CHAPITRE IV
La politique agricole.
Sparte.
Si nous essayons de dégager de ce qui précède les idées fondamentales, nous pourrons les présenter sous cette forme : il y a quelque chose de changé dans le monde et ce changement n'est pas bon; il ne l'est ni au point de vue moral, ni même au point de vue économique.
Il nous faut aller aux faits pour vérifier les théories de nos philosophes. Malgré des apparences contraires, nous ne nous sommes guère éloignés du terrain solide des réalités historiques ; tout autour de nous se mouvaient les grands souvenirs du passé. Toute cette doctrine des anciens en est pleine ; elle n'est pas sortie par hasard de leur imagination ou de leur raison; les faits tels qu'ils les voyaient ou les comprenaient, la leur ont suggérée et la difficulté semble être de retrouver notre chemin dans cette accumulation de souvenirs.
Cependant si nous y regardons attentivement, deux grands faits surgissent au-dessus de tous les autres, les dominent et les absorbent. Le résumé de tout ce qui précède est cette parole : malheur aux états riches ! Le lucre, quelle que soit son origine, commerce, trafic, industrie, tel est le chancre qui les ronge. Cela n'est qu'une parole, qu'une théorie : nos philosophes ne seraient pas en peine de l'appuyer par des exemples et
spécialement de nous montrer dans deux cités et par deux leçons toute différentes, la vérité de cette parole.
Ces deux cités sont Sparte et Athènes. Elles incarnent des principes tout contraires : Sparte, c'est la politique aristocratique, Athènes, la politique démocratique, la première hostile, la seconde favorable au travail. Tels sont les deux faits que nous allons étudier; et nous aurons montré dans la réalité et par une frappante opposition les deux situations qui, suivant les époques, et les lieux, furent faites au travail, dans les états grecs, l'influence qu'il exerça sur leurs destinées politiques, la place qu'y occupèrent les travailleurs.
Sans doute, il y eut des situations intermédiaires; il est permis de les négliger ici : leur appréciation vraio, est affaire de prudence et de mesure dans l'application des résultats que nous aurons obtenus.
En décrivant ces deux types bien tranchés, nous suivrons depuis son point de départ jusqu'à son point d'aboutissement les modifications économiques que Platon et i^ristote ont constatées et nous en mesurerons la véritable portée politique et sociale.
Cette étude achevée, il nous restera à conclure et à nous demander quel a été l'effet de ce changement, s'il marque une décadence ou un progrès. Par la solution de cette question, nous établirons i n rapport entre notre première partie et la seconde, nous les relierons étroitement l'une à l'autre et nous resterons dans les faits, car nous ne demanderons qu'à ceux-ci les éléments de notre solution.
Le type le plus pur de la politique aristocratique est Sparte. Essayons de le dégager de la légende (') et de le
(') On a la formule la plus complète de la légende dans Plutarque, Vie de Lycurgue. Sur les antécéderjts, Oncken Die Staatslehre des Aristoteles I 219 s., E. Mej-er Forschungen z.
considérer dans la réalité : nou? verrons à quel prix un état peut supprimer le commerce et l'industrie et garder à peu près intacte sa vieille organisation agricole.
Le trait le plus caractéristique des institutions sociales, est la législation relative au kléros. Que chaque citoyen ait reçu un lot de terre, yJ)âipo(;, dans une région déterminée de la Laconie, dans la contrée que Polybe appelle la contrée publique 7:oX'.t',xyi X^opa (*), il n'y a aucune raison d'en douter. Polybe ajoute que ces lots étaient égaux. La région où ils étaient situés était sans doute la vallée de l'Eurotas. Je reviendrai tout à l'heure sur les circonstances dans lesquelles s'était fait ce partage des terres.
Ce qui doit nous arrêter, ce sont les règles qui présidaient à la transmission de ces lots de terre : ils étaient indivisibles, inaliénables Ç^) et se transmettaient d'aînés en aînés (^); ils formaient autant de majorats, qui se perpétuaient dans les mêmes familles (^).
ait. Geschichte I 220 et Pôhlmann Das romantische Elément im Komraunismus und Sozialisrnus der Griechen, dans aus Altertum 224.
(*) Polyb. VI 45 : Epliore, Xénophon, Callisthène et Platon ont, d'après lui, avancé : zr^ç [jt.èv (5s Aaxsôaiijiovtcov TroXiTst'aç Xèiov elvai cpaa» TrpwTov [jlÈv Ta rspl Tà<; iyyôio'ji; XTr^astç, wv ouSsvî |X£Teax'. TrXëtov, àXXà irâv-uat; toùç TroXt'xaç l'aov eysiv ôsTv ttjç tioXitixt)*; ywpa<;. Les limites de cette dernière dans Plut. Agis 8.
(^) Arist. Polit. II 1270 a 25 : toveTaÔai [aIv yàp t^ ttwXeîv ttjv UTTocpy^o'jjav luoi-nacV où xaXov, opOtoç TtotTjaaç, oiôdva'. os xat xaxa- XstTreiv l^ouaiav l'Stoxs xol^ j3ouXo[jL£votç. D'après Aristote, la donation et le testament auraient donc été autorisés dès l'origine.
(^) Il n'y a sur ce point qu'un seul témoignage : Plut. Agis 8. Polyb. XII 6, 8 rapporte que l'usage était à Sparte que plusieurs frères eussent la même femme et que les enfants leur étaient communs.
(*) Meyer Gesch. des Alterth. II 194, a voulu calculer l'étendue du kléros d'après son produit tel ^ue le donne Plutarque : 70
Ces règles n'étaient pas spéciales à Sparte, elles s'y conservèrent pins longtemps qu'ailleurs.
Aristote mentionne les lois des Locriens qui défendaient, sauf dans le cas d'infortune bien constatée, d'aliéner la terre et assuraient ainsi la conservation, ^es aiiciens lots ('). A Thèbes, il en avait été de même dans la constitution de Philolaos (^). Il cite encore l'Elide : « il était de règle autrefois, dit-il à ce propos, dans beaucoup de villes, de ne pas permettre de vendre les anciens lots », et il fait mention d'une loi attribuée à Oxylos
médimues (d'Égine) d'orge pour un homme et une quantité' correspondante de vin et d'huile; 12 médimnes d'orge pour la femme et autant de mesures de vin et d'huile. Ces chiffres sont singuliers: Plutarque a-til voulu dire que tandis qu'un homme^ consommait 70 médimnes d'oi-ge, la femme n'en aurait consommé que 12? De plus, comment ces chiffres se concilient-ils avec ceux qu'il donne plus loin, Lyc. 12, au sujet des repas publics : chaque convive fournissait par mois un médimne de farine d'orge^ huit congés de vin, cinq mines de fromage, cinq demi-mines de figues et, avec cela, quelque peu de monnaie pour la viande. Il est vrai que le repas principal se prenait seul en commun; un homme pouvait donc consommer plus de 12 médimnes d'orge par an ; mais il n'arrivait certainement pas à 70, tandis que la femme n'aurait pi.s dépassé 12. Il me semble donc que. la base manque aux calculs de Meyer.
(') II 12G6 b 25 : oko'j xal iioXwv svoij.oôsTfjTr/, xat -ap"àÀXotç i(jz\ vo|j.oî o<; xwAJc'. XTaaôai yîjv Ô7ro'aT,v àv [BoûXiriTaiTK;. ofxotwç ôè xal ttjv oùiîav 7r(o).£tv, o', voijloi xwX'Jo'jatv, lô^nzep £v Aoxpo"t(; vofAOç. ^axl [xtj -ojXsTv âàv [jLTj çpavspàv àz'jyioLV ôsî^T^ CTU[ji.p£^Tjxmav. ett ôè toùç TraXa'.où; xXTjpo'-x; Ô'.octwÇe'.v. '•:o\Jxo 8s Xuôàv xal Tiept Asuxàôa Ôtjjxot'.XTjV £7:otTia'£ Xiav tt// 7roX'.~£tav aùxcov.
(-) II 1274 b à Thèbes : vo|a.o6£xrj(; o'auxolç iyiyzzo- ^tXoXaoç -£pi t' àXXwv T'.vcuv xal Tîîpi xTJç TraiSoTcottai;, ouç xaXoùaiv. sxeTvoi, vojxouç 6£X'.xo'j; • xal to'jt' e.axtv tôtox; utt' £X£tyou V£vo[jio6£xrjfjL£VQV oTTCot; 6 àp'.0|xô; atô^TjXai xwv xXr^piov.
qui défendait les prêts hypothécaires ('). Phidon de Corinthe, rapporte-t-il encore, pensait que le nombre des citoyens devait rester stable, et cela même si, à l'origine, les lots avaient été de grandeur différente (-).
A. ce point de vue donc, Sparte n'éfcait pas en Grèce une exception : elle l'était devenue peut-être à un certain moment, non par ses innovations mais par la conservation de règles tombées ailleurs en désuétude.
Ces règles visent au maintien d'une organisation économique dont la propriété foncière est l'élément essentiel. Nous permettent-elles de remonter jusqu'aux époques qui les ont précédées et de découvrir les situations qui les ont inspirées ?
Il importe de bien distinguer les trois questions qui ont déjà été indiquées : origine, répartition, législation ou organisation de la propriété privée. Les deux derniers points qui nous intéressent surtout ne peuvent être complètement élucidés, si nous ne nous arrêtons quelques instants au premier.
Pour les Grecs, tout remonte à Lycurgue. Pour quelques modernes, tout cet ensemble est sorti d'un régime primitif de propriété collective. La propriété, dit-on, se présente à Sparte sous une forme intermédiaire entre la propriété collective et la propriété individuelle. L'État qui se dépouille de son bien en faveur des particuliers pose ses conditions : il organise la propriété
(^) VII lB19a 10 : xo ys àp/^otov ev tzoAAou^ TioXeuiv V£Vo(xo6£ttj-
|X£VOV [J.T,Ô£ 7rtoX£"tV £^£lvat TO'JÇ 'JTpWTOUÇ xATjpO'jÇ ' l'jT'. ôè xal ov
XEyouaiv 'O^uXo'j vo'[jlov £lvai toioOtov ti ouvâ^j-cvoç, xo {J-t^ oav£tT£tv eIç Ti [J-épot; T7i<; uTcap^^oûar^c; IxâaTtp yr^ç.
(^j II 1265 b 10 : <ï>£tôcov [j.èv ouv 6 Kopiv0ioç, wv vo;xo6£ttj(; twv apy^aioxaTwv, xo-j;; otxou; Vaou<; tpTjÔTj ôôtv ôia[JL£V£'.v xal xo ttÀt^Oo; xiov TioXtxtov, xal si xo ■npojxov xoùç xXrjpouç àviaouç £Tyov Trâvxa;;,
privée de façon à sauvegarder ses intérêts ; en abandonnant le sol aux individus, il a soin de leur imposer des règles dont l'observation compense le sacrifice qu'il a fait (').
A mes yeux, il n'est pas prouvé que dans le régime Spartiate apparaissent les traces d'une période antérieure où l'État était seul maître du sol. Ce régime n'est pas une transaction entre le droit de l'Etat et la propriété individuelle. Il consacre celle-ci dans des conditions particulières, mais qui n'en atteignent pas le principe. Les Spartiates sont bien les maîtres du sol ; l'Etat n'a sur celui-ci aucun droit; mais la loi ou la tradition ont organisé le droit de disposition et de transmission. Les mesures restrictives de la liberté du propriétaire ne sont pas une négation, mais une réglementation ("-).
Le plus simple ne serait-il pas de faire remonter l'origine de la propriété privée jusqu'à la conquête ? Celle-ci aurait ou comme résultat un partage du sol entre les vainqueurs C).
De même pour les autres États où des populations grecques ont succédé, par la violence, à d'autres Grecs.
(\) Do Laveleye De la propriété et de ses formes pi-imitives, trad. allem. de Biicher. En sens contraire, Pôlilmann Antik. Koramunismus; Fustel d^ Coulanges Qurstions historiques 65, Recherches sur quelques problèmes d'histoire 233, Nouvelles Recherches 7, voir aussi Guiraud La p.-opriété foncière en Grèce.
(^) Je crois donc que Lipsius Schoemann Gr. Alt. I 220 commet une erreur, quand il écrit que la propriété restait à l'État. Pôhlmann Antiker Komm. me paraît avoir parfaitement réfuté cette opinion.
(•') Plat. Lois III 684 D : Totç orj Acop'-suat xal zoW o'jxtoi; bnripyz xaXwç xal àv£ij.î.jTjTWc;, y^i^ "- àva!jicp'.aj3Ti'rr,'ra)<; ÔiavÉfxîarôa» xai "/^péot. [i-îy^tX^t zal TiaXatà oux f,v. Ibid. V 736 G : xo'Sî oè |jltj AavOavsto) Y'Y'''0|X£Vov T,|jLa? c'jT'jyTjixa ox', xaôâ-sp îVttoijlev ttjV tiov 'HpaxXs'ôtov 'XT.o'.yJ.T^ E'jT'jys'iV, tb; Y^^ ''>^' yp'^'^^^ à.-o^/.o-f^:; xal vou.tjî Tzip: S£tvf|V xal STT'.xîvo'jvov è'p'.v sçscpuy&v.
Ailleurs,.la question reste douteuse : on pourrait, pour CBS régions, faire coïncider l'apparition de la propriété privée avec l'établissement définitif de la peuplade sur son territoire ; d'autre part, la possibilité d'une phase de jiropriété collective ne peut être absolument niée -ni affirmée (/).
Si, à Sparte, la conquête. rend compte de l'origine de. la propriété privée, elle n'explique pas la législation propre au kléros. Cette, législation s'explique par certaines idées communes à tous les Grecs et qui se sont traduites dans leurs usages relatifs à la propriété foncière.
Ces idées, dans leurs termes les plus généraux, consistent dans une préoccupation où les utopistes et les primitifs se rencontrent : c'est la préoccupation d'arrêter le cours des choses, de créer quelque chose de définitif.
Ce vague besoin prend corps chez les Grecs et se manifeste dans leurs idées religieuses, dans leur conception de la famille et dans leur conception de l'Etat. Tous les hommes bâtissent sur leurs enfants des rêves d'avenir pour un temps où eux-mêmes ne seront plus. Ils aiment se figurer qu'avec eux, tout ce qu'ils ont aimé, tout ce qui les a simplement occupés ne disparaîtra pas tout à fait. Aux époques primitives surtout, ce désir des hommes de continuer, leurs œuvres et de prolonger leur vie dans celle de leurs enfants est particulièrement vif. Le sort le plus malheureux est celui de l'homme qui n'a pas de postérité : tout est fini pour lui, dès avant la tombe.
A ce sentiment naturel se joignent des idées reli-
(*) L'hymne à Aphrodite (vers le VU© siècle) distingue les terres cultivées qui ont été divisées de celles qui, incultes, sont restées en commun àxXr^poç xz xal aTixto;. Ce passage montré que tout le sol n'a pas été partagé : il ne dit pas quand le partage partiel a eu lieu; il ne prouve pas d'une façon rigoureuse que, p6ur les terrés cultivables, il y a eu d'abord propriété collective.
gieuses. La maison est un temple; la famille honore des divinités spéciales. Si la famille s^éteint, les autels seront abandonnés (')• ,
L'intérêt de l'État est aussi d'assurer la continuation des familles, à raison des services qu'il en reçoit : il leur demande des soldats; la disparition d'une famille se traduit par la perte d'un certain 'nombre de serviteurs.
Aussi toutes les législations des cités grecques sontelles remplies de dispositions qui tendent à garder les familles, dispositions relatives au mariage des filles héritières, à l'adoption, au marir.ge des célibataires, etc.
Ce souci de continuer la famille, pour elle-même, comme dans des vues religieuses et pour l'intérêt public, a conduit les anciens à réglementer le droit de propriété comme il Font fait. Quel moyen plus sûr de garder la famille intacte que de la lier étroitement à la propriété d'un immeuble, de l'y incorporer, si on peut le dire ? Le lot de terre sera à jamais inséparable de son premier maître et de ses descendants. La famille y trouvera à jamais ses moyens de subsistance.
La religion vient de nouveau justifier et consacrer les intentions presque instinctives de l'homme. La maison est un temple desservi par les membres de la famille. L'homme, quand il ne regarde que lui, a comme premier souci, d'y continuer son r.om et sa race; quand il regarde en dehors de lui, vers les cieux où est la divinité, son souci prend quelque chose de sacré, devient un devoir envers les dieux.
Ces vieilles idées n'ont jamais péri tout à fait à Spaite : leur survivance atteste la longue durée d'un état social primitif, qui, bien tard encore, frappait les esprits par tout ce qui y restait d'antique et de suranné. A notre tour, nous sommes saisis par le spectacle d'un temps fort différent du nôtre. L'humanité y est encore dans
(') Fustel de Coulanges La cité antique.
l'enfance. Elle ignore les travaux et les soucis de l'âge mûr. Dans une existence où chaque jour répète celui qui l'a précédé, elle entretient ses naïves croyances.
La répartition de la propriété privée dépend beauco'ip des circonstances dans lesquelles l'institution elle-même est née. Si elle est venue après une phase de possession collective, il est vraisemblable qu'une préoccupation égalitaire a présidé au partage. 11 en est rutrement, si, dès l'origine, la propriété privée a été la prise de possession du sol et son acquisition par le défrichement.
Dans les états où; comme à Sparte, il y a eu une conquête et où, selon les apparences, la conquête a été suivie par le partage de la terre entre les vainqueurs, le chef récompense de la même façon tous ses soldats. A ce moment, quelques inégalités ont probablement déjà dû s'établir, car tous les vainqueurs n'étaient pas égaux. Les simples soldats ont pu être payés du même salaire : leurs officiers l'auront été plus généreusement.
Mais cette égalité presque complète de la propriété foncière, les anciens ont-il songé à la maintenir ? A cette condition seulement, on peut dire qu'il avaient vraiment la préoccupation égalitaire.
On pourrait être tenté de répondre affirmativement : les Spartiates pensaient à l'avenir de:? familles entre lesquelles ils divisaient le territoire. Ils voulaient pour les générations qui devaient se succéder, le même régime que celui dont jouissait la génération présente. Ils avaient mis une fois pour toutes des bornes à leurs champs ; mais cette perpétuité des limites primitives, ils la voulaient bien plus pour les familles que pour les individus. Ils visaient plutôt à la conservation du bien de famille et de la famille elle-même qu'au maintien de l'égalité.
Dès l'époque de Tyrtée {'), bon nombre de citoyens,
(1) Arist. Polit. VIII 1307a, cite ce passage de l'EùvofjLta de
dépourvus de tout, réclamaient un nouveau partage. C'étaient sans doute des cadets de famille que l'infériorité de leur condition poussait à des revendications révolutionnaires.
De plus, cette égalité n'était pas absolue. Si tous les citoyens avaient un lot dans la régioa publique, certains possédaient d'autres terres, en dehors de cette région (*).
Je remarque encore qu'à Corinthe les lots étaient inégaux : cependant le législateur avait veillé à ce qu'ils fussent conservés. Là, comme à Sparte, on songeait plus à la famille qu'à l'égalité.
Je puis donc conclure que la préoccupation égalitaire, si même elle a jamais existé, a été tout à fait secondaire dans les considérations qui, à Sparte et ailleurs, ont inspiré l'organisation de la propriété foncière et présidé à sa répartition.
Le second trait caractéristique des institutions Spartiates, au point de vue où nous nous sommes placés, est l'interdiction de gagner sa vie par le travail (^). Je me demande s'il est primitif comme l'autre ou s'il n'est pas plutôt d'introduction relativement récente. Il y avait,
Tyrtée : 6X'.po[j.£vo'. vàp X'.vs^ o-.à tov 7:dX£ij.ov Tjçto-jv àvâÔaaTov TO'.sTv ':t,v yo')pav.
(1) Fà. Heracl. Pol. II 7 FHG III 211 : TcoiXav ôè yn^ AaxEoai- |xovto'.^ aljypôv vsvo'iji'.JTai • -?i^ oè àpyata^ jjLOt'pa;; où8è l'çEaxtv. Plutarque Inst. Lacon. 22 dit également au siijet d-^ f, àpyTJÔsv O'-a-iTavaÉvri jxo'!pa • -toXs^v o ojy, iqr^v. Il est possible que ces deux témoignages ne remontent en dernière analyse qu'à Arist. Polit. Il 1270 a 25.
(-) Pour le anciens, cette mesure complète l'organisation de la propriété foncière : toutes deux tendent à l'égalité des fortunes. Cette défense fait partie de tout un ensemble de mesures sur l'éducation et sur les occupations des Spartiates, lesquelles forment la discipline Spartiate. On les trouvera dans Plutarque, Vie de Lycurgue et (Xen.), de Rep. Lac.
on le sait,' à 'Sparte, plusieurs classes d'habitants, les hilotes, les périèques et les Spartiates. Les hilotes, serfs attachés à la glèbe, cultivant le lot du propriétaire Spartiate, étaient les descendants des anciens habitants de la campagne. Les périèques habitaient les villes ou bourgs de la Laconie ; il leur était permis de s'adonner à l'industrie et au commerce ; un certain nombre d'entre eux s'occupait d'agriculture. Les Spartiates étaient les habitants de la vallée de l'Eurotas et ils étaient soumis à une discipline rigoureuse dont la première règle était le service d'un seul maître, l'Etat.
Quelle était l'origine des Périèques (') ? Il me semble qne leur origine dorienne est hautement probable. Après la conquête, les vainqueurs se dispersèrent sur le territoire : un groupe resta campé à Sparte; un autre groupe s'installa dans les villes, s'y fondit avec l'ancienne population et y vécut à sa guise.
S'il en est ainsi, l'interdiction du travail manuel pour les Spartiates a été amenée par les circonstances. Elle n'avait pas été prononcée à l'origine, mais la nécessité l'imposa et la rendit toujours plus stricte.
Je viens de dire que les Spartiates s'établirent dans la vallée de l'Eurotas, comme dans un camp. Rien n'est aussi vrai : les chefs, devenus rois, retinrent autour d'eux l'élite de leurs soldats. La population Spartiate est une garnison en pays ennemi ou incomplètement soumis. Les habitants mènent la vie des camps ; ils doivent toujours être prêts à répondre aux appels de leurs chefs ; ils ne doivent jamais se laisser distraire de leurs devoirs de soldats. Donc pas de travail personnel, pas de professions
(1) Voir sur ce point Niese Zar Verfassungsgeschichte Lakederaons Hist. Zeitschr. LXII 1889, 58, et la longue note de Busolt G. G. I- 519. La preuve décisive est dans ces mots de Thucydide IV 53 (il parle des Cythériens) : Aax£Ôa'.ij.ovtoi o t\i\ Tiliv TiEpioixtov et VII 57 'Po'ô'.oi Se xal Kuônpio: AtopiTjÇ à!j.cpox£poi.
lucratives ; ils sont sous les drapeaux, mangent ensemble et dès le plus bas âge, on les dresse à leur métier.
Cette préoccupation militaire explique l'origine de tous les usages de la vie privée des Spartiates. Parmi ces usages, il en est un qui attire surtout l'attention : les syssities. Les syssities ou repas communs étaient, aux yeux des anciens, la manifestation la plus sensible de l'égalité. Tous les Spartiates s'asseyaient à des tables communes et consommaient ensemble le repas où chacun avait apporté en nature le même écot et dont le menu était réglé par l'État. Les modernes ont vu souvent dans cette institution un reste d'une période communiste : le sol appartenait à l'Etat et les produits étaient partagés entre tous.
Je crois avec Pôhlmann que cette interprétation de la coutume des syssities est inexacte. Elles sont plutôt un reste et comme un legs d'une période guerrière. Les Doriens ont conquis pied à pied la Laconie : pendant des années, ils ont mangé sous la tente. Puis ils se sont établis à Sparte : c'était encore la vie des camps, qui se continuait ; la discipline militaire ne s'était pas relâchée ('). S'il en est ainsi, les anciens se trompaient quand ils attribuaient les syssities à un législateur féru d'égalité jusqu'à l'imposer aux estomacs (-).
(') C'est l'opinion de Platon Lois I : Ta a'jaaiT'.a cpoc[X£v xal xà Y'Jîxvaj'.a ûpoq tov tto'Xîij.ov IçsupYjOrjVat tw vo{j.oO£xri.
(-) Les repas publics étaient également connus des Cretois et, d'après Aristote, ils étaient mieux organisés qu'à Sparte. Ici, chaque citoyen fournissait son écot ; en Crète, l'Etat supportait les frais concurremment avec les citoyens. Sur les fruits qu'on récoltait et sur les troupeaux, qu'ils fussent à l'Etat ou qu'ils provinssent des redevances payées par les serfs, on faisait deux parts, l'une pour le culte des dieux et pour les dépenses publiques, l'autre pour les repas communs, où étaient ainsi nourris, aux
On ne peut contester cependant qu'en fait et non voulue pour elle-même, l'égalité régnait à cet égard. Cela explique l'opinion des anciens. Ils constataient un genre de vie uniforme pour tous^ comme dans une caserne, des consignes sévères, des règlements rigides : ils prenaient l'effet pour la cause. L'égalité qui régnait à Sparte était celle que les circonstances imposaient à des soldats : Lycurgue, s'il a jamais existé, établit un camp et en soumit les habitants à une discipline rigoureuse et, par certaines de ses conséquences, égalitaires.
Telle est dans ses traits les plus essentiels l'organisation sociale de Sparte : elle est purement agricole et nettement hostile au travail ii:dustriel. Quels que soient les changements qu'elle a subis, elle a toujours gardé ces deux caractères et est restée la base de l'oligarchie politique. Celle-ci plus large au commencement, s'est rétrécie au fur et à mesure que la terre se concentrait en moins de mains.
Comment expliquer cette longue durée de la constitution sociale et de la constitution politique ? Précisément par leur union voulue et maintenue en dépit de tout. Les circonstances en effet ne suffisent pas à expliquer ce phénomène. A l'origine, Sparte était un camp en pays ennemi. Il n'en fut plus de m.'îme plus tard, quand la situation des vainqueurs se fut consolidée et Ton ne voit pas que les Thessaliens qui avaient aussi des serfs, se fussent astreints à ce régime. Les guerres furent fréquentes, mais elles ne suffisent pas encore à nous donner une explication satisfaisante. Sans doute, elles contribuèrent au maintien d'une forte organisation militaire : d'autres états eurent à soutenir au moins
frais de l'État, hommes, femmes et enfants, Arist. Polit. II 1272 a. Sur les repas communs à L3^ttos, à Mégare, à Argos, Dareste Science du droit 65.
autant de guerres que Sparte et ne songèrent pas à pousser le militarisme jusque là.
Il y a là un phénomène unique : je ne me l'explique que par un effet de l'intelligence et de la volonté des hommes.
A l'origine, la façon de vivre des Spartiates, leur oisiveté forcée, leurs repas en commun n'étaient estimés que comme l'est, dans un état guerrier, le métier des armes. Plus tard, la ligne de démarcation entre les Spartiates et les Périèques s'élargit : on reconnut les citoyens à l'observation de ces vieux usages; le droit politique dépendit de la fidélité avec laquelle on les gardait ; le citoyen qui ne pouvait plus fournir sa quote-part aux syssities subissait une déchéance. Quand leur situation fut devenue privilégiée, les Spartiates entendirent la maintenir intacte. Ailleurs on faisait des lois nouvelles; on laissait la société se modifier; on aidait même à ses transformations. Les Spartiates comprirent que leur organisation économique et leur organisation sociale étaient la base de leur organisation politique, et ils les défendirent l'une et l'autre contre l'esprit de changement. Quand les Doriens se furent scindés en Périèques et en Spartiates, le régime fut oligarchique au profit de l'ensemble de ces derniers. Plus tard, les Spartiates se divisèrent à leur tour en riches et en pauvres, en homoioi qui jouissaient du droit de cité complet et en hypomeiones, citoyens de droit diminué ('). Nouvelle oligarchie, cette fois au profit d'une partie des Spartiates. Les favorisés gardèrent énergiquement leurs positions :
(') On sait par plusieurs témoignages, Gilbert Handb. P 42, 2, que les Spartiates trop pauvres pour fournir leur écot aux repas publics, perdaient leurs droits politiques, en partie du moins. On croit retrouver dans cette classe les -jTrojjLstovcç qui sont une seule fois cités dans la littérature ancienne, Xen. Hell. III 3, 6.
ils prirent l'oligarchie tout entière, comme forme de gouvernement et comme forme d'organisation sociale.
Oe qu'il y a de plus admirable à Sparte, c'est la clairvoyance avec laquelle les oligarques jugèrent la situation de leur pays et la persévérance avec laquelle ils la maintinrent au même point; pour autant qu'il soit possible aux hommes, ils arrêtèrent le temps et conjarèrent son action.
Ici encore, ils ne furent pas les seuls à posséder cette intelligence et cette énergie : personne ne les poussa aussi loin. Ailleurs, la politique hostile au commerce et à l'industrie s'inspire aussi des intérêts d'une classe, est la sauvegarde de l'oligarchie. A Thèbes, où le citoyen ne peut arriver aux emplois publics, si, depuis deux ans au moins, il n'a abandonné toute profession mercantile ('). A Thespies, où il est déshonorant d'apprendre un métier. A Épidamne où un magistrat spécial, le Polète est chargé de traiter avec les Illyriens du voisinage pour tout ce qui concerne le commerce; les citoyens étaient ainsi à l'abri de la corruption (-). D'autres cités considéraient, comme les Spartiates encore, que l'un des moyens les plus efficaces de conserver l'oligarchie était la xénélasie, l'interdiction aux étrangers de résider dans le pays ('). Eratosthène remarquait que c'était là une coutume commune à tous les barbares (^). Il avait raison : les peuples primitifs sont généralement peu hospitaliers ; l'inconnu est pour eux l'ennemi.
L'oligarchie politique subsista doiic parce que, de propos délibéré, on en préserva la base économique, la propriété foncière, et que, par le maintien de la disci-
(') Arist. PoUt. III 1278 a 25 : h B-rj^ai; oï vo'ao-: f^v -rôv ôr/.a kwv
(«) Plut. Qu. Gr. 29.
(^) A ►Sparte, en Crète, à Apollonie, en lUj^rie.
(*)Strab.XVIIl, 19.
pline Spartiate, on empêcha la création de l'industrie et du commerce.
Cependant la répartition de la propriété foncière se modifia : le moment est venu d'analyser ce changement et de montrer comment à une oligarchie terrienne plus étroite correspondit une oligarchie politique plus exclusive (').
A l'époque d'Aristote, « les uns possèdent des biens immenses; les autres presque rien; et le sol est entre les mains de quelques individus ». Plutarque attribue ce phénomène à une loi de l'éphore Épitadée : cette loi permettait aux citoyens de disposer de leurs biens par donation entre-vifs et par testament ; Aristote ne parle pas de cet éphore, mais il croit que Lycurgue, tout en défendant d'acheter et de vendre de la terre, avait autorisé la donation et le testament (-).
Quoi qu'il en soit, cette faculté laissée ou accordée aux citoyens ne produisit pas la concentration de la propriété : elle la rendit seulement possible. La vraie cause vint d'ailleurs et il n'était pas dans le pouvoir ni de Lycurgue, ni d'Épitadée de l'arrêter. On avait interdit aux Spartiates de travailler, mais aucune loi n'aurait pu les rendre complètement désintéressés. Ils le furent aussi longtemps que les occasions de s'enrichir ne se présentèrent pas, c'est-à-dire qu'ils le furent par nécessité et dans la mesure où ces occasions se présentèrent.
Au fond, ils no l'étaient pas du tout et on pensait, parmi eux, dès l'époque d'Alcée, que « la richesse fait l'homme. » Mais ils n'avaient guère de moyens d'acquérir cette richesse. Ils n'en avaient qu'un seul, celui que la société primitive d'Homère connaissait et pratiquait, la
(') Cf. infra Chap. VI.
(^) Aristote a, je pense, commis ici une erreur. A Athènes mâme, le testament n'a été autorisé qu'à une époque relativement tardive, par Solon.
guerre. Celle-ci devint surtout productive à la fin du V^ siècle. La loi avait essayé d'intervenir en défendant aux citoyens de garder chez eux de l'or et de l'argent (') : cette défense ne put tenir.
Quand Lysandre eut pris Athènes, avant cela, pillé l'Asie, l'or et l'argent, confesse Plutarque, affluèrent à Sparte et Platon dit la même chose dans le premier Alcibiade : il loue les vertus des Spartiates et, ajoute- t-il, il y a moins d'or et d'argent dans toute la Grèce, que dans Lacédémone seule (-).
C'était bien la richesse u capitalistique », facilement acquise, qui ne fait vivre personne en dehors de son maître et qui tout autour d'elle exerce une action absorbante. Ailleurs elle aurait pu s'employer dans les affaires et faciliter à d'autres hommes le gain de leur pain quotidien : ici elle ne fera qu'une chose, leur enlever ce qu'ils possèdent.
Il eût été défendu d'aliéner la terre, que le capitalisme aurait attiré à lui tout le reste et accablé les malheureux propriétaires sous le poids des dettes. A Sparte, il eut ces deux effets : appauvrissement général et endettement.
Un seul moyen eût pu sauver la masse du peuple de la misère : la réhabilitation du travail manuel et l'application de ces richesses nouvelles à l'industrie et au commerce productifs pour tous. Les oligarques défendirent leurs privilèges : par une vue claire de l'avenir comme par orgueil, ils maintinrent la vieille discipline Spartiate et arrêtèrent la société dans son développement économique. La misère du grand nombre et la richesse de quelques-uns continuèrent leur œuvre. Le plus grand signe de misère à Sparte est la dépopulation.
(') [Plat.] Eryxias 4U0 B : usage de la monnaie de fer et Plut. Lyc.
(■2) Cf. Xen. Laced. Resp. 14.
Aristote (') écrit : a an pays qui est capable de fournir quinze cents cavaliers et trente mille hoplites compte à peine un millier de combattants, L'Etat n'a pu supporter au revers unique et c'est la disette d'hommes qui l'a tué». Aristote rappelle ensuite la tradition qui fixait le nombre des Spartiates sous leurs premiers rois, à dix mille (^).
Combien la réalité diffère de la légende ! Où est l'égalité tant vantée ? Où est le paradis terrestre si souvent décrit ? Il a été dit à l'homme : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Les Spartiates ont tenté de se soustraire à cette loi ; ils ont proscrit le commerce et l'industrie; ils ont rêvé de vivre dans l'oisiveté, comme des rentiers de l'État. Le dernier mot de cette utopie est : misère.
Voilà le capitalisme : il est en arrière^ il n'est pas en avant. Les autres sociétés auront leurs souffrances, leurs abus, leurs vices ; aucune n'en aura autant que l'Eldorado Spartiate. De toutes les politiques, la plus inhumaine est cette politique aristocratique, prétendument basée sur l'égalité et qui aboutit à faire mourir de faim les trois quarts des citoyens.
Sparte n'est pas le modèle à imiter : elle est l'exemple à fuir. C'est l'enfance d'an peuple, enfance chétive et misérable, qui se continue; elle me fait songer à la Chine : des lois surannées, l'orgueil national le plus étroit, la misère, et là-dessus un vernis de vertu et de respectabilité. Les Spartiates eurent en plus la valeur militaire ; ils avaient des idées arrêtées, l'entêtement et l'obstination dans le caractère; mais ils étaient braves. Léonidas aux Thermopyles suffirait pour faire de ce petit peuple une grande nation.
(V II 1270 a 28.
(-) Je renvoie pour les détails à J. Beloch Bevôlkerung 137 : Le fait de la dépopulation croissante ne me paraît pas pouvoir être contesté.