus étendue.

Le système de Thevart, le coulage des glaces, n'a pas fait disparaître le système du soufflage. Ce mode est non-

seulement pratiqué dans divers pays étrangers, en Allemagne surtout, concurremment avec la nouvelle méthode, mais en France même nous avons plusieurs usines où l'on souffle encore la matière. Les miroirs de petite dimension sont généralement soufflés; pas toujours cependant : car si l'on manque au coulage une grande pièce, on a pour ressource de la diviser en fragments et de la vendre en détail. On coule, du reste, tous les morceaux en grandeur moyenne, et on coupe ensuite le verre suivant la dimension voulue. Un de nos fabricants, qui a rendu des services réels à l'industrie verrière et dont les verres à vitre notamment sont en possession d'une réputation exceptionnelle à raison de leur inaltérabilité, M. Patoux, d'Aniche (Nord), exposait plusieurs glaces fabriquées d'après l'ancien système. Il est, du reste, très-difficile de distinguer une glace coulée d'une glace soufflée. Les taches sont généralement plus nombreuses et elles ont une forme plus allongée dans les pièces provenant du soufflage. — Un mot encore sur la quantité de glaces de toutes sortes fabriquées annuellement par les usines françaises. Celte quantité avait été évaluée, lors de l'Exposition de Londres, à un chiffre qui nous paratt fort au-dessous de la réalité. Des informations soigneusement recueillies nous autorisent à croire que notre fabrication monte de 140,000 à 160,000 mètres carrés par année.

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