CHAPITRE VI
Clénie Industriel des différents peuple*. — Résumné. — Conclusions.
En arrivant au terme de nos études sur l'industrie contemporaine d'après l'Exposition de 1 855, il importe de nous
recueillir un moment devant les résultats constatés. Nous le disions tout à l'heure : chaque peuple exerce son activité suivant le génie dont il a été doué par la Providence. Mais si toutes les nations civilisées participent au mouvement industriel de ce siècle, l'étendard du progrès ne brille pas partout du même éclat. Nous ne serons injuste envers personne, nous ne méconnaîtrons le rôle d'aucune des branches de la grande famille humaine, quand nous affirmerons que trois races semblent résumer en elles, avec des instincts parfois communs et parfois profondément dissemblables, ces forces vives qui ouvrent vers l'avenir des sentiers inconnus. Ces races, chacun pouvait les reconnaître aisément au milieu de l'Exposition universelle ; chacun est prêt à les nommer avec nous : c'est la race britannique, la race allemande et la race française.
Fractionnée en deux grandes tribus, assises sur l'un et l'autre bord de l'Océan atlantique, la race anglaise représente l'esprit d'entreprise, dans la sphère des exploitations industrielles et commerciales.
Avec des instincts plus concentrés, la race allemande est moins prompte à se mettre à l'œuvre ; mais elle poursuit opiniâtrement les opérations qu'elle a commencées ; elle s'entend à merveille à réaliser l'économie dans la production, surtout pour la partie du travail dont les machines ne se sont pas emparées.
La race française ne sait pas aussi bien qu'on le sait en Angleterre, exploiter une carrière; on est en France, sous divers rapports, moins favorablement placé qu'en Allemagne pour produire à bon marché.En revanche, la race française est douée à un degré éminent de cet instinct qui fait découvrir le principe scientifique des applications industrielles; c'est à elle que semble départie en outre la mis-
sion de reli* l'industrie à l'art proprement dit, et de rehausser le travail matériel.
Sans doute, les autres nationalités remplissent, chacune sous des formes diverses, plus ou moins accentuées, un rôle utile au développement de la civilisation. Nulle part cependant l'initiative ne se montre sous un aspect aussi tranché qu'au sein des trois grandes familles qui semblent diriger la marche de l'humanité dans la période laborieuse qu'elle traverse aujourd'hui. Le plus souvent même, le mérite d'un peuple placé en dehors de ces trois grandes familles consiste à savoir s'associer à leur mouvement, afin de concourir aux mêmes fins.
En résumant les faits observés , nous vérifierons l'exactitude de ces affirmations. L'Europe industrielle se divise en trois sections : l'Europe septentrionale qui était représentée à l'Exposition par la Suède, la Norwége et le Danemark; l'Europe méridionale, comprenant les états de la péninsule Ibérique, de la péninsule Italique et la Grèce; je ne nomme pas la Turquie, car l'empire ottoman doit être groupé avec les pays orientaux. Quant à la troisième division, elle embrasse toute l'Europe centrale et occidentale avec les Iles-Britanniques, auxquelles on doit toujours rattacher, sous le rapport des facultés industrielles, les États-Unis d'Amérique. Ce sont, à dire vrai, les peuples compris dans cette dernière division qui formaient le noyau de l'Exposition en 1855. Sans eux, il n'y aurait pas eu un véritable concours de tous les éléments de l'industrie ; tandis que, eut-elle été réduite à eux seuls, l'Exposition n'en aurait pas moins réuni tous les principes essentiels de l'industrie contemporaine. N'est-ce pas, en effet, dans le groupe del'Europe centrale et occidentale, que sont appliquées, sur la plus grande échelle, les découvertes qui illustrent le xixe siècle?
N'est-ce pas au sein de ce groupe que l'indflttrie réalise ses éblouissantes merveilles? • *
Dans cet immen3e mouvement où tant de conquêtes intellectuelles servent de points d'appui aux triomphes du travail matériel, les États du nord de l'Europe, la Suède, la Norwége, le Danemark, se font remarquer par la tendance qui les porte vers les industries qu'on peut appeler industries scientifiques. Que de noms plus ou moins fameux ces pays comptent dans les annales de la science moderne, depuis Tycho-Brahé jusqu'à Berzelius! Un âpre climat, les longues nuits d'un interminable hiver semblent prédisposer l'esprit à la méditation. L'étude seule, ou à peu près seule, peut ici ouvrir de vastes horizons. En mettant à part les productions végétales des régions polaires, comme ces sapins colossaux de la Norwége, qu'on utilise dans les constructions navales, les produits minéralogiques et métallurgiques de la Suède, et divers échantillons de l'agriculture du Danemark, voyez dans quelle sphère l'industrie de l'Europe septentrionale s'est révélée en 1855 sous les traits les plus saillants. C'est évidemment dans la construction des machines de tout genre, dans les arts de précision, dans les industries se rattachant aux sciences, à l'enseignement, etc.
Au sein des États méridionaux, le spectacle change complètement. Les industries qui touchent le plus à l'art sont celles qui obtiennent le plus de succès. Peut-être même avons-nous tort de prononcer le mot industrie, au moins de le prononcer seul ; il s'agit, en effet, de produits moins industriels qu'artistiques, tels que les mosaïques en pierres dures de Florence, les ouvrages en albâtre et en serpentine, les marqueteries, les sculptures en bois, les grandes mosaïques de Rome, si riches et si
variées; lei petites mosaïques en émail, dont le prix est si élevé ; les bijoux ordinaires en mosaïque, les pierres précieuses taillées et montées, les marbres sculptés, etc. On aborde aussi sans doute dans la zone méridionale quelques fabrications proprement dites, mais on y chercherait en vain un aspect vraiment industriel. Le travail d'art y est bien le trait caractéristique. De plus, si quelque aptitude industrielle s'y révèle sur tel ou tel point isolé, nous ne l'apercevons guère que dans les contrées les plus rapprochées de l'Europe centrale. Ainsi le Piémont compte plus de manufactures qu'aucun autre État de la péninsule Italique. En Espagne, nous voyons les districts du nord centraliser presque toutes les exploitations manufacturières. C'est par la Catalogne que l'Espagne commence à compter dans les industries textiles. Le territoire du Portugal, enclavé comme il l'est, n'entre guère en relations avec le reste de l'Europe, que par les voies maritimes; aussi l'industrie s'installe-t-elle ici de préférence aux bords de l'Océan, à Lisbonne, et dans le district d'Oporto. J'en dirai autant de la Grèce, placée dans des conditions d'isolement encore plus frappantes. On a déjà vu, au sujet de la soierie, que si l'industrie des Hellènes commençait à communiquer avec l'esprit industriel du siècle, c'était dans le domaine de cette fabrication. Le sol grec révélait aussi sa fécondité à l'Exposition par de nombreux échantillons de bois, de semences pris dans les forêts de l'Achaie et de l'Élide. Certes, il y a dans ce pays une incontestable puissance de production, mais l'industrie de la Grèce ne peut tirer que de l'occident de l'Europe les principes propres à la vivifier. C'est de là qu'elle reçoit et peut recevoir les impulsions salutaires, les exemples féconds, les méthodes savantes, et souvent les fonds indispensables pour créer des usines.
Ce qui manque, en définitive, aux peuples de l'Europe méridionale, ce n'est pas l'art de produire, c'est-à-dire de combiner les éléments constitutifs d'une œuvre industrielle. Mais l'esprit de recherche, l'art d'exploiter, voilà deux éléments qui se développent difficilement dans leur sein. Ces principes essentiels aux progrès de l'industrie apparaissent, au contraire, avec un incomparable éclat, dans la zone centrale et occidentale. L'esprit industriel, dans cette partie du monde européen, se montre d'autant plus énergique qu'on avance davantage vers un climat moins doux. On dirait qu'à mesure qu'il est moins bien traité par la nature, l'homme éprouve le besoin de puiser plus avant dans sa propre énergie. Cette progression cependant se renverse à partir d'un point où la rigueur croissante du climat tend à paralyser de plus en plus ces mêmes élans qui, dans les régions méridionales, s'énervent sous l'action d'une nature enchanteresse.
L'Europe centrale présente le spectacle d'une industrie très-active, très-vivaco, qui tire d'elle-même les mobiles de ses infatigables efforts. C'est là que les trois races distinguées tout d'abord ont les bases de leur existence industrielle. Sans revenir à la distinction faite entre ces races, voyons à quelles industries s'appliquent les principaux peuples de cette troisième zone.
Et d'abord quant à l'Angleterre dont nous avons eu l'occasion de signaler la colossale puissance de production, et d'examiner si souvent déjà les produits, il suffira de dire qu'elle excelle dans la fabrication des tissus communs et de tous les articles de grande consommation, et dans la construction des machines. D'autres pays, moins souvent cités, réclament une place un peu plus étendue danscerésumé.Telle la Prusse oùl'industrie prend chaque jour de nouveaux développements, surtout dans la pro-
vince rhénane et dans la Westphalie. La Prusse compte cinq à six industries principales. L'industrie de la laine vient en première ligne. On sait que la draperie est l'objet d'un travail très-étendu à Aix-la-Chapelle. Dans cette ville, on ne compte pas moins de 80 maisons de fabrique dont plusieurs de premier ordre, exportant leurs produits sur tous les points du monde. L'industrie drapière nous a paru la plus avancée de toutes les industries prussiennes. Nous plaçons au second rang la fabrication des ouvrages en acier, et tout ce qui se rattache à l'industrie de l'acier fondu : la coutellerie, la quincaillerie, les armes blanches, les outils de tous genres, etc., etc. Les principaux ateliers d'où sortent ces articles si divers sont situés à Solingen, Remscheid, Iscrlohn, et à Essen et Bochum. Les mines et les ateliers métallurgiques fournissent un élément de travail qui doit figurer à la suite des industries citées, et auquel succède la fabrication des machines à vapeur. L'industrie linière, jadis la plus importante du pays, s'est vu considérablement amoindrir par suite des triomphes que la mécanique a remportés en Angleterre. La Prusse a perdu presque tous ses débouchés extérieurs; elle se livre aujourd'hui à des efforts sérieux, notamment dans la Silésie, pour se relever de cet amoindrissement ; mais l'industrie linière n'en reste pas moins encore dans un rang secondaire sur le tableau des exploitations de ce pays.
Malgré les progrès que l'Autriche a réalisés depuis quelques années, son exposition ne révélait point un esprit industriel aussi soutenu, aussi exercé que celui de la Prusse. Évidemment le travail manufacturier tient moins de place dans le midi que dans le nord de l'Allemagne. De même qu'en Prusse, l'industrie lainière a le pas sur toutes les industries de l'Autriche. Le grand centre de
cette fabrication est à Brùnn (Moravie), où la draperie a obtenu les beaux succès que nous avons constatés plus haut. On évalue à 4 millions 200,000 kilogrammes, représentant une valeur d'environ 25 millions de francs, la quantité de laine filée à Briïnn ; mais les fabricants de tissus établis dans cette ville en consomment près d'une fois plus, si Ton tient compte du produit des filatures environnantes. L'industrie linière figure aussi parmi les' sources du travail qu'exploite la Moravie. A la suite des industries textiles, viennent la verrerie et la cristallerie, dont la Bohême, comme nous l'avons vu, avait envoyé de nombreux échantillons.
Dans tous les autres États allemands, l'industrie peut se distinguer par des traits secondaires de l'industrie prussienne et de l'industrie autrichienne, mais elle y paraît animée d'un esprit analogue. Aussi nous contenteronsnous de ce qui a été dit précédemment au sujet de ces États. Deux autres pays de l'Europe centrale, la Suisse et la Belgique, exigent, au contraire, quelques explications additionnelles.
La Suisse, depuis une trentaine d'années, offre le spectacle d'un progrès ininterrompu. L'industrie y était à peu près nulle au commencement de ce siècle. L'horlogerie de Neufchâtel et de Genève, la fabrication de quelques soieries dans les cantons de Zurich et de Bâle , de quelques tissus dans celui de Saint-Gall, en composaient à peu près les seuls éléments. Toutes ces branches se sont depuis lors singulièrement développées, et d'autres ont pris naissance à côté d'elles. Le bon marché de la vie, le taux peu élevé de l'intérêt de l'argent furent les principales circonstances qui favorisèrent cet essor. Ce pays, qui ne compte que deux millions et demi d'habitants, en est venu à figurer au quatrième rang dans le
tableau du commerce général de la France. Les échanges spéciaux entre les deux États ont une grande importance. Aux liens et aux souvenirs qui nous rattachent h Suisse, dans le domaine des intérêts politiques, se joint aujourd'hui le puissant lien des rapports commerciaux.
Nos transactions avec la Belgique sont encore plus développées. L'Exposition de 1855 a montré que ce pays recelait des forces productives très-étendues et incessamment en éveil. Un grand nombre de ses fabrications sont favorisées par le bas prix de la houille, du fer, de quelques autres matières premières, et aussi par le bas prix de la main d'oeuvre. Deux conditions semblent cependant manquer au caractère belge dans les exploitations industrielles : d'une part, l'esprit commercial largement entendu, et d'autre part, le sentiment artistique. Étrange circonstance! Dans un pays où le génie des beaux-arts a laissé des traces si brillantes, le goût semble oblitéré, et ce n'est qu'avec une peine infinie qu'il parvient à retrouver les sentiers du beau. Peut-être faut-il s'en prendre à la situation politique que les événements avaient faite à la Belgique. Dominés longtemps par des influences extérieures, privés longtemps d'une véritable vie nationale, les Belges n'ont pu réaliser cette concentration des facultés individuelles et sociales si propres à ouvrir les perspectives de l'idéal.
Si des pays européens nous portons les regards sur les régions orientales, nous n'y trouverons point le travail industriel tel que l'Europe le conçoit. Presque entièrement réduite à elle-même, ou n'employant que des instruments primitifs, la force de l'homme semble s'user, dans une production toujours lente, contre les résistances de la matière. Mais l'exécution arrive quelquefois, comme dans les châles et les tapis, à une inimitable
perfection. Dans ces pays voués à une immobilité traditionnelle, on touche encore au régime patriarcal, et le travail industriel est presque toujours renfermé dans l'enceinte domestique. Divers essais en Turquie, en Egypte, à Tunis et ailleurs, semblent révéler chez quelques-uns de ceux qui font travailler, un désir d'emprunter divers éléments au régime des peuples européens ; mais ce désir est encore bien vague, et les faits qui l'indiquent sont peu saillants. Ce n'en est pas moins un signe important à recueillir que la participation empressée de ces trois pays à notre Exposition universelle.
Dans une autre partie du globe, de l'autre côté de l'océan Atlantique, dans les vastes terres de l'Amérique méridionale et de l'Océanie, où la race européenne est représentée, soit par des colonies, soit par des états issus d'elle-même, l'esprit industriel rencontre aussi des obstacles, mais des obstacles d'un autre genre que ceux qui frappent dans les régions orientales. Sur un sol richement doté par la Providence , l'activité trouve audevant d'elle des exploitations plus faciles que les entreprises manufacturières. Les envois de ces pays à l'Exposition consistaient à peu près exclusivement en produits végétaux ou minéraux. Les peuples transatlantiques agissent sagement, d'ailleurs, en s'appliquant de préférence à développer la richesse de leur sol. Le temps d'un rôle industriel est encore fort éloigné pour eux. Mais ces peuples ont un intérêt immédiat à tirer de l'Europe des moyens mécaniques pour exploiter fructueusement les ressources qu'ils possèdent.
Lorsqu'au milieu de l'exhibition des produits des autres nations, on faisait un retour sur notre propre pays, on se trouvait en présence d'une question pleine d'intérêt. On se demandait : qu'est-ce que la France ne fait pas?
Quels sont les produits qui restent étrangers à ses fabriques? On s'apercevait bientôt que la France était représentée dans presque toutes les branches de l'industrie. Sans doute il se rencontre des spécialités où d'autres pays ont sur elle tel ou tel avantage; il n'en reste pas moins évident que son génie est essentiellement applicable à toutes les productions ; il s'attaque aux articles de grande consommation comme aux articles qui touchent à l'art et au luxe. Toutefois, c'est dans la sphère du goût, dans la catégorie des produits qui, sans cesser d'être industriels, exigent chez le fabricant un certain sentiment artistique, que la supériorité de la France est incontestable. Notre pays n'est resté étranger, du reste, à aucune des inventions, à aucun des perfectionnements réalisés depuis le commencement du siècle. Le travail ne s'est alangui dans aucune carrière. Les mesures qui, en tenant compte soit des intérêts du trésor public, soit de l'état de telle ou telle branche de !a production nationale, tendent à diminuer le prix des matières premières par la réduction des tarifs, ces mesures, disons-nous, sont éminemment propres à stimuler l'industrie à l'intérieur et à lui permettre d'écouler ses produits au dehors. Mais ses progrès dépendent surtout de sa liaison intime avec la science, et de ses constants efforts pour réaliser de nouveaux perfectionnements.
Ce n'est pas, en effet, dans le domaine de l'industrie qu'il faudrait reprocher à l'homme d'ouvrir son âme à d'incessantes aspirations vers le mieux. Le mot si connu qu'en chercliant le mieux on s'expose à perdre le bien et à trouver le pire, équivaudrait à la négation des lob qui régissent l'ordre industriel. Malgré les échecs, malgré les déceptions auxquels il peut parfois conduire, le besoin toujours vivace des améliorations et des per-
fectionnements reste la condition souveraine des triomphes du travail. Cet instinct qui tourmente l'homme sert d'ailleurs à faire éclater ce que la main de Dieu a mis (Je grand dans son âme en y mettant la faculté de découvrir les lois du monde matériel et les moyens de faire concourir ces lois à son service au gré de sa volonté. L'obligation de travailler implique naturellement la puissance de rendre le travail de plus en plus fécond . Si l'homme avait dû redouter de rencontrer le pire en cherchant le mieux, s'il avait dû craindre d'exposer, dans les luttes contre la matière, son bien ou sa vie, aurait-il jamais affronté l'immensité des mers, obtenu de la vapeur captive cette étrange force dont on connaît les effets gigantesques, soutiré la foudre condensée dans les nuages? Aurait-il enfin transformé les éléments que lui offre la nature en ces merveilleux produits dont l'Exposition universelle a étalé sous nos yeux l'incomparable assemblage? Cette audace indomptable, ces témérités heureuses répondent si bien aux tendances instinctives de l'humanité qu'elles sont assurées d'avance de l'admiration des siècles. Les ouvrages classés le plus haut par l'opinion générale sont visiblement ceux qui attestent avec le plus d'éclat la puissance de l'esprit de recherche, ceux qui supposent une certaine création de la pensée humaine. Chacun se complaît à voir glorifier les auteurs d'œuvres pareilles, et l'industrie enregistre avec empressement leurs noms dans ses annales. L'effort de l'individu se trouve alors consacré par l'assentiment général. Nous n'avons fait qu'obéir nous-même à cet instinct universel quand nous avons essayé de mettre en relief les inventions accomplies dans telle ou telle branche de la fabrication. Sans doute, nous n'avons pas vu, durant le cours de ces dernières
années, de ces découvertes qui font époque dans l'histoire, comme celles de la boussole, de l'imprimerie typographique ou de la machine à vapeur ; mais il suffit qu'un rayon de lumière soit venu révéler en l'éclairant un sentier inconnu; il suffit d'une application nouvelle, d'une simplification ingénieuse dans le travail, pour qu'il y ait eu aussitôt obligation de nous arrêter et d'examiner plus attentivement les produits dus à ces progrès. De ces observations diverses on peut conclure que le milieu du xixe siècle est plutôt une époque de perfectionnement qu'une époque d'invention. Hormis peut-être certaines applications nouvelles de la science, on améliore les procédés existants, on agrandit les moyens de production bien plus qu'on n'en crée de nouveaux. L'Exposition universelle aura puissamment contribué à pousser le monde dans la voie de ces améliorations (1). Il a fallu, ce nous semble, perdre de vue la diversité des formes sous lesquelles le progrès se manifeste dans l'histoire; il a fallu perdre de vue l'intime relation qui unit l'industrie à la science, pour en venir à récriminer au nom de
(1) Parmi les idées qui se sont fait jour au sujet des visites à l'Exposition universelle, il n'y en a pas eu de plus heureuse que celle de faciliter le w\w île Paris aux ouvriers des diverses régions de la France. Non qu'il se soit agi do satisfaire les yeux ou la curiosité par un spectacle grandiose. San* aucun doute c'était déjà bien d'offrir au\ regards de nos population* laU»rieuses un tableau aussi propre à élever lésâmes, et sur lequel se dérooUitiif en Irai '.s éclatants les triomphes du travail. Mais les enseignements à recueillir dans de telles visites avaient encore un autre caractère, un caractère <în*^i plus utile, du moins plus sensible et plus pratique. Elles permettaient de* études, des comparaisons qui étaient très-favorables au développement d* l'habileté industrielle.
— Puisque l'occasion s'en présente, nous rendrons hommage à une auto* pensée que nous croyons également juste, celle qui a appelé les ouvriers en une proportion moins restreinte qu'aux Expositions précédentes à prendre leur part des récompenses décernées. Autant il eût été fâcheux d'accorder des rémunérations sans un examen attentif propre à constater la réalité de> titres, autant il est bien d'avoir tenu compte de tous les droits sérieux.
l'intelligence contre le mouvement industriel de ce temps-ci. M. Michel Chevalier a eu raison de répondre que c'était alors ï esprit humain qui se mettait en guerre avec lui-même.
L'Exposition universelle avait d'ailleurs une autre tendance essentiellement favorable à la civilisation. A propos du concours ouvert à Londres en 1851 , on a déjà signalé le sens pacifique de ces grandes assises de l'industrie qui rapprochent les peuples, et en mêlant leurs intérêts, leur font voir qu'ils sont tous associés dans une même lutte pour étendre la domination de l'homme sur la matière. Plus les nations ont de rapports entre elles, et plus, en reconnaissant Ja communauté des lois générales auxquelles la Providence les a soumises, elles doivent comprendre l'étroite parenté qui les unit. S'il est encore possible que des divisions surgissent entre les peuples, il y a du moins plus de chances qu'autrefois pour qu'elles ne se produisent point pour des raisons futiles, ou ne se prolongent point indéfiniment.
N'avons-nous pas quelques autres conséquences encore à tirer de ces rapprochements dans l'intérêt de la société industrielle proprement dite? Le régime intérieur de l'industrie, c'est-à-dire les lois qui concernent le travail, diffère de pays à pays. Tel peuple s'est honoré en protégeant l'enfance contre les abus que le développement de la concurrence tendait à engendrer dans les fabriques; tel autre n'est point encore entré dans cette voie bienveillante ou n'y a fait que des pas insignifiants. Là, l'égide de la loi s'étend sur les femmes, au moins dans des manufactures d'un certain genre; ici, le sexe le plus faible est abandonné à tous les hasards de la vie des ateliers. Là, on a imposé des limites au travail journalier des adultes, pour que les forces humaines, associées dans la production à
ces agents infatigables qu'on appelle machines, ne fussent pas épuisées avant le temps dans un effort exagéré; ici, on laisse aller la liberté jusqu'à la licence. — Les lois relatives à la propriété industrielle, telles que les lois sur les brevets d'invention, les marques et les dessins de fabrique* ne varient pas moins que celles qui s'appliquent au régime du travail. Nous nous demandons si ces matières ne pourraient pas donner lieu à un accord général qui faciliterait singulièrement l'exécution de mesures que la morale et la politique recommandent également partout à l'attention des hommes d'État.
Le droit diplomatique, le droit des gens, a ses règles et ses principes placés sous la sauvegarde de l'honneur de tous les peuples. Pourquoi, à une époque où les échanges internationaux se multiplient chaque jour, le droit industriel n'aurait-il pas les siens? L'unité de cette partie des lois, chez les nations civilisées, serait un progrès au point de vue chrétien et au point de vue social. Si l'Exposition de 1855 nous a fait avancer vers ce but, elle aura rendu à la France et au monde un service encore plus important pour l'avenir, que celui résultant de l'essor donné à la production ou des perfectionnements réalisés dans les produits industriels (1).
(I) Nous avons souvent employé des expressions comme celle-ci : il y a dix, quinze, vingt ans, ou bien encore naguère, dans cet derniers temps; nous devons dire que nous nous sommes toujours placé au milieu de l'année
— Le droit sur les laines en masse, qui était de 24 pour cent comme nous l'avons dit à la page 324, vient d'ùtre considérablcmant réduit par le décret du 19 janvier 1856. En tenant compte de la différence faite entre les lainos iiues et les laines communes, la moyenne de la réduction n'est pas au-dessous de 50 pour cent.