CHAPITRE IL
L'esprit 4Moveatl«o dan» la ly|»«graphle.— La Franee et l'JÎiBtriclie. — Essaifi de gai vaooplastle , de galvanographie, de ehlmltyple, dMinpressIon natorelle, etc. — Oraenenls en or et en eoaieors. — Oelorlage des
L'imprimerie typographique, si longtemps stationnaire dans la même voie, est devenue l'objet d'essais divers, qui ont prêté un intérêt particulier à l'Exposition universelle de 1855. Ici, la mécanique cherche, par des efibrls persistants, à s'emparer de la composition, c'està-dire de cette partie du travail qui consiste dans l'arrangement des lettres, et qui, depuis l'invention des caractères mobiles, n'a pas été modifiée. Là, ce sont des forces encore mystérieuses, c'est l'électricité, c'est la lumière, que le typographe tâche d'utiliser dans quelques-unes de ses opérations. Ailleurs, le tirage des feuilles reçoit de nouveaux perfectionnements, soit sous le rapport de Tac* céiération du travail, soit sous le rapport de la simplification des appareils employés. Plus loin, voici une branche de la typographie dont nous venons tout à l'heure, de parler, l'impression en couleurs, qui échappe à l'incertitude de ses premiers débuts et présente de nouvelles garanties de succès ; voici l'art de tirer des vignettes dans le texte qui arrive à une perfection vraiment idéale. Ces tentatives ingénieuses et multipliées montrent l'ardeur dont l'esprit de recherche est animé dans cette grande industrie, qui a mission de recevoir en dépôt Texpression de la pensée et de la transmettre de génération en génération. Toutes ces manifestations nouvelles n'apparaissaient pas au concours de 1855 comme des
faits imprévus. Déjà nos ExpositioDS nationales nous avaient mis sur la voie de quelques-uns des perfectionnements réalisés. De curieuses applications s'étaient également annoncées en 1851, à Londres, sur le vaste théâtre de Hyde-Park. Mais, dans le palais des Champs- Elysées, l'ensemble était plus complet. Quelques signes entièrement nouveaux se mêlaient en outre aux éléments résultant d'expériences antérieures. Nous ne voulons pas affirmer que tous les essais entrepris aboutiront à des résultats positifs et durables. Nous n'entendons pas placer encore dans le domaine de la pratique des procédés qui sont à l'état d'étude. Du moins est-Û vrai de dire que de telles investigations laisseraient à l'art des indices précieux, alors même qu'elles n'atteindraient pas complètement le but ambitionné.
Autre face qui a sollicité notre attention dans le panorama déployé sous nos yeux : l'Exposition universelle offrait les plus beaux types d'impression qui eussent jamais été exécutés. En face des hardiesses de l'esprit nouveau, l'art ancien semble avoir voulu se recueUlir dans sa force pour arriver au dernier terme de la perfection réalisable. Les éditions somptueuses, les travaux de luxe, quoique placés par Télévation du prix de revient en dehors du commerce courant, profitent néanmoins à l'intérêt des masses. En maintenant ou en élevant encore le niveau de l'imprimerie, ils exercent une influence utile sur l'exécution de ces livres journaliers qui s'adressent à un nombre d'individus de plus en plus considérable, à mesure que l'instruction projette ses lueurs sur un plus vaste horizon. Le signe essentiel des progrès de l'imprimerie, il faut le chercher, en effet, dans une exécution plus satisfaisante des livres de grande circulation. Demander si la typographie a réalisé des améliorations, c'est vérita-
LES AATS GRAPHIQUES. 137
blement demander si les ouvrages destinés à l'immense majorité des lecteurs leur parviennent mieux confectionnés qu'auparavant et à meilleur marché Ces perfectionnements ne s'effectueraient pas si l'art de l'imprimeur voyait fléchir son niveau. Les livres d'amateur, qu'on renferme dans sa bibliothèque et qu'on n'ouvre que dans des circonstances solennelles, ne sont donc pas seulement propres à satisfaire les honmies d'un goût délicat et exercé ou à flatter le caprice de quelques bibliomanes; ils touchent aux destinées de l'art.
Le double mouvement que nous' signalons dans l'imprimerie, mouvement vers la recherche de procédés nouveaux, mouvement vers une exécution plus parfaite, éclatait à l'Exposition universelle chez plusieurs peuples. L'imprimerie française n'était plus là, comme à nos Expositions nationales, seule avec ses anciennes gloires et ses titres nouveaux. Nous pouvions cette fois comparer ses œuvres à celles de nations renommées depuis long< temps dans celte même industrie, conune à celles d'autres peuples moins expérimentés, mais qui semblent vouloir aujourd'hui regagner le temps perdu. L'Autriche, la Belgique, la Suisse, la Prusse, la Grande-Bretagne, le Danemark, la Grèce, la Hollande, la Sardaigne, la Saxe, le Wurtemberg, le Portugal, le Mexique, etc., avaient envoyé des exemples d'impression ou des instruments d'imprimerie. Telle ou telle de ces exhibitions n'était pas toujours assez étendue pour donner une idée exacte de l'état de la typographie dans le pays d'où elle provenait; mais les ressources actuelles de l'art, en général, peuvent être calculées avec justesse d'après l'ensemble des étalages. Les collections étrangères contenaient des élànents très-curieux. On trouvait parfois des richesses sur des points où l'on ne s'attendait guère à en rencon-
138 INDOSTEIC GONTCMPORAINE.
trer. De toutes parts, des signes certains ont témoigné qu'on s'associe d'un peu plus près ou d'un peu plus loin au double mouvement que nous venons d'indiquer. S'il fallait préciser dans quels pays l'une ou l'autre manifestation s'est révélée sous les traits les plus saillants, je nommerais sans hésiter la France et l'Autriche.
Singulière différence ! en Autriche, c'est l'Imprimerie impériale de Vienne qui est à la tète des essais nouveaux, essais se liant plus ou moins directement à la typographie, et qui se livre à d'incessantes expérimentations avec une ardeur infatigable. En France, l'Imprimerie impériale, vouée traditionnellement aux travaux les plus. sérieux, nous présente, au milieu du large tableau de ses moyens d'action, une œuvre admirable qui la place en avant de toutes les imprimeries du monde pour la perfection typographique. Ainsi, voilà les deux faces du progrès actuel nettement dessinées dans des établissements que leur caractère exceptionnel met en évidence.
En fait d'élans vers de nouveaux systèmes, en fait de hardis emprunts à la physique et à la chimie, Tlmprimerie impériale de Vienne avait déjà étonné tous les regards à l'Exposition de 1851. Elle a poursuivi et développé les applications variées qu'elle avait entreprises. Il n'y a guère plus de dix à douze ans que cet établissement fondé à titre d'essai , en 1804 , sous le règne de l'empereur François P', a commencé de prendre un remarquable essor. Il en est redevable à son directeur, M. L. Auer, qui, malgré des entraves multipliées, est parvenu à le sauver d'une ruine imminente. M. Auer a été secondé par un prote habile, M. Woring. Il aurait fallu au public le secours d'un vocabulaire tout spécial pour suivre dans ses détails techniques l'exposition
autrichienne» On a créé des dénominations particulières pour chaque nouvel essai; nous ne voulons indiquer ici que les applications principales, celles qui pourront le mieux nous donner une idée de l'emploi dans la typographie des forces de l'électricité ou des agents chimiques.
La galvanoplastie , cet art nouveau que nous avons trouvé déjà sous plus d'un aspect dans le cours de ces études, et dont nous reparlerons plus loin, brillait avec éclat dans les rayons de l'imprimerie viennoise. La galvanoplastie consiste, comme on sait, à utiliser l'action de la pile voltaïque pour obtenir la superposition de métaux en dissolution , .soit à d'autres métaux , soit à d'autres corps convenablement disposés. Les premiers essais de galvanoplastie ne remontent pas au delà de dix-sept à dix-huit ans. Ils furent effectués presque simultanément en Russie et en Angleterre, par MM* Jacobi et Spencer. On n'a pas oublié qu'un décret du 23 février 1852 a établi un prix de 50,000 francs pour encourager la recherche des moyens de faciliter et d'étendre les applications de la pile de Yolta. Déjà riche en merveilles bien connues, l'art de la galvanoplastie semble en réserver de plus étonnantes pour un avenir prochain. Il doit à coup sûr accomplir de nouveaux progrès à masure que se développera la puissance du merveilleux appareil qui, entre autres applications, a permis de créer la télégraphie électrique et de donner à la lumière une intensité supérieure à celle de toutes les lumières artificielles. Dès à présent, le métal se transforme, sous la puissance magique de la galvanoplastie , bien plus réellement que jadis dans les creusets de Tycho- Brahé. Grâce à l'action de la pile voltaïque, la revivitication des formes s'opère avec une justesse incompa-
rable , et les matières les plus délicates peuvent acquérir une inaltérable solidité. Quels exemples cilerai-je dans l'exposition autrichienne? Voici , reproduits sur le papier, dans leur vérité naturelle , les fossiles de poissons antédiluviens; voici d'anciennes médailles, d'anciens sceaux réduits dans leurs proportions et figurés avec une exactitude mathématique. — La gàlvanographie est une autre application de la pile voltaïque. Cette application permet d'obtenir de véritables gravures en taille-douce, sans recourir à la main du graveur. On fait agir la pile sur une planche de zinc sur laquelle un artiste a peint un dessin quelconque, mais avec des couleurs déterminées. L'opération est dirigée de manière à former une feuille de cuivre qui s'étend sur la peinture. La différence d'épaisseur des couches existant entre les parties ombrées et les parties claires suffit pour que la planche de cuivre, obtenue par le galvanisme porte en creux toutes les aspérités de la peinture. On tire des épreuves avec cette planche , comme on pouvait en voir dans l'fexhibition viennoise; on en tire en une seule ou même en plusieurs couleurs. Le panorama de la capitale de l'empire d'Autriche était un remarquable exemple de cette application. — Les agents chimiques seuls, indépendamment de l'électricité, ont servi pour obtenir des clichés en relief de gravures en taille-douce. A l'aide de ces clichés, on peut imprimer ensuite les gravures avec une presse typographique ordinaire. Douze vues de l'imprimerie impériale de Vienne avaient été exécutées d'après ce procédé qu'on appelle la chimitypie.
Nous ne venons pas, bien entendu, faire honneur de ces inventions diverses à l'imprimerie autrichienne ; mais ce n'est pas rendre un médiocre service à la science et à l'art que d'appliquer avec habileté, d'expérimenter, en
les perfectionnant, des procédés existants encore peu connus. On élabore ainsi, pour l'industrie en général/ de précieux éléments. Des essais incertains, presque toujours fort coûteux, excèdent, le plus souvent, les ressources des particuliers. Frayer la route devant les entreprises de ces derniers , c'est faire un utile emploi des deniers publics. Sans doute on peut regarder certains avantages obtenus par l'imprimerie de Vienne comme étant encore en ce moment plus ou moins spécieux, et tenir quelques-uns de ces procédés pour peu pratiques; mais de l'ensemble de ses recherches , il résulte un faisceau lumineux. Toutes les branches de la galvanoplastie lui doivent des enseignements utiles. — B est une invention, datant à peine de quelques années, et développée par de nombreuses réalisations, que l'imprimerie viennoise peut revendiquer en propre; nous voulons parler de l'impression dite impression naturelle. Le procédé suivi permet d'obtenir des reproductions d'autant plus justes, qu'elles sont faites par les objets mêmes qu'on reproduit. C'est l'original qui confectionne sa copie. V impression Mturelle peut s'employer notamment pour obtenir la représentation des collections de plantes, des dentelles, des broderies, etc. Rien de plus simple que le mode employé. Voulez-vous figurer sur le papier une dentelle ou la feuille d'un arbre? Vous étendez l'objet sur une lame de cuivre que vous recouvrez avec une lame de plomb. Il suffit ensuite de soumettre les deux plaques à une pression entre deux cylindres, et comme le plomb est fort impressionnable, tandis que le cuivre résiste énergiquement, l'objet interposé se retrace lui-même en creux sur la lame de plomb. La galvanoplastie reparaît alors pour donner une planche en cuivre du dessin incrusté, planche qui sert à tirer, si l'on veut, des mil-
142 INDCttfMfB tÛtntUtÛfiàlffE.
Kers d'exemplaires. Devant de pareils résialtata, Tima* gination demeure confondue. On se refuserait à y àymtet foi , si Ton n'en voyait de ses yeux cent témoignages irrécusables. L'exposition viennoise était riche en images de ce genre. Elle comptait , outre un grand nombre d'autres œuvres, cinq cents tableaux représentant la Flore de F Autriche.
Divers échantillons répandaient encore de l'attrait sur l'étalage de l'imprimerie de Vienne. Je cite l'Oraison dominicale imprimée avec des caractères romains en 608 langues ou dialectes. La même prière avait été composée en caractères particuliers pour les langues qui en possèdent. Je cite aussi un grand livre rouge intitulé les Maladies de la peau, représentées par la chromolithographie. Pour l'ouvrir, il fallait ne pas craindre le spectacle desdouloureuses et horribles vérités qu'il renferme; mais on y acquérait la conviction qu'on entend fort bien, en Autriche, l'art des impressions en couleur par la lithographie. Ce livre préparait en quelque sorte à voir le mèmt art porté plus loin encore par certains imprimeurs lithographes de Paris.
Ce n'est pas, du reste, sur ce terrain-là seulement que notre industrie privée a pu se poser hardiment en face de Timprimerie autrichienne; mais ne devançons pas l'examen des œuvres de nos imprimeurs. Qu'il nous suffise de dire pour le moment, après avoir pleinement rendu justice à l'établissement étranger, qu'il n'avait exposé aucun grand travail typographique qu'on pût mettre en parallèle avec certaines œuvres de la typographie française. Cette observation nous replace sur le terrain même où l'Imprimerie impériale de France a obtenu son plus beau triomphe. Voulant montrer au nmide savant et industriel à quel point de perfection
LIS ARTS QlAPQIQtma» 143
peut atteindre la typographie, elle avait imprimé, en vue de l'ExpositioBt le livre de V Imitation de Jémis-Christ. Ce choix a été Tobjet d'une universelle approbation. La gravité douce et mystique de l'œuvre se prélait à tous les prestiges de l'ornementation. Il se trouvait d'ailleurs que Ylmtatian était le premier livre qui fut sorti des presses de l'établissement aussitôt après sa fondation , sous Louis XIII, en 1640. L'œuvre typographique exposée, œuvre vraiment monumentale, avait été exécutée dans l'espace d'un an. Il avait fallu tout créer, caractères, poinçons, ornements, etc.; et le nombre des ornements était de 874. Les dessins ne consistaient pas seulement daiis des encadrements monotones revenant à toutes les pages; mais, sans parler du frontispice, ils consistaient dans des titres de livres et de chapitres, dans des lettres ornées qui varient constamment. Les ornements sont en or et en couleur, à la manière des anciens manuscrits. Déjà l'Imprimerie impériale était entrée dans la voie de ces applications en publiant sa collection des monuments de la littérature orientale, dont deux volumes traduits, l'un par M. Eug. Burnouf , l'autre par M. J. Mohl ont figuré à l'Exposition. Elle a voulu faire un nouveau pas, et, comme elle l'a dit elle-même, présenter une nouvelle pbme des impressions dorées et coloriées. Le volume deV Imitation comprend d'abord le texte latin. On a placé ensuite la traduction en vers de Pierre Corneille, unissant ainsi un monument de la langue française à un monument de la littérature religieuse. La traduction de Corneille, moins lue aujourd'hui qu'autrefois, a joui d'une vogue immense, comme en témoignent quarante éditions successives. Toujours forte et digne, elle a parfois des élans qui ne sont pas au-dessous du texte, pas au-dessous des simples et sublimes pensées qu'on y ad-
144 imWSTIU OOMTEMNNLàllfE.
mire. Le livre de l'Imprimerie impériale est sans contredit le plus beau livre qui ait jamais été imprimé. D datera dans les annales de Tart de Gutenberg. D fait honneur aux hommes qui en ont conçu le plan, aux artistes et aux typographes qui Tout exécuté. C'est le produit d'efforts individuels très-nombreux se confondant dans l'œuvre accomplie.
Parmi les éléments qui étaient étalés sur l'estrade réservée à l'Imprimerie impériale, nous avons dû donner une attention particulière à de belles et larges cartes géologiques et géographiques, coloriées par impression dans les ateliers de lithographie annexés à l'établissement. Plusieurs de ces cartes peuvent être regardées comme des chefs-d'œuvre. Songez que le tirage a dû se répéter jusqu'à cinquante fois sur telle ou telle feuille, par suite de la diversité des nuances. Autre difficulté : la carte géologique de la France étant divisée par fragments, il fallait que les feuilles en se réunissant rapprochassent des teintes diverses avec une précision en quelque sorte mathématique. La substitution du coloriage des cartes par impression à l'ancien système du coloriage à la main offre des avantages énormes. Ainsi, telle feuille revenait par chaque exemplaire à 21 fr. pour le tirage et le coloriage, telle autre à 45 fr. Aujourd'hui, le tableau, qui peut servir à un tirage de 500 exemplaires, coûte 3 fr. 50 c. et 8 fr. Le bon marché a rapidement produit ses effets ordinaires : on avait vendu 250 exemplaires seulement de la carte géologique de France tant qu'elle avait été coloriée à la main; 3,000 feuilles coloriées par impression se sont écoulées danà un court espace de cinq ans. L'Imprimerie impériale de France avait exposé encore d'autres éléments qui offraient un bien vif intérêt, sinon au public, du moins aux hommes spéciaux.
LES A&TS GBAPflIQUBS. 146
Sur les panneaux de velours vert semés d'abeilles d'or où resplendissaient les cadres de rétablissement, on avait étalé de curieux échantillons de poinçons, matrices, clichés et caractères français et étrangers. Les types orientaux et européens attestent la création d'un matériel d'une inc(»nparable richesse. On l'évalue, en effet, à plus de trois millions de francs. Quant au personnel de
J'ùaprimerie hnpériale , il comprend environ mille ou-
vriers.
CMAPITRE III.
liCft livres de taxe. ~ Perfeetionnenenls da tiraf^e à la inl^ae et de rimprcMieii des grawres «or bels.-eeiorlées. •— Les libralres-édilears. — Les livres à Ihhi marelié.
Dès que l'invention de l'imprimerie avait eu pour effet d'ouvrir une source inépuisable aux ardeurs de l'intelligence, il était de l'intérêt général de l'humanité que les eaux de cette source fussent conservées pures et devinssent accessibles à un nombre d'hommes toujours croissant. Aussi serait-il possible de juger de l'état delà civilisation dans un pays par la quantité et le genre des ouvrages qu'on y imprime. Comime une exposition de l'industrie considère les livres au point de vue de l'exécution typographique, on ne pouvait pas s'attendre à trouver dans le palais des Champs-Elysées un tableau rigoureusement complet sous le rapport dont nous parlons. L'Exposition nous a néanmoins fourni plus d'un indice précieux de la tendance des esprits; caries soins du typographe s'attachent généralement à des ouvrages dont le sujet parait devoir obte-
nir la faveur du public. Croit-on, par exemple, qu'à toutes les époques , depuis qu'il existe des Expositions de l'industrie, l'Imprimerie impériale aurait fait choix de Ylmitatim de Jésus-Christ pour objet d'un travail exceptionnel? Reportons-nous seulement en arrière d'une vingtaine d'années: si ce grand établissement avait voulu se présenter au concours national de 1834 et s'y montrer avec un livre somptueusement exécuté, il aurait à coup sur reproduit quelque œuvre admirable empruntée à la littérature ancienne ou moderne; mais il est permis de croire que, sous l'influence des idées qui dominaient alors , il n'aurait pas pris Y Imitation. Le choix de ce livre pour la solennité de 1855 est un hommage au mouvement religieux de notre temps, mouvement qui pénètre de plus en plus chaque jour les divers éléments de notre société et dont les salles de l'imprimerie et de la librairie ont offert d'éclatants témoignages. Une même observation s'applique, du reste, aux ouvrages qu'on a vus à l'Exposition universelle, qui peuvent passer à des degrés divers pour des chefs-d'œuvre de typographie : ils appartenaient tous au domaine des écrits sérieux. Quelques-uns se rapportaient aux beauxarts, quelques-uns, à l'histoire; d'autres, à certaines branches de l'histoire naturelle, d'autres enfin, aux grandes études littéraires.
Au pied même des gradins de l'estrade affectée à l'Imprimerie impériale, on se trouvait en face de travaux propres à nous donner une haute idée des ressources et de l'habileté de l'industrie privée. N'oublions pas de faire ici une distinction essentielle : l'œuvre principale de l'Imprimerie impériale n'est pas un livre qui soit dans le comiperce ou qui soit susceptible d'y prendre place. Les frais qu'il a nécessités obligeraient un éditeur à porter le prix
de vente à un chiffre inoui dans les annales de la librairie, et qui déconcerterait les acheteurs les plus opulents. Les livres dont nous avons maintenant à mentionner le mérite typographique sont au contraire dans la circulation commerciale. Ils sont chers sans doute, mais enfin leur prix est encore à la portée des fortunes moyennes.
Voici d'abord les Galeries publiques de l'Europe, sortant des ateliers de M. J. Claye. Cet ouvrage, tiré à la mécanique, permet de juger la précision avec laquelle fonctionnent les machines. Les nombreuses et admirables gravures sur bois encadrées dans le texte sont la preuve irrécusable que les appareils mécaniques peuvent satisfaire aux exigences des plus luxueuses publications. Le jury de notre Exposition nationale de 1849 avait déjà distingué un autre travail de la même imprimerie, VBistaire des peintres, au double point de vue de rimpression du texte et de Texécution des gravures. Ce travail, qui, suivant les termes du rapport du jury, ne laissait rien à désirer, a pourtant été dépassé par les Galeries publiques de V Europe. Les vignettes de ce dernier livre présentent à l'œil beaucoup plus de finesse ; la couleur des caractères est d'une régularité, d'une oniformité plus suivie. En présence de pareils résultats dus aux presses mécaniques, il faut se rappeler qu'un intervalle de douze à quinze ans nous sépare à peine du temps où l'on traitait avec dédain l'emploi des machines. On semblait les condamner à rester exclusivement vouées à l'impression des ouvrages les plus courants, ou de ces feuilles quotidiennes obligées de suivre pour ainsi dire au galop tous les entraînements, tous les soubresauts, toutes les rapidités de la vie publique. Aujourd'hui, il n'est plus possible de contester soit la puissance soit la dextérité de la machine. La maison Claye, qui traite avec
14S INDUSTRIE GONTEMPORAINF.
un soin remarquable les éditions les plus ordinaires, aura contribué avec éclat, par ses œuvres de luxe, à la réalisation de ce nouveau progrès. Un des contre-maîtres de cette usine, M. Wintersinger, plus connu dans la typographie parisienne sous le prénom de Joseph, s'est fait une réputation par son habileté à conduire les presses mécaniques. Â l'Exposition de 1849, une médaille de bronze avait consacré cette gloire d'atelier, confirmée, en 1855, par une médaille nouvelle. Nous aimons à rappeler ici que le nom d'un autre ouvrier typographe, M. Aristide, qui a exposé cette fois pour son propre compte, avait été également distingué en 1849 pour le même genre de travail.
L'impression des gravures sur bois réclame les soins les plus minutieux et un coupd'œil d'une justesse parfaite. Il ne suffit pas même d'avoir rintelligence de son métier et de comprendre l'effet des moindres mouvements de la machine, il faut en outre un goût sûr et délicat qui associe en quelque sorte l'ouvrier à la pensée de l'artiste. Un imprimeur vulgaire ne rend point les effets voulus parle graveur. Ses feuilles monotones et sans vigueur manquent de ces variétés de tons, de ces finesses de traits qui en sont arrivées à donner à la gravure sur bois l'aspect de la graviu^e en taille-douce. Avant de quitter les ouvrages de M. Claye, rappelons ici quelqu'une des belles gravures faisant partie de ses collections, le Mariage de la Vierge de Carie Wanloo, par exemple. Certes, les intentions de l'artiste sont admirablement reproduites. Dirait-on que la mécanique d'où sortent ces feuilles peut en livrer de 700 à 800 dans l'espace d'une heure ?
Un ouvrage dont l'exécution typographique ne saurait être trop vantée, la Touraine, son histoire et ses monumentSj a été également imprimé à la mécanique par
M. Marne, de Tours* Cette œuvre contribuera, on peut Taffirmer, à augmenter encore la gloire de la gravure sur bois. Conime ce livre a été universellement apprécié à sa juste valeur, nous nous bornerons à dire qu'il renferme dans son texte plus de 300 gravures représentant des scènes historiques, des portraits, des monuments, etc. Un exemplaire a été tiré sur parchemin; c'est le premier ouvrage tiré à la mécanique sur cette matière. Le parchemin est trop cher pour que cet exemple soit destiné à se propager. Chaque feuille de l'ouvrage coûte presque autant qu'une rame de beau papier ordinaire. Le vo* lume de la Touraine a nécessité une dépense de 800 à 900 fr. pour le seul achat du parchemin. On a dû, en eiïet, choisir le plus beau. Or, le parchemin ordinaire, fjui provient des peaux de chèvre, de mouton, etc., est déjà d'un prix assez élevé ; mais pour le parchemin de premier choix, on emploie la peau de chevreau ou d'agneau, et surtout la peau de veau mort-né. On se figure aisément qu'il soit dès lors assez difficile de s'en procurer. Les publications spéciales sur l'histoire des diverses provinces de la France, dont la Touraine de M. Hame offre un magnifique exemple, forment un champ qu'on aimerait à voir aborder de plus en plus par nos imprimeries des départements. Il y aurait là un stimulant pour l'art local et un aliment pour le travail. L'initiative, en ce genre d'opération, avait été hardiment prise par un ûnprinieur dont le nom a été fort remarqué dans nos Expositions successives depuis 1834, M. Desrosiers, de Moulins. 11 fallait, assurément, une résolution forte pour entreprendre d'exécuter en grand, avec ses seules ressources, loin de Paris, dans un de nos sièges préfectoraux les plus modestes, des publications qui ont nécessité jusqu'à 300,000 fr. d'avances. M. Desrosiers l'a osé ce-
pendant pour ses ouvrages sur le Bourbonnais, V Auvergne y etc., qui lui ont valu de hautes distinctions. H a exposé, en 1855, la légende de saint Pourçain illustrée. C'est peut-être à son exemple que nous devons le somptueux volume de M. Marne sur la Touraine.
La gravure sur bois, qui prête tant d'attrait à ce dernier ouvrage, nous l'avons retrouvée à l'Exposition dans l'étalage de plusieurs imprimeurs, et partout elle nous est apparue triomphante. Quoique J'aie déjà cité les applications nouvelles que la typographie doit à M. Henri Pion, je tiens à rappeler qu'il a rendu spécialement des services à l'art de tirer les vignettes. Pour les impressions de gravures sur bois à un très-grand nombre, pour les publications illustrées, nos galeries n'offraient aucun échantillon qui fût supérieur, j'oserais presque dire égal, aux belles feuilles de M. Best, dans ses volumes du Magasin pittoresque. Après avoir été graveur, M. Best s'est voué à l'imprimerie, et il porte dans la reproduction de ses .vignettes tout le goût qu'exigeait son premier état. Mentionnons encore, en fait de livres illustrés, les Trois Règnes de la nature, sortant des ateliers d'un imprimeur, M. Paul Dupont, que nous rencontrerons plus loin avec plusieurs de ses ouvriers sur le terrain des inventions typographiques ; mentionnons une publication bien connue, imprimée par MM. Firmin Didot frères, Vlllustration, dont le format a nécessité le montage d'une presse particulière.
Cette dernière citation nous amène en face d'un des plus vastes établissements de typographie existant à Paris, après l'Imprimerie impériale, de celui dont le matériel est le plus considérable, surtout à cause de la variété des caractères qu'il possède. Nous devons à la maison Didot des ouvrages de luxe d'un genre tout spécial, qui
maintiennent à son niveau la réputation séculaire dont elle jouit. L'imprimerie a eu cette rare fortune décompter plusieurs familles célèbres vouées traditionnellement àrexercice de cette noble profession, et qui ont servi la cause de Tart de manière à mériter une place éminente dans son histoire. Ainsi, nous rencontrons les Aide en Italie, les Estienne en France, les EIzevir en Hollande. Le nom des Didot demeure inscrit sur ce livre d*or de la typographie. Ce n'était pas une tâche légère que d'avoir à soutenir devant le monde, à l'Exposition universelle de 1855, des titres aussi exceptionnels. Les chefs actuels de cette maison, M. Ambroise-Firmin Didot et M. Hyacinthe Firmin Didot, ont présenté certains ouvrages que ne désavoueraient point leurs devanciers. Voici, notamment, la réimpression, mais avec des additions considérables, du Thésaurus linguœ grœcœ des Estienne, qui en furent à la fois les auteurs et les imprimeurs, et qui épuisèrent leurs ressources dans cette coûteuse opération. Voici une charmante édition d'Horace; c'est la reproduction améliorée, quant au texte et aux commentaires, d'un chefd'œuvre typographique du xvii® siècle, de l'édition donnée par les EIzevir en 1676. MM. Didot ne reculent devant aucun effort quand il s'agit d'assurer l'exactitude des textes. Ds font compulser les bibliothèques françaises et étrangères, comparer les versions, examiner les manuscrits. Leurs éditions s'appuient de cette manière sur des travaux scientifiques qui en établissent l'autorité. La correction du texte , le principal mérite d'une œuvre typographique, est un titre que le monde savant reconnaît aux publications de MM. Didot.
Sans pouvoir être assimilés aux principaux ouvrages dont nous venons de parler, d'autres livres, dont l'impression est extrêmement soignée et peut passer pour luxueuse.
figuraient dans la vitrine de quelques imprimeurs parisiens, notamment dans celles de M* Gratiot, de MM. Bonaventure et Ducessois. Les successeurs de M. Lacrampe, MM. Bénardet C*®, avaient un album de gravures sur bois que les connaisseurs ont admiré. Deux typographes de Lyon, MM. L. Perrin et A. Yingtrinier, doivent être nommés, le premier pour la publication intitulée Inscriptims antiques de Lyon, le deuxième pour la Monographie de la table de Claude. On se sentait retenu par une sorte de charme indéfinissable devant l'étalage de M. Silbermann, de Strasbourg. Déjà nous avons eu l'occasion de dire un mot de ses ingénieuses applications en parlant des impressions en couleur; ce n'est point assez; il faut considérer ses travaux dans leurs détails pour pouvoir apprécier les difficultés vaincues. L'ancienne bannière de Strasbourg, d'après un tableau du xiii® ou du xiv® siècle, par exemple, a été imprimée en trente-six couleurs. C'est là un chef-d'œuvre. Les copies d'anciens vitraux ne sont pas moins remarquables. Des impressions en couleurs comme celles de M. Silbermann, comme celles qui nous ont frappé dans le trophée érigé par M. Pion, appartiennent, sans contredit, à la catégorie des ouvrages de luxe. Il serait injuste de passer sous silence l'action qu'ont exercée certains libraires-éditeurs sur l'imprimerie contemporaine. Quand le libraire n'est qu'un simple marchand de livres, il n'a pas droit de prendre place dans une exposition de l'Industrie; mais réditeur,réditeur intelligent et homme de goût, peut réclamer sa part dans le mérite d'une œuvre typographique. Le rôle qu'il remplit présente quelque analogie avec celui d'un architecte pour la construction d'un édifice. Sauf dans quelques imprimeries faciles à compter, il ne suffit pas d'envoyer un manuscrit à un prote pour avoir ensuite un livre bien fait.
Les exigences du libraire, ses conseils, ses vues, ses plans se retrouvent à chaque page, et ils s'y re<« trouvent à des degrés divers, suivant la nature de la publication, mais presque toujours assez réellement pour lui donner le droit d'exposer aussi un ouvrage sous son propre nom. Dans le cercle des livres de luxe dont nous parlons en ce moment, qui pourrait contester Tinfluence de certaines maisons de librairie sur Texécutien de divers ouvrages justement renommés? Parmi les eiposants de 185S, il est quelques éditeurs dont tout le monde connaît les titres. Nous citons MM. Fume, Perrotifl, Jules Renouard, Curmer, etc. M. Curmer, dont la vitrine était distinguée par l'éclat de reliures élégantes, enrichies de pierreries, d'or, d'argent, d'ivoire, d'ornements sculpta, a, pour ainsi dire, ouvert la route aux publications somptueusement illustrées. Il y a environ vingt ans, Y Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament^ le beau Uvre de Paul et Virginie inauguraient, en quelque sorte, l'appUcation de la gravure sur bois à la typographie. A l'époque où ces ouvrages ont paru, l'im- (Mîmerie était loin de posséder les éléments dont elle dispose aujourd'hui. D fallait approprier à de nouvelles destinations une partie du matériel, créer quelques instruments; il fallait diriger tout un personnel encore inexpérimenté ; il fallait enfin échauffer la veine des artistes. Voulez-vous juger exactement de l'état de la gravure «ur bois au moment où nous nous reportons, vous n'avez qu'à feuilleter les premiers volumes du Magasin pittoresque. Vous y reconnaîtrez un art dans l'enfance, un art appelé à grandir, mais qui ne semble pas posséder alors le sentiment de ses prochaines et brillantes destinées. Éditeurs et imprimeurs ont coopéré aux succès obtenus. Les noms de MM. Everat, Lacrampe, Cur*
mer, etc., restent unis sur le théâtre de ces premiers triomphes. On pouvait se convaincre à l'Exposition que la voie tracée avait été habilement exploitée et grandement élargie. Non-seulement les écrits littéraires, mais encore les livres de prières, les heures, les paroissiens se sont ressentis du mouvement, et ont été réimprimés avec scia et illustrés parfois avec le plus grand luxe. Quelques-uns de ces derniers ouvrages se sont vendus à des prix trèshauts, et pourtant faciles à justifier par les frais énormes de publications aussi magnifiques. Ainsi, le Chemin du salut^ collection de prières, antiennes, cantiques et hymnes, encadrés dans des bordures en cinq couleurs rehaussées d'or, est coté 200 fr., sans parler de la reliure variant de 30 à 1,000 fr. Beaucoup d'autres livres de dévotion, de formes diverses et élégantes, mais moins somptueuses, sont descendus aujourd'hui à des prix très-modérés. Une certaine élégance est devenue accessible à toutes les bourses. Sans doute la ferveur religieuse n'a pas besoin de ces raffinements, mais elle n'exclut pas le bon goût . dans les formes, et quelquefois même elle peut être favorisée par ce bon goût dont la douce harmonie semble répondre au recueillement de l'âme.
Le dernier terme du bon marché, en fait de livres de prières comme en fait d'ouvrages destinés à être donnés en prix dans les établissements d'instruction, a été atteint par la maison Mame, à laquelle on doit le grand ouvrage sur la Touraine. Ainsi, cette vaste imprimerie, qui réunit toutes les opérations constituant la fabrication d'un livre, s'est doublement distinguée, et par une publication de grand prix, et par des publications dont le bon marché a quelque chose de fabuleux. Croiriez -vous qu'elle fournit à la librairie des paroissiens, très-proprement reliés, à 35 centimes? elle en vend, il est vrai, 150,000
par an. La maison Marne a la clientèle des Frères de la Doctrine chrétienne^ qui ont déjà rendu et qui rendent chaque jour tant de services à l'instruction du peuple. Cette institution, renfermant dans son sein des hommes d'un esprit fort distingué, prend soin de composer ellemême les livres suivis dans ses écoles. H y en a qui sont tirés à cent mille exemplaires, V Arithmétique, par exemple. La maison Mame imprime 15,000 rames de papier par an pour les Frères de la Doctrine chrétienne, et elle les leur expédie en feuilles, qu'ils font eux-mêmes brocher. Les Frères s'appliquent, par tous les moyens possibles , à réaliser la publication à bon marché, afin de pouvoir vendre à bas prix les ouvrages nécessaires à l'éducation des enfants. M. Mame peut se flatter à bon droit d'avoir fait baisser le prix des livres dans les différentes spécialités qu'il exploite. Les bénéfices ont été ramenés au taux le plus modique ; mais ils se multiplient par une circulation sans égale. Tout en vendant ses ouvrages à beaucoup meilleur marché qu'ils n'étaient vendus jadis, M. Mame a considérablement amélioré les conditions de la fabrication. Son exemple a réagi sur les imprimeries de province vouées à des genres analogues. Si à Limoges notanunent, où se traitent de grandes affaires en matière de librairie courante, si à Lyon, à Lille, etc., l'impression des livres est aujourd'hui bien plus satisfaisante qu'autrefois, il est juste d'attribuer en grande partie ce résultat à l'influence des perfectionn^nents réalisés à Tours.
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