‹ L'industrie dans la Grèce ancienne (volume 3)Chapitre 28 sur 42 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'industrie domestique ou familiale, à l'époque d'Homère {^).

On se souvient de la peinture enchanteresse que l'Odyssée trace de l'île des Phéaciens. C'est bien la vie idéale pour le Grec : tout y est souriant, brillant. Les jours s'écoulent doucement, dans la joie de vivre, sans plaisirs violents, sans émotions troublantes, embellis par les satisfactions délicates des sens et de l'esprit.

Au milieu des champs, témoins des travaux des hommes, s'étend la ville; elle est entourée de fortes murailles; de belles places publiques montrent leurs rangées de pierres polies où viennent s'asseoir les vieillards, au jour du conseil ; dans le port, des navires sont prêts à prendre la mer. Le palais d'Alcinoûs s'élève majestueux et dans ses salles immenses, tout dit la richesse et le bonheur du roi. Un vaste jardin s'étend près des portes : des arbres nombreux y donnent des fruits savoureux ; plus loin le potager fournit des

(1) Voir surtout Riedenauer Handwerk und Handwerker in den horaerischen Zeiten Erlangen 1873 et aussi Friedreich Die Realien in der Iliade und Odyssée Erlangen 1856 253 ; Buchholtz homerische Realien II 1. 165; Pierson Schiffabrt und Handel der Griechen in der Homerlscheu Zeit Rh. Mus. XVI 1861 82: Pohlmann Aus dem hellenischen Mittelalter Aus Altertum und Gegenwart Munich 1895 149; K. Biicher Die Wirtschaft der Naturvôlker Dresde 1898.

légumes divers et des fontaines répandent une agréable fraîcheur.

Là demeurent Alcinoiis et sa femme Arétè la bien nommée et autour d'eux, leurs fils et leurs filles. Auprès du foyer, la famille groupe plusieurs générations ; elle croît et s'agrandit tout en gardant son unité. La vraie souveraine qui règne dans ce palais, c'est la femme; elle commande à ses cinquante esclaves, dont les unes broient des graines sous la meule, d'autres sont assises et tissent la toile, leur fuseau tourne en des mains aussi mobiles que le feuillage des hauts peupliers. Elle-même travaille au milieu d'elles; elle est assise près du foyer, à l'ardeur du feu ; elle tourne le fuseau chargé de laine pourprée; elle s'appuie sur une colonne; ses femmes sont groupées derrière elle et à ses côtés est le trône où Alcinoiis prend place pour boire du vin, comme un immortel.

Cependant d'interminables banquets réunissent les grands et les puissants; « les portiques, les cours, les salles se remplissent de citoyens rassemblés; jeunes hommes et vieillards, la multitude est grande ». Ils mangent et boivent largement comme leurs corps robustes le demandent ; mais les chants divins des poètes inspirés, les chœurs et le son de la cithare arrachent leurs âmes à la vulgarité des plaisirs de la table.

Ce sont de longues journées de far niente, sous un beau ciel. Tout resplendit, tout est serein. Les hommes se laissent vivre sans inquiétude du lendemain. L'âme comme la nature sont baignées d'une lumière douce et abondante. Les banquets, la danse, le chant, les jeux où se déploient la force et l'adresse, les assemblées où s'affirment la sagesse et l'éloquence, alternent dans les heures du jour et les remplissent. Ils ne connaissent pas les durs soucis de l'homme qui doit gagner son pain ; ils sont riches et ils s'imaginent qu'ils ont le droit de

l'être. Ils sont les enfants des dieux et leur existence facile rentre dans le plan providentiel. Leur bonheur fait celui des autres: ils sont heureux; ils sont persuadés que tout le monde l'est autour d'eux. Et pourtant, dans cette cité privilégiée, la tache de la misère détonne au milieu de toutes les splendeurs : parfois, à la porte du palais s'arrête le mendiant tout en haillons ; mais la pauvreté elle-même perd, sous ce soleil éclatant, de son aspect lugubre. La simplicité et la familiarité de la vie rapprochent les conditions les plus éloignées et le mendiant s'assied à la table des nobles (').

Dans ces existences inoccupées, le moindre incident devient un événement : l'arrivée d'un étranger met toute la cité en fièvre. Qui est-il ? Serait-il par hasard l'un de ces navigateurs audacieux que la soif du gain pousse à courir les mers et qui, de loin en loin, abordent à l'île fortunée ? Il est l'hôte d'Alcinoûs et ce caractère auguste le protège contre une curiosité indiscrète.

Ainsi ils vivent, d'une vie libre; car ils trouvent dans leur propre cité tout ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins. La terre est leur grande nourricière. On n'entend point retentir le bruit de la fabrique ou de l'atelier; le marché de la ville, le port ne sont pas encombrés d'une foule bigarrée. De voisins, ils n'en ont pas, mais s'ils en avaient, ils ne leur demanderaient rien. Ils réalisent l'idéal grec de la cité ou plutôt même de la famille qui se suffit à elle-même et possède tous les moyens d'assurer à ses membres la vie heureuse.

Tout est à retenir dans ce tableau. Il reproduit, avec des couleurs éclatantes, certains côtés de la vie ordinaire des Grecs, à ce moment de leur civilisation : d'autres côtés sont laissés dans l'ombre ; eux aussi ont trouvé leur peintre, qui les a rendus avec un crayon exact et dans une teinte vraie, quoiqu'un peu grise.

(<) Comme Irus et Ulysse, Od. XVIII.

L'épopée homérique chante les heureux de ce monde : elle célèbre leurs exploits, leurs palais et leurs fêtes. Hésiode est le poète des gens de condition plus modeste et un sentiment de tristesse règne dans son œuvre : il y a là, comme une grande désillusion, à laquelle on est surtout sensible quand on passe brusquement de l'Iliade et de l'Odyssée au poëme des Œuvres et des Jours. Celui-ci est l'épopée bourgeoise , pratique et presque terre à terre, écrite pour l'homme qui doit gagner son pain, dans les rudes labeurs de l'agriculture ou dans les hasards de la navigation. La misère, la mendicité planent sur sa vie ; la perspective d'être réduit par le malheur à tendre la main de porte en porte le hante. Il faut travailler, il faut peiner, le corps courbé vers le sol, sous la crainte superstitieuse, en observant le respect des jours consacrés aux dieux ; il faut lutter contre la nature rebelle et contre ses puissances mystérieuses. L'âme sans cesse occupée à de petits objets, l'esprit renfermé dans un cercle étroit de pensées et de réflexions, le paysan ou le marin sentent peser sur leurs épaules ce poids de la vie que les héros d'Homère portent si légèrement. Et ainsi, malgré la distance qui les sépare dans le temps, Homère et Hésiode se complètent : l'un nous montre surtout les sommets de la société, l'autre plutôt ses couches profondes.

L'épopée est écrite à la gloire des nobles : nobles, ils le sont, car ils ont dans les veines le sang même des dieux ; mais ils sont bien plus fiers de leur richesse que de leur naissance. Avec quelle complaisance, le poète détaille la fortune de ses héros! L'élément principal en est, comme pour Tydée, la terre, des champs fertiles en blé, des vergers d'arbres fruitiers, des troupeaux nombreux ('). Le sol d'Ithaque est pauvre : aussi la fortune

(') II. XIV 123 : apoupai Tiupocpdpot, ttoXXoI Se (puxôjv l'aav op^atoi à(j.<j)l(;, TcoXXà ôè ot Tcpopat' laxE. La propriété privée du sol existe :

d'Ulysse se compose-t-elle surtout de bestiaux (') : douze troupeaux de bœufs sur le continent, autant de bergeries, autant d'étables à porcs, autant de larges étables de chèvres; dans Ithaque, onze riches troupeaux de chèvres, sans compter les porcs que garde Eumée. La dot qu'Iphidamas avait donnée pour sa femme, était formée de cent bœufs et de mille chèvres et brebis (-).

La fortune purement mobilière existe aussi ; elle existe sous la forme du trésor. Les métaux précieux ne servent encore qu'à l'accumulation de la richesse ; ils n'apparaissent pas, tout au moins d'une façon régulière (^'), comme l'instrument des échanges : Laërte a acheté Euryclée pour 20 bœufs ; Glaucon et Diomède échangent leurs armures qui valent l'une cent bœufs, l'autre seulement neuf (M. Les métaux précieux sont souvent représentés par des objets travaillés, des coupes d'argent, comme celle qu'Ulysse a reçue de Maron,ou des lingots : le même Maron en donne sept à Ulysse (•"'). Le trésor renferme aussi des objets de bronze ou de fer, des lingots de fer, des vêtements ("). D'où viennent ces richesses souvent considérables ? Elles représentent les produits

Pôhlmann Antiker Kommunismus a donné à cet égard une démonstration qui ne laisse rien à désirer. Voir surtout du même, Di8 Feldgemeinschaft bei Homer Altertum u. Gegenwart 105.

(') Od. XIV 100.

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