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CHAPITRE K Parte et son rôle Industriel. — L'Industrie parisienne

L'art parisien, dans ses diverses applications industrielles, avait depuis longtemps déjà conquis une réputation exceptionnelle et incontestée; mais l'Exposition de 485o aura consacré cette réputation avec un nouvel éclat. C'est un fait bien remarquable que de voir la fabrication parisienne rester sans rivale , malgré les exemples et les enseignements qu'elle prodigue, dans tous les arts où le bon goût est une condition essentielle du succès. Nous en avons vu des preuves nombreuses et irréfragables dans les tissus de fantaisie , dans les châles de cachemire et de laine, comme dans le groupe si brillant des industries tenant de près à l'art , qui ont leur siège principal , et quelques-unes leur siège unique , dans la capitale de la France. L'honneur de ces succès a été justement reporté aux divers agents qui participent à la production. Peutêtre, cependant , n'a-t-on pas suffisamment tenu compte d'influences d'un ordre plus général dont la nature est de réagir puissamment , quoique d'une manière indirecte, sur le travail industriel.

C'est toujours le goût du public qui détermine le goût de la fabrication. Mais le public lui-même, d'où peut-il tirer l'idée plus ou moins parfaite qu'il se forme des conditions du beau? À coup sûr, la délicatesse du sentiment tient au développement même de la civilisation; elle en est une des manifestations les plus irrécusables. La perfection dans les arts industriels dérive donc des principes mêmes qui constituent la sociabilité d'un peuple. Le bon goût doit réaliser ses plus beaux triomphes là où il rencontre pour alimenter ses inspirations le sentiment public le plus éclairé. La position qu'occupent dans les arts industriels la France, en général, et plus particulièrement Paris, est donc la conséquence des efforts qui se sont accomplis à travers les siècles pour former ce fonds commun d'idées et de sentiments , apanage distinctif de notre sociabilité. Tous les hommes qui ont contribué soit à étendre les limites de l'horizon intellectuel , soit à consolider en les élargissant les bases de notre société, ont concouru d'une manière plus ou moins immédiate à développer cet instinct public qui fait apprécier le beau dans les choses. Voilà pourquoi nous excellons dans les œuvres qui exigent le plus de goût , tandis que nous rencontrons plus spécialement des rivaux dans les applications où suffisent l'opiniâtreté , l'esprit d'entreprise, le savoir-faire commercial. Ainsi la supériorité de Paris dans le cercle des industries artistiques s'explique aisément par le rôle de celte capitale dans le mouvement de la civilisation. La part faite à ces influences souveraines ne saurait amoindrir celle qui revient aux fabricants, aux dessinateurs, aux ouvriers, dans l'accomplissement de l'œuvre industrielle. Quoique inégale au point de vue des conditions qu'elle exige , la tâche de chacun de ces agents s'accomplit sous le stimulant d'une inspira-

tion commune. Les industries de goût sont précisément celles qui empruntent le plus à l'habileté de l'ouvrier. Elles ne lui demandent pas seulement une aide matérielle, elles ont besoin de sa dextérité et de la justesse de son coup d'œil; souvent même elles exigent un véritable sentiment de l'art.

Les caractères propres au travail parisien ne se rencontrent pas seulement dans les œuvres qu'il produit. Paris exerce une influence considérable sur un grand nombre d'industries pratiquées loin de ses murs. Quand on étudie, en effet, la situation comparative de nos villes de fabrique , on constate bientôt qu'il existe entre eDes une singulière différence, suivant qu'elles écoulent ou non leurs produits sur le grand marché de la capitale. Toutes les manufactures qui travaillent pour Paris semblent porter en elles-mêmes un stimulant plus ou moins vigoureux qui les tient incessamment en éveil. On dirait qu'un aiguillon invisible les pousse sur la voie des améliorations. Un essor rapide , des élans inattendus se font remarquer en un lieu, dès que les commandes de Paris commencent à y pénétrer. Du jour où ces communications prennent naissance, on voit poindre la lueur qui illumine le sentier 4p l'avenir. Paris est bien le foyer où s'alimente le génie de la production nationale. Les fabriques dont les articles se consomment traditionnellement et d'une manière exclusive sur tel ou tel point isolé de notre territoire, ou bien seulement à l'étranger, restent plongées dans la torpeur. La routine, une invariable routine, est leur règle presque absolue.

D'où vient cette différence? D'où viennent là, cette vie, ici, au contraire, cet engourdissement? On peut aiséraeni s'en rendre compte et d'après les circonstances générales rappelées tout à l'heure et par quelques circon*

stances secondaires qu'il nous reste à préciser. Une relation intime, quoique insaisissable, règne entre le public qui consomme les produits et le manufacturier qui les fabrique. Le goût du premier réagit puissamment sur l'activité du second. Si les acheteurs peu exigeants sont eux-mêmes immobiles dans leurs habitudes , pourquoi le fabricant prendrait-il la peine de sortir du sillon tracé devant lui? Pourquoi se lancerait-il dans de nouveaux frais, dans des expériences incertaines? Comme il n'est pas obligé de varier son travail pour en écouler les produits, il ne s'ingénie point à créer de nouveaux genres. De plus, Paris centralise toutes les observations des consommateurs; il rassemble par mille canaux les témoignages de la satisfaction ou du mécontentement du commerce. Il est merveilleusement placé pour en instruire les fabriques, qui reçoivent ainsi une impulsion salutaire et peuvent élargir ou rectifier leurs mouvements au point de vue de la science et de l'art.

Certaines fabrications sont éminemment propres à donner une idée de cette variété, de ce goût, de cette élégance, qui distinguent les articles de la capitale. Nous voulons parler des fabrications diverses composant le groupe de Y industrie parisienne proprement dite. Cette industrie avait érigé deux trophées dans la nef du palais de Cristal, l'un pour les objets de parure, l'autre pour les objets qualifiés d'articles de goût et de fantaisie. Toutes les branches rentrant dans ces faisceaux n'ont pas isolément l'importance des industries où nous avons pu signaler déjà le cachet du goût parisien; mais elles concourent à faire mieux voir la diversité de ses aspects (4).

(f) C'est M. Natal i s Rondot, auteur du rapport sur l'industrie parisienne

Le premier des deux trophées, celui de la parure, comprenait une quinzaine de fabrications différentes. La joaillerie de M. Bapst en occupait le centre. Ces étincelantes parures de diamants, ces pierres précieuses si finement montées, ces colliers, ces broches, ces bracelets, etc., représentaient une valeur d'environ un demi-million de francs. Où sont, se demandait-on peutêtre, les acheteurs de ces splendides produits? Ils se trouvent dans tous les pays du monde, mais ils ne sont pas toujours sur les mêmes points. C'est là une circonstance particulière dans le commerce des diamants. On est obligé d'aller chercher les consommateurs en suivaol les fluctuations de la richesse générale, tantôt dans un lieu et tantôt dans un autre. Qu'un pays favorisé de la Providence ait une riche récolte de blés quand autour de lui les autres États souffrent d'une sorte de disette, on est sur dès lors qu'il s'y trouve de l'argent, et on y envoie sans retard les luxueux ouvrages de la joaillerie. Qu'une autre contrée doive à certaines circonstances un commerce d'une prospérité exceptionnelle, les comptoirs des marchands de diamants s'y établissent aussitôt. On pourrait dire que ces comptoirs sont dressés sous des tentes qu'on promène d'un bout à l'autre du monde. L'habileté du commerçant repose sur deux conditions particulières : il faut savoir deviner de bonne heure où se rencontrent les moyens de payer des articles d'un si grand prix. De plus, il importe qu'on mesure avec justesse la quantité que tel ou tel pays en pourra consommer, car les dispositions et les mon-

en 1849, qui avait été chargé de présider à l'érection des deux pavillons. !)eu\ fabricants d'un goût éprouvé, M. Bapst, joaillier, et M. Audot fabricant de nécessaires, l'ont secondé dans cette opération.

tures ont besoin d'être appropriées au goût de chaque localité.

Dans le pavillon de la joaillerie se rangeaient encore d'autres articles de luxe d'un grand éclat, quoique d'une moindre valeur, appartenant à l'orfèvrerie et à la bijouterie. On y rencontrait des fleurs artificielles, soit pour la parure, soit pour l'ornement ; des articles de mode ; des ombrelles d'un genre nouveau, recouvertes de riches dentelles ; de somptueux éventails venant de fabriques justement renommées; des gants dont les nuances étaient des plus variées et des plus délicates, etc. À propos de ces gants qui appartenaient à la maison Jouvin et Doyon, il n'est pas inutile de dire que les peaux dont ils étaient formés viennent de notre propre pays, de nos montagnes françaises. Les chevreaux de France sont en effet ceux qui donnent les plus belles peaux du monde entier. Ce n'est pas seulement la perfection du travail, mais encore l'origine de la matière, qui fait varier le prix des gants. Le second pavillon de l'industrie parisienne embrassait des articles de plus de vingt industries. Au milieu figurait, sur une table en bronze argenté, une toilette en argent massif, fabriquée par M. Audot, et composée de vingt-deux pièces. On admirait à l'en tour, à cause de la délicatesse du travail, des ivoires sculptés, divers articles de tabletterie fine, des bronzes, dessachets brodés, des ouvrages au crochet, des nécessaires, des buvards, et divers objets appartenant au domaine de la petite maroquinerie, etc. ; je cite deux magnifiques éventails de M.% Duvelleroy, dont l'un a été choisi par la reine d'Angleterre. Nous ne manquerons pas de signaler encore des articles qui se travaillent maintenant à Paris, non-seuleme&t avec soin, mais encore avec un luxe exagéré, et qui faisaient envie à bien des mères : c'étaient des poupées,

des berceaux de poupée et des trousseaux de poupes. Il faut que nous soyons ou bien riches ou bien prodigues, car nous mettons plus d'argent qu'on n'en avait jamais mis dans ces futilités qu'un même jour voit souvent adorer et briser. A aucune autre époque, le commerce des jouets d'enfants, en général, n'avait été aussi prospère. Je ne blâme pas qu'on donne des jouets à l'enfance et qu'on lui en donne beaucoup. J'approuve, au contraire, cette tendance, car on occupe ainsi les enfants en fixant leur première attention. De plus, on les rend heureux; et nous ne saurions trop nous hâter de procurer du bonheur à ceux qui nous sont chers. Je m'élève seulement contre les sommes parfois excessives qu'on y consacre, et dont une partie pourrait aller ailleurs adoucir des souffrances trop réelles (1).

Il est juste de dire un mot des ouvriers employés à la fabrication des ouvrages si délicats et si variés, composant l'industrie parisienne. Dans la majeure partie des fabrications de Paris placées en dehors du groupe dont nous parlons, la plupart des ouvriers sont étrangers à la capitale ; ils viennent des divers points de la France, du

(1) Celait assurément un honneur que d'avoir été placé dans les dm faisceaux collectifs ; pourtant, j'ai hâte de le dire, cette place ne signifiait pas que ceux qui l'occupaient étaient les seuls habiles, les seuls en renom dans leur industrie. C'est une industrie tout entière et non des maisons spéciales que les trophées avaient pour but de mettre en évidence. — Durant le cours de l'Exposition, l'industrie parisienne s'est vu enlever un homme qui connaissait à fond ses besoins et ses mérites, M. Ch. Legentil, membre de la commission impériale, et président d'une des classes du jury. Dans l'ordre de l'économie industrielle, commerciale ou financière, le concours de M. Legentil était acqnis à toutes les œuvres utiles. Son esprit conciliant, l'aménité de son caractère, facilitaient les discussions. M. Legentil les éclairait en même temps par l'étendue de ses connaissances et l'extrôme lucidité de sa parole. 11 remplissait avec dévouement de nombreuses fonctions gntuites des plus importantes. — Heureux ceux qui s'en vont après une carrière aussi bien remplie, environnés comme lui de l'estime de tous !

nord comme du midi, des provinces montagneuses du centre comme des plaines de la Champagne ou de la Guyenne. 11 n'y a point de ville où la population laborieuse soit plus mobile qu'à Paris. On remarque dans ses rangs un va-et-vient perpétuel ; c'est une véritable alluvion, et une alluvion dont les couches se pressent et se renouvellent sans cesse. Dans toutes les parties de la France, point d'ouvrier qui croie posséder complètement les secrets de son art, s'il ne l'a étudié et pratiqué au moins quelque temps à Paris. L'industrie parisienne n'est guère soumise à ces envahissements du dehors. Ceux qui confectionnent les articles de Paris sont presque tous originaires de cette cité. C'est bien là le domaine habituel du véritable enfant de Paris. D'un autre côté, tandis que l'ouvrier né à Paris même quitte assez volontiers les quartiers populeux de la grande ville pour faire son tour de France, surtout dans certains corps d'état, ces migrations sont inconnues dans le groupe de l'industrie parisienne proprement dite; l'ouvrier demeure indissolublement uni au sol qui l'a vu naître. Son horizon n'est guère plus étendu que l'enceinte de la cité ; Belleville et le Mont-Parnasse, en voilà les limites extrêmes. Les travaux sont tellement divisés dans les fabriques parisiennes, les spécialités tellement circonscrites, que des ateliers analogues ne se rencontrent point dans nos départements pour recevoir des exilés volontaires de cette ruche exceptionnelle. Vainement on emporterait avec soi son habileté dans son coup d'œil et dans ses mains, on n'en pourrait trouver l'emploi. Collectivement envisagées, les fabrications parisiennes profitent d'ailleurs de cet isolement de leurs agents ; c'est parce que l'ouvrier de Paris est obligé de concentrer toute son attention sur son art, qu'il y devient si habile.

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