‹ L'industrie contemporaine; ses caractères et ses progrès chez les différents peuples du mondeChapitre 14 sur 59 · CHAPITRE Vr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vr

Travail da bols. — E*cs meubles.

I. Les ouvriers ébénistes et le faubourg Saint-Antoine. — Il en est pour les meubles comme pour les bronzes, le principal siège de la fabrication est encore dans la capitale de la France* L*art et le goût parisiens régnent dans l'ébénisterie, et ils y régnent avec un incomparable éclat. On reconnaît là un des fleurons de la brillante couronne industrielle de la métropole* Il nous sera permis de le dire maintenant, puisque nous n'avons pas eu l'occasion d'en faire la remarque en parlant des bronzes, ces deux industries sont constituées suivant des conditions analogues; dans l'une et l'autre, un grand nombre d'ouvriers travaillent en chambre pour leur compte, et. vendent ensuite non au public, mais à des fabricants ayant boutique et magasin, les articles qu'ils ont confectionnés. Ce régime, qui tend à se modifier pour les bronzes, reste iiitact pour les meubles. Cette seconde industrie occupe plus de bras à Paris que la première, et elle donne lieu à des transactions plus considérables. Si nous prenons comme termes de comparaison les chiffres relevés, pour l'année 1847, par la chambre de commerce de Paris, nous ne saurions évaluer le nombre actuel des ouvriers ébénistes dans la capitale à moins de 12 à 15,000, et le mouvement des affaires dans l'ébénisterie en tout genre à moins de 35 à 40 millions de francs. Dans les bronzes, le nombre des ouvriers nous paraît devoir être estimé à 7 ou 8,000, et le mouvement des affaires à 20 ou 2:2 millions de francs.

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Un des plus populeux faubourgs de Paris, le faubourg SaiDl-Ânloine » est presque exclusivement consacré à Tébénisterie. Celte industrie possède en outre des ateliers épars sur divers points. Quelques détails sur le principal siège de Tébénisterie dans la capitale ne paraîtront pas ici hors de propos» surtout si Ton considère qu'en parlant d'une profession il est tout naturel de songer à ceux qui Texercent. Dans ces dernières années, disons-le d'abord, grâce à Timpulsion donnée aux affaires, et aux nombreuses entreprises de constructions dans Paris, la besogne a été fort active au faubourg Saint-Antoine. Le prix des meubles a notablement haussé, et les ouvriers qui, comme nous venons de le dire, ont généralement Thabitude de travailler en chambre pour leur propre compte avec des matières qu'ils achètent eux-mêmes, ont pu aisément écouler leurs produits On n*a point oublié qu'en 1848, au moment où le travail faisait défaut, une loi avait cherché à venir en aide h des ouvriers vivant dans des conditions singulières, en affectant une somme de 600,000 fr. à des prêts sur dépôt de bronzes et de meubles neufs. C'était un mont-de-piété d'un genre spécial ouvert aux petits fabricants et aux ouvriers en chambre, qui, ne pouvant alors écouler leurs marchandises à aucun prix, manquaient de tout moyen de se procurer des matières premières pour continuer à travailler. Les prêts avaient lieu moyennant un intérêt de 3 fr. 65 c. p. 0/0 et un modique droit de conservation. Quoiqu'il apportât un adoucissement précieux aux rigueurs de la situation, du moins pour rébénislerie qui en profita beaucoup plus largement que les bronzes, ce secours était insuffisant. On put se convaincre une fois de plus combien il est difficile de suppléer par des expédients au jeu habituel des affaires. Rien ne

saurait remplacer la vigueur donnée au travail par Tactivité des demandes.

L'accroissement de la production dont nous parlions tout à Theure s'est surtout manifesté durant les années i8S2 et 1853. Mais en dehors des avantages qui se rattachent à cet essor, le district de la cité occupé par Tébénisterie en a ressenti d'autres : il a été singulièrement assaini et embelli. Ainsi, des voies nouvelles très-spacieuses y ont été ouvertes ; on y a introduit de notables améliorations, soit sous le rapport de Téclairage, soit sous celui deTarrosement des rues, etc. Avant même que le faubourg Saint- Antoine eût reçu ces embellissements, l'ouvrier qui l'habite montrait une prédilection marquée pour son quartier. S'il s'en trouve éloigné par quelque circonstance de sa vie laborieuse, il n'est pas rare qu'il soit pris d'une sorte de nostalgie et qu'il se hâte de revenir à ses pénates favoris. Au lieu de se sentir isolé comme sur tel autre point de lacapitale,ilse trouve là presque en famille. Si la population ouvrière de Paris, en général, est justement citée par son humeur obligeante et serviable, on doit dire que, dans le quartier qui réunit l'immense majorité des ébénistes, l'exercice d'un même métier semble favoriser le développement de cette disposition native. Nulle part on n'est plus porté à se rendre ces mille petits services que réclame la situation de chacun. Le faubourg Samt-Antoine est d'ailleurs fier de lui-même. Il se distingue des autres faubourgs par la manière dont il est communément désigné dans le langage populaire à Paris ; tandis que les autres sont appelés : faubourg Saint- Honoré, faubourg du Temple, etc., celui-là s'inlitule tout simplement ]e Faubourg; c'est le faubourg par excellence. Le sort de la population qu'il renferme est l'objet d'un vif intérêt, dont l'exemple part de bien haut. A

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TExposition même, on pouvait s'en convaincre dans la galerie de rébénisterie. Nous n'en connaissons nulle autre où TËmpereur ait fait des achats plus considérables.

II. Les trophées de Vébénisterie. — L'industrie des meubles avait comme celle des bronzes deux trophées dans la nef. Un seul fabricant s'était chargé de chacun des deux pavillons. Je dois ajouter qu'il ne s'agit point ici d'articles d'une fabrication ordinaire, mais seulement d'objets de luxe.

Ainsi, le premier trophée de l'ébénisterie était consacré à un genre d'ouvrages qui prennent, depuis quelques années, une extension très-brillante, et qui, par les sculptures dont ils sont enrichis, par la variété capricieuse de leur ornementation, par l'élégante originalité de leurs formes, justifient bien leur nom d'ébénisterie d'art. Ce genre, dans lequel l'invention joue un véritable rôle, est dû au fabricant même qui en avait érigé le trophée, à M. Tahan. C'est lui qui l'a créé en partant d'abord du domaine de la simple tabletterie. Cette spécialité, sous sa forme actuelle, ne renferme plus seulement, comme il y a sept ou huit années, ces coffrets, ces petits bahuts, ces étagères, etc., qui, à l'origine, avaient succédé aux articles de la tabletterie ordinaire. On remarquait au fond du pavillon une bibliothèque du plus grand style, richement sculptée et dorée, et qui est destinée à une demeure impériale. D faudrait voir ce meuble dans un palais pour pouvoir en apprécier sûrement l'effet. Éloigné des riches décors d'une architecture grandiose, il paraissait un peu surchargé d'ornementation. Près de cette splendide bibliothèque, on arrêtait ses regards avec intérêt sur un prie-Dieu en bois de chêne sculpté, d'un goût excellent, et sur une armoire également en chêne sculpté, dont le panneau est revêtu

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d'une peinture en marqueterie. Ces deux ouvrages sont artistement traités jusque dans leurs moindres détails. L'armoire offrait des difficultés d'exécution particulières» qui nous fouj^nissent Toccasion d'indiquer quelques-unes des conditions, générales de la sculpture appliquée aux meubles de fantaisie. H était essentiel de conserver aux feuillages la flexibilité ondoyante de leurs mouvements naturels. De plus, dans les peintures, il fallait associer les tons un peu crus de la marqueterie avec l'aspect toujours sévère du bois sculpté. On a réussi à surmonter ces obstacles et à concilier ces deux teintes, de manière à leur faire se prêter un mutuel relief. Ce n'était pas là néanmoins le chef-d'œuvre de ce groupe. La pièce la plus originale consistait dans une volière placée en face du pavillon. Il est difficile d'imaginer rien de plus gracieux que les sculptures en bois qui supportaient des fleurs naturelles et s'entrelaçaient à l'entour de la cage renfermant des oiseaux. Je n'aurais voulu retrancher de cette élégante construction que le bassin de poissons rouges placé au-dessous, et qui en était d'ailleurs tout a fait indépendant. Cette addition paraissait un peu vulgaire aux connaisseurs. Tous ces objets d'une exécution si remarquable, qui faisaient honneur au fabricant à qui en appartient l'idée et qui en dirige l'exécution, appelaient naturellement la pensée sur les dessinateurs et les ouvriers qui en préparent les plans et en exécutent les différentes parties. On trouvait là une nouvelle preuve de ce goût que nous avons déjà eu et que nous aurons plus d'une fois l'occasion de signaler dans l'active armée des ouvriers parisiens.

Le second trophée de Tébénisterie nous rapprochait un peu plus du vrai domaine de l'ameublement, quoiqu'il s'agisse encore d'ameublement de très-grand luxe. C'é-

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tat là un premier échantillon, et, si Ton veut, Tavantgarde des ouvrages exécutés dans ce laborieux faubourg Saint- Antoine, groupés sur un autre point de l'édifice, et au sujet desquels nous aurons tout à Theure à présenter quelques observations particulières. Pour donner une idée du caractère luxueux de cette exhibition, je n'éprouve de rembarras que pour choisir un exemple. Je puis citer une armoire porte-fusils en bois de chêne, dessinée avec un grand art, exécutée dans des conditions si somptueuses et avec des attributs de chasse si grandioses et si multipliés, qu'on fixe le prix de ce meuble i 12,000 francs. Il y avait encore là un grand buffet de bois noir revêtu de bronzes dorés, une armoire du style de la renaissance, en noyer, avec incrustation en marbre, dont le prix était fort élevé. A notre avis, pourtant, ce n'est ni ce buffet ni cette armoire qui méritaient le premier rang dans ce trophée. J'accorde la préférence à un assortiment de sièges qui se composait d'un canapé, d'un fauteuil et d'une chaise en bois sculpté et doré. Ne croyez pas, toutefois, qu'on pût se passer aisément la fantaisie d'en meubler son salon, car le canapé seul valait 4,000 francs, le fauteuil 2,000 francs, et la diaise 800 fr. Je mentionne encore une magnifique petite chaise d'enfant qui n'avait qu'un tort, celui de coûter 300 francs sans la garniture.

Te trophée de l'ameublement était dû à M. Jeanselme. Pour ceux qui connaissent l'histoire de son établissesenaent, le pavillon qu'il avait construit dans la nef du Palais de cristal avait une autre signification qu'une signification purement technique. Il y avait devant ce trophée tout un enseignement à prendre, car il s'y trouvait une irrécusable manifestation de la puissance du travail. Voulez-vous savoir quelle a été l'origine des

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ateliers si vastes et si grandement outillés, d'où sortaient ces meubles somptueux, de ces ateliers qui occupent plus de trois cents ouvriers? Eh bien ! le point de départ de leur chef a été dans une de ces chambres d'ouvrier comme il en existe tant au faubourg Saint-Antoine, et où un seul homme peut à peine placer ses outils et ses bois. Le fondateur de cette grande fabrique arrivait à Paris, il n'y a pas plus de vingt-cinq ans, comme simple compagnon menuisier, sans posséder la moindre avance, sans avoir même le pain du lendemain. Son seul avantage sur la masse des ouvriers ébénistes, surtout alors, c'était d'avoir appris le dessin dans une école gratuite de province. Il fallut néanmoins à ce nouveau venu trois ans de travail chez un maître avant qu'il fût en mesure de s'établir pour son compte dans un petit atelier, à un troisième ou quatrième étage. Quelques années se passent encore durant lesquelles il ne vend qu'à des fabricants les meubles qu'il a confectionnés. Tous les degrés de l'échelle industrielle ont été ainsi parcourus, les premiers plus lentement que les autres, avant qu'il arrivât au faîte. Longtemps cette maison n'a fabriqué que des fauteuils et des chaises : c'est même à cette spécialité qu'elle a dû ses succès. En général, mieux la spécialité est définie, et plus on a chance de réussir au sein d'une grande cité comme Paris, où l'on sait apprécier la perfection d'un ensemble qui ne s'obtient que par la perfection des détails. Mais il faut encore un travail opiniâtre, un goût réel et une attention incessante dans la gestion de ses affaires. Peut-être dira-t-on qu'il faut aussi du bonheur : oui, sans doute ; seulement, le bonheur vient rarement tout seul. Il veut qu'on le solUcite avec patience et courage. Souvent même, quand il semble arriver inopinément, il a été cherché en secret par d'âpres et longues

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poarsdtes. Hôte capricieux et changeant, il est anssi difficile à retenir qu'à atteindre. Dans l'indostrie, notamment, où la concurrence déborde bientôt ceux qui ralentissent leur marche, les efforts continuels sont aussi indispensables pour garder une position faite que pour la conquérir. Les chances de succès augmentent suivant qu'on sait mieux profiter de l'expérience des autres, et qu'on remplit ces conditions essentielles de tout avancement que nous venons de résumer dans un vivant exem- 1^. Sans donte tous ceux qui débutent dans une carrière industrielle ne sauraient se flatter, même en déployant sans réserve l'activité dont ils sont capables, d'atteindre à une de ces positions prééminentes destinées à rester partout une exception. Du moins est-il encourageant de voir qu'on y peut arriver, et que, même quand il faut s'arrêter en route, on est toujours sûr en travaillant de se placer à un rang honorable. Les exemples n'abondent-ils pas parmi les fabricants les plus éminents de Paris, comme parmi les manufacturiers des diverses villes de France, d'hommes qui ne doivent qu'à eux-mêmes leur grande fortime*

ni. Lart français dans la fabrication des meubles. — Puisque nous venons de parler des fortunes créées par le travaU, on nous permettra de faire remarquer à cette occasion qu'à aucune époque antérieure le travail n'a rencontré dans la société des dispositions plus bienveillantes qu'aujourd'hui. Il suffit qu'un essai un peu exceptionnel ait lieu pour éveiller immédiatement la sympathie et appeler l'attention. On né demande pas même toujours que le but soit atteint ; on tient compte de la bonne volonté. Excellente dans son principe, celte tendance nous paraît résumer, sous la forme la plus morale et la plus conforme aux intérêts de l'ordre social, les as-

pirations intimes de notre civilisation. H y a cependant un cas où cette disposition à applaudir aux efforts individuels demande à être contenue. Supposons qu'une industrie semble prête à s'engager dans une fausse voie, ne faudrait-il pas rétenir Tencouragement qui serait susceptible de l'y pousser? Ce cas se présente lorsque des fabricants oublient les véritables conditions de leur rôle, et que, mus par le désir d'attirer les regards, ils se lancent dans des ouvrages extraordinaires, en dehors des besoins réels de la consommation. Sans refuser de reconnaître les mérites particuliers que de tels ouvrages peuvent révéler, on doit alors rappeler à l'industrie qui s'égare les vraies règles, les règles qui lui sont imposées par la nature des choses et par la destination de ses produits .

Eh bien ! quand on examinait avec soin, à l'Exposition, dans son ensemble, l'étalage de l'ébénisterie parisienne, on restait convaincu qu'elle en est précisément arrivée à ce moment où il est bon qu'elle se replie sur elle-même et qu'elle réfléchisse attentivement à la direction où elle est entrée. Cette branche du travail parisien, dont la réputation universelle est si bien justifiée et qui avait obtenu de si beaux succès à l'exposition de Londres, a des forces trop vives, elle compte des fabricants et des ouvriers trop habiles, pour que nous puissions concevoir pour l'avenir la moindre inquiétude; il importe seulement que ses facultés et ses moyens soient rigoureusement maintenus dans la sphère des exigences de la consommation. Or, les meubles, les meubles proprement dits, étaient fort rares à l'Exposition. Vous n'y trouviez guère, en bois sculpté, que de véritables édifices atteignant, comme les pièces mêmes des trophées de la nef, des prix fabuleux. Voici des buffets, des bibliothèques,'

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desétagères de 1 5,000, de 20»000, de 30,000 fr. et même davantage. Et ne croyez pas que ces ouvrages soient mis à un prix trop élevé. On y a tellement prodigué l'ornementation, une ornementation souvent superflue, qu'à peine reste-t-il au fabricant un bénéfice raisonnable. En face des proportions gigantesques de ces compositions plus ou moins artistiques, nous nous demandions à quels acheteurs on les destinait. Ce n'est pas, à coup sûr, aux acheteurs parisiens; car, à l'exception de quelques hôtels dont le nombre diminue chaque jour, nos édifices privés seraient trop étroits pour les contenir. Comment ! voilà l'architecture qui parait s'être donné la mission de réduire l'étendue de nos demeures; d^ns toutes nos constructions nouvelles on ménage le terrain avec une parcimonie universellement constatée, et c'est alors que Tébénisterie se livre à une exubérance de formes inconnue jusqu'à ce jour ! Ce contraste choquant n'est pas le seul trait regrettable dans la tendance actuelle. Il y en a d'autres, au point de vue de l'art, qui sont plus fâcheux encore. Chaque œuvre' a ses conditions ; on ne réalise pas le beau quand on accumule des ornements là où il faudrait être simple. La profusion engendre le désordre; on veut se montrer riche, et on ne fait preuve que d'un goût équivoque. On emploie mal des ressources d'ailleurs irës-réelles. De plus, il ne suffit pas d'une soudaine pas« sien artistique pour réussir en fait d'ouvrages d'art. Le succès nécessite des études préliminaires, un goût exercé et vingt conditions plus ou moins importantes , dont la réunion n'est pas conmiune. Point d'œuvre qui mérite le nom d'œuvre d'art si elle n'exprime quelque chose, si elle ne représente une idée à laquelle se relient tous les détails, même les plus secondaires. Multipliez les emprunts faits à la sculpture, vous n'atteindrez point à l'art

si vous ne savez pas pénétrer dans le domaine du sentiment et y puiser vos inspirations. Pourquoi donc vouloir à tout prix sortir de son genre ordinaire? Pourquoi, par exemple, au travail de pure ébénisterie vouloir substituer un travail dé sculpture ? C'est un tort de s'écarter de ce qu'on fait habituellement, car c'est renoncer à ce qu'on fait le mieux. On peut , on doit s'efforcer d'améliorer ses produits, mais sans altérer pour cela leur nature propre.

La tendance que nous signalons, et qui s'accusait si ouvertement a l'Exposition de 1855, date déjà de quelques années. Le jury de l'Exposition nationale de 1849 s'efforçait de prémunir la fabrication française contre les excès de ses qualités mêmes, il s'efforçait de la maintenir sur le terrain de cette ébénisterie appropriée à nos besoins , d'un jeu facile et régulier, qui peut seule créer un grand courant d'affaires. Une circonstance nous rassure : je veux parler de la rare perfection à laquelle est arrivé le travail de l'ébéniste dans les meubles exposés. Tel morceau peut pécher par l'abondance des motifs, tel autre par la pesanteur de son ai^chitecture; mais partout Tébénisterie proprement dite est exécutée avec une précision et une délicatesse qui témoignent hautement de l'habileté de nos ouvriers. Rien n'est donc plus aisé que de revenir dans la voie d'où l'on s'est un moment éloigné. Qu'on y prenne garde, d'ailleurs; facile aujourd'hui dans ses arrêts, le public pourra bien se raviser ; les retours de son goût étonnent souvent par leur soudaineté. Il est porté à tenir compte du désir qu'on a eu de bien faire, et nous ne saurions l'en blâmer; mais laissez lui le temps de reconnaître qu'il est à la fois impossible de se servir de ces meubles magnifiques et de les payer, et vous le verrez peut-être réprouver avec énergie des excentricités dont

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il semble, k Thi^ire qu'il est, s'apercevoir à peine. Remarquez quels sont, dans le cercle de Tébénisterie proprement dite, les ouvrages sur lesquels l'attention des ecMinaisseurs parait déjà se diriger de préférence : ce sont, a coup sûr, ceux des meubles riches où la richesse n'fôcclut point la simplicité. Il ne s'agit pas, bien entendu, de revaiir à l'ameublement des Spartiates ; seulement on ne veut dans les choses, même les plus opulentes , que la somme d'ornements que comporte leur caractère.

Grâce à Dieu , il se rencontrait dans nos galeries des modèles où la sobriété du dessin , l'élégance des formes , la pureté du style s'alliaient à la bonne exécution du travail . Nous citerons , par exemple, les produits de MM. Grohé frères et de M. Fourdinois. Dans une de ses visites à l'Exposition, le prince Albert avait choisi chez MM. Grohé un meuble en bois d'ébène, dans le style de la renaissance, dont l'architecture et les ornements sont irréprochables, et ce choix témoigne de ce bon goût qu'on reconnaît universellement au prince. Après avoir obtenu les plus hautes récompenses qui puissent exciter l'ambition des industriels, res fabricants ont eu le mérite de ne pas se laisser entraîner dans le tourbillon de l'ornementation exagérée. Les meubles riches , qui forment leur genre habituel , sont établis dans leurs ateliers avec la connaissance de cet art sérieux qui se pénètre de la destination des produits. Ils savent que la discrétion dans l'emploi des motifs est pour une œuvre une condition essentielle de durée. Des reproductions très-fidèles du genre de différentes époques s'unissaient dans leur exhibition à des innovations heureuses. Je cite parmi ces dernières un lustre en bois de noyer sculpté et incrusté de lapis-lazuli. M. Fourdinois, dont un magnifique buffet, figurant à l'Exposition de Londres , avait été l'objet d'une attention

générale , apportait encore cette fois plusieurs morceaux d'un dessin correct et dans lesquels les ornements sont dispensés avec mesure. A côté d'une cheminée monumentale qui , par le caractère de sa composition , atteste autant de verve que de facilité, nous avons contemplé avec plaisir une bibliothèque en bois noir, ornée d'émaux, et un bahut du style Louis XIII , en bois de thuya et de pistachier venant d'Algérie.

Il est beaucoup d'autres fabricants dont nous pourrions citer de remarquables ouvrages. Nommons M. Chaix pour un dressoir en noyer, du style de la renaissance , et dont l'ensemble est des plus satisfaisants; M. Meynard fils pour une bibliothèque en noyer ; l'Association des ouvriers ébénistes de la rue de Charonne, pour une bibliothèque en palissandre. Cette dernière pièce se recommande par la prodigieuse habileté avec laquelle les ouvriers qui l'ont établie ont surmonté les difficultés d'exécution qu'ils s'étaient plu à y accumuler. Pour juger de ce qu'ils savent faire , il suffisait d'observer ce travail d'ébénisterie dans ces lignes tourmentées , ces contours multipliés qui le distinguent. Bien que nous voulions éviter de dresser ici une nomenclature de noms propres , nous devons mentionner les belles sculptures d'une cheminée en bois de chêne de M. Roudillon; une bibliothèque de M. Petit qui débute pour ainsi dire en 1855, et dont le premier travail ne manque pas de distinction ; une autre bibliothèque de M. Kneib ; divers meubles de M. Osmont, etc. , etc. A cette phalange des ouvrages de l'ébénisterie parisienne se joignait une bibliothèque sculptée de M. Beaufils de Bordeaux. Certaines parties isolées de ce meuble sont habilement traitées, et on y voit une guirlande fort bien sculptée. Sans entrer dans l'appréciation des autres ornements qui s'y rencontrent.

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nous aimons à dire que rébénisterie en est faite de main de mallre. De simple ouvrier, M. Beaufils s'est élevé au rang de chef de la plus importante fabrique de meubles sîluée dans les départements ; il s'est ouvert de larges relations avec les pays d'outremer. Dans ses Lettres mr lExpasitûm de Imites, M. Blanqui félicitait M. Beaufils de représenter à lui seul l'ébénisterie domestique et courante, celle qui procède par la puissance du nombre et l'étendue des débouchés. C'était justice. M. Beaufils nous offrait bien, en 1855, des échantillons dans ce dernier genre, mais on aurait désiré qu'ils fussent plus nombreux afin de pouvoir mieux juger du véritable caractère de sa spécialité- C'est sur ce terrain qu'il aurait dû porter toutes ses forces.

Nos observations n'ont pas pour but de repousser l'ébénisterie d'art , même dans ses fantaisies capricieuses ; nous demandons seulement qu'on lui fasse sa place et qu'on se rappelle les conditions auxquelles elle est assujettie. Ne venons-nous pas de rendre justice aux meubles de luxe qui étaient placés dans la nef? Ne venons-nous pas de louer M. Jeanselme pour ses fauteuils, pour son armoire à fusils? N'avons-nous pas signalé les compositions de M. Tahan? Ce dernier fabricant a pu donner naissance à des imitations dans lesquelles on abuse de la décoration rustique et de la sculpture ; mais , entre ses mains , son genre n'en reste pas moins toujours très-gracieux et trèsélégant. Voici, du reste, une nouvelle occasion de nous expliquer sur les oeuvres d'art en ébénisterie , car, après avoir fait le tour de la galerie des ébénistes nous nous sommes trouvé en face des morceaux exposés par M. Barbedienne et que nous avons annoncés en parlant de ses bronzes d'art. En 1851, à l'Exposition de Hyde- Park, ce fabricant avait obtenu deux grandes médailles,

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l'une pour ses bronzes , et l'autre pour un meuble en bois d'ébène conçu dans le style savant et pur qu'il cultive avec un rare discernement. Pour l'Exposition de 1855, M. Barbedienne a construit \m dressoir en noyer avec des OTnements sculptés , des bas-reliefs et des figures en bronze, et dont la partie architecturale appartient à M. Monguin. L'époque de la renaissance italienne a été choisie comme cadre historique. Ainsi, les bas-reliefis, les Chanteurs de Lucca délia Rebbia, qui sont à Florence, les figures le Jour et la Nuit des tombeaux des Médicis , par Michel-Ange, et les Deux Esclaves du Musée du Louvre, également de Michel-Ange, sont les morceaux les plus précieux de ce meuble. Ils sont enchâssés avec le soin qu'on aurait pu prendre pour des camées de grande valeur. Après avoir fait la part au travail d'art, nous ne saurions assez louer celle du travail manuel. Les ouvriers ébénistes se sont, pour ainsi dire, surpassés eux-mêmes. Ils ont su merveilleusement s'associer à la pensée générale de l'œuvre. Les ouvrages de M. Barbedienne sont des pièces d'étude où l'art est extrêmement châtié , et qui composent un genre à part , mais un genre susceptible d'être réalisé en morceaux de moindre valeur que les morceaux envoyés aux Expositions universelles de Londres et de Paris. En fait de pièces de bronze, M. Barbedienne s'applique à reproduire , jusque dans les objets simples et usuels , ce style nerveux et sobre dont l'antiquité nous a légué l'exemple. Nous nous sommes plu à voir la môme intention, le même sentiment de l'art, dans sa manière de traiter le bois. Les somptueux échantillons placés à l'Exposition pouvaient être regardés comme un brillant point de départ pour des applications à meilleur marché. La catégorie des meubles d'art comprenait encore.

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entre autres objets, une toilette de M. Jules Fossey, exécutée avec une extrême finesse, ornée de délicates peintures sur porcelaine, et qu'on trouvait dans le cercle des splendides produits de la manufacture impériale de Sèvres. Quand on parle de Tart appliqué à Tindustrie des meubles , la pensée se porte aussitôt sur le nom de M. Liénard. Si toutes les industries ayant besoin de recourir au concours du dessinateur sont redevables à cet artiste de services multipliés, si les orfèvres, les fondeurs, les armuriers, etc. , lui ont emprunté de nombreux et remarquables modèles, le champ de Fébénisterie est peut-être celui où il a été appelé à exercer le plus son talent. Nous ne serons que ju^e en signalant la sagacité avec laquelle il sait maintenir à chaque époque son caractère essentiel. On ne trouvait sous son nom, dans le palais des Champs-Elysées» en 1855, qu'un charmant dessin, placé auprès des belles esquisses de fleurs de M. Ohabal-Dussurgey, dans la salle des dessins industriels. Il était à regretter que M. Liénard n'eût pas exposé certain bois sculpté d'une rare délicatesse, dans le genre de celui qui, à Londres, lui avait valu la grande médaille, et que les connaisseurs ont pu admirer dans son atelier. Mais que d'ouvrages où son goût servait de point d'appui au travail du fabricant!

Nous finirons cette étude des caractères artistiques de rébénisterie par une observation concernant un pays où l'on rencontre sans doute des ameublements très-confortables, mais où l'on ne va pas chercher d'ordinaire des meubles d'art. Nous voulons parler de l'Angleterre. Des fabricants de Londres, MAL Jackson et Graham, avaient exposé une riche toilette en bois de rose, ornée de bronzes dorés, qui sort tout à fait du genre anglais. Avant l'Exposition de 1851 , les ébénistes d'outre-Manche

n'auraient jamais eu l'idée d'une pareille œuvre. Sans doute , ils avaient eu cette fois le concours de mains françaises, mais le travail n'en a pas moins été exécuté chez eux, et il méritait d'être signalé comme un curieux spécimen de leur savoir-faire et comme un très-bel ouvrage.

CHAPITRK Vn.

L'orneinenUitloii en carton-pierre.

Les ornements en carton-pierre remplissent aujourd'hui un rôle considérable dans la décoration de nos édifices publics et de nos appartements privés. On a débattu la question de savoir si la fabrication d'ornements moulés en pâte de carton pour l'architecture était une industrie nouvelle. On prétend en avoir trouvé des vestiges dans quelques vieilles salles du Louvre et du palais de Fontainebleau. Peut-être cet art était-il réellement connu du temps du roi Henri II; mais il avait été, dans tous les cas, pratiqué sur une si petite échelle, il a sommeillé si longtemps dans le plus profond oubli, qu'on peut le considérer comme appartenant à notre époque.

A l'Exposition de 1806, quelques échantillons d'ornements moulés en carton valurent une mention honorable au fabricant qui les avait présentés, M. Gardeur. La distinction accordée témoignait que le jury avait vu là un effort digne d'encouragement, mais un premier effort auquel manquait la sanction de l'expérience. Ce n'était, en effet, qu'un germe ; ce germe cependant contenait les développements ultérieurs. Il est donc juste de s'arrêter au fabricant oublié aujourd'hui, à qui revenait l'initiative.

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M. Gardeur avait commencé ses essais à Metz vers les pruniers temps de la révolution de 1789. Un de ses parents» ingénieur de la ville, lui fit obtenir de la municipalité la commande d'une statue de la Liberté, destinée à figurer dans les cérémonies publiques. Ce fut là pour M. Gardeur un succès qui lui suggéra la pensée de venir chercher fortune sur un plus grand théâtre. Il se fixa donc k Paris. Il s'établit dans la rue des Sept-Voies; mais, malgré la récompense obtenue à l'Exposition de 1806, il ne réussit pas à ouvrir un large débouché à ses produits; il resta pauvre comme à Metz et il mourut pauvre.

Quinze années environ s'écoulent, et on peut voir que le genre livré à l'industrie par M. Gardeur avait pris, en d'autres mains, une certaine importance. L'Exposition de 1819 renfermait des échantillons variés provenant d'une fabrique dirigée par M. Hirsch. Celte maison a été le véritable point de départ des applications étendues et multipliées que le carton-pierre a reçues depuis. Les développements ultérieurs de cette industrie se lient intimement au nom de M. Huber et à celui de son ancien associé, M. Wallet. Ces fabricants avaient exposé en 1823, un Christ qui fut cité pour sa bonne exécution. En 1827, on put constater la réalisation de nouveaux progrès; mais ce fijt à partir de 1830 que l'industrie du carton-pierre prit une rapide extension.

Cette industrie se ramifie en deux grandes divisions : d'un côté, le moulage des statues et objets d'art; de l'autre, les ornements divers pour l'architecture. Cette dernière application forme le domaine le plus naturel du carton-pierre, qui rend journellement aux architectes les plus utiles services : aussi est-ce du côté de l'art architectural que cette fabrication a principalement gagné du terrain. Les ornements en carton-pierre se rencontrent

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aujourd'hui dans tous nos moftuments puMics. Non-seulement on les trouve dans nos salles de spectacle de Paris, à rOpéra, au Théâtre-Français, àTOdéon, etc-, où remploi de cette matière était comme indiqué de M-méme ; mais ils remplissent encore nos plus splendides édifices. L'Hôtel-de-Ville, les Tuileries, le palais de Fontainebleau et celui de Versailles ont payé tribut au carton-pierre. Nos maisons particulières lui doivent de nombreux embellissements. Le bon marché de cette matière a permis de multiplier les décorations intérieures de nos habitations. Le carton -pierre convient admirablement à une époque où dominent les fortunes moyennes. Jamais découverte nouvelle, ou application d'une découverte ancienne, n'est venue à une heure plus favorable à son succès. Dira-t-on qu'en rendant l'art plus facile, et en le répandant davantage , les pâtes de carton tendent à en abaisser le niveau? Ce serait là, selon nous, un jugement erroné. On sert la cause de l'art quand on propage le goût d'une ornementation qui se prête sans peine aux délicatesses les plus raffinées. En contemplant cet assemblage de palais qui complètent le Louvre et qui, au point de vue de la grandeur de la conception comme au point de vue de la rapidité de l'exécuticm, sont destinés à occuper une si grande page dans l'histoire de l'architecture, on peut se convaincre que les succès du cartonpierre n'ont diminué ni le nombre ni l'habileté des mains accoutumées à buriner la pierre. Une découverte qui tend à mettre à la portée d'un nombre toujours croissant d'individus les jouissances que procurent les œuvres de goût, s'accorde avec les aspirations les plus intimes de ce siècle.

Le carton-pierre avait eu les honneurs d'un trophée érigé dans la nef par M. Huber. Presque toutes les pièces

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de ce trophée se rapportaient à Tarchitecture. L'espace avait été habilement utilisé. Le pavillon se divisait en trois parties distinctes, que séparaient des cloisons drapées en velours grenat. Au centre, on avait placé une cheoûnée monumentale, ornée de riches attributs, audessus de laquelle figurait, dans un médaillon ovale , un buste de TEmpereur. Des statues d'enfants à demi couchés tenaient en leurs mains des girandoles dorées. Sur un des compartiments latéraux on avait appendu de nombreux échantillons de décors pour l'intérieur des édifices : des corniches, des bas-reliefs, des colonnes, des entablements , des candélabres , des médaillons, etc. L'autre fece était occupée par un splendide encadrement de glace, pouvant simuler une porte dans un vaste salon. On retrouvait dans cet arrangement le goût artistique qui distingue toute cette exploitation industrielle, a laquelle plusieurs fabriques sont consacrées dans le département de la Seine.

Avant de quitter le groupe des industries qui se rattachent particulièrement au domaine de l'art, une réflexion d'un caractère général nous paraît devoir trouver ici utilement sa place. Si dans ses appréciations des œuvres appartenant au domaine de l'art industriel, la critique ne doit jamais perdre de vue les principes immortels de l'art proprement dit, elle ne saurait néanmoins se laisser exclusivement guider par eux. L'art industriel n'est pas l'art pur; il n'est pas libre de se livrera son inspiration; il est obligé, au contraire, de tenir compte, la plupart du temps, de la destination des objets sur lesquels il s'exerce, et qui doivent être avant tout utiles et comme-

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