CHAPITRE V
L*iDdastrle et la population.
Statistiques.
Dans les chapitres qui précèdent, j'ai essayé de fixer le moment et de déterminer les lieux où apparaît Pindustrie, comme facteur social ; j'ai essayé aussi d'énumérer les moyens par lesquels elle exerce son action ; enfin je me suis efforcé de mesurer son importance, en rassemblant ce que nous savons de ses produits, et, je l'espère, malgré la multiplicité des détails et la difficulté de les ranger dans un ordre satisfaisant, la conclusion se dégage nettement : faiblesse de la production industrielle.
Je vais essayer de justifier cette conclusion, en envisageant le problème sous un autre aspect : après les produits, les producteurs. Nous n'aurons plus à suivre, comme nous l'avons fait trop péniblement parfois, les œuvres de l'industrie grecque dans leurs pérégrinations à travers le monde : nos recherches se concentreront dans un domaine mieux délimité. Nous allons pénétrer dans l'usine, dans l'atelier, étudier la classe ouvrière d'autrefois dans ses éléments, nous former une idée de son importance numérique et, je puis le dire dès à présent, revenir par un autre chemin, au même point, à la même conclusion que tout à l'heure.
On ne peut que s'étonner du peu de prix que bien des historiens semblent attacher aux recherches statistiques sur la population des cités anciennes. Sien cependant
n'est plus nécessaire pour la compréhension exacte de l'histoire : rien n'est aussi indispensable pour notre sujet.
Aristote a déjà fait, dans la Politique, cette remarque : les états purement agricoles sont peu peuplés; le commerce et rindusirie ont pour effet d*élever le nombre des habitants et de les concentrer dans les villes. Une statistique exacte de la population nous donnerait donc l'idée la plus prompte et la plus juste du développement commercial et industriel (*).
J. Beloch (*} a écrit sur la matière un livre qui a marqué un immense progrès sur les travaux antérieurs, n en résulte une conclusion générale : c'est la faiblesse de la population et spécialement de la population urbsdne, dans tous les états grecs, même dans ceux qui nous ont laissé la renommée de leur grandeur. Bien rares sont les états qui ont compté 10.000 citoyens. On peut citer, pour le V* siècle, Athènes, Argos, Corinthe, Corcyre, Thèbes et, au IV' siècle, Mégalopolis, Messène, Olynthe. Au Y* siècle, en Asie, aucun état n'atteint ce chifl5:e; au IV' siècle, Halicamasse et, semble- t-il, Ephèse 7 arrivent^ Bhodes en approche ; en Italie, Syracuse, Agrigente, Crotone, Gela, Tarente, et en Afrique, Cyrène.Même des états de 5000 citoyens sont assez rares.
Le chiffire de la population urbaine est surtout intéressant. Il semble qu'au V* et au IV« siècle, Athènes et Syracuse ont seules atteint ou peut-être dépassé une population uioaine de 100.000 âmes. Corinthe, avec une population totale de 90.000 âmes, n'en a probablement renfermé dans ses murs que 70.000. Sparte, Argos, Mégalopolis, Agrigente, Tarente en possèdent de 40 à
(1) Cl. infia, Livre IV, Ch. I et II.
(*) J. Beloch Die Bevôlkerung der Griechisch-Rômischen
Welt Leipzig 1886.
50.000 dans l'enceinte urbaine. An milieu du IV** siècle^ Sidon et Tyr n'avaient pas plus de 40.000 habitants. Comme toujours nos renseignements les plus précis concernent Athènes. Nous ne songerons pas à nous en plaindre. La description, que nous donnerons d'Athènes, s'appliquera, dans ses traits essentiels, aux autres cités industrielles de la Grèce. Pour Athènes même, les indications statistiques absolument exactes font défaut. En une matière, qui réclame une précision mathématique, il nous faut opérer avec des éléments incomplets et pour en tirer quelque parti, appliquer à la Grèce du V* et du rV« siècle avant notre ère, des données de la statistique contemporaine. Nos conclusions ne pourront donc jamais prétendre qu'à s'approcher de plus ou moins près de la réalité.
La population d'une cité grecque comprend trois éléments : les citoyens, les étrangers, les esclaves. Nous allons essayer de déterminer leur importance numérique, à Athènes, au V* et au IV° siècle, et de rechercher ce que chacun d'eux représente dans le personnel de l'industrie.
Les Citoyens.
J'emprunte à l'ouvrage déjà cité de Beloch, le tableau suivant :
V" siècle : époque des guerres médiques, 25 à 30.000 ; au commencement des guerres du Péloponèse, 35.000 ; à la fin de ces guerres, 25.000.
rV' siècle : (recensement de Demétrius de Phalère, 317-307), 21.000.
Aux deux siècles suivants, 14 à 15.000.
Nous entendons par citoyens, les hommes âgés de dix-huit ans au moins.
Deux de ces chiffres sont particulièrement certains, celui de 30.000 vers 445/4 (*), celui de 21.000 vers 809 («). Je les prends donc comme bases des calculs qui vont suivre. Ces calculs sont déjà sufifisamment hypothétiques par eux-mêmes pour ne pas y introduire des données premières qui ne soient pas tout à fait certaines.
Le maximum qu'admet Beloch est 35.000, peut-être même 40.000. On ne peut invoquer contre cette conclusion le témoignage d'Aristote. La Politeia des Athéniens avance que 20.000 personnes, sur lesquelles il devait y avoir de 17 à 18.000 citoyens (^), recevaient une solde à Athènes. Ce renseignement se réfère à l'époque de Périclès ou du moins à la fin du Y*" siècle, car il n'est pas question de la solde ecclésiastique. Est-il admissible
(1) Hérod. V 97, VIII 65. Cf. Beloch Bevôlkerung. - 30,000 paraît avoir été considéré comme le nombre normal des citoyens an Ve siècle. Baf^olt Handbuch, 2e éd. 199.
(') Ath. VI 272 B.
(') Pol. Ath. 24 : 6.000 héliastes, 1.200 archers, 1.200 cavaliers, 500 boaleutes, 500 gardiens des arsenaax, 50 gardiens de la ville, 700 magistrats dans TAttique même, 700 magistrats en dehors de l'Attiqae, 2.500 hoplites, encore 20 vijs; «ppoup^Ss; a 200 hommes, à sapposer qu'ils soient tous Athéniens : 4.000 hommes. Enfin oAAat oè VTJEÇ al toùç opoupoùc êl.yo\}<joi.i toùç àirô tou xudjJLOu 8ia^iXiouç £vopa^. La fin du passage parait corrompue, mais gardons-en le chiffre de 2.000 hommes : nous arriverons à 19.850 hommes, et pour justifier son total de 20.000, Aristote ajoute encore les individus nourris an prytanée, les orphelins et les gardiens des prisons; mais si ces 20.000 personnes reçoivent une solde de l'État, il y a lieu de noter que l'équipage des 20 navires n'était pas uniquement composé de citoyens : il contenait des métèques, peut-être des esclaves. Il y a donc bien 20 000 pensionnaires de l'État, mais ils ne sont pas tous citoyens. On peut supposer que ceux-ci représentaient dans le total 17 ou 18.000 hommes.
que les deux tiers, ou la moitié des citoyens, selon qu'on en admet 30.000 ou 35.000, fussent des rentiers de l'Etat? Wilamowitz (*) ne le croit pas et propose comme chifire de la population mâle adulte, 60.000. Telle n'est pas, ce me semble, la vérité. Aristote veut manifestement faire ressortir un abus considérable, contre lequel protestent ses propres tendances ou les tendances oligarchiques de ses sources. L'abus est surtout frappant, si l'on admet que les pensionnaires de l'État représentent une très forte quotité des citoyens majeurs. De quel droit d'ailleurs irions-nous contester ce chiffre de 30,000 qui paraît bien attesté et cela uniquement parce que le fait allégué par Aristote, quand il est mis en rapport avec ce chiffre, nous étonne et nous trouve presque incrédules? Mais cette surprise, chez le lecteur, c'est ce qu' Aristote a voulu et s'il fallait contester un chiffre, ce serait le sien, à cause du but dans lequel il est avancé. Mais il n'y a à rejeter aucun des deux chiffres, ni celui des 30.000 citoyens majeurs, ni celui des 17 à 18.000 pensionnaires de l'Etat.
En prenant une moyenne sur les recensements opérés en Belgique, depuis 1846 jusques et y compris 1890, nous obtenons les coefficients que voici :
Hommes.
de 0 à 18
co
Par 100 hommes de 18 à b).
(1) Aristoteles and Atben II 202.
Appliquons ces chiffres (') à nos 30.000 citoyens du V" siècle et à nos 21.000 citoyens du IV'' siècle, nous aurons ces résultats approximatifs :
Hommes.
deOàie
60à(ii
Total
Par 100 hommes de 18 à tu.
Ve siècle
IVe siècle
Si nous supposons que, en Grèce comme en Belgique, le nombre des femmes est égal à celui des hommes, nous aurons :
Population totale.
V* siècle IV» siècle
Ces chiffres n'ont pas du tout la prétention de représenter une statistique précise et définitive. Combien en effet sont différentes les conditions de la population belge d'aujourd'hui et celles des Grecs d'autrefois ! Et si nous empruntons nos coefficients à d'autres pays de
('*) Je dois toatea les données de statistique moderne qui sont utilisées dans ce chapitre à l'obligeance de n:on collègue à TUniyersité de Liège, M. Ernest Mahaim. Je lui exprime toute ma reconnaissance.
l'Europe, nous aboutirons à d'autres résultats. A PAIlemagne : nous devrons élever nos chifires ; à la France, nous devrons les abaisser. Nous ignorons, pour la Grèce ancienne, la durée moyenne de la vie, la fécondité des mariages (').
Sommes-nous en dessous ou au-dessus de la réaUté? Nous sommes dans son voisinage ; nous ne pouvons rien dire d'autre.
Dans l'antiquité, il est admis, comme une règle certaine, que, pour obtenir le chiflfre de la population totale, il suffit de multiplier par 4 le nombre des hommes en état de porter les armes (*). C'est à coup sûr un procédé assez grossier de statistique ; mais il doit reposer sur l'expérience et donner un résultat approximativement exact. Si nous l'employons pour l'antiquité athénienne, nous nous retrouverons dans les environs de nos chiffres (').
[^) En Europe (vers 1890), il y a partout pliis de femmes que d'hcmmes : maximum en Norwège 109 pour cent hommes ; Allemagne, 104; France, 109.4; minimum en Belgique 100. Sauf: en Balgarie (3.1 millions), 96.5; Roumanie (5 millions), 96.4; Bosnie-Herzégovine \1.3 million<>), 89.5 ; Monaco (0.015 millions), 84 8; États-Unis (62.8 millions), 95.3; Indes anglaises (287 millions), 95.8; Japon (40 millions), 98; Colonie du Cap (1.5 millions), 99.
(*) Dion. Halic. IX 25. César de B. G. I 29. Belocb Bevôlkerung 53.
('i Cf. K. Bûcher Die Bevôlkerung von Frankfurt am Main im XIV Jahrhundert Tubingue 1886 p. 10 : ....sie (die Nûrnberger Volksz&hluQg von 1449) lehrt uns dass die geschicbtlicbe Statistik es aufgeben muss auf einzelne vage Zablenangaben der Gescbicbtsquellen hin mitmodernenDurcbscbnitts-undVerhâltnisszififern anzustellen. Bûcher a raison, s'il s'agit de faire de la statistique mathématiquement vraie. Mais serait-il interdit
Nous ne nous contentons pas de connaître le nombre total des citoyens athéniens : nous désirerions séparer dans ce total les citoyens aisés de ceax qui ne le sont pas. A l'époque d'Antipater (322) (*), les premiers sont 9.000; les autres apparemment 12.000. Quelle est la proportion au V** siècle? Il est important de l'établir pour l'appréciation générale de la situation économique. De plus, c'est dans la classe des gens peu aisés que se recrute le personnel des travailleurs. Il est vrai que nous ne savons pas encore de quel côté ils portent leur activité; mais leur importance numérique pourrait nous donner tout au moins une présomption quant au développement de l'industrie.
Les Athéniens se divisent depuis l'époque de Selon et peut-être depuis celle de Dracon, en quatre classes : les trois premières renferment les individus jouissant d'une certaine aisance et astreints comme tels au service militaire dans les rangs des hoplites ou dans la cavalerie.
Essayons de faire le partage des membres des trois premières classes ou des hoplites et des membres de la quatrième classe ou des thètes, et tentons ainsi une évaluation de la bourgeoisie grande ou petite et du prolétariat (*).
de 86 livrer à des évaluations approximatives, en sachant et en disant qu'elles sont approximatives et en les présentant, non comme Texpression de la réalité, mais comme une image qui peut nous aider à nous figurer cette réalité ? Si oui, il faudrait renoncer à se faire une idée quelconque de la population du monde antique.
(■) Diod. XIII 8 : Antipater remit le gouvernement à 9.000 citoyens qui possédaient 2.000 drachmes au moins. Aux autres, il offrait de leur distribuer des terres en Thrace.
(*) Rappelons qu'un zeugite a un revenu de 200 médimnes de de blé ; à 5 drachmes, le mé^imno, cela fait l.OOO drachmes, ce
Au début de la guerre du Péloponèse, Thucydide (*) fait faire par Périclès ce dénombrement des forces de rÉtat Athénien : Hoplites appelés au service de campagne : 18.000. Hoplites en garnison : 16.000. Cavaliers et archers à cheval : 1.200. Archers : 1.600.
Il y aurait à ajouter les exemptés, mais il est impossible de les évaluer. JE^ppelons ici que le service actif dans le corps des hoplites est imposé aux hommes des trois premières classes, de 20 à 50 ans ('); de 18 à 20 ans, ils ont fait le service de garnison dans les forts établis à la frontière; ce sont les vacoTaToi. De 50 à 60 ans, ils sont inscrits dans la réserve; ce sont les icpe^^ÙTaToi. Les thètes ne figurent pas au registre militaire^ au catalogue, et ne servent pas dans les rangs des hoplites.
Les 16.000 hoplites en garnison comprennent des citoyens et des métèques : laissons donc pour le moment ce chiffre de côté.
Les 1.600 archers sont tous citoyens et il n'y a pas lieu d'en déduire, comme on le faisait généralement, 200 archers scythes. Le témoignage d' Aristote est décisif à cet égard ('). Il est aussi très probable qu'ils appartenaient aux trois premières classes.
qai représente l'entretien d'ane famille vivant dans une certaine aisance. Cf. infra, Livre 111, Ch. IV. Notons que, parmi les thètes, il peut encore y avoir bon nombre de petits propriétaires, vivant, sans trop de difficultés, de leurs revenus.
(*) Il 13 : oirXiTa; 8a Tpur/iXiou; xai |jLupiouî sTvai avî-j twv ev toT; çppouptoi; xal twv 7:ap' sTraX^îv sJ^ixKTyiXîwv xat |X'jptti)V. TojoOxoi yàp È^'jXotTJOV tÔ rpfÔTov 6roT£ oi roXî'|X'.oî ejpàXotsv, iro zz tûv rpsapuzizio^ xal Twv vsto-aTtov xai jjletoixwv ojot orXtta'. f,jav.... ^lizizioLZ 5' àiré^aive oiaxoaio'j? xat yiXiouç {ùv iTrroxo^oTai;, èçaxojtouç Bï xai y.Xiou; TO^OTaç, xat Tpti5p£tç Ta; 7:Xof(Ao*j; Tptaxojia;.
(*) Arist. Ath. Pol. 53.
(*) Cf. CIA I 54. Busolt Handbuch 310.
Les 1.200 cavaliers étaient recrutés dans les deux premières classes.
L'armée de campagne comprenait 13.000 hoplites; étaient-ils tous pris dans les trois premières classes? Beloch a émis l'opinion que parmi eux figuraient des épibates ou soldats de marine ; or x>eux-ci appartenaient à la quatrième classe et l'Etat leur fournissait à ses frais l'équipement des hoplites.
Périclès, énumérant les forces dont disposait Athènes, n'a pu omettre ce corps que rien n*empêchait de faire combattre sur terre, à côté des autres hoplites ; mais à combien se monttdt son effectif? Il semble que l'équipage de chaque navire comprenait 10 épibates (') : on ne se trompera donc pas en fixant à 2.000 au moins le nombre des épibates. Beloch propose le chiffre de 3.000; mais ce nombre me paraît excessif. En effet, dans la grande expédition navale contre le Péloponèse, on embarque 1.000 hoplites seulement (^), et encore n'est-il pas tout à fait certain que ces soldats fussent des épibates : Thucydide cite tout au moins un cas où on embarqua des hoplites contre leur gré comme soldats de marine {'). Admettons le chiffre de 2.000 épibates ou hoplites de la quatrième classe, il reste 11.000 hoplites des trois premières classes.
Le chiffre de 13.000 pour l'effectif total des hoplites au début des guerres du Péloponèse est confirmé par le récit de l'expédition de Périclès en Mégaride (*) : Périclès est accompagné de 10.000 hoplites, plus 3.000 métèques qui remplacent les 3.000 hoplites retenus devantPotidée.
(*) Cartault La Trière athéuienne 124.
(*) Thuc. II 23. (5) Vin 24.
(*) Thuc. Il 31.
Mais ce chifïre ne tarde pas à fléchir ; il représente le maximam d'efforts dont Athènes est capable. Bientôt elle ne parviendra plus à aligner autant d'hommes. Déjà en 430 ('), nous ne trouvons plus sous les armes que 4.000 hommes que Périclès mène contre Epidaure et les 4.600 qui sont devant Potidée, en tout 8.600 et Thucydide (*) estime même que 4.000 hommes forment une belle armée.
Dans l'expédition de Sicile ('), sur 5.200 hommes, il n'y a que 1.500 Athéniens inscrits au catalogue; plus tard (*) Démosthène en amène encore 1.200. La force armée d'Athènes dépend déjà des alliés et bientôt des mercenaires.
Nous avons obtenu, pour les trois premières classes, au début des guerres du Péloponèse, IhOOO hoplites, 1.600 cavaliers, 1.200 archers, au total 13.800 hommes de 20 à 50 ans. Ajoutons, adoptant, faute d'autres, les coefficients de la Belgique, 1.150 hommes environ de 18 à 20 ans et 5.650 hommes de plus do 50 ans, nous arriverons pour les trois premières classes à 20.600 hommes de IB ans et plus^ il n'y aurait donc eu sur les 30.000 citoyens adultes que 9.400 thètes environ, ou, si pour l'époque immédiatement antérieure aux guerres du Péloponèse, nous admettons 35.000 citoyens, 14.400. Ces nombres sont peu élevés. Ils le sont étonnamment peu, si on y comprend tous les citoyens envoyés à cette époque même dans les clérouchies. De 460 à 410, on en compte de 8.950 à 9.950 au minimum, et, si on voulait ajouter un chiffre approximatif pour les clérouchies de
(i) Thuc. II 56, cf. VI 31.
Lemnos, Tmbros, Amphipolis, Egine , on resterait en dessous de la vérité en fixant le chiffi*e à 14.000 dont une grande partie étaient des thàtes (M. Les clérouqaes ne perdaient pas leur qualité de citoyens. Ils continuaient même à être tenus au service militaire ; ils figuraient sur les registres des dèmes athéniens ; une statistique véritable les aurait renseignés; mais nos chiffres de 30 à 35.000 citoyens ne reposent pas sur un recensement ; il est probable qu'ils représentent seulement les citoyens résidant en Attique et y exerçant leurs droits politiques (*). Si je ne me suis pas trompé dans mes calculs, ces 9.400 à 14.400 thètes forment le prolétariat athénien : parmi les citoyens, la grande majorité étaient des propriétaires fonciers ou du moins appartenaient à des famillos aisées. Ces chiffres ne parlent pas pour une industrie très florissante, ni surtout pour une participation très active des citoyens à ses travaux : quand nous aurons déduit les petits propriétaires, les ouvriers agricoles, le personnel des entreprises maritimes et commerciales, que restera-t-il pour la classe ouvrière dans l'industrie ?
Nous savons qu'au V* siècle et bien plus tard encore,
(1) Gilbert Handbuch, 2e éd. 501.
(*) Beloch Bevôlkerang 83 émet l'opinion qu'il v avait deux espèces de clérouchies : celles dont les membres étaient obligés de quitter Athènes poar aller exploiter leurs terres. Pour les autres, ils n'y étaient pas tenus; l'État leur faisait don d'an lot sitné à Lesbos ou à Naxos on ailleurs, ils le louaient et vivaient à Athènes du loyer de la terre.
Cette opinion ne me parait pas fondée. Dans tous les cas qui nous sont connus avec quelque précision, le citoyen athénien était obligé de se transporter sur le territoire de la clérouchie. mais il ne cultivait pas tom'ourâ lui-môme son kléros.
H. Swoboda Serta Harteliana 1896 28.
les classes de Solon subsistaient à Athènes. Nous ignorons malheureasement si les bases d'après lesquelles les fortunes étaient évaluées n'avaient pas changé. Solon avait pris en considération la quantité des produits de la terre, le blé, le vin et l'huile. Nous ne pouvons affirmer (') que ces procédés assez rudimentaires n'avaient pas été modifiés.
A l'époque d'Antipater, toute la fortune des citoyens dans ses divers élémenti^araît avoir été évaluée, puisque la réforme projetée tenait compte du nombre de drachmes possédées. Quoi qu'il en soit, c'est beaucoup déjà que nous puissions dire que la grosse moitié, peutêtre même les deux tiers des Athéniens possédaient quelque chose. A l'époque d'Antipater, la proportion était devenue plus mauvaise, semble-t-il : 48 ''/o des citoyens seulement avaient une fortune supérieure à 2000 drachmes (').
0) Il semble qae Ton puisse déduire du langage d'Aristote Vil 1319 a 14 au sujet de la manière dont les Aphytéens établissaient le cens et du langage de Platon dans les Lois 754 D, E, que, de leur temps, dans la plupart des Etats grecs, la fortune tout entière était recensée Voir Beloch Ûber das Volksvermôgen von Attika Hermès XX 245.
(*) Nous ne pouvons malheureusement nous faire une idée exacte de ce que représente ce chiffre. Il faudrait avoir les moyens de Tévaluer en francs : tout ce qu'il est permis de dire c'est qu'étant données les tendances conservatrices de la nouvelle constitution, le cens exigé était assez élevé. Je ne crois donc pas qu'on puisse invoquer la proportion signalée comme une preuve de grande misère, Blass Die sozialen Zustânde 9. Cet auteur remarque cependant, que la proportion est plus favorable que dans beaucoup d'états modernes; il est vrai qu'il faudrait, d'après lui, pour établir une comparaison, tenir compte de la population servile. Rappelons que ces 2.000 drachmes représentent peut-être la fortune imposable, timèma.
Les Métèques.
Le recensement de Démétrius de Phalère (*) dénonça la présence en Attique de 10.000 métèques : il s'agit des hommes ayant 1 8 ans au moins et inscrits aux registres des dèmes. Ajoutons les hommes de moins de 18 ans : 6.240.
Total des hommes 16.240
Autant de femmes (') . . . . 16.240
En tout 32.480
Le discours de Périclès, dans Thucydide ('), nous permet de calculer la population d'origine étrangère pour la fin du V* siècle. Voici à l'avance, pour plus de clarté, les résultats auxquels j'ai abouti.
Hommes de 18 à 60 ans . . . 12.100
,, de plus de 60 ans. . 2.000
de moins de 18 ans . 8.800
Les hommes de 18 à 60 ans sont astreints au service dans la réserve : 3.000 seulement sont équi])és.
Si on admet autant de femmes que d'hommes, total : 45.800 métèques.
Périclès estime à 16.000 le nombre des hoplites affectés au service de garnison et il distingue parmi eux les tout
{^) Sar ce point, voir sartoat Clerc Métèqaes Athéniens 367.
(') Il n'y a pas en nécessairement autant de femmes que d'hommes. Le nombre des enfants et par conséquent le total sont probablement exagérés.
jeûnes gens, vewTaToi, les vieillards, Tipedjâ'jTaToi et ceux des métèqaes qui sont astreints au service d'hoplites, xal [xeroixcov ouoi bTtkvzoLi rjuav. Les vswTaTO»- sont les jeunes gens de 18 à 20 ans; les TcpsT^ÙTaToi sont les vieillards de 50 à 60 ans. Les veioTaToi représentent l.IôO hommes; les TîpeffP'jTaro'-, 2.750. Soustrayons ces deux chiffres, soit 3.900 de 16.000, nous trouvons 12.100 métèques, mais il ne s'agit que des métèques astreints au service d'hoplites, c'est-à-dire de 18 ans à 60 ans. Les hommes de 18 à 20 ans et ceux de 50 à 60 ans sont compris : le service des métèques est le service de garnison ; on peut croire qu'il commence à 18 ans et finit à 60. Pour avoir le chiffre exact des métèques adultes, il y a lieu d'ajouter les hommes de plus de 60 ans soit 2.000 : nous obtenons 14.100 métèques adultes.
U faudrait encore ajouter les métèques qui sont dispensés du service militaire. Je n'hésite pas à croire que s'il y en avait, ils étaient peu nombreux ; la plupart des métèques exerçaient à Athènes des industries ou des métiers lucratifs; telle était la raison d'être de leur séjour à Athènes. Il devait donc y avoir peu de pauvres parmi eux. Quoi d'ailleurs de plus naturel que d'admettre qu'Athènes, en échange de sa protection, leur imposait à tous, sans distinction, l'obligation du service militaire?
De plus, tout en acceptant le texte de Thucydide, tel qu'il est, je crois que le chiffre de 16.000 hommes est un chififre exagéré : il s'agit d'une armée de réserve et l'on sait que, dans tous les pays et dans tous les temps, les hommes d'état ont eu l'habitude de grossir l'importance de la réserve. Ce que Périclès a voulu dire, c'est que l'État pouvait disposer d'un fort contingent de métèques (12.100 d'après mes calculs) : il n'a pas voulu dire que ces métèques étaient réellement équipés et enrégimentés. Us ne l'étaient pas d'ailleurs, comme je vais le montrer. Pour tous ces motifs, je ne pense pas qu'il y ait lieu d'augmenter le chiffre de 14.100. Contre 30.000 citoyens,
il nous donnerait la même proportion que celle du recensement de Démétrius. Je ne vois aucune raison de la changer pour le V* siècle.
Ces conclusions ne sont pas arbitraires; on ne peut invoquer contre elles l'effectif de l'armée de Périclès, dans son expédition contre la Mégaride (*). Périclès avait avec lui 10.000 hoplites et 3.000 métèques. Cette expédition était une promenade militaire, une occasion pour Athènes d'étaler ses forces. Il était donc de son intérêt de mettre sur pied tous les métèques ; or il ne s'en trouve que 3.000, ce qui paraît montrer l'exagération du chiffre de 12.100 auquel nous avons abouti tout à l'heure ; mais on peut répondre : ce n'était là qu'une partie des métèques et ce corps remplaçait les 3.000 hoplites athéniens retenus devant Potidée. On peut répondre encore et c'est ce qui me paraît le plas probable : il est vrai, à ce moment, 3.000 métèques seulement sont en état de faire la campagne; il n'en résulte rien ni pour ni contre le chiffre de 12.100. Périclès a affirmé l'existence d'une réserve de 16.000 hommes, parmi lesquels nous comptons 12.100 métèques. Au moment du danger, il en trouve 3.000. C'est là une aventure commune dans tous les temps. Une levée complète, pour autant que l'État fût à même de l'armer, aurait pu donner le chiffre que Périclès faisait entrer dans ses prévisions ou s'en rapprocher.
Le récit de la levée en masse en vue de l'expédition de Délion semble offrir plus de difficultés. Démosthène avait emmené avec lui 600 hoplites. Hippocrate enrôla en masse les Athéniens, les métèques et même les étran-
(}) Thuc. II, 31 : {xupiojv yip <i~Xi':tov oux ÈXaaaou; ^(jav aurol "AÔTjvato; (ycopl^ 8è aÛTOtç ol èv IIoTiSatîqc Tpi(jy(Xiot ^aav), {jlsxoixoi qï ^uvea^^a/ov oûx èXà^jou^ Tp'.<jyiXt(ov ottXitwv, /wpi^ $1 6 à'XXo^ ô'{xiXoç <l'.Xû)V OUX dXtyoç.
gers (*). Les Béotiens rangèrent en bataille, à Délion, 7.000 hoplites, 10.000 soldats armés à la légère ^ikoij 1.000 cavaliers, 500 peltastes. Les Athéniens (^) avaient autant d'hoplites, mais ils avaient sensiblement plus de ^ikoi que les Béotiens (^). Donc, supposons-le : 15.000. Ces chiflfres semblent, à première vue, contredire mes conclusions tant en ce qui regarde les hoplites athéniens qu'en ce qui regarde les métèques. Il s'agit d'une levée en masse et, en tout et pour tout, on trouve 7.000 hoplites, aussi bien parmi les citoyens que parmi les métèques et tant dans l'armée active que dans la réserve. Au début de la guerre, la première comprenait 13.000 hommes. Dans la seconde, Périclès, d'après nous, comptait 12.100 métèques, 1.150 citoyens de 18 à 20 ans, 2.750 citoyens de 50 à 60 ans, en tout 16.000 hommes environ. Le total est de 29.000 hommes et il s'est tout à coup fondu : il ne reste que 7.000 hoplites. Mais il faut se souvenir que des 12.100 métèques, 3.000 seulement possédaient l'équipement des hoplites. En réalité donc, le corps des hoplites des deux divisions comptait, armée active et réserve, au début de la guerre \^*), 19.900 hommes, qui sont réduits à 7.000. On venait de passer par la terrible peste des premières années de la guerre du Péloponèse; elle avait enlevé 4.400 hoplites athéniens (^). La guerre avait aussi fait de nombreuses victimes. Démosthène avait avec lui 600 hoplites ; d'autres étaient retenus, ailleurs ; les épibates devaient
(^) Thuc. IV 90 : 6 8s 'iTCTroxpaxrj; àvaffrrjîia; TravorjijLet, auToùç xal Toùç |X£TOixo'j< xal ^svwv ô'çjoi Tiap^jav.
(«) Thuc. IV 93.
(*) Ibid. 94 : ovte; TroXXairXàjtoi twv ÊvavT^tuv. (*) Citoyens : 13.000 + 1.150 + 2.750 + métèques : 3.000 = 19.900.
(B) Thuc. III 87.
être à bord des navires. Enfin il y a lieu de tenir compte d'an fort déchet pour maladies et infirmités dans les classes de 50 à 60 ans.
Hippocrate emmenait avec lui 15.000 soldats armés à la légère. C'étaient des thètes d'abord, c'étaient ensuite les étrangers, c'étaient les métèques, non équipés, pour servir comme hoplites. J'ai obtenu sur 30.000 citoyens majeurs, 9.400 thètes, dont il faut déduire les hommes de plus de GO ans qui sont dispensés du service; il reste environ 7.800 thètes de 18 à 60 ans; j'y ajoute 9.100 métèques, car je déduis des 12.100 métèques qui sont en état de porter les armes, les 3.000 qui sont équipés comme hoplites : total 16.900. On voit tout de suite combien ce chiffre se rapproche des 15.000 ^Çkoi d'Hip-. pocrate, car il faut de nouveau tenir compte des ravages . de la guerre et de la peste, de la présence à bord des navires d'un grand nombre de thètes et de métèques et aussi du déchet qui se produit toujours dans les levées en masse, surtout dans la partie de la population qui n'a pas fait le service militaire régulier. Les étrangers, îevo'I, ne forment pas compensation; à ce moment, ils ne doivent pas être fort nombreux à Athènes.
Le récit de la bataille de Délion ne contredit pas nos précédentes évaluations; mais il nous indique que le nombre des métèques est descendu, depuis la guerre, tant comme celui des citoyens (').
Si au chiffre de 14.100 métèques, pour l'époque de Périclès, avant la peste, nous appliquons les constatations de la statistique contemporaine, nous aurons à
(*) Il n'y a pas à se dissimaler qae le récit de la bataille de Délion n'est pas facile à mettre d'accord avec le discours de Périclès. Beloch tranche la difficulté, en supposant, dans ce dernier, une erreur de copiste : au lieu de 16.000, le texte original aurait porté 6 000: il y aurait donc eu seulement 10.000
ajouter : enfants màles en dessous de 18 ans : 8.800^ soit 22.900 hommes. Donc 45.800 métèques, hommes et femmes, contre 96.000 athéniens, hommes et femmes (*).
Athènes aurait eu, diaprés cela, une population libre adulte de 30.000 citoyens et de 14.000 métèques. C'est un peu moins peut-être, car on doit tenir compte des vieillards, qu'il ne faudrait pour justifier cette affirmation de Périclès (*) : il répond à cette crainte, que Tennemi pourrait débaucher les étrangers qu'Athènes emploie à bord de ses navires et quand même cela arriverait, dit-il, nous et nos métèques, nous embarquant, nous suffirions à lui tenir tête.
On peut croire que Périclès exagère, mais pas de beaucoup : la plus forte des flottes qu'Athènes ait équipée comprenait 250 navires ("') : en admettant 200 hommes par vaisseau, cela fait 50.000 hommes ; donc une évaluation qui en faisant la part de l'exagération, se rapproche de très près de la nôtre. Réunissons les chiffres qui concernent les citoyens et ceux qui concernent les métèques :
Au IV siècle, 317-307 : 21.000 citoyens; 10.000 métèques.
métèques adultes environ. Stalil, dans la 8® édition de Thucydide par Poppo, cherche la solution dans une autre correction : il biffe ojoi oTtXîTai ^jav; le cliiffre de 3.000 métèques ne dit plus rien pour la statistique.
(^) Inutile de faire remarquer combien en ce qui regarde les métèques, ce calcul est in .ertain, car rien no nous dit qu*ils étaient dans les mêmes conditions de famille que les citoyens.
(*) Thuc. I 143.
(*) Remarquez que dans le texte de Thucydide II 13, cité plus haut, Périclès parle de 300 trières, une exagération semblable à celle qu'il a commise pour l'armée de réserve.
Au V* siècle, avant les guerres du Péloponèse : 30.000 citoyens, 14.000 métèques environ.
Il ne s'agit que des hommes de plus de 18 ans. La conclusion saute aux yeux, si nous essayons une statistique approximative des professions. Les métèques ne peuvent être propriétaires, donc nous devons prélever sur les 30.000 citoyens le contingent de l'agriculture : impossible de l'évaluer ; mais on peut dire que les 15.000 métèques forment le gros du contingent de l'industrie et du commerce.
Les Esclaves.
Pour la connaissance exacte de l'état économique et social des cités grecques, rien ne serait plus précieux que la possession de chiffres certains ou tout au moins d'évaluations quelque peu autorisées qui nous permettraient de faire la statistique de la population servile. Nous n'en sommes pas là malheureusement et nous devons nous contenter de chiffres probables seulement ou vraisemblables, tant sont imparfaits les moyens dont nous disposons pour les établir. Les textes ne manquent pas, mais il suffit de les lire pour que l'exagération de leurs données saute aux yeux. D'après les convives du banquet d'Athénée (')> le recensement de Démétrius de Phalère aurait révélé, en Attique, la présence de 400.000 esclaves. L'autorité invoquée à l'appui de ce chiffre est Ctésiclès; mais deux autorités bien plus grandes sont encore citées : c'est Aristote avec le chiffre de 470.000 esclaves pour Egine ; c'est Timée avec 460.000 esclaves