‹ L'industrie contemporaineChapitre 9 sur 61 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

L'ART ET L'IUDUSTBIE.

Dans ce premier groupe se classent les produits industriels qui louchent le plus au domaine de l'art et qui sont si dignes S plus d'un titre de fixer l'attention. Ce n'est pas que nous ne devions rencontrer dans d'autres objets d'admirables emprunts faits à ce domaine. L'art se décèle dans toutes les œuvres de l'industrie. À côté des conditions relatives à l'utilité, ces œuvres, en effet, sont assujetties à d'autres exigences. Nous voulons parler de celles qui tiennent à la forme, à la proportion, aux couleurs, à l'arrangement, et qui constituent la beauté d'un ensemble. La persévérance et l'adresse de l'ouvrier, la science même qui nous fournit les moyens de centupler nos forces ou permet de simplifier les procédés de fabrication , ne suffiraient point pour assurer les progrès de Tindustrie; il faut encore le secours de cette indéfinissable faculté qu'on appelle le génie du beau. Quoiqu'il ait son domaine propre, l'art n'en éclaire pas moins les recherches progressives du travail industriel. Seulement il n'est pas permis à l'industrie d'oublier que sa mission spéciale est de pourvoir aux besoins matériels de l'homme. Elle accroît son mérite lorsqu'en donnant satisfaction à ces besoins, elle sait tenir compte, dans les for-

l'art et l'industrie. 35

mes, des délicatesses du goût et de$ lois de l'harmonie. Les diverses parties de l'Exposition, les parties les moins brillantes même, devaient, chacune d'après les produits dont elle était composée, répondre à cette double exigence. Mais certaines œuvres formaient plus spécialement une sorte de trait-d'union entre l'art et l'industrie. Ce sont celles ci que nous voulons examiner d'abord ; elles nous reportent à des lois communes à toutes les manifestations de l'activité industrielle; de plus elles nous permettront de nous flaire une idée des caractères distinctifs de l'art industriel dans les différents pays.

CHAPITBB I*.

HéUmx preeleax. — Travail 4e For et 4e l'argeat. — Orfèvrerie, bljoaterle , Joaillerie.

I. L'art français. — Ses divers aspects. — Orfèvrerie d'art. — Entre les différentes applications qu'ont reçues les métaux précieux, il en est une dans laquelle l'art se produit sous les formes les plus diverses, tantôt simple, tantôt enrichi d'une luxueuse ornementation. On devine que nous voulons parler de l'orfèvrerie, qui nous fera toucher au domaine du joaillier et du bijoutier. Entouré, dans tous les temps et chez presque tous les peuples, d'une considération et d'une fayeur spéciales , l'art de l'orfèvre s'était dirigé d'abord vers les objets destinés au service des temples. Ces premières applications lui valurent dès l'origine un rang tout à fait prééminent parmi les industries. Eitt France où l'orfèvrerie brille depuis longtemps d'un si vif éclat, nous la voyons, jusqu'au XIVe siècle, presque exclusivement renfermée dans le sanctuaire,

composer pour nos cathédrales et nos abbayes des œuvres qui faisaient l'orgueil des chapitres. Au xive siècle, on commence à fabriquer l'orfèvrerie de table, destinée à prendre plus tard un si large développement. L'art français hérite, comme on voit, d'une longue tradition d'efforts et de succès. Mais, à travers les âges, l'orfèvrerie a reçu de profondes modifications. Elle établit ses ouvrages à l'heure qu'il est avec beaucoup plus de justesse que le moyen âge; çlle n'a pas à un degré plus élevé le sentiment de la grâce et de l'harmonie. Son vrai triomphe, au temps actuel, c'est d'avoir élargi la sphère où elle s'exerce, et généralisé ses applications. Les procédés ont été simplifiés; la perfection des formes n'a pas été dépassée. Ainsi, parmi les objets destinés au culte, figurant dans le Palais de l'Industrie, les pièces les plus remarquables souslerapport du style et de l'élégance, étaient précisément celles qui se sont inspirée* du génie de ces artistes souvent inconnus qui, du xe au xive siècle, fournissaient à nos églises les vases sacrés, les châsses, les reliquaires et les ornements des autels. On n'avait qu'à voir, pour s'en assurer, la belle et riche collection de M. Poussielgue-Rusand, la vitrine de M. Bachelet, qui dans la reproduction des types observe une fidélité parfois extrême, divers ouvrages exposés par la maison Trioullier, etc.

La matière propre de l'orfèvrerie, c'est l'or et l'argent; mais aujourd'hui l'or ne s'y montre qu'à l'état de rare exception. L'art s'est ressenti des tendances géné^ raies de la production à notre époque, de ces tendances qui poussent à élargir le champ de la consommation par la diminution des prix. Pour atteindre ce but, l'orfèvrerie ne s'est pas contentée de s'éloigner de l'or, ni d'user de l'alliage dans les limites tolérées par la loi, ni même

l'art et l'industrie. 37

de placer, à l'aide du placage, une lame de cuivre entre deux feuilles d'argent, elle a emprunté à l'action de l'électricité les procédés de la dorure et de l'argenture qui sont aujourd'hui appliqués par des mains fort habiles, et que nous aurons à préciser un peu plus loin. Bornonsnous à dire, pour le moment, que les deux modes de production à bon marché, l'argenture galvanique et le placage d'argent diffèrent essentiellement par leur méthode. Le plaqué se travaille à la manière de la chaudronnerie ; l'argenture, au contraire, est le résultat d'une véritable combinaison chimique. Les ornements, dont la richesse frappe dans certaines pièces d'orfèvrerie, sont ou fondus ou repoussés. Le plus souvent les figures de ronde- bosse sont fondues et les bas-reliefs repoussés.

On sait que les pièces fondues ne sauraient jamais avoir ni la finesse ni la légèreté des ornements provenant du repoussage. Il faut en effet, dans le premier cas, que le métal ait une certaine consistance pour passer par la forme. Avec le repoussage, au contraire, on arrive à une extrême ténuité qui prête à l'ornementation une grâce inimitable. Ce dernier mode de fabrication nécessite beaucoup plus de temps et de soins que la fonte. Voici comment on procède le plus habituellement aujourd'hui : on divise le modèle en parties plus ou moins nombreuses, selon que le relief et les formes offrent plus ou moins de complexité. On moule chacune de ces parties; sur le moule obtenu on place une feuille d'argent que Ion y enfonce peu à peu et à laquelle on fait prendre la figure exacte du moule. Les morcellements sont parfois trèsmultipliés : on a pour une main jusqu'à dix et douze fragments qu'il faut ensuite rapprocher et rejoindre ; mais les perfectionnements qu'a reçus la soudure facilitent singulièrement cette méthode, véritable conquête de l'or-

févrcric moderne. Ce n'est pas là le repoussage tel que le pratiquaient Benvenuto Cellini et les orfèvres du xvic siècle. Après avoir repoussé la plaque de métal par derrière, l'artiste retrouvait son sujet dans les bosses qu'il avait imprimées au métal. Il n'y avait pas d'estampage. Au point de vue de l'exécution, le nouveau système arrive à une perfection aussi grande que l'ancien : il est plus simple et beaucoup plus expéditif ; seulement il ne laisse pas au ciseleur une tâche aussi large . Les deux méthodes étaient d'ailleurs représentées à l'Exposition de 1835. Il est inutile d'ajouter à ces explications que nous évitons de rendre trop techniques, qu'il y a place pour la Ciselure, même quand la pièce a été fondue.

Yoyez de combien d'arts différents l'orfèvrerie suppose le concours. Le dessinateur d'abord esquisse l'ensemble d'une œuvre ; le sculpteur vient ensuite la traduire sous une forme saillante qui met parfaitement en mesure d'en apprécier le mérite. Ù est souvent difficile de se rendre compte, d'après le dessin, de l'aspect ultérieur du sujet. Une esquisse jugée d'abord très-satisfaisante succombe parfois devant l'épreUve de la sculpture. Aujourd'hui que le savoir de nos artistes tend tous les jours à s'agrandir, chacun n'est plus aussi rigoureusement renfermé dans sa spécialité qu'il l'était autrefois. On ne voit plus guère, comme jadis, des artistes ayant remporté les grands prix de Rome en sculpture se montrer incapables de faire un bon dessin. Le sculpteur dresse lui-même fort souvent les esquisses préliminaires de l'œuvre qu'il doit modeler. Les deux opérations n'en restent pas moins essentiellement distinctes. Quant à l'orfévrc, il fond la masse, et c'est lui qui procède plus tard, lorsqu'il y a lieu, aux soudures des morceaux travaillés séparément. Le ciseleur donne ensuite au

l'art bt l'industrie. 39

produit le dernier coup de main. Nous aurons occasion de le redire plus loin, la ciselure exécutée dans les conditions courantes n'appartient pas au domaine de l'art proprement dit ; mais, pour les pièces délicatement travaillées comme les belles pièces d'orfèvrerie, pour les ouvrages repoussés, le ciseleur doit être un véritable artiste. H a même parfois le droit de réclamer la part principale dans la création de certaines œuvres. Qui aurait pu en douter en contemplant dans les galeries étrangères les ouvrages d'un ciseleur français, M. Vechte, enrôlé depuis 1848 au service de l'orfèvrerie anglaise? Qui aurait pu en douter, dans nos propres galeries, devant les travaux des frères Fannière , déjà placés si haut dans leur art, et dont l'Exposition de 1855 élève encore le rang? Que d'autres noms je pourrais citer dans cette laborieuse pléiade, toujours si habile à pénétrer dans le vrai domaine de l'art, et qui fait lant d'honneur à l'industrie parisienne? Je mentionnerai encore MM. Poux, Alexandre Deurbergue, Mulleret, Honoré, etc.

Les branches diverses dont se compose aujourd'hui l'orfèvrerie sont loin de réclamer toutes au même degré le concours de l'art. Elles ne sont pas aussi exigeantes les unes que les autres sous le rapport du dessin, de la sculpture, de la ciselure. Pour tous les ouvrages, cependant, pour les plus courants comme pour les plus recherchés, on ne saurait trop recommander à nos orfèvres de choisir leurs modèles avec le plus grand soin. Le goût se révèle particulièrement dans ce choix. Pour l'orfèvrerie ordinaire, un bon modèle ne coûte guère plus cher qu'un travail médiocre, et cependant du choix fait par le fabricant dépend l'effet que produira son travail.

L'orfèvrerie de tous les genres s'étalait dans les galede l'Exposition. L'orfèvrerie d'église figurait à côté

de l'orfèvrerie de table divisée elle-même en plusieurs spécialités. Quant à l'orfèvrerie d'art, elle se retrouvait partout, d'autant plus multipliée qu'elle n'a pas de destination particulière. Tantôt elle prête le plus utile concours aux autres branches du métier pour rehausser la richesse et l'éclat de leurs produits, tantôt elle vient contribuer directement à l'ornementation intérieure de nos palais et de nos plus somptueuses habitations. H est rare qu'une de ces applications différentes soit seule traitée par une maison. On en rencontrait souvent plusieurs dans un môme étalage, presque toujours maniées les unes et les autres avec cet art délicat propre à nos orfèvres; mais nulle part on ne les voyait toutes réunies; nulle part, si ce n'est dans une vitrine encore en deuil, celle où l'on a rassemblé les ouvrages de Froment-Meuricc. Nous avions ici cet avantage de pouvoir examiner et juger toutes les ramifications qui forment le domaine de l'orfèvrerie. En outre, les œuvres de Froment-Meurice, à raison de leur caractère étudié et sérieux, donnent lieu aux plus utiles remarques. C'est surtout des qualités qui les distinguent que nous semblent dériver les indications les plus précieuses pour l'art. Ces ouvrages portent ce cachet du génie sous lequel disparaissent les défauts secondaires. L'orfèvrerie française, qui se concentre surtout dans la capitale, est trop intelligente, elle compte à sa tète des hommes d'un goût trop sûr et trop éprouvé pour ne savoir pas tirer profit des bons exemples.

Un des mérites les plus saillants de Froment-Meurice, c'était d'apporter dans chacune de ses œuvres une pensée très-nette que réfléchissaient ensuite toutes les pièces du sujet, même les plus secondaires. Ainsi chaque travail avait une portée et signifiait quelque chose. Pour ne pas

l'art et l'industrie. 41

amoindrir l'intérêt fixé sur le principal motif, cet habil% orfèvre s'abstenait scrupuleusement de mettre en relief des détails propres à diminuer ou à détruire l'effet de l'ensemble. Il savait à merveille qu'il faut observer une gradation dans l'emploi des attributs appliqués à l'ornement. Remarquez, quand il met en scène la figure humaine, comme il a soin de lui réserver le premier rang ! Soigneux observateur de l'ordre naturel, il place autour de l'homme les animaux, les arbres, les plantes, les décors de fantaisie, en sachant assigner à chaque élément sa place légitime. Plus un être porte en lui le sentiment de la vie, et plus il a droit d'entrer largement en scène. Non que l'artiste doive paraître obéir à une consigne rigoureuse, et hiérarchiser ses motifs suivant des formules inflexibles. Son propre sentiment le guide sans qu'il y paraisse ; plus il est pénétré lui-môme de l'importance des principes, moins on s'aperçoit qu'il impose des règles à son imagination et à son goût. Non-seulement ces qualités se traduisent chez Froment-Meurice par le choix des modèles, elles éclatent davantage encore dans les esquisses préliminaires qu'il dressait souvent luimême. Vingt exemples pourraient attester à quel point il possédait la science de la mise en scène. Obligé de faire un choix, je m'arrête devant quatre coupes, ayant chacune leur caractère distinct, et qui dépendent d'un service commandé par M. le duc de Luynes. On peut ici toucher du doigt, pour ainsi dire, les facultés les plus éminenles de Froment-Meurice. Ces coupes ont chacune pour motif l'une des saisons de l'année ; la sculpture en est due à Jean Feuchère, mais la composition appartient à l'orfèvre lui-même. La coupe figurant le Printemps repose sur un marronnier garni de ses girandoles de fleurs ; autour du tronc, trois enfants tiennent dans leurs

42 UtMMTfttE CONTEMPORAINE.

mains des oiseaux et des branches d'arbustes fleuris. La frise du socle représente des oiseaux voltigeant dans les frais feuillages du mois de mai. C'est un chêne d'une végétation luxuriante qui supporte la vasque de la coupe ayant pour texte Y Été. Les enfants qui sont dans chacun des groupes , au nombre de trois , ont ici des gerbes entre leurs bras ; sur la frise, des perdrix courent dans les blés. L'Automne est figuré par un grand cep de vigne et par des enfants tenant des grappes de raisin et des coupes ; sur le socle, ce sont des grives qui becquètent des grappes au milieu des pampres. Le tronc d'un sapin porte la coupe de Y Hiver; les trois enfants rangés alentour s'enveloppent dans des draperies, et sur la frise le gibier s'enfuit , comme effrayé par les frimas, à travers des pins ou des branchages dépouillés de leurs feuilles. Dans chacun de ces groupes la pensée est diverse, et cependant une admirable harmonie règne entre les quatre pièces. Les motifs se ressemblent par le fond du sujet ; mais les attributs qui servent d'expression à la pensée sont aussi variés qu'exacts. Le même accord se reproduit dans tous les ouvrages de Froment-Meurice. Nous pourrions encore citer deux groupes en ivoire, avec draperie d'argent, et qui sont de sa composition ; un reliquaire byzantin en argent; des calices, des coffrets, des vases richement ornés et délicatement Ciselés.

Froment-Meurice n'avait pas pris un type exclusif auquel il rapportât ses idées. Il se prêtait volontiers au désir de ceux qui lui donnaient des* commandes ; il s'en pénétrait, et savait merveilleusement rendre leurs pensées avec des formes qui n'appartenaient qu'à lui. De cette facilité de son esprit à se plier à des goûts divers vient la prodigieuse variété de ses ouvrages. Aucun or-

l'art et l'industrie. 43

févre n'a jamais su mieux que lui allier au fond qu'il empruntait à une époque les accessoires d'un autre temps, en modifiant ces accessoires selon le siècle auquel ils étaient rapportés. C'est là un grand talent dans les arts, et surtout dans les arts industriels, dont la condition essentielle est d'être pratiques. Souvent Froment-Meurice a puisé dans le xvc et le xvie siècle ; mais aux sujets qu'il choisissait, il communiquait adroitement un nouvel air et comme une saveur inconnue. Lorsque, avec des éléments divers, il composait un ensemble, son instinct des lois de l'unité était un guide sûr qui l'empêchait d'aboutir à des effets disparates. Quoique son pavillon, placé dans la nef, ne renfermât pas tous ses ouvrages, il était assez complet pour pouvoir être considéré comme le résumé de sa vie entière. Jamais peut-être on n'avait contemplé un assemblage aussi vaste de pièces d'orfèvrerie produites par un même homme. Il ne serait pas juste d'oublier de dire que d'éminents artistes ont prêté le concours de leurs inspirations à Froment-Meurice, soit pour le dessin, quand il ne le faisait pas lui-même, soit pour la sculpture, soit pour la ciselure. MM. Liénard etFossey, etc., pour Je dessin; MM. Jean Feuchère, Pradier, David d'Angers, Geoffroy de Chaume, Jacquemart, etc., pour la sculpture; MM. Fannière frères et bien d'autres pour la ciselure , confondent leur talent dans ses œuvres.

Si variée que fût l'exhibition de Froment-Meurice, l'orfèvrerie d'art en formait cependant le caractère principal. Cette branche comptait, du reste, dans le palais des Champs-Elysées, d'habiles représentants. Il fallait voir la vitrine de M. Rudolphi, celle de M. Wièse, et, pour quelques objets de fantaisie, l'étagère de M. Maurice Mayer. On admirait une riche toilette de M. Audot,

faisant partie, ainsi que d'autres objets dus à divers orfèvres, des trophées de l'industrie parisienne. Signalons encore un ostensoir dans le style de la Renaissance, en or massif, du poids de 8 kilogrammes, enrichi de diamants, de rubis et d'émeraudes, et sortant des ateliers de M. Rouvenat qui traite avec habileté l'orfèvrerie et la bijouterie. Le plan et la décoration de cette pièce somptueuse sont parfaitement conçus : l'ange de la Foi en occupe le centre ; les quatre évangélistes viennent audessous, chacun avec ses emblèmes ; sur le devant du pied repose l'agneau pascal en diamants, entouré d'une gloire en rubis. Plusieurs orfèvres avaient concouru pour obtenir la commande de cet ostensoir, qui est destiné au Mexique. Nous aurions bien d'autres noms à citer quand il s'agit de pièces d'art ; il en est qui se présenteront plus naturellement dans d'autres divisions de l'orfèvrerie : les uns dans l'orfèvrerie de table, les autres dans l'application des émaux, d'autres enfin dans la fabrication de la dorure et de l'argenture par les procédés galvaniques. Nous dirons cependant encore un mot des œuvres de deux artistes : un dessinateur, M. Rossigneux, et un sculpteur, M. Henry Hayet, qui avaient l'un et l'autre une place particulière dans les compartiments affectés à l'orfèvrerie.

La coupe occupant le centre de la vitrine de M. Rossigneux a été composée d'après un programme. Il s'agissait d'un hommage que les habitants delavalléeduDoubs voulaient offrir à un ingénieur en chef des ponls et chaussées, M. Parandier. Or, on le sait, rien n'est ingrat pour un artiste comme un programme dont la pensée, souvent banale, l'emprisonne dans un étroit réseau. M. Rossigneux a su triompher habilement de ces difficultés ; il a fait une œuvre charmante et d'un goût très-pur. Les bas-reliefs,

l'art et l'industrie. 45

le groupe supportant la vasque et la figure siégeant au centre, qui représente le Doubs, attestent un savoir réel et le respect des saines traditions. L'œil s'arrêtait encore avec plaisir sur un encadrement en bois sculpté, dans lequel le même artiste a su mêler des lignes architecturales à un système de décoration rustique fort élégamment conçu. M. Henry Hayet se distingue par la verve de son talent et par la grâce de ses compositions. Il a de la vigueur et de la souplesse. 11 avait exposé une jardinière dont les formes étaient des plus gracieuses : comme les enfants qui la soutiennent ont une attitude aisée et vivante! Quel air à la fois doux et sévère dans les figures ornant plusieurs bénitiers de genres divers ! Le groupe des enfants jouant avec une chèvre méritait aussi d'attirer l'attention, de même qu'un poignard dont le squelette drapé de la Mort forme la poignée et dont un hibou entoure la gaîne de ses ailes étendues.

II. Lémaillure. — L'émail figurait brillamment dans de nombreux ouvrages exposés par l'orfèvrerie et par la bijouterie. L'émail en rehausse l'éclat, et il en augmente singulièrement la valeur. Comme il touche à l'orfèvrerie d'art, il convient d'en parler dès à présent.

On connaît et on pratique depuis de longs siècles ce mode de décoration. Dans l'antiquité, les Egyptiens possédaient des nuances restées célèbres, celle du bleu turquoise notamment, que le moyen âge se montra fort jaloux de reproduire. Lorsque nous voyons, vers le ixe ou le xc siècle, l'art de l'émailleur s'appliquer aux objets religieux, il renaissait en quelque sorte dans l'usage alors en vigueur de remplir d'une couleur noire les traits de la gravure sur métaux. C'était là ce qu'on appelait nieller. Au ton noir de la nielle on n'eut qu'à substituer des teintes colorées pour constituer l'émaiÛure. Cet art, qui devait

40 INDL'STBIE COKTEMPORÀlflE.

devenir si fameux en France dans la ville de Limoges, atteignit son plus haut degré de gloire vers le milieu du xvie siècle. D avait décliné depuis cette époque, mais notre âge le reprend en s'efibrçant de le relever. On sait que Témail est un verre coloré à l'aide d'un principe métallique, et facile à mettre en fusion. Quand on veut appliquer la substance vitreuse sur une pièce de métal, on fait graver sur cette pièce les creux destinés à recevoir la matière, comme on le faisait à l'origine pour la nielle. L'émail, réduit en poussière, est posé à l'aide d'un pinceau dans les parties réservées ; un filet de métal sépare chaque nuance, autrement elles se fondraient l'une dans l'autre, car, après cette application, l'ouvrage doit être soumis à l'action d'un feu très-intense. La cuisson est une opération des plus délicates. Il arrive souvent que la vitrification s'opère mal et que l'émail boursoufle ; il faut alors recommencer la besogne. Ce sont ces dangers à éviter, ces difficultés à vaincre qui élèvent si fort le prix des pièces émaillées.

Il s'en trouvait à l'Exposition, soit chez des orfèvres, soit chez des bijoutiers, un grand nombre qui avaient merveilleusement réussi; on voyait, par exemple, les émaux les plus variés et offrant les nuances les plus nettes dans la vitrine de M. Dotin, au premier étage. M. Chariot, M. Gossart, etc., avaient aussi de beaux échantillons. En fait d'orfèvrerie émaillée, il n'est personne qui n'ait remarqué dans la rotonde du Panorama les deux coupes de M. Duponchel, dont l'une est en cristal de roche et l'autre en lapis-lazuli. La grande coupe en jaspe oriental de M. Morel, placée dans la nef, a également attiré tous les regards. La forme de ce dernier ouvrage peut sembler un peu lourde au premier abord, mais ce n'est là qu'une apparence. S'il y a quelques défauts à relever, dans cette

l'abt et l'industrie. 47

pièce somptueuse, dont le prix monte à 80,1)00 fr., ce n'est pas celui-là. La taille d'un pareil bloc doit être dirigée, en effet, de manière à l'entamer le moins possible. D est de principe qu'on doit, avant tout, ménager la pierre précieuse.

D'autres pièces émaillées méritaient encore un examen : nous indiquerons, par exemple, chez le fabricant que nous venons de citer, un pommeau de canne en argent fort bien ciselé et dont l'émail bleu est parfaitement venu ; des calices et d'autres objets destinés au culte, chez M. Trioullier; un service à café, chez M. Marrel aîné, etc., etc. Il faut nommer parmi les émailleurs ces habiles artistes que Froment-Meurice employait ordinairement : M. Lefournier, qui joint à un amour passionné de son art une étude approfondie de l'émaillure du xvie siècle ; M. Sollier, dont la main fait si bien revivre les émaux de Limoges ; M. Griset, qui s'applique avec succès à la même spécialité.

L'émail ne se renferme pas dans la sphère de l'orfèvrerie et de la bijouterie. Pour qu'on puisse avoir une idée de la diversité des applications dont il est susceptible et des essais nouveaux auxquels il a donné lieu, nous rappellerons les vastes cadres appendus dans la salle du Panorama, en face de l'escalier conduisant aux diamants de la Couronne. Ces beaux ouvrages venaient de la manufacture impériale de Sèvres. Un vif intérêt s'y altache au point de vue de l'avenir de l'art. Ce sont là, en effet, des expériences en grand de l'émaillure sur fer. De toutes les matières minérales, l'or est celle qui convient le mieux à l'émail, à l'exception pourtant d'une seule nuance, la nuance bleue, que l'argent favorise encore davantage. On émaitie fort souvent aussi sur cuivre ; quant au fer, on le considérait comme étant peu susceptible de recevoir la

4S UMMTSTftJE COSTCMPOftAIHe.

matière vitreuse. On craignait surtout que ce métal, en s'oxydant, ne laissât tomber la couleur. Le fer présentait cependant un avantage sur le cuivre ; moins fusible de sa nature, il est moins susceptible d'être altéré par la chaleur lorsqu'on met au feu la pièce émaillée. A ce pointée vue, c'est une belle conquête que l'émaillure sur fer, en admettant même qu'on n'obtienne pas autant de délicatesse sur le fer que sur les autres métaux. Nous ne disons pas qu'il soit absolument démontré aujourd'hui que le fer ne s'oxyde pas sous l'émail ; mais le succès obtenu par la manufacture de Sèvres est du moins de nature à encourager de nouvelles expériences. L'émail semble vouloir prendre place dans l'ornementation des meubles de luxe ; on les revêt parfois de pièces en cuivre, dans lesquelles se place la matière colorée. M. Le Gost exposait une petite armoire de salon en ébène, recouverte de guirlandes en émail de nuances fort remarquables qu'il avait su raviver.

Nous ne pouvons pas omettre de parler de l'émail utilisé sous une autre forme et sous une forme des plus curieuses, qui attirait les regards dans une des salles latérales du transept. Nous entendons désigner cette substance si artistement employée pour la reproduction des fleurs et des animaux, par M. Lambourg, de Saumur. On avait vu à Paris, il y a quelques années, M. Lambourg avec un musée complet de ses ouvrages ; mais le lion de grandeur naturelle qu'il a envoyé en 1855 est une composition toute nouvelle. Ce travail, exclusivement formé avec des émaux fondus, est un des plus hardis et des plus délicats; il a demandé plusieurs années de soins. Le mode d'exécution suivi par l'artiste est d'une simplicité primitive. M. Lambourg soumet à l'action d'un feu très-vif des bâtons de matière vitreuse de couleurs diverses, et puis,

sans modèle, sans outil, avec sa main seulement, il réalise sa conception. Ses fleurs présentent toute la vérité, toute la grâce de la nature.

III. L orfèvrerie de table. — L'émail n'est pas employé dans la branche de l'orfèvrerie dont nous devons maintenant examiner les œuvres, après avoir vu celles de l'orfèvrerie d'art. Sans doute l'orfèvrerie de table admet, et souvent à un degré très-élevé, le concours de l'art ; mais elle ne comporte pas les délicatesses d'ornementation ajoutées au métal. Môme quand elle est du style le plus opulent, elle a des exigences qui lui commandent de restreindre le cercle des attributs dont elle se sert. Ses produits peuvent être classés dans trois catégories, à raison de la matière dont ils sont composés : l'orfèvrerie d'argent fin , le plaqué, l'argenture par les procédés galvaniques.

Dans la langue du métier, la vaisselle de table partage, avec les vases destinés aux églises, le nom de grosserie. M. Odiot père est un des orfèvres de notre époque qui ont le mieux compris les vraies conditions de l'orfèvrerie de table, en la faisant à la fois élégante et commode. Plusieurs fabricants de Paris conservent aujourd'hui les bonnes traditions, et ils les ont représentées à l'Exposition universelle en une mesure di verse dans la catégorie des pièces d'argent. Le doyen de l'orfèvrerie parisienne notamment, M. Lebrun, s'est toujours distingué par le soin étudié, j'allais dire par le soin religieux qu'il apporte dans l'exercice de sa profession. 11 ne se contente pas d'une excellente fabrication, il cherche encore à revêtir d'un style original, toujours correct, les pièces qu'il produit. Les ornements dont il fait choix attesteraient au besoin chez lui le sentiment de l'art, si on ne retrouvait ce sentiment empreint plus profondément encore dans la belle lasse ciselée par les frères Fannière, que les connaisseurs ont

admirée déjà à plusieurs expositions et qui reste une des plus belles œuvres de l'orfèvrerie contemporaine. Vous trouviez également des qualités réelles et des efforts soutenus chez MM. Cosson et Corby, Durand, etc.

Nous aurions pu placer dans cette catégorie et sur le premier plan M. Veyrat, dont les produits attestent une fabrication irréprochable. Son orfèvrerie n'est pas de l'or* févrerie à grande prétention artistique, mais elle est simple et de bon goût, d'un entretien facile, exempte de ces formes capricieuses et tourmentées comme on en voit trop souvent. Mais M. Veyrat fabrique aussi le plaqué, et je le nomme de préférence dans cette division, ainsi que M. Fougère-Parquin, M. Ba laine, M. Hallot fils, etc. Il contribue avec ces fabricants à relever l'industrie du placage de ce discrédit dans lequel l'avait jetée la déloyauté de certains trafiquants. Quand le plaqué est établi suivant les prescriptions de l'art, il peut durer très-longtemps ; mais on en était venu à amincir démesurément la couche argentine. Souvent trompé sur le titre, le public avait fini par s'éloigner d'articles qui coûtaient, en réalité, trèscher, eu égard à leur courte durée. Certes, le plaqué a des inconvénients inhérents à l'alliance même des deux métaux qui le constituent. Il est presque impossible, par exemple, de le réparer. Cependant, il était pénible de voir cette branche auxiliaire de l'orfèvrerie prospérer dans plusieurs pays étrangers, en Angleterre notamment dans les fabriques de Sheffield et de Birmingham , quand chez nous elle perdait journellement du terrain. Il était triste que les marchés extérieurs qui s'ouvraient aux produits de nos voisins restassent fermés pour les nôtres. On ne saurait donc trop applaudir aux efforts des fabricants consciencieux qui tendent k regagner à cette industrie la confiance du public. Divers moyens ingénieux sont mis

l'art rr l'ra&TOttire. 61

en œuvre ; je signale celui qui consiste à faire les fonds des pièces en plaqué et les ornements en argenture galvanique. Malheureusement pour le placage, l'argenture par le galvanisme est venue prendre dans la consommation générale une place chaque jour croissante. Nous mentionnons ici cette redoutable concurrence; mais les avantages et les procédés de l'argenture galvanique seront l'objet d'une étude à part.

Page 1