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CHAPITRE IV. La valeur réelle du salaire

Il ne suffit pas de connaître le salaire nominal : qu'importe, si on en reste là, la somme payée à l'ouvrier ? L'essentiel est de savoir ce que l'ouvrier peut acheter avec cette somme. Lui permet-elle de vivre d'une façon honorable ou le condamne-t-elle à une existence sordide et misérable? Cette question est double : en fait quel est le budget de l'ouvrier et avec un semblable budget, quel est le niveau de son existence ?

Rappelons d'abord le total annuel des revenus de l'ouvrier, du moins des revenus en argent : à Athènes, au V" siècle, Erechtheion : 1 drachme par jour ou 3G0 drachmes par an. Au IV"" siècle (Eleusis : Portique et Temple) : 1 dr. 3 ob. par jour ou 510 drachmes par an comme minimum, et, comme maximum, 2 drachmes 3 oboles. A Délos, pour certains ouvriers, 2 drachmes ou 720 drachmes par an.

Je suppose, il est vrai, qu'ils travaillent tous les jours de l'année : il y a à décompter les chômages, mais dans l'impossibilité où je suis de les déterminer, je demande à pouvoir n'en pas tenir compte; je me borne à faire remarquer que cette première évaluation est supérieure à la réalité. Elle l'est certainement, car à Athènes, il en était de même à Délos, les jours de fête étaient nombreux.

Je puis ne pas tenir compte, pour le moment, des chômages extraordinaires et imprévus.

J'exagère donc les recettes, même en temps normal. D'autre part, il me sera impossible de ne pas forcer aussi quelque peu les dépenses. Je n'ose garantir que les deux erreurs se contrebalancent complètement.

Bien difficile est le calcul des dépenses : il faudrait dresser le budget de l'ouvrier d'il y a 2.000 ans et déjà le budget de l'ouvrier d'aujourd'hui réserve mille difficultés à celui qui essaie de l'établir. Le travailleur a trois nécessités immédiates : la nourriture, le vêtement et le logement ; il en a d'autres éloignées et on peut les résumer toutes en un mot, l'assurance. Il est souhaitable que son salaire lui laisse un excédent disponible pour les mauvais jours de la maladie, du chômage et de la vieillesse. Cet excédent doit encore couvrir des dépenses diverses : plaisirs , éducation et apprentissage des enfants.

Heureusement que pour le chapitre nourriture, nous avons des données précises dans les inscriptions d'Eleusis et dans les comptes de Délos. Tous les calculs qui suivent sont faits pour une année de 360 jours. De là, une légère inexactitude : je l'ai laissé subsister pour n'avoir pas à rectifier certains chifiPres, qui nous viennent de l'antiquité et qui ont été établis en vue d'une année de cette durée, comme, par exemple, les 1 20 drachmes payées à certains esclaves de Délos (').

Nous sommes en possession des chiffres suivants : nourriture des esclaves à Athènes IV* siècle, 3 oboles par jour, 180 drachmes par an ; à Délos, III" siècle, la somme qui y est affectée paraît être de deux oboles par jour, 120 drachmes par an; à Délos encore, à la même époque, on alloue à certains ouvriers libres, 4 oboles pour cet objet, par jour. Tous ces renseignements sont d'une entière précision. Les esclaves du Temple d'Eleusis reçoivent ces 3 oboles en argent, de même leur épistate. Il en résulte qu'ils font eux-mêmes leurs achats : la somme est calculée largement de façon à

(^) XénoplioU; dans les Revenus, table sur une année de travail de 360 jours.

laisser une certaine marge à l'économie et par conséquent, représente, en partie du moins, un salaire. Les deux oboles par jour pour les esclaves de Délos me paraissent bien établies par la fréquente répétition de ce chiffre, en ce qui regarde les employés subalternes du Temple. Enfin, on l'a vu, l'administration du Temple a pris comme règle, à partir de 279, de payer aux ouvriers libres qu'elle emploie, 4 oboles par jour.

Nous possédons le détail des dépenses faites, de ce chef, en 282, et il me semble que l'on en peut conclure que le coût réel était en moyenne de 3 oboles. Je calcule comme suit : opsonion, dix mois ^100 drachmes; froment ou orge, dix mois =61 drachmes 5 oboles. Total, dix mois, 161 drachmes 5 oboles. Donc, pour les 12 mois, 19-1 drachmes et environ une obole, et par jour (360 jours), un peu plus de 3 oboles. Cette somme se rapprocherait de 4 oboles, si j'ajoutais le salaire de la boulangère; mais ces ouvriers sont dans des conditions spéciales. En général, la préparation des repas se fait par les membres de la famille et il n'y a rien à porter de ce chef, pour les budgets ouvriers ordinaires.

Nous obtenons cette échelle :

Coût de la nourriture.

Par jour. Par an.

Délos, Esclaves : 2 oboles 120 drachmes.

Athènes (IV« s. Eleusis) ,

Esclaves : 3 » 180 »

Délos, Hommes libres :

un peu plus de 3 » 194 »! obole.

Le premier chiffre représente la ration suffisante ; le dernier, la ration maxima.

Je voudrais décomposer ces chiffres de façon à détailler les dépenses faites pour la nourriture ; c'est chose acquise

pour les hommes libres à Délos : je voudrais arriver au même résultat pour Athènes.

La nourriture d'un homme, dans la Grèce ancienne, comprend deux éléments: lebléet ropsonouopsonion('), le dîner, qui se compose! de viande, poisson surtout, légumes, fruits.

Voyons quelle part représente le blé dans l'alimentation. La ration de blé à'Délos est forte, c'est une ration maxima de l '/^ chénice. Le rapport du froment à l'orge est intéressant : du simple au double, l '/^ chénice de froment contre 3 chénices de farine d'orge ; donc 11 '/i médimnes de froment environ par an et 2*2 médimnes '/^ ^^ farine d'orge.

Ces chiffres sont supérieurs à ceux auxquels Boeckh était arrivé. D'après lui, la ration ordinaire d'un esclave était (d'une chénice ; il ne dit pas si c'était une chénice de froment ou d'orge (= par an, pour une année de 354 jours que Boeckh prend comme base de ses calculs : 7 médimnes -^/j,).

La ration des Spartiates bloqués à Sphactérie était de 2 chénices de farine d'orge, 2 cotyles de vin et de la viande; pour leurs serviteurs, elle était réduite de moitié (-). Les Athéniens, prisonniers dans les carrières de Syracuse, ne recevaient qu'une demi chénice de farine d'orge et une cotyle d'eau ('').

Il semble donc qu'on puisse admettre que la ration ordinaire d'un esclave était d'une chénice de farine d'orge par jour. C'est ce qu'accorde Hérodote (^) à

(1) o'\/o'^ ou o(j;wv'.ov Boeckh Staatshaush I 127.

f-) Thuc. IV 16.

(^) Ibid. VII 87.

(*) Hérod. VII 187. Autres témoignages : le nom que la Pythia aurait donné aux Corinthiens yoivixofjLS'rpa'., Atli. VI 272 D. Alexarchos nomme la yol^^i^ fj|j.£po-:pocp'!;, Ath. III 98 E. Hesych.

chaque soldat de l'armée de Xerxès, sauf qu'il substitue le froment à l'orge et qu'il fait entendre que c'est là un minimum ('). Belocli (-) arrondissant les cliiffres de Boeckh fixe la ration annuelle de froment pour un adulte à 8 médimnes, celle des femmes et enfants, à 5 médimnes, — en moyenne donc 6 médimnes par tête — et la ration moyenne d'orge à 7 médimnes, ce qui donnerait pour l'adulte, d'après les mêmes bases de calcul, u médimnes.

J'admets ces chiffres comme représentant la ration faible de Tadulte : ceux de Délos représentent la ration forte. Observons cependant, dès à présent, que c'est par erreur que la ration de la femme et des enfants est fixée à 5 médimnes.

Consommation anniidle cVun aclalte.

Froment. Farine d'orge.

Délos 11 '/.médimnes \ \ 22 '/. médimnes

\ ■ ou ' '

Beloch (d'après) 8 » 1^9 »

Je le répète : ces données ne sont pas contradictoires. Elles ont cet inestimable avantage de nous donner la ration faible et la ration forte. La première est celle de l'esclave, la seconde, celle de l'homme libre. Je crois cependant à une exagération en ce qui regarde le rapport de l'orge au froment, à Délos : elle s'explique sans doute par des circonstances exceptionnelles, tenant peut-être à la mauvaise qualité de l'orge.

Quoi qu'il en soit, prenons ces chiffres tels que nous les avons, et servons-nous en pour évaluer en argent les quantités consommées. Il faut donc que nous sachions d'abord ce que coûte le médimne de froment ou d'orge

(') lvjp''7y.(o yàp 7'j;jL3aXXo;j.£Vo^, i\ yo;'v'./.a -upojv sxajTOs xf^c, ■r)ii.£pT,ç eXaixSavs xal [j.Tjoèv ttXeqv —

(-) Bevolkeriing. Cf. supra, Livre I, Ch. V.

aux diverses époques ('). D'Aristophane, Ekklez. 543, 547, il résulte que le prix du médimne de froment était de 3 drachmes, vers le commencement du IV" siècle (^). D'autre part une inscription d'Ol. 1 00 (^) donne I hémiecte pour '.} oboles, y compris une portion de viande. Ce supplément ne permet pas de déterminer le prix du médimne de froment : il est certainement inférieur à 6 drachmes. Inutile de vouloir expliquer ce prix par des circonstances exceptionnelles ; les grandes variations des cours, à Délos au III" siècle, se produisaient déjà dans les siècles précédents, à Athènes et par les mêmes causes.

L'inscription du Temple d'Eleusis nous donne un chiô're très précis. L'administration a vendu les prémices qui ont été offertes aux déesses : l'orge, à 3 drachmes, le médimne; le froment, à 6 drachmes, le médimne. Ces prix ont été fixés par le peuple (^). Le dernier se rapproche de celui auquel Chrysippe (^) avait vendu le blé qu'il avait importé à Athènes; ce prix était de 5 drachmes. C'est encore le prix auquel, en 339/338, un généreux donateur livra 3.000 médimnes [^).

(^) Corsetti Sul prezzo dei grani nell' antichità classica Studi di Storia antica II 1893. Je ne m'occupe que des prix du IV© siècle; à l'époque de Solon, le médimne d'orge ne coûtait que

I drachme, Corsetti p. 65.

(*) Les 'ExxÀTjT'.âÇojaai ont été jouées en 390 ou dans une des années voisines de celle-là.

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