CHAPITRE III
Des différents modes de rénumération du travail {*).
Toute peine mérite salaire. Cette vérité est aussi vieille que le monde : elle était appliquée en Grèce comme partout ailleurs, comme elle le sera apparemment toujours, à moins que l'avenir ne nous réserve le renversement de toutes les habitudes et de toutes les règles. Mais il n'est pas du tout indifférent de savoir sous quelle forme le salaire était payé.
Dans un régime où il y a beaucoup de petits ateliers, peu de fabriques, les salaires à la journée sont rares. Les consommateurs payent le salaire du producteur en achetant ses produits, un meuble, un vase, ou ils le payent à la tâche, autant pour tel travail, bâtir un mur, peindre une surface. La fabrique a généralisé le salaire à la journée, bien qu'à présent les nécessités de la concurrence la poussent de plus en plus vers le salaire à la tâche. Si nous remontons tout au début de l'évolution économique, dans l'industrie domestique, il n'y a pas de salaires. Le chef de famille se borne à nourrir et à entretenir les siens avec les fruits du travail commun. Dans les formes intermédiaires, la rénumération s'inspire encore, tout au moins partiellement, de cette vieille
(1) Boeckh Staatshauslialtung I et surtout II n. 202. Brants De la condition du travailleur libre dans l'industrie athénienne Rev. Instr. publ. XXVI 100. Buchsenschûtz Besitz u. Erwerb 344. Jevons Works and wages in Athens Journal of Hell. Studies XVII II 1895 239. Mauri Cittadini lavatori Chap. III.
règle. L'ouvrier qui va travailler au domicile du consommateur reçoit son payement, en partie en nourriture, en partie en argent ou en nature. La fileuse, par exemple, aura le droit d'emporter une certaine quantité de la laine qu'elle a préparée. Même quand l'ouvrier travaille chez lui, une partie de son salaire lui est encore payée en nature. Les exemples qui vont suivre nous montreront toutes ces formes de rénumération : salaire en argent à la tâche ou à la journée, salaire en nature.
C'est à peine si les témoignages des auteurs anciens, relatifs aux salaires en argent, méritent d'être recueillis, tant ils sont rares et surtout tant ils sont vagues. Il n'en est pas de même pour les indemnités de nourriture dont nous nous occuperons d'abord. D'après Athénée, on appelait s-t-a-iTLOî., les ouvriers auxquels on donnait leur nourriture pour tout salaire ('). Ainsi, même à l'époque historique, les formes primitives de la rénumération persistaient. Elles attestaient le peu de profondeur des modifications subies par l'organisation économique depuis l'époque d'Homère. C'est à cette circonstance sans doute qu'il faut attribuer la rareté des indications relatives au salaire en argent chez les auteurs anciens. Bien tard encore, au III^ siècle, l'employeur se chargeait de l'entretien du travailleur. Nous le constaterons tout à l'heure à Délos. Polybe (-) raconte qu'après le grand tremblement de terre (vers 225), l'île de Rhodes, fortement éprouvée, reçut des secours de l'Egypte : Ptolémée lui envoya, pour la réédification du célèbre colosse, de
(<) VI 2-46 F : iizKsh'.oi yàp xaXouvtai ot ettI xpo'^ouç u-oupyouVTSç. Il cite, pour l'emploi du mot dans ce sens, Platon (Rep. IV 420 A), Aristophane, Eubule. Cf. Ath. IV 145 F.
l'argent et lui fournit 100 ouvriers avec 350 manœuvres. Il ajouta 15 talents par an pour leur opsonion, soit 3 oboles par jour et par tête. Tel était aussi, à Athènes et dans des temps antérieurs, le coût, largement calculé, de l'entretien par jour d'un homme libre.
J'ai déjà parlé des soldes qui étaient accordées à diverses catégories de citoyens. Pour le sujet qui nous occupe, il n'y a à considérer que la solde militaire, puisqu'elle est la rénumération d'un service continu. Comme je le montrerai, elle ne représente d'abord qu'une indemnité de nourriture, dont le taux ordinaire est de trois oboles, plus tard quatre. On y ajoute bientôt une rémunération et les deux postes réunis s'élèvent à une drachme et plus.
Nous retrouverons plus loin cette même somme de 3 oboles pour la nourriture des esclaves d'Eleusis. Elle constitue en quelque sorte un tarif qui est en usage dans toute la Grèce : à Delphes, à Ehodes, à Athènes, c'està-dire dans des pays éloignés les uns des autres et à des époques différentes. N'est-ce pas, pour le remarquer en passant, un signe de la simplicité du régime économique et une preuve de la lenteur avec laquelle il se modifiait? Trois oboles étaient le taux, partout accepté, de la dépense de nourriture pour un adulte. Cette uniformité de tarif est un fait remarquable et qui suppose une société encore primitive. La loi de l'offre et de la demande n'agit que faiblement : elle ne vient pas déranger des tarifications traditionnelles.
Le taux de trois oboles, étant approximativement une moyenne, suppose des termes supérieurs et inférieurs. De fait, le coût de l'entretien d'un adulte peut tombera 2 oboles, comme à Délos, et à Athènes pour les individus qui sont à charge de la bienfaisance publique ('}. Il peut
(1) Arist. Pol. Ath. 49, 4, poar les adunatoi. Le taux a varié, voir Alph. Roersch Etude sur Pliilochore Musée belge 1<S97 141.
monter plus haut : à 4 oboles pour les arcliontes et les éphèbes, à une drachme pour les sophronistes, pour l'archonte de 8alamine, pour les amphictyons deDélos (')•
Je m'occuperai tout à l'heure d'une façon spéciale des inscriptions qui nous fournissent des renseignements sur les salaires, indemnités de nourriture, etc. On me permettra de recueillir dès à présent quelques données isolées, qui complètent celles que nous trouvons dans les auteurs. -Deux intéressantes inscriptions d'Amorgos toutes deux du troisième siècle témoignent des variations dont le coût de la nourriture d'une personne est susceptible. La première, publiée par S. Reinach (-), célèbre les services rendus par Cléophante à Toccasion de la fête des Itonies. Cette fête comprenait des banquets, organisés sous forme de piques-niques : Cléophante s'est chargé de tous les frais et pendant six jours, sept cents personnes ont vécu à ses dépens. Le total de ce qu'il a déboursé est indiqué ; on en peut déduire la dépense par tête : elle se monte à 4 oboles. L'autre décret donne des sommes inférieures {^) : à l'occasion des mêmes fêtes, Épimonides a nourri 550 personnes et la dépense qu'il a supportée s'est montée à 1000 drachmes, c'est-à-dire en supposant toujours six jours de fête, à 2 oboles par tête.
Un était plus généreux à Démétrias {V moitié du IP siècle) (^), où Ton prévoyait une allocation d'une drachme pour l'opsonion du rabdouchos. Il est vrai que ce fonctionnaire ne devait recevoir cette somme que deux jours. Comme elle lui était probablement versée en espèces, elle constituait à la fois une indemnité de nourriture et un modeste traitement.
(1) Ibid. 62, 2 et 42, 3.
(2) BCH VIII 1B84 450 - Ch. Michel 378.
(5) Delamarre Revue Arcliéol. 1896 II 73 = Ch. Michel 712. (*) MAI VII 1882 72 = Ch. Michel 842 A h 26.
Enfin deux inscriptions déterminent comme suit, le montant de la dépense nécessaire à l'entretien complet d'un adulte : à Acrai près de Téos (IIP s.), 8 oboles par jour sont allouées à un bienfaiteur de la cité, s'il y veut venir résider ('). Vers le milieu du LY" siècle, le peuple d'Athènes voulant récompenser Peisithides, un Délien, qui a été obligé de quitter sa patrie, lui accorde un secours quotidien d'une drachme ('^). Cette somme est évidemment calculée comme la précédente, d'une façon large et dans une intention de générosité.
Les auteurs ne nous fournissent, si je ne me trompe, que six indications relatives aux salaires en argent : trois se trouvent dans Aristophane, deux dans Lucien, une dans Athénée.
Sur les trois passages d'Aristophane, deux concernent le salaire à la tâche, un seul le salaire à la journée, et, par un hasard singulier, dans les deux cas où le salaire est donné à la tâche, il s'agit de portefaix. Dans les Grenouilles (^). Dionysos entre dans le royaume de Pluton efc fait la rencontre d'une ombre à laquelle il demande de porter son bagage. L'ombre réclame deux drachmes : le dieu en offre une et demie (9 oboles); l'ombre explique qu'elle préférerait retourner sur la terre que d'accepter cette proposition. On en a conclu que le salaire des portefaix s'élevait à une drachme et demie (9 oboles), chiffre élevé puisqu'il ne s'agit que d'un transport à effectuer en moins d'une journée; mais le cas est si particulier qu'il est difficile d'en tirer une conclusion certaine. La scène est aux enfers et surtout Aristophane s'amuse : où va sa plaisanterie? Si elle va
0 Ch. Micliel 497.
(«) CIA II 115'> p. 408.
aux choses de ce monde, ue rappelle-t-il pas aux Athéniens les exigences accoutumées des portefaix, habiles alors déjà à rançonner les voyageurs ?
Le deuxième témoignage d'Aristophane est encore plus vague : Pollux (') parle de l'endroit où se réunissaient les mercenaires ol [i.',a-9apvo'JVT£<;. Leur travail consistait dans le transport, tq ùï epyov a'j-rwv cpopà xal 6 |ji',t8o;, xo|jL',3-Tpov. Il cite ensuite ce fragment d'Aristophane : 6^o)My 0 {'tw; TSTxàpwv xal Tr.ç (^opÔL^. Le salaire des portefaix serait donc de 4 oboles pour une course. Meineke lit, il est vrai : dj3o).wv oeo-jo-cov etc., ce qui donnerait un certain nombre de drachmes, deux peutêtre, diminué de 4 oboles. S'il s'agissait de deux drachmes, 1 dr. 2 ob. ('^).
Le troisième passage est intéressant : « Et maintenant, ils cherchent à recevoir le triobole quand ils rendent quelque service à l'état, comme feraient des ouvriers qui enlèvent la boue uTiXocpopo'JVTsç ("') ». Ces travailleurs sont des esclaves publics, ainsi que cela résulte de la Constitution des Athéniens. Aristophane ravale audacieusement à leur niveau les citoyens athéniens, si avides de toucher la solde judiciaire. Si cette interprétation est exacte, le texte nous donne donc le montant de la rénumération des esclaves publics. Il est identique à celui des esclaves publics d'Eleusis (IV° siècle). Ces trois oboles ne constituent pas, à proprement parler, un salaire, mais plutôt une indemnité de nourriture.
Les témoignages de Lucien sont plus précis que ceux d'Aristophane : dans Timon (*), nous voyons le célèbre