‹ L'industrie dans la Grèce ancienne (volume 3)Chapitre 21 sur 42 · VI 272 B · texte numérisé non relu

VI 272 B

pour Corinthe. Wallon (') et Beloch ont déjà fait justice de ces chiffres fantastiques : il n'y a pas lieu d'y revenir. Impossible de tirer un meilleur parti d'un passage d'Hypéride. Ce texte est un court fragment emprunté' au discours d'Hypéride contre Aristogiton, en 338 (-). Il semblerait donc qu'il eût rapport à la levée en masse que l'orateur proposa après la bataille de Chéronée. Il énumère diverses catégories de personnes : d'abord 150.000 esclaves, ceux qui travaillent dans les mines et ceux qui sont répandus dans le reste du pays, ensuite les débiteurs publics, ensuite ceux qui ont été rayés de la liste des citoyens y,7:z'l'r^z'.'7<^t/0'. et les métèques.

Ce texte ne peut être utilisé qu'avec une extrême prudence : il est bizarre qu'Hj^péride fixe un chiffre pour les esclaves et n'en fixe pas pour une catégorie beaucoup plus importante au point de vue militaire, celle des métèques; mais nous ne sommes pas sûrs qu'en cet endroit, l'orateur songe à énumérer les personnes qui pourraient être enrôlées et par là-même nous ne savons pas s'il parle des esclaves adultes ou de tous les esclaves.

Nos témoignages écrits ne nous donnent rien de précis. A quel moyen recourir?

Wallon emploie un procédé un peu empirique, mais qui peut donner un résultat assez satisfaisant : il divise les esclaves en plusieurs catégories : domestiques, ouvriers industriels, ouvriers agricoles et pour chaque

(«) Hist. de l'Esclavage I^

(^) Hypéride fr. 33 Blass (Suidas àrEj/T/^tda-ro) : oTtto; TcpÔTov fjLÈv auptàoaî; Tr/stouç fj osxaTrÉv-E toù; (oou/ouç -roùç) sx twv l'pywv tûv àpvupstwv xal 'woùi; xa^à t'Jjv à'ÀXTjv yiopav, Irst-ra toù; ooziXoy-cy.^ to) OTQjjLOJt'tj; y.a\ -zo-j^ à7:ô(î/T,c5ifT|X£vou? xal toù; [xs-rotxou;.

Voir sur ce passage Boechh Staatshaushaltung I 48 n. a. et T. II n. 42 et Beloch Bevôlkerung 98.

catégorie, il tache de calculer son importance. Les éléments dont il dispose sont peu nombreux, mais, tout compte fait, il arrive à 20L.U0i) esclaves ('), hommes, femmes et enfants, et, si Ton suit avec attention ses calculs, on aura l'impression que ce chiffre est plutôt au-dessus qu'en dessous de la vérité.

Il existe un autre procédé de calcul, mais qui, je me hâte de le dire, ne donne pas encore des résultats certains. La première donnée est la quantité de blé produite et importée en Attique. Le montant de l'importation nous est indiqué par Démosthène dans son discours contre Leptine (-). D'après l'orateur, Leukon le prince de Bosporos, fournit à lui seul 400.001) médimnes, c'està-dire la moitié de l'importation, et il invoque à l'appui de son dire le registre des ^'.TO'j^'jAaxs;. L'importation totale montait donc à 800.000 médimnes ; mais il faut ne pas oublier l'intérêt que Démosthène peut avoir à exagérer les services que son client rend à Athènes et si Leukon importe réellement 400.000 médimnes, il est bien probable que ce n'est pas là la moitié de l'importation ; celle-ci est encore supérieure à 800.000 médimnes (''). Admettons provisoirement ce chiffre : reste à connaître la production indigène. Letronne et Wallon essayent de la calculer de diverses façons toutes fort compliquées et peu sûres. Nous possédons aujourd'hui un document qui nous dispense de ces calculs assez

(ij Letronne Mémoire sur la population de l'Attique Acad. des Inscript. Nouv. série VI 165 donne de 100 à 120.000 esclaves.

(^) Strabon VII 5,6 rapporte que le tyran Leukon expédia, une année, de Théodosie, pour Athènes jusqu'à 2.100.000 médimnes de blé. Rien ne dit qu'ils étaient consommés par les Athéniens. Voir sur ce passage, Wallon Hist. de l'^sclayage I^ 178;

hasardeux, sans fournir cependant des chiffres absolument certains : c'est une inscription qui indicjue le montant des dîmes en nature payées au temple d'Eleusis sur le froment et l'orge produits en Attique et dans les clérouchies. Cette inscription est de 329/8 (').Les données en sont groupées dans ce tableau. Le premier chiffre est celui de l'étendue du territoire en k. c.

Médimnes.

k. c. Orge. Froment.

Attique (y compris Oropos) . 2553.5 363.225 41.475

Salamine 93.5 24.525 —

Skyros 212.7 28.800 9.600

Lemnos 476.8 248.475 56.650

Imbros 254.8 26.000 44.200

Beloch s'est déjà servi de ces chiffres, mais avant de reprendre ses calculs, no:is devons nous demander si les quantités indiquées sont bien certaines : on sera certes étonné de trouver la production de Lemnos inférieure de si peu à celle de l' Attique ; mais Beloch me paraît avoir rendu compte de ce faible écart {-). Remarquons que l'année 329/8 n'est pas une année ordinaire. Les années voisines de celles de l'archontat dé Képhisophon ('% ont été mauvaises au point de vue agricole : il a fallu recourir à des mesures extraordinaires pour assurer l'alimentation du peuple (').

Ceci constaté, demandons-nous quelle est la consommation de blé par tête. Voici les calculs de Beloch : un

(') CIA II 2 et IV 2 834''.

(-) Beloch Bevôlkerung 90 et G. G I 407. ' 1^^) P. Foucart Note sur les comptes d'Eleusis, sous l'archontat de Képhisophon. 01. 112. 4, 329/8 BCH VIII 1884 194. (»j Koehler ^AI VIII 211.

homme fait consomme 8 médimnes de froment par an ; aux femmes et aux enfants en dessous de 17 ans, il faudra 5 médimnes ('). Les premiers repré ^-entent environ le tiers de la population. Il faudra donc 18 médimnes de froment pour trois personnes, en moyenne, 6 pour chacune. L'orge ayant moins de poids que le froment, Beloch estime que la moyenne par tête est de 7 médimnes. Athènes, au milieu du IV® siècle, produit 400.000 médimnes d'orge; en déduisant le septième grain pour la semence, il reste de quoi nourrir 40 à 45.000 personnes, à raison de 7 médimnes pour chacune. L'importation est de 800.000 médimnes, surtout du froment : à raison de 6 médimnes par iête, ils serviront à nourrir 130.000 personnes. La population libre étant, à cette époque, d'environ 100.000 âmes, les esclaves ne seraient que 75.000 dans le milieu du IV** siècle, et 100.000 à l'époque d'Alexandre {-). Mais ce résultat n'est que très approximatif, car toutes les bases du calcul sont incertaines. La production indigène, fixée à 400.000 médimnes d'orge, est inférieure à la réalité : de combien ? L'importation est probablement, elle r.ussi, plus forte que nous no l'avons supposé. La consommation par tête est encore plus douteuse; cette ration de. blé est celle des esclaves et des gens de petite condition. Elle est supérieure pour les personnes d'un niveau social plus élevé. Plus haut encore, elle est moindre peut-être, la viande, le poisson, etc. entrant pour des quantités plus considérables dans l'alimentation.

S'il fallait traduire ces hésitations en chiffres, je dirais que le nombre des esclaves pour toute l'Attique se trouve entre 75.000 et 150.000.

{*) Ceci est inexact, comme on le verra au Livre II, Ch. IV. (-) Beloch 1. c. 98.

J'ajoute qu'à mon sens, il se trouve plus près du premier chiffre que du second. Xénophon, dans le traité des Revenus, rappelle le temps où un grand nombre d'esclaves travaillaient dans les mines duLaurionet invoque comme preuve le produit, bien supérieur à ce qu'il était de son temps, de la taxe des esclaves. Nous ne savons pas combien il y avait d'esclaves miniers : Thucydide (') rapporte que lors de Toccupation de Décélie plus de 20.000 esclaves passèrent à Fennemi; la plupart étaient sans doute employés dans les travaux du Laurion. Admettons même que toute la population ouvrière du district minier était de 20.000 à 30.000 âmes : la diminution de cette seule catégorie influe d'une façon très sensible sur le produit d'une taxe qui atteint toute la population servile; c'est donc que cette seule catégorie représente dans l'ensemble une quantité très notable (-).

Ces conclusions, je le crains, ne satisferont pas entièrement le lecteur, il regrettera l'absence d'un chiffre exact et précis, plus utile que ces longues et contestables évaluations; mais ce chiffre, la science ne peut actuellement le fournir.

Il existe cependant un moyen de donner un corps à nos évaluations un peu flottantes : c'est de les rapprocher d'une idée générale, que l'on pourrait presque appeler une loi de l'économie politique dans l'antiquité. Le développement de la population servile est en raison directe du développement du bien-être et particulièrement du

(^) Thuc. VII 27 : àvopaTro'otov ttXÉov t^ Ôuo ;x'jp'.âo£; T,ù-o;xoÀr^x£7av /,2' tO'jTtov TÔ -oÀ'j [J-ipo; yt'.orj~iy'/y.'..

(-) Cf. infra. Livre III, Ch, III. Je me permets aussi de renvoyer au Livre II, Ch. V : on y verra quo la faible intensité de la concurrence servile oblige à écarter une évaluation exagérée du nombre des esclaves.

progrès de l'industrie et du commerce. Telle est la première conclusion à tirer de ce chapitre et sortant d'Athènes, nous en trouvons la confirmation à Corinthe dont les habitants avaient reçu le nom de mesureurs de Chénices, àÉgine, à Chio ('). Les exagérations d'Athénée ont au moins un point de départ dans la réalité : Corinthe, Egine. étaient des ébats à esclaves et en même temps des places commerciales.

La deuxième conclusion n'est pas moins importante. Et ici aussi nous pourrons appliquer à toutes les places commerciales et industrielles de la Grèce le résultat que nous avons obtenu pour Athènes. Dans toute cité où fleurissent le commerce ou l'industrie, les étrangers abondent; cela est vrai pour Athènes; cela est vrai notamment pour les places qui, au HI^ siècle et après, rivalisèrent avec elle et la supplantèrent, pour Délos et pour Rhodes.

Ces conclusions seront reprises et confirmées dans les chapitres qui suivent.

Pour épuiser tout ce qui regarde Athènes, il me reste à évaluer la population de la ville. D'après Beloch, à l'époque d'Alexandre, la population de l'Attique se montait à

Citoyens II 6.000

Métèques 58.000

Esclaves 100.000

Athènes et le Pirée comprenaient au plus 120.000 habitants: environ 30.000 citoyens, 20 à 25.000 métèques,

(') Chio, d'après le témoignage de Thucydide VIII 40 : oî yàp

TÀEtaxot yevo'jxsvo'., xat à[xa ^'.à xo 7rXT)6oc; yaXsTrtOTEpax; h raTç àS'.xia'.c; xoXawO|ji.£vo'.

et la grosse moitié (60.000) des 100.000 esclaves qu'il admet, c'est-à-dire moins de la moitié de la population totale (à peu près 40 "/o).

Ces chiffres me paraissent supérieurs à la réalité. Beloch remarque, dans son Histoire Grecque ('), que 100.000 habitants, pour Athènes et le Pirée, donneraient 170 habitants par hectare. La population aurait été aussi dense qu'à Berlin, aujourd'hui, avec les maisons à plusieurs étages. Remarquez cependant l'usage en vigueur, à Athènes, d'avoir sa maison et les prix peu élevés pour les maisons d'habitation : deux faits qui indiqueraient une densité moindre. Beloch admet ce chifïre de lUO.OUO pour le V" siècle et pour l'époque d'Alexandre (-) ; cependant, au milieu du IV** siècle, la ville renfermait des terrains non bâtis et on démolissait même des maisons pour créer des jardins.

Quoi qu'il en soit, 75.000 ou lUU.UOU habitants suffisaient pour faire d'Athènes une grande ville. Malgré cette concentration de la population dans la ville, Athènes n'avait pas perdu son caractère agricole. Les individus n'étaient pas, comme dans nos grandes villes modernes , détachés de la terre. Ils continuaient à l'aimer; ils lui restaient fidèles; ils avaient pour elle tout à la fois l'admiration du poète qui goûte ses beautés et l'attachement du paysan qui en comprend le prix. Les façons de vivre, les habitudes de chaque jour, les occupations et les intérêts n'avaient pas séparé les citadins et les campagnards. Athènes, grande ville par son étendue et par sa population, restait heureusement petite ville par Fesprit de ses habitants.

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