CHAPITRE III
Les Remèdes d'après Aristote.
DÉtatisme dans la Cité idéale.
La Politique d'Aristofce est à certains égards de la même famille que la Eépublique de Platon. Cette ressemblance provient de l'identité des problèmes que les deux auteurs se sont posés. Quelle est la cité parfaite? Tous deux se sont placés devant cette interrogation. La cité parfaite est celle qui serait capable de rendre les hommes complètement heureux. A-t-elle jamais existé ? Est-elle possible? Tous deux paraissent le croire ('). Elle a existé aux époques primitives, à l'âge d'or depuis longtemps disparu. Elle est possible, non sans d'immenses difficultés, provenant plus de la mauvaise volonté des hommes que de sa nature même.
Qu'il en soit ainsi et qu'ils en soient bien sûrs, on peut
(M Du temps de Strabon encore, on se figurait que certains peuples réalisaient la vie pure et simple de l'âge d'or, tels les Scythes. L'opinion générale était qu'ils étaient sobres et tempérants. Cependant la contagion commençait à pénétrer chez eux. Il a suffi que « ces peuples aient voulu essayer de la mer, pour que leurs mœurs se soient aussitôt gâtées ». Ils avaient commencé à prendre aux autres nations « le goût du luxe et les habitudes mercantiles, tendances qui semblent, à vrai dire, devoir adoucir les mœurs, mais qui, par le fait, les corrompent », L. VII.
se le demander ; les faiseurs d'utopies sont fréquemment leurs propres dupes ; mais est-il bien légitime de parler d'utopie? Au sujet de la République de Platon, je crains que oui; mais les Lois, malgré leurs allures poétiques, ne sont pas un pur roman et Aristote, pas plus dans sa Politique qu'ailleurs, ne s'adonne à la rêverie. Ni l'un ni l'autre n'écrivent pour nous amuser, ni pour se distraire; ils font œuvre sérieuse. Leur temps leur offrait de tristes spectacles ; la dose de souffrance que la Providence lui avait départie leur paraissait trop forte. Toutes ces misères n'étaient pas fatales : l'espoir subsistait encore et avec l'espoir, la volonté toute puissante de l'homme. La tempête sévissait : le navire tenait bon et une main ferme dirigeait le gouvernail, mais où aller ?
Il ne faut pas confondre en politique les utopistes et les idéalistes ; les vrais utopistes, cerveaux étroits, rêveurs incorrigibles, imaginations maladives; les idéalistes, âmes éprises de la perfection, et qui se forment à elles-mêmes un tableau achevé de ce qui devrait être. La vue de la perfection n'est pour elles qu'un stimulant, une consolation : elle ne trouble pas la fermeté sereine de leur raison. L'utopiste rêve : l'idéaliste pense et veut. Forger des utopies, c'est donner libre carrière à la folle du logis. Posséder un idéal, c'est savoir ce que Ton veut. Cet idéal restera sans doute toujours au-dessus des forces humaines : c'est un but auquel nous n'arriverons pas, mais dont nous pouvons nous rapprocher. L'idéal diffère de l'utopie en ce qu'il est pris dans les conditions de la nature humaine : l'utopie est un conte de fées. L'idéal suppose la généralité des hommes, aussi purs, aussi honnêtes que l'élite; l'utopie est en dehors de la réalité : l'idéal est au-dessus; il y tient encore par bien des côtés et en dépend.
Cette distinction devient bien apparente si l'on compare la République de Platon qui est plutôt utopiste et les Lois qui sont plutôt idéalistes. Dans ce dernier
ouvrage, le philosophe part de ce qui est ou de ce qui fut : il l'embellit et le transfigure. Il écrit, si l'on veut un roman, mais c'est un roman historique.
Aristote, à son tour, nous a laissé une esquisse de sa cité idéale; cette esquisse est inachevée. Ce ne sont pas seulement les hasards de la tradition qui l'ont mutilée : le philosophe a compris que l'abondance des détails était un vain jeu de l'imagination ; trop minutieusement décrite, la cité idéale risquait de se perdre dans la région des rêves, région inaccessible aux hommes pratiques. Il a donc, de propos délibéré, tracé seulement les grands contours de son plan. Il a fait un- pas de plus : Platon, dans les Lois, promettait après la cité de la Eépublique et celle même des Lois, un troisième essai plus rapproché sans doute encore de la réalité et destiné à montrer les améliorations immédiates dont celle-ci était susceptible.
En décrivant son état idéal, Aristote disait ce qui devait être ; le réaliser, est l'œuvre incertaine^ douteuse même, de demain et de bien plus loin encore La cité idéale est, si l'on veut, un programme; ce sont les principes. Mais voici les faits. Et de ces principes, que peuvent en recevoir ou en supporter ces faits? Quel est le meilleur parti à tirer de ce qui est {^) ? L'on saisit immédiatement les deux ordres d'idées dans lesquels se place Aristote : d'une part, la politique théorique, d'autre part, la politique pratique. L'une, l'idéal ; l'autre, la reproduction immédiatement possible de cet idéal. D'un
(?) VI 1288 b 31 : où yàp jjlo'vov xrjv àpt'axïjv (Tro/axsîav) ozi ÔscopeTv àÀXà xal XTjv cuvaxTjV et 1289 a 5 : xal xotç uTTapyoùjatç tïoI'.xzI'X'.q oz>. oùvaaOai poTjO£"tv xov TroA'.xtxo'v.
(^i IV 1331 b 25 : àXÀà xo ôiaxpt^Etv xoù^ à/.p'.|3oAOYO'j[xévo'j;; xal /Éyovxa; -spl xwv xo'.oûxwv àpyov iaxt'v où yàp yaXsTro'v saxt xà xo'.ajxa vofjaai àXXà uotTjaa'. fjiaXXov, xo [xh yàp Xsyîiv thyr^c, l'pyov ijx'!, xô oè Tj;j.j3?jva'. X'jyr,*;.
côté les principes, de l'autre les réformes immédiatement réalisables. Aristote marque admirablement cette distinction : il y a deux points dont, en toute chose, dépend le succès : le premier est de bien déterminer le but et la fin de l'action, le second est de trouver les moyens qui mènent au but. Tout est là. Le but, il est permis à une haute raison, éclairée par l'expérience, de le découvrir ; les moyens, des circonstances, plus fortes que le génie servi par la volonté, peuvent nous les enlever ou ne nous les donner que dans une mesure restreinte. Aristote en convient, le législateur ne peut pas tout : certaines conditions de réussite vieunent du dehors, par exemple, la situation géographique de la ville, le caractère des habitants. L'éducation, à ce point de vue, peut beaucoup; mais s'appliquant à des hommes qui ont reçu de la nature des tendances déterminées, elle s'y aheurte.
Aristote s'occupe d'abord des dimensions de la ville. Le but à atteindre est que la ville puisse se suffire à elle-même, qu'elle soit assez grande et assez peuplée pour que ses habitants puissent vivre dans le loisir en hommes libres et sages ('). Trop petite, elle ne pourrait pas satisfaire par elle-même à tous les besoins. Trop grande, elle serait difficile à gouverner, les étrangers s'insinueraient dans la cité, les magistrats ne pourraient suffire à leur tâche. Où trouverait-on, par exemple, un héraut doué d'une voix assez retentissante pour se faire entendre d'une foule immense ?
Ces passages sont intéressants : c'est bien la cité telle que les Grecs l'ont conçue, vivant heureuse dans son isolement. C'est bien aussi la liberté politique, telle qu'ils la comprennent dans la participation de tous au
(^) IV 1326 b 20 : ib yàp Travxa jTïâpys'V xat Ô£ta6ai uiTiôévoi; tj-ol- ^fjv ayoXà^ov-a<; eXs'JÔsptax; à{xa xal awcppo'vco^.
gouvernement. A certains égards, Aristote est plus hardi que Platon; il ne partage pas les appréhensions de ce dernier quant au voisinage de la mer. Les avantages de la proximité de la mer sont divers : le premier est que la cité pourra recevoir aisément les produits qui lui manquent et envoyer à l'étranger le trop plein de sa production; mais il ajoute aussitôt : c'est pour elle-même et non pour les autres que la ville doit être commerçante ; les cités qui deviennent comme un marché pour tous les peuples, agissent ainsi en vue du lucre; un état, qui doit rester étranger à l'amour du gain, ne doit pas permettre l'établissement chez lui de semblable place de commerce ('). On ne peut cependant se dissimuler les dangers que dénonçait Platon : envahissement des mœurs étrangères, contagion des exemples pernicieux. Certaines cités les ont évités et il faut prendre les mêmes précautions : les lois régleront les rapports des citoyens avec les étrangers; elles ne leur permettront pas des séjours trop fréquents, ni trop prolongés. Un autre avantage d'une situation voisine de la mer, est la possibilité pour la cité de devenir une puissance maritime, et pour le devenir, elle a besoin d'une population nombreuse, mais elle n'a pas besoin de la tourbe des matelots, qu'il faut absolument exclure du corps des citoyens. Il lui suffira d'avoir des périèques et des paysans non citoyens, pour en tirer l'équipage de ses navires (-).
(•) IV 1327 a 25 : auxfj yàp EjxTcoptxrjV àXÀ'oô zoi^ aXXot; èzi sTvat xïjv TTo'Àtv • ol oè 7rapéy oVT£Ç acpaç auToùç Tiaaiv àyopàv Tipoaoôou jip'y xauTa TïpàxTO'jaiv • -rjv 5è |X7) Bû ttoXiv zoi<xûzr\<; ^exéyei"^ TrXîOVEçtac;, oùo' sjjLTTcJpiov ozi XcXTTÏaGai 'zoio\)'zo'> .
(^) IV 1327 b 5 : tov vauxixov ôyXov.... oùoèv yàp auxoùç ji-spoç slvai ozi xtjï; tzÔAcio^ to [xh yàp ÈTï'.^aTixov sXs'jôspov y.aï xwv TrsÇeuo'vxwv âax'.v, o y,'jpio^ i^zi xal xpaxsT xtjÇ vauxtXtaç • ttXtjÔouç 8è 'jTzipyo'no^ -îp'.oixcov xal xtov xr)V yi!ùpT> yewpyo'jvxtov à^6oviav àvayxaTov slvat xdiv vauxôjv.
Comme on le voit, tout habitant n'est pas citoyen : les habitants se répartissent en deux classes principales, les citoyens et les non citoyens. Ceux-ci sont les laboureurs et les; hommes de métiers. Les laboureurs seront ou des esclaves ou des périèques; ils n'aurOnt pas la propriété du sol. Il en sera de même pour les artisans, car « il est interdit aux citoyens de mener la vie de l'ouvrier ou du marchand ; semblable façon de vivre est vile et contraire à la pratique de la vertu ». Ils ne peuvent non plus cultiver la terre, de leurs mains : les citoyens doivent jouir de loisir, et au point de vue de la pratique de la vertu et au point de vue de l'accomplissement de leurs devoirs politiques (').
La terre n'est pas l'objet d'une propriété commune. Les citoyens peuvent seuls la posséder, mais l'usage en sera commun d'une certaine manière. Des terres on fera deux parts, les unes à l'Etat, les autres aux particuliers. Le produit des premières sert aux repas communs, de telle sorte que tout citoyen, même pauvre, sera assuré du pain quotidien (^).
Et les marchands ? Aristote ne s'en explique pas. Il n'avait apparemment pas l'idée que son état pût s'en passer; lui-mL'me suppose un certain commerce extérieur et il défend aux citoyens de mener la vie des marchands. De plus il veut qu'il y ait une place publique comme chez les Thessaliens /iv sAsuOspav xaXo'ja-iv; elle sera débarrassée de toute marchandise et, ni ouvrier ni paysan ne pourront y avoir accès. Il y aura une autre
(1) IV 1328b 1.
(^) 1329 a 15: àXXà [jlqv xal xàç xx-^asiç ôsi sTvat Ticpl xo'jtooç •
avayxaTov yàp ôÙTioptav uTiapy^eiv xoTç TioAhoLiç:, TioX'iTa'. os oijtot • to yàp Patvauaov où ix.zzéyj.i ttjç ttoXecoç, oùô' àXXo ouoèv [xépo<;, o [jltj zt^q àpsTTJç OT)[jLioopYov sax'.v... çpavspov oà xal, oxi obî xàç XTr^astç elvat xouTwv, siTTôp àvaYxa"iov sTvat xoùç ystopyoùç So-jXoui; t) |3ap{3àpou(; uôpioîxoix;. ,.
agora pour les marchandises et située à proximité de' la mer ('). Si réduite sera l'importance du commercequ'Aristote n'a probablement pas jtigé utile d'entrer dans plus de détails.
Chose plus extraordinaire encore, pas un mot de l'industrie. C'est que, pour Aristote, elle se confond avec le commerce, elle n'a pas une existence propre.
On aura été frappé de la rencontre, en plus d'un point, des idées d'Aristote avec celles de Platon. Ces deux grands penseurs sont de la môme école : froidement et sans hésiter, ils extirperaient da eein de la société, l'industrie, le commerce, la monnaie, cet engin de perdition. Tout cela sonne mal à nos oreilles et pourtant combien de ces idées et de ces préventions sont encore vivantes au milieu de nous !
Mais ce qui est plus important, certaines grandes vérités restent communes à notre temps et à l'antiquité. Les sociétés riches matériellement sont souvent pauvres au point de vue moral.
Cela ne veut pas dire que tout soit là. La maladie dont souffrent les sociétés riches est morale; mais il est possible de diminuer les occasions extérieures qui la font éclater en supprimant ou en réfrénant les abus.
Cette pensée est d'Aristote encore, bien que chez lui, elle se présente sous une autre forme. Alors même qu'il semble s'éloigner des faits réels, il les garde toujours à portée de la vue et il ne tarde pas à y revenir. Ces faits réels, ce sont les cités existantes avec leurs constitutions variées. Qu y a-t-il à faire pour les améliorer ?
Telle n'est point précisément la question que se pose Aristote, puisque, selon lui, les institutions n'ont rien d'accidentel. Il se préoccupe d'un problème analogue : étant données certaines institutions, déterminées par la
(') IV 1331 a 30.
constitution sociale et morale du peuple, qu'y a-t-il à faire pour les conserver ?
Les réformes,
Aristote se trouve devant les deux formes de gouvernement les plus répandues et aussi les plus intéressantes pour nous : l'oligarchie et la démocratie. Il ne se borne pas à les définir et à les caractériser : il se demande aussi comment elles périssent et comment on doit s'y prendre pour les sauver.
On sera tenté peut-être de l'accuser de scepticisme : comment, après avoir déclaré mauvaises ces deux formes de gouvernement, s'applique-t-il à rechercher les moyens de prolonger leur existence ? Il ne faut pas oublier que pour Aristote la présence d'institutions déterminées n'est pas le fruit du pur hasard. Il l'a vu très clairement, la constitution politique dépend de la constitution morale, économique, sociale du peuple. Sans doute, il peut y avoir accidentellement désaccord ; ce n'est pas toujours pour des causes profondes que les révolutions éclatent. Soutenir le contraire, serait réduire à rien le rôle de l'homme politique, rendre inutiles la prévoyance, l'habileté et le savoir-faire. Aristote ne va pas jusque là; tout au contraire, il a pris plaisir à montrer comment de petites causes ont parfois produit de grands effets, comment un instant d'inattention a suffi pour que l'ennemi s'insinuât dans une place bien gardée, comment des circonstances, qui ressemblent au pur hasard, ont provoqué des révolutions inattendues.
Le principe qu'il établit est vrai en général et seul, il rend compte des grands mouvements de l'histoire des institutions : il compare souvent un peuple à un être vivant, soumis aux lois de la croissance, de la proportion
des parties, du développement des organes, suivant sa nature et suivant le milieu et le moment. Les révolutions ne sont que très exceptionnellement des accidents qui surviennent du dehors : presque toujours, elles sont l'aboutissement d'une crise intérieure qui s'est préparée depuis longtemps (*).
Comment s'y prendre pour les prévenir ou les arrêter ? La question est un objet intéressant de recherche scientifique. Nous eussions préféré qu'Aristote se fût posé d'une façon plus directe la question qui nous préoccupe : quelles sont les réformes à faire, indépendamment de telle ou telle forme de gouvernement? quel est le bien à faire, en général et non le bien propre à tel ou à tel système?
Aristote se préoccupe plus des destinées des partis qui soutiennent l'oligarchie ou la démocratie, que de celles de l'Etat lui-même. Cette préoccupation lui est imposée par la méthode légitime qu'il a adoptée pour ses recherches. Elle lui est imposée aussi jusqu'à un certain point par l'esprit de sa race et de son temps, et il n'y a rien là qui doive nous surprendre : nous trouverions aisément autour de nous des nations où régnent semblables préjugés et où, de très bonne foi, les hommes ne séparent pas les destinées de leur pays d'une forme de gouvernement déterminée; c'est, par exemple, leur façon d'être patriotes que d'être républicains.
Les réformes à faire sont de nature diverse : il y a d'abord les réformes purement politiques. Je les écarte parce qu'elles m'entraîneraient hors de mon sujet. Aris-
(') Pôhlmann Antik. Komm. 417. On peut rappeler ici la belle pensée de Platon Lois 544 D : les constitutions ne poussent pas comme les glands sur les chênes, elles ne jaillissent pas comme une source d'un rocher ; mais ce sont les mœurs des citoyens qui leur donnent naissance et qui leur communiquent toute leur vie.
tote, oiï le sait, a étudié avec grand soin les divers pouvoirs de l'État, pouvoir législatif, pouvoir judiciaire, pouvoir exécutif; il n'a pas manqué de dire comment ils doivent être organisés pour répondre complètement à l'esprit des institutions, qu'elles soient démocratiques ou oligarchiques. Il ne partage pas lo scepticisme de ceux qui considèrent les combinaisons politiques et constitutionnelles comme un vain jeu de l'esprit.
Viennent les réformes morales. Elles se résument en un seul mot, l'éducation. Une citation suffira (') : le point le plus important est trop souvent négligé, pour assurer le maintien des institutions, c'est a l'éducation donnée dans l'esprit du gouvernement » to izy.ioe'jz(7^y.'. Tzpbç Ta; 7roA',T£{aç. Rien ne sert de faire les lois les plus sages, admises par l'unanimité des citoyens, si les mœurs et l'éducation ne sont pas conformes au gouvernement, c'est-à-dire démocratiques, si les lois sont démocratiques, oligarchiques, si les lois sont oligarchiques. Etre élevé dans l'esprit de la constitution, ce n'est pas s'habituer à faire ce qui plaît, que l'on soit oligarque ou démocrate, mais ce qui assurera la durée de l'un ou l'autre régime akXolç O'JVYiCOVTat. ol |jl£v dX^vap^^erv ol oï û7,|ji.oxpaT£ra-Bat.. L'éducation sera donnée dans des vues purement politiques : avant de faire un homme, elle doit faire un homme de parti. Ici encore, les modernes n'ont pas tout inventé.
Nous passons aux réformes sociales. D'après ce que nous avons vu tout à l'heure, la principale est celle qui assure la conservation des éléments de l'Etat. Ainsi l'oligarchie est le règne des riches : il importe, pour la maintenir, de garder intacte cette élite. La même réflexion se présente pour celle des démocraties qu'Aristote place en tête de toutes les autres, la démocratie des laboureurs ; elle repose tout comme l'oligarchie, sur
(') IV 1310 a 15.
la propriété ; mais les conditions de fortune y sont moins rigoureuses.
Que dirons-nous des autres formes de la démocratie ? Elles sont les régimes quelque peu différents des peuples où la misère est le lot du plus grand nombre. Telle est du moins l'opinion vers laquelle, aveo plus ou moins d'hésitation, incline Aristote. Si la pauvreté est réelle, si la démocratie suppose la misère, pour maintenir la première, il faudrait entretenir la seconde ? Cela serait absurde ! Certes. Aristote n'a pu dire cela. Aussi ne Tat-il pas dit. Il a même dit le contraire : il a conseillé aux chefs de l'État d'améliorer la situation matérielle des classes inférieures ('). Les faits ont encore une fois été plus puissants que la théorie.
Quoi qu'il en soit, partons avec lui de cette idée : la répartition de la richesse entre les individus est une des circonstances qui influent le plus sur la constitution politique.
Un état se compose de parties, tout comme le corps ("'). Si une des parties s'accroît démesurément, par exemple, la classe des riches ou celle des pauvres, la constitution sociale est profondément altérée et la constitution politique s'en ressentira à son tour. En réalité, ici l'intérêt de tous les partis est le même : un état où la richesse est le privilège de quelques-uns, où la misère est le lot du plus grand nombre, renferme en lui un germe de mort. Quelques riches, beaucoup de pauvres, c'est là, partout et sous tous les régimes, une formule néfaste.
Le conseil qu'Aristote donne pour la conservation de l'oligarchie est intéressant (^) : les héritages ne doivent
(^) VU 1320 a 30 : le bon démocrate doit veiller à ce que to rc/^rfioç jj-Tj Àt'av aTTopov ï,... TsyvaTTSOV ouv ouco; àv euTiopia yé'^o'.'zo
{^) VIII 1302 b 30.
{^) VIII 1309 a 20. Même idée chez Platon supra.
pas se transmettre par donation, mais suivant la naissance et un seul individu ne doit pas pouvoir posséder deux héritages. Par là, les fortunes sont mieux égalisées et un plus grand nombre de pauvres arrivent à l'aisance. A un autre endroit (^), il a déjà montré dans la législation de Lycurgue, comme une faute regrettable, le droit de donner ou de léguer sa fortune à qui l'on veut, ôioovat. ô£ xal xaTaXsiTTEiv sço'jo-iav â'owxe Torç j3o'jXo{JL£vot.ç. La conséquence de cette liberté est la concentration des terres en quelques mains. La base du gouvernement se rétrécit à l'excès.
Les moyens à employer pour assurer la stabilité de la démocratie des laboureurs sont de nature semblable. Aristote expose divers moyens de donner à un peuple le goût de l'agriculture (^). Il les emprunte à des lois anciennes : interdiction de posséder une étendue de terre qui excède une certaine mesure ou tout au moins à une distance déterminée de la citadelle et de la ville; défense d'aliéner les anciens lots piSk TîtoXeiv e^eCvat, to-j; TcpwTO'jç y.XT,po'j^ ; défense, comme dans la loi d'Oxylos, d'emprunter avec hypothèque sur une partie du fond de terre attribué à chacun. Il cite spécialement l'exemple des Aphytéens; ceux-ci, bien que très nombreux, n'ont qu'un petit territoire; ils sont tous laboureurs; ils ne comptent pas dans le cens tous les biens, mais seulement la terre; et le cens est fixé assez bas, pour que, dans certains cas, celui des pauvres dépasse celui des riches.
Il faut rapprocher de ce passage, celui du Livre II (^), où nous trouvons citées : une loi de Solon qui fixe un maximum de propriété foncière v6|i.o; oç xwX'jet. xTào-Ga», vTiV ooTiv av '^oùXt^-zolI T5.;; les lois qui interdisent ou
(«) VII 1319 a 5.
règlent l'aliénation de la terre, comme à Locres défense de vendre, à moins d'un malheur avéré ; lois qui ordonnent de garder intacts les anciens lots, comme autrefois àLeucade to-j; TzaXawj; xXy.oo-j; 0',aa-Wv£!.v (').
Il ne suffit pas de maintenir une certaine répartition de la richesse : il faut encore prévenir un accroissement excessif du nombre des pauvres. Cette nécessité s'impose à l'oligarchie : Aristote rappelle (-) les procédés des CarthaginoiSj qui s'attachent le démos cpiAov xixTY.vTaî, TGV &T,|jLov; car ils en envoyent une partie dans les villes vassales de leur territoire T^po;, Taç T^ep'.o'.xiooLç et leur procurent l'occasion de s'enrichir (•\).
L'initiative privée peut beaucoup sous la forme d'une charité généreuse et habile : les riches se partageront les pauvres et leur fourniront les moyens de commencer quelque entreprise à'vOp;jLà; o'-oov-a; toÉtte'.v £-' spyaTia; (^). Il cite aussi l'exemple des Tarentins, qui, en accordant aux pauvres l'usage commun de leurs biens, concilient la foule au gouvernement.
Bien plus encore que l'oligarchie, la démocratie a intérêt à ménager les pauvres et à les favoriser. Pour y parvenir, elle doit renoncer à poursuivre la guerre aux riches : celle-ci s'exerce surtout, sous forme de confiscations, que les démagogues foat prononcer par les tribunaux : le peuple en recueille le bénéfice. C'est ce qu' Aristote voudrait modifier : il pense qu'en déclarant que le produit des confiscations appartiendra aux dieux,
(1) Cf. infra, Livre IV, Ch. IV.
(^ VII 1320 b 5.
(5) Même idée II 1273 b 15.
(•*) Cf. Isocr. VII 32 : ol xàç oùjt'a; è'yovTsç, uroXajjiJBâvovTcÇ a'.TyûvTjV ao-roTi; Û'/ol'. xV tôiv TioX'.TÙiv à-opîav, £tct^{jluvov xoCii; svost'a'.t;, £'.; -à;; spyaaîa!; (aùxol;) àcpopjjLTjV TrapsyovTôc;.
on les rendra moins fréquentes; il faut aussi chercher à rendre plus rares les procès publics (').
Bien plus dangereuse que les confiscations ouv^ertes, est la confiscation détournée par l'impôt.
Dans les démocraties, il faut ménager les riches et non seulement s'abstenir d'avoir recours au partage des terres mais encore à celui des produits, ce qui se pratique, sans qu'on s'en aperçoive, dans quelques Etats. Il vaut mieux interdire aux riches, même quand ils voudraient s'en charger, les dépenses pub'iques qui seraient considérables sans être utiles, comme les chorégies, les courses aux flambleaux et autres frais du même genre (-).
Aristote met le doigt sur la plaie de la démocratie athénienne. Il ne nie pas les devoirs qui incombent à la richesse : les oligarques doivent pratiquer la générosité surtout quand ils occupent les hautes charges, faire de grands sacrifices et entreprendre des constructions pour que le peuple, prenant part aux repas ou voyant les monuments, s'attache à la constitution ('').
Ceci est un conseil donné pour le salut des oligarchies. Dans les démocraties, les riches peuv'ent en faire leur profit. S'ils ne veulent pas qu'on leur prenne tout leur bien, qu'ils s'habituent à en donner une partie. L'avarice ou l'inintelligence de quelques-uns n'excusent cependant pas les représailles exercées contre tous. Les Athéniens s'imaginaient volontiers que le capital pouvait tre indéfiniment remis sous le pressoir : ils finirent par l'épuiser. Les exactions n'avaient pas suffi à dégoûter les riches d'être riches : elles ôtèrent les mo3"ens de le rester et ceux de le de\^enir. La guerre au capital appauvrit tout
(ij VII 1320 a 5.
n VIII 1309 a 18. Cic. de ofF. 2, 16.
{-) VII 1321 a 30.
le monde ; il n'y eut plus de capitalistes, on s'en consolait à la rigueur; il n'y eut plus de capital, le mal était irréparable.
Aristote touche ici à une question délicate, celle des distributions au peuple. Il en reconnait la nécessité dans les démocraties extrêmes où le peuple est très nombreux ; il est difficile de réunir les citoyens en assemblée, s'ils ne sont pas payés, et si l'Etat n'a pas de revenus, il y supplée par des contributions forcées et par des confiscations prononcées par des tribunaux corrompus. Le seul moyen est de ne pas multiplier les séances (').
Aristote se résigne à un mal que, sous certains régimes, il regarde comme inévitable, ^c Une institution très populaire (-), c'est le salaire accordé à tous, aux membres de l'ekklesia, aux tribunaux, aux magistrats, ou sinon à tous, du moins aux magistrats, aux tribunaux, au sénat, aux assemblées principales Taç ixxATia-iaç Ta; x-jpia;, et sinon à tous les magistrats du moins à ceux qui sont obligés de prendre leurs repas en commun ». Il ne dissimule pas les dangers du système particulièrement au point de vue politique. Il montre comment il finit par altérer les institutions, car il écrit encore : a de toutes les institutions, la plus démocratique est la boule, là où n'existent pas les moyens de donner une solde à tous ; mais là où le salaire existe, la boule perd bientôt toute autorité et le peuple prend sur lui le droit de décider en toute matière {^) ».
Le philosophe ne peut s'empêcher de protester contre
(1) VU 1320 a 20.
(*) VU 1317 b 30.
(5) VI 1300 a, la même idée ... sù-opta -rtç [Lia^o^t zoi^ sxxXrjjta- 2^o'j(T'.v • (jyoXà^ovTsc; yàp cT'jX/iyovxat t£ TioXÀaxi; xal aTiavxa aùxol xpîvoujiv. Cf. II 1274 a 10 et VI 1297 a 35.
les gaspillages inutiles des deniers publics. Il dénoiice clairement le mal qu'ils produisent, au point de vue social : « si l'Etat a des revenus, il ne faut pas imiter les démagogues et distribuer les excédents aux pauvres. Ceux-ci ont à peine reçu leur part qu'ils retombent dans les mêmes besoins : faire de semblables largesses aux pauvres, ; c'est, verser dans un tonneau percé; mais le véritable démocrate doit veiller à ce que la multitude ne soit pas dans une indigence excessive, car c'est là une des causes qui pervertissent la démocratie. Il faut donc rechercher les moyens d'établir une aisance durable, et comme cela est dans l'intérêt même des riclies, on doit ;réunir les excédents des revenus de l'État, et les partager au peuple par sommes importantes, et le mieux serait de distribuer des sommes assez fortes pour que chacun puisse acheter un coin de terre ou se monter un commerce ou une culture (') ».
On ne saurait mieux déterminer le but et les limites 4e l'intervention pécuniaire de l'État. Si elle doit dispenser les individus de la nécessité de travailler, elle est pire que la misère. L'État n'est pas chargé de nous entretenir; mais il doit se préoccuper de notre sort matériel et s'efforcer de nous mettre à. même de suffire à nos besoins. Il ne doit pas nous faire vivre au moyen de prodigalités ruineuses pour lui : il ne doit pas nous laisser vivre dans la misère.
La première impression du lecteur en lisant ces quelques pages consacrées aux réformes préconisées par Aristote, ne pourrait- elle pas se traduire par cette formule familièr-e-i-c'estr^ bien- pau de chose ! Au fond, nous en sommes tous là et par quelque côté de notre être, imagination ou sensibilité, nous avons un penchant pour l'utopie. Les réformes modestes mais pratiques, les
(1) VII 1320 a 30.
progrès lents mais durables, nous sommes tentés de les repousser en leur appliquant le qualificatif dédaigneux dont usent les charlatans en matière sociale : emplâtres sur une jambe de bois !
Et cependant, qu'on 3^ réfléckisse bien : que d'idées dans ces quelques citations du philosophe, que de lumière, que d'appels adressés à la raison et au cœur, quelle sagesse pratique, quelle vue claire et sereine du mai et des remèdes, et pour tout dire en un mot, quel beau programme pour ce temps là et même en bien des points et en y introduisant .un autre esprit, pour notre temps !
Un autre esprit ! c'est trop peu dire ; car aujourd'hui des nécessités ignorées d'Aristote se sont fait jour. Le philosophe grec s'eiforce d'améliorer une société droiit la base économique est l'agriculture. C'est sur cette base qu'il veut l'affermir et la consolider. Les intérêts du commerce et de l'industrie n'entrent même pas dans ses plans. Pour eux, il ne propose rien et j'irai jusqu'à dire : il n'a rien à proposer. A ses yeux, ils ne sont que des accidents, dont il faudrait empêcher le retour.
Qu'y a-t-il de plus significatif pour l'appréciation vraie de la situation économique de la Grèce antique ? Exactement analysée,, la doctrine d'Aristote se retourne contre ceux qui y recherchent la preuve d'analogie^ complètes entre notre térapà"' et celui-là. Elle n'en 'contient pas moins des leçons utiles pour toutes les époques: la matière dont elles, sont faites reste infiniment précieuse malgré tous les changements de milieu.