‹ L'industrie dans la Grèce ancienneChapitre 19 sur 89 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'industrie dans les diverses classes de la population.

Ce chapitre est comme une contre épreuve des recherches qui précèdent. J'ai constaté la composition remarquable à coup sûr de la population de l'Attique : beaucoup d'esclaves, un nombre important d'étrangers et relativement à ces deux catégories, un nombre assez faible de citoyens. Je voudrais vérifier dans la réalité l'exactitude de ce résultat, mais surtout, cnr c'est là l'essentiel, je voudrais montrer en action cette loi que je viens d'énoncer pour la vie économique et sociale de l'antiquité grecque : le commerce et l'industrie en grande partie aux mains des étrangers et des esclaves.

Les auteurs anciens fourniront des renseignements précieux; les inscriptions seront à certains égards plus utiles encore, car elles nous permettront d'élargir notre horizon et d'étendre nos investigations en del^ors d'Athènes.

Les plaidoyers judiciaires des oratt urs grecs sont une mine abondante de renseignements sur la vie intime et familière des anciens. Bien peut-être ne montre plus au vif combien Athènes est a petite ville ». Jugés et avocats connaissent les moindres nouvelles qui courent la place publique ; ils se souviennent des procès plaides il y a dix ans; ils se jouent des généalogies les plus compliquées. Tous ces noms qui finissent par se confondre pour nous et par se mêler dans une énigme fatiguante, rappellent aux juges des physionomies connues, des

gens de la même rue on du même quartier. Aucun secret de la vie privée n'échappe aux investigations curieuses des voisins et, chacun en a pris son parti, on vit en public, on dit tout, on règle ses affaires de famille au grand jour; revers d'argent, infortunes conjugales, aventures scandaleuses, les siennes comme celles des autres, tout cela est bien commun.

Grâce à ce régime de publicité poussée jusqu'à l'indiscrétion, les plaidoyers nous font, à notre tour, pénétrer à l'intérieur des maisons^ dans le ménage des Athéniens d'il y a plus de 2000 ans. Nous ne leur demanderons aujourd'hui que de nous livrer un seul de leurs secrets : nous leur demanderons de nous renseigner sur le chiffre de leur fortune et surtout sur l'origine et la composition de leur patrimoine.

Le hasard nous sert merveilleusement. Quand on parcourt les plaidoyers et qu'on voit défiler la longue série des clients des orateurs, on se croirait volontiers transporté pour un instant dans le cabinet d'attente d'un de nos grands avocats. Toutes les classes de la société sont représentées dans cette foule bigarrée. Les pauvres gens coudoyent les millionnaires ; mais ceux-ci dominent naturellement, grands industriels, commerçants notables, propriétaires importants, capitaines de vaisseaux marchands. Les affaires qui les amènent ne sont pas moins diverses : depuis la rixe entre buveurs attardés qui va se dénouer au tribunal de police, jusqu'au procès où le commerçant, l'industriel jouent leur fortune. C'est la victime de Conon qui se plaint des coups reçus et plus encore de l'insulte subie, quand Conon triomphant imite le cri du coq vainqueur et bat des ailes avec ses coudes. C'est Démosthène qui revendique sa fortune gaspillée par ses tuteurs infidèles. Ce sont les spéculateurs, Athéniens et étrangers, qui, sur le terrain glissant des affaires, ont fait quelque faux

U ne peut s'agir ici de statistique et je ne songe pas à établir une proportion, arithmétique entre les propriétaires, les industriels et les commerçants. Je veux au contraire^ renonçant pour le moment aux chiffres, mettre sous les yeux de mes lecteurs à la place d'une froide statistique des réalités animées. Ce n'est qu'un tout petit coin d'Athènes; mais si je réussis à le reproduire exactement dans un tableau, il nous donnera, je pense, une idée assez juste de l'ensemble.

Voici d'abord les propriétaires fonciers, dont la fortune consiste uniquement en terres. Phainippos qui veut se sQustraire aux liturgies, bien qu'il possède un domaine considérable et retire, de la vente de son vin, de son orge et de son bois, la somme énorme de 8.600 drachmes (*). L'adversaire d'Evergos et de Mnésibule fait valoir son bien près de l'hippodrome et y élève cinquante moutons à poil {*). La fortune d'Aphobos, paraît aussi avoir été une fortune immobilière : pour échapper au jugement de condamnation prononcé contre lui, il donne ses bâtiments de ferme à ^Ësios, la terre à . Onétor et emmène avec lui ses esclaves, à Mégare, où il s'établit comme métèque (^). Apollodore et Nicostrate sont des voisins de campagne vivant sur leurs terres (*).

Les fortunes purement industrielles sont beaucoup plus rares ; en général les intérêts industriels ne forment qu'une partie des patrimoines. Conon (•') a laissé un héritage dont il a été tait deux parts; l'une comprenant une maison et des esclaves ïaxyucsdvrat. fabricant des

(ï) C. Phain. 20.

(^) C. Everg. et Mnés. 53.

{^f C. Aph. III.

{*) C. Nicostrat.

\^^) C. Olymp. 12.

tissus ordinaires, Tautre une maison encore avec des esclaves droguistes çapiJioxoTpipai. L'argent comptant déposé chez son banquier Héraclide a été employé à couvrir les frais des funérailles et la construction d'un tombeau; mais de plus, son esclave Moschion aurait détourné deux sommes, l'une de 1000 drachmes, l'autre de 70 mines.

La fortune de Timarque (*) est composée d'éléments encore plus variés : son père lui a laissé neuf ou dix esclaves cordonniers dont chacun lui rapportait deux oboles ; leur chef en rapportait trois ; une femme qui tissait de fines étoffes et les portait au marché, un tcoix'.Xtt,;, un ouvrier qui faisait de jolis ouvrages tressés. De plus une maison de ville valant 20 mines, une ferme à Sphette, une ferme à Alopékè qu'il a vendue 2000 drachmes. Enfin de l'argent comptant, car le père, désireux de se soustraire aux liturgies, aurait vendu une ferme située à Céphise, un champ situé à Amphithrope et deux ateliers d'ouvriers mineurs qu'il avait, à Aulon et à Thrasylle, dans la région du Laurion.

Le père de Démosthène avait une fortune que le grand orateur évaluait à un peu moins de 14 talents ('), deux ateliers, l'un de couteliers, au nombre de 32 ou 83, rapportant par an un revenu net de 30 mines; un atelier de fabricants de lits au nombre de vingt. Ceux-ci lui auraient été mis en gage parleur propriétaire Moeriades, en garantie d'un emprunt de 40 mines; ils rapportaient 22 mines par an. Des quantités de matières premières, bois, ivoire, fer, cuivre, noix de gale, le tout valant

(<) Esch. c. Tim. 97.

(*) C'était là une forte somme : dans le premier plaidoyer contre Onétor, nous voyons citer comme de belles fortunes, celle de Timocrate, 10 talents et celle d^Onétor, 30 talents.

150 mines, une maison 30 mines, des meubles, coupes et joyaux, 100 mines. Argent en caisse, 80 mines. Une créance d'un talent, productive de 7 mines par an. Un prêt maritime rapportant 70 mines à Xoatbo8,un dépôt à la banque de Pasion, rapportant 24 mines; un prêt à Démotélès, rapportant 16 mines; divers petits prêts, rapportant 60 mines (').

Comme on le voit l'industrie tient dans la fortune des Athéniens une place assez secondaire ; l'emploi de l'argent qui a toutes leurs préférences, c'est le prêt. Il y a même des fortunes qui ne se composent guère que de créances, comme celle de Xénopithe et de Nausicrate ('). Les gains réalisés dans le commerce ou l'industrie sont affectés à des prêts ; ainsi Nicobule (') nous explique lui-même qu'il a souvent prêté et emprunté : il a gagné sa fortune sur mer et à grands risques et maintenant il prête de l'argent pour rendre service et ne pas voir se fondre son capital insensiblement entre ses mains. Ces prêts sont contractés par les débiteurs en vue de subvenir à une dépense extraordinaire. Mantithée (*) emprunte, à l'occasion des funérailles de son père. Le cas d'Apollodore dans le plaidoyer contre Nicostrate (^} est encore plus curieux : Nicostrate a été saisi par des pirates et vendu comme esclave àEgine; Apoiiodore contribue à sa rançon et est obligé de s'adresser au

{^f Otto Schukhess Die Vcrmnndschafts-RechnungdesDemosthenes Frauenfeld 1899. L'auteur étudie et vérifie a**ec le plus grand soin et une entière précision les chiffres et les calculs de Démosthène.

{*) C. Nausim. et Xénop. 7.

(3) C. Pantén. 54.

(^) C. Boeotos II.

(5) C. Nicostr. 5.

banquier Théoclès auquel il consigne des coupes et une couronne d'or ('). Dans le plaidoyer contre Evergoset Mnésibule (*}, le client de Démosthène, condamné à une amende, la paye chez son banquier, sans doute avec l'argent qu'il lui a emprunté. D'autres empruntent pour des opérations industrielles : ainsi Mantithée O emprunte, conjointement avec son père, 2000 drachmes au banquier Blepaios, pour l'acquisition de certaines exploitations minières. Un grand nombre de ces prêts sont des prêts maritimes, ou prêts à la grosse aventure. Les plaidoyers, et particulièrement celui pour Darios et Pamphilos contre Dionysodoros (*), attestent la fréquence de ces opérations. Sachez bien, dit l'orateur en terminant, qu'en jugeant aujourd'hui cette seule cause, vous faites une loi pour toute la place. Beaucoup de ceux qui font valoir leur argent dans les entreprises maritimes assistent à ces débats, ont les yeux attachés sur vous pour voir comment vous jugerez cette affaire. Il existe donc à Athènes, un commerce maritime important, puisqu'il absorbe de gros capitaux. Ce commerce paraît être surtout dans les mains des étrangers. C'est à Artémon de Phaselis en Lycie qu'Androclès a prêté à la grosse, 3000 drachmes, pour aller et retour au Pont-Euxin, avec affectation sur le chargement. Il s'aperçut trop tard qu'il avait eu tort, car « de tous ceux qui viennent en grand nombre dans votre port, grecs et barbares, les Phasélites ont à eux seuls plus de procès que tous les autres ensemble (') ». Le prêt était affecté sur 3000 amphores de vin de Mendé, le navire

(») Ibid. 9.

(*) C. Everg. et Mnésib. 62,

('} C. Boeotos II 52 : zU w'-'V tivwv {AîTàXXtov.

(*) C. Dionya. 48.

(«) C. Lacritos 2.

devait ramener à Athènes, les marchandises prises en échange, mais Androclès prétend que son débiteur n'a rien acheté pour le retour. C^est à un étranger établi à Marseille, à Protos que Démon a avancé une certaine somme ('). Protos affrète un navire pour un voyage à Syracuse, en vue d'y acheter du blé et de le ramener à Athènes; mais ces Marseillais sont de véritables forbans: le capitaine Hégestrate cherche à faire couler le navire en pleine mer; son second, Zénothémis travaille à enlever la cargaison à Démon. Les parties dans l'affaire de Chrysippe contre Phormion sont tous des étrangers*: Chrysippe et son frère, métèques, ont prêté à Phormion 2.000 drachmes pour un voyage au Bosphore, aller et retour; Phormion a encore emprunté 4.500 drachme» à Théodore le Phénicien; mais au lieu d'acheter à Athènes des marchandises pour 115 mines, il n'en a acheté que pour 5.5U0 drachmes. C'est encore un étranger que ce Lycon d'Héraclée ('), qui périt d'une façon si tragique : son navire fut surpris, dans le golfe d'Argos, par des pirates ; percé de flèches, il fut transporté à Argos et y mourut.

Parmi les commerçants, les étrangers paraissent dominer. Il y a cependant des Athéniens : tel paraît (^) être l'adversaire d'Apatourios, qui dit de lui-même : ma première occupation a été le commerce maritime et j'ai payé de ma personne assez longtemps. Il n'y a pas encore sept ans que j'ai cessé de naviguer et possédant quelque bien, je tâche de le faire valoir en prêtant à la grosse {*). Mais lui aussi est victime d'étrangers, car

(1) C. Zenoth.

(•) 0. Callip. 5.

(') Il se pourrait qa'il fût. aussi un étranger.

{*) C. Apat. 4.

Apatourios et son complice Parménion sont deux Byzantins qu'il a rencontrés au Pirée.

Un commerce développé ne va pas sans des institutions qui cherchent à distribuer le crédit. De plus, l'habitude de recourir à l'emprunt contribue encore à donner une activité spéciale à la banque. Nous avons rencontré, dans ce qui précède, de nombreuses mentions des banquiers Athéniens. La plupart appartenaient à la classe des affranchis et leur personnel se recrutait parmi ^ les esclaves. Le plus célèbre est Pasion (') qui devait sa fortune à ses maîtres, les banquiers AntisthènB et Archestrate. Ceux-ci avaient été frappés de son activité et de son intégrité (^), car a c'est une chose merveilleuse et rare, chez les hommes qui travaillent sur le marché et qui s'occupent du commerce de l'argent, que de pariutre à la fois actif et honnête » (^).

Les opérations étaient fort étendues : la principale était le prêt. Nous voyons Pasion, consentir au célèbre Timothée, le fils de Conon^ des avances de fondS; et même quand Timothée veut dignement recevoir ses amis Jason et Alcétas, il fait chercher à la banque des tapis, deux coupes et une mine d'argent (*). En général les prêts se font sur garantie, hypothèque ou gage. C'est ainsi que Timothée prétendait (*) qu'une certaine quan-

(•) pro Phorm. 43.

(^) Pasion, si on en croit le plaidoyer d'Isocrate, intitulé le Trapézitiqne, n3 méritait gaèro cet éloge. Isocrate raconte de lai un fort vilain trait, mais peut-être faut-il renverser les rôles et s'en prendre au client même dTsocrate. On trouve d'intéressants renseignements sur les banques d'Athènes et particulièrement sur Pasion dans un article de M. Perrot Mémoires d'archéologie, d'épigraphie et d'histoire Paris 1875 337.

(') pro Phorm. 44.

(*) C. Timoth. 22.

(B) C. Timoth. 51.

tité de cuivre avait été consignée en gage pour un des prêts dont ou lui réclamait le montant et le passage est intéressant par la mention qui y est faite des esclaves : qui donc, demande l'adversaire de Timothée, a apporté le cuivre dans les magasins de la banque ? Sont-ce des portefaix salariés ou des esclaves ? Lequel de nos esclaves? Car mon père avait des esclaves pour recevoir les gages sur lesquels il prêtait (').

Le principal commis de Pasion fut d'abord un esclave, Kittos, dont il est question dans le Trapézitique d'Isocrate ; Kittos fut remplacé par un autre esclave, Phormion. Mais Pasion ne se limite pas aux ouvertures de crédit et aux prêts; il fait encore d'autres placements: la fortune acquise par lui était énorme pour l'époque ; il aurait eu en biens fonds 20 talents ; les dépôts à la banque s'élevaient à 50 tialents; la banque rapportait un talent; outre cela, il avait une fabrique de boucliers qui rapportait 100 mines. Pasion, devenu citoyen^ se maria et eut deux fils, ApoUodore et Pasicles. Celui-ci était encore mineur : pour le temps de sa minorité, Pasion loua la banque et la manufacture pour la somme d'un talent et 40 mines (^) à son ancien commis, à l'esclave Phormion, auquel il avait donné la liberté. Bien plus, se sentant gravement malade^ par son testament, il lui confia sa femme et en vue de faciliter le mariage, assigna à celle-ci une dot assez importante. Si singulières que paraissent ces dispositions testamentaires, elles sont d'un usage fréquent chez les banquiers d'Athènes et

(^) Cet adversaire était le fils aîné de Pasion, Âpollodore. Il avait retrouvé dans les archives de la banque les traces de diverses créances, notamment contre Timothée et cherchait à les faire rentrer. Timothée admet que ces sommes ont été prêtées, mais affirme qu'elles l'ont été à d'autres personnes.

(*) 100 mines pour la banque, 40 mines pou^ la fabrique.

Démosthène n'a pas de peine à en réunir des exemples. Socrate, ancien esclave, lègue sa banque à son esclave et lui confie sa femme. Le banquier Socles agit de même envers son esclave Timodémos. A Égine, l'esclave Hermée reprend les affaires et épouse la veuve du banquier Strymodore (*).

Ce n'est pas seulement à Égine et à Athènes que les citoyens abandonnent à d'autres les aôaires de banque : à Olbia, le banquier Polycharme, à un endroit de l'inscription pour Protogénès ('), est simplement désigné comme « l'étranger ». La ville, en un moment de détresse, lui avait donné en gage les vases sacrés, to'j oè Çévou çepovToç ènl tov yapaxTripa, Protogénès remboursa la dette.

Il me semble que ces pages peuvent suffire pour le but que je m'étais proposé. Elles justifient nos statistiques : un nombre important de métèques, un nombreimportant d'esclaves, elles confirment ce résultat de nos calculs. De plus ces métèques, elles nous les montrent, intimement mêlés à l'activité commerciale dans Athènes. Les esclaves, elles nous les font voir partout, dans les emplois subalternes du commerce, dans l'atelier et dans l'usine. Les citoyens ne restent pas étrangers au commerce et à Tiudustrie. Mais l'emploi préféré qu'ils font de leur argent est le prêt. L'industrie ne tient qu'une place secondaire dans leur patrimoine ; elle vient après la terre, après le commerce et le prêt.

Où sont se demandera-t-on, les pauvres, les petites gens ? Dans la grande industrie, les esclaves. Dans le métier, les esclaves encore. Que reste-t-il aux hommes libres des classes inférieures? Le petit commerce sans

(1) proPhorm. 29.

(«) Dittenberger Sylloge I* 226 1. 19.

doute; mais il est, en très grande partie, aux mains des étrangers et des esclaves encore (*). Où sont donc les / petites gens ? Elles sont dans les métiers, où elles ont à J soutenir la concurrence des esclaves; elles sont dans l'agriculture comme propriétaires cultivant leurs champs, ou comme locataires, ou enfin comme journaliers.

Sans doute, les prolétaires, les gens qui ne possèdent d'autre ressource que leur travail sont moins nombreux qu'ils ne sont dans beaucoup d'Etats modernes. Je rappelle les chiffres que j'ai établis tout à l'heure.

Où sont les petites gens ? Il faut aller les chercher ailleurs que dans les plaidoyers et à qui pourrions-nous mieux nous adresser qu'au poète des classes populaires, à Aristophane ? C'est pour ces petites gens qu'Aristophane écrit : il flagelle, il est vrai, leurs héros; mais les masses sont ainsi faites, elles se laissent prendre aux tirades déclamatoires, aux grossières flatteries de Cléon et d'Hyperbolos ; malgré tout, elles les méprisent; malgré tout, l'instinct de l'opposition sommeille en elles; malgré tout, il y a en elles de l'enfant qui aime à casser ses jouets. L'écrivain, qui sait trouver le chemin de l'âme populaire et qui sait flatter son penchant à la révolte, est sûr de lui plaire. Elle l'applaudira, le portera aux nues, elle rira de ses charges virulentes, de ses travestissements grotesques, ce qui n'empêchera pas que demain, si Hyperboles et Cléon sont candidats, ils seront élus. Eux aussi sont du peuple, ils pensent et parlent comme lui et c'est leur meilleur titre. Ni la dignité- de la vie, ni le talent, ni les services rendus ne sauraient rivaliser avec celui-là. Un Cléon qui se démène en hurlant à la tribune sera toujours meilleur candidat qu'un

(*) Cf. infra, Livre I, Ch. VIIl, les citations si décisives sur ce point du plaidoyer de Démosthène pour Eaxithée contre Eabnlide.

Aristide et même qu'un Périclès. Cette âme populaire, railleuse, insoumise, irrespectueuse, circule dans les comédies d'Aristophane : de là, son éternelle jeunesse, parce qu'il est éternellement vrai.

On ne se trompera donc pas en demandant à Aristophane ce qu'étaient, ce que pensaient, ce que faisaient les classes inférieures à Athènes^ tout à la fin du V" siècle et au début du IV* : le public d'Aristophane appartient à peu près à la génération antérieure à celle de Démosthène. La distance qui les sépare est si courte qu'il est permis de n'en pas tenir compte.

Je viens de relire tout Aristophane et ce qui m'a le plus frappé, c'est cette poésie champêtre qui déborde pour ainsi dire de tous côtés. Voyez dans la Paix (*), comme elle s'épanche : voilà bien le paysan « au coin de son feu où pétille un bois bien sec, coupé au cœur de l'été. D « Non ! rien n'est plus charmant, quand la pluie féconde nos semences que de causer avec un ami. d Et dans les Oiseaux (*) : a Aimable oiseau que je chéris entre tous, toi qui t'associes à tous nos hymnes, chanteur ami, rossignol, tu es venu, tu es venu te montrer à moi et me charmer par tes accents. Allons, toi qui modules, sur la flûte harmonieuse, des mélodies printanières, prélude aux anapestes, » et tout le reste du passage. Elt dans les Nuées (') : a Tu descendras à l'Académie^ pour courir sous les oliviers sacrés, la tête ceinte de roseau blanc, avec un vertueux ami de ton âge, jouissant de tes loisirs et respirant le parfum de l'if et des pousses nouvelles du peuplier, heureux de voir le printemps renaître, heureux d'écouter les murmures du platane à l'ormeau. »

Et ce ne sont là que quelques exemples : celui qui a écrit de pareils vers a senti battre le cœur de la mère Nature. Et cette foule qui encombre les gradins, de qui se compose-t-elle, si ce n'est de paysans qui ont vu se lever l'aurore sur leurs champs et leurs plantations de figuiers ou d'oliviers, qui ont respiré les douces senteurs du printemps, écouté dans les buissons les premiers chants du rossignol ?

Combien différente serait aujourd'hai, dans une de nos grandes cités, la poésie du théâtre populaire! Pour passionner nos ouvriers, ce n'est point des joies de la campagne qu'il les faudrait entretenir : il faudrait leur parler des rudes travaux de l'usine, de la grève violente et sanglante, de leur foyer dans les galetas étroits, des réjouissances des villes, hélas, le cabaret, le bal de banlieue !

Et voulez- vous un témoignage plus décisif encore ? L'un des thèmes favoris du poète, ce sont les bienfaits de la paix. Va-t-il donc célébrer ce que nous appelons « la reprise des affaires », l'usine qui ouvre ses portes, les navires marchands qui s'alignent aux quais du Pirée ? Non ! Avant tout, la guerre est l'ennemie du campagnard, la paix est sa bienfaitrice. Dans les Acharnions, Dicéopolis gémit « sur les vignes coupées » et le chœur se lamente avec lui : « le dieu de la guerre incendie nos ceps, il répand brutalement le vin de nos vignobles » (*). Tous ou presque tous sont des champs : Trygée, bon vigneron du dème d'Athmoné, dans la Paix; dans les Nuées (*), Strepsiade qui vivait ^ si heureux à la campagne d'une bonne vie vulgaire, sans gêne et sans souci, riche en abeilles, en brebis, en olives ». Même dans les

Guêpes (*), Philocléon rappelle à son fils cet épisode de son enfance ; « Ne te souviens-tu pas qu'un jour je te surpris volant des raisins ? Je t'attachai à un olivier et te déchirai la peau de coups vigoureux. » Et jusqu'à Praxagora, dans l'Assemblée des Femmes, doit son talent de parole à cette circonstance : « à l'époque, où les habitants de la campagne cherchèrent un refuge dans la ville, j'habitai sur le Pnyx avec mon mari, et là, j'appris à parler en écoutant les orateurs {^) » et dans cette pièce encore, ce citoyen qui ayant vendu ses raisins, la bouche toute pleine de pièces de cuivre, s'en allait au marché pour acheter de la farine^

Par cette prédominance de la vie agricole, s'expliquent les moqueries si fréquentes à l'adresse d'Euripide dont la mère aurait vendu des légumes au marché et le mépris avec lequel le poète signale à son public de paysans Hyperboles ('), le marchand de lanternes, Lysiclès (*), le marchand de moutons, Oléon, le marchand de cuirs (^).

Mais il n'y a pas que des paysans cultivant la terre, dans le public d'Aristophane : « dès que le coq chante, chacun saute du lit, forgerons, cordonniers, corroyeurs, potiers, marchands de farine, baigneurs, fabricants de boucliers et de lyres » (®). Et dans la Paix, Trygée invite les Grecs à tirer de l'antre, l'aimable Paix : « allons, laboureurs, marchands, ouvriers, artisans, étrangers domiciliés ou non, esclaves, venez ici ». Cependant, remarquez-le bien, quand il s'agit de se mettre à l'œuvre.

(3) Paix 690.

(*J Equ. 130.

(") Cf. Frohberger de opificam coudicione 20.

(•) Av. 489.

ce sont les laboureurs qui font tout (*), et Trygée se flatte d'avoir délivré des maux les plus cruels et l'artisan et le laboureur.

Il n'y a pas que les gens de métier, il y a aussi les boutiquiers : la femme qui, dans les Thesmophoriazousai, vit de la vente des couronnes de myrte qu'elle fabrique, les cabaretiàres qui, dans les Grenouilles, reconnaissent en Dionysos le coquin qui a dévoré leurs marchandises et pour tout paiement, se met à rugir et à jeter des regards terribles ('), et dans Lysistrata (*), les marchandes d'œufs, d'ail et de légumes, cabaretières et boulangères qui, à l'appel de Lysistrata, se jettent sur le magistrat et le rouent de coups.

Mais, gens de métier, boutiquiers et revendeurs ne forment qu'une minorité; dans l'Assemblée desFemmes, la prédominance de l'élément rural se révèle clairement : quand Praxagora aura réalisé ses plans, partagé tous les biens, le pauvre ne sera plus forcé de travailler; mais qui labourera? demande Blebyros. Les esclaves, répond Praxagora (*) et pas un mot des métiers, sauf pour les vêtements : les hommes useront d'abord ceux qu'ils ont, puis leurs femmes leur en tisseront d'autres (').

Je donne, si je puis le dire, une dernier coup de sonde dans la société athénienne, telle que les livres nous la font connaître. Nous prendrons comme champ de notre expérience les œuvres de Xénophon. Je trouve dans les Memorabilia deux passages intéressants. D'abord, l'entretien de Socrate avec Aristarque (^). Les troubles

(«) Gren. 549.

(5) Lys. 457.

intérieurs, qui désolèrent la cité à la fiiî de la guerre du Péloponèse, avaient jeté dans la misère ou dans la gêne, de nombreuses familles. De celles-là, était la famille d'Aristarqne. Il avait dû recueillir plusieurs de ses parentes; ses terres ne lui rapportaient plus rien; ses maisons de ville ne se louaient plus. Aucun moyen de se faire de l'argent, soit en vendant des meubles, soit en contractant un emprunt. Aristarque, tout désolé, rencontre Socrate et celui-ci lui cite un certain nombre d'Athéniens qui réussissent à vivre par leur travail. Pourquoi Aristarque ne ferait-il pas faire aux personnes libres qu'il nourrit chez lui ce que Césamon fait faire à ses esclaves? Nausicydès fait de la farine, Cyrébos fait du pain, Déméas de Colytte des chlamydes, Ménon des chlanides, la plupart des Mégariens des exomides. Oui, par Jupiter, s'écrie Aristarque, mais ces gens-là achètent des esclaves barbares qu'ils forcent de travailler à leur gré, tandis que moi, j'ai affaire à des personnes libres, à des parentes. Et Socrate de le réconforter et de l'amener enfin aux énergiques résolutions.

Non moins intéressante est la conversation de Socrate avec son vieil ami Euthère (*), encore une victime de la guerre. Il a perdu les biens qu'il avait au-delà des frontières, sans doute dans une clérouohie; son père ne lui a rien laissé en Attique et il est forcé de faire œuvre de ses mains pour gagner le nécessaire. Euthère est donc réduit à la condition de journalier. Socrate ne l'en blâme pas, mais on sent que cette situation n'est pas ordinaire : ce n'est point celle qui convient à un citoyen et Socrate l'engage à s'assurer un avenir meilleur.

Ouvrons maintenant l'Economique et le tableau de la société athénienne sera complet. Socrate développe magnifiquement les mérites de Tagriculture : elle est

une ce soarce de plaisir, de prospérité pour la maison et d'exercice poar le corps. Elle est la mère et la nourrice \ , des autres arts; dès que l'agriculture va bien, tous les ^ autres arts fleurissent avec elle. Il n'y a, pour un honnête homme, ni de profession, ni de métier au-dessus de l'agriculture, qui procure aux hommes le nécessaire..... Dans tous 1q3 Etats, c'est la profession la plus honorée, parce qu'elle donne à la société les citoyens les meilleurs et les mieux intentionnés.... Elle est le plus beau, le meilleur et le plus agréable genre de vie ».

Voilà de bien vieilles paroles, mais toujours vraies, et il est bon de les relire. Après tant de siècles et sous notre ciel brumeux, nous sentons, comme Xénophon et comme son maître, les charmes de la campagne « qui tend généreusement les bras à celui qui veut lui demander ce qu'il faut, qui fait à chacun un accueil généreux » et nous voyons autour de nous se former, dans le travail fortifiant des champs, des corps robustes et des âmes saines. Nous voyons, nous aussi, que «pâturage et labourage sont les deux mamelles de l'État ». Pour beaucoup, ce sont là aujourd'hui des lieux communs; pour l'antiquité à coup sûr, c'étaient des vérités évidentes. Pour le moment, elles nous intéressent surtout par les faits qu'elles nous apportent : l'agriculture est encore la première, la principale source de la richesse.

Parmi les documents les plus précieux que nous possédions pour la connaissance de la vie économique dans l'ancienne Grèce, se trouvent quelques inscriptions. \y Nous ne les utiliserons ici que pour le point spécial qui nous occupe: nous leur demanderons seulement de nous dire dans quelles proportions les différentes classes d'habitants étaient représentées parmi les entrepreneurs, les ouvriers et les marchands employés, à diverses époques^ aux travaux publics.

Pour commencer par les plus anciennes de ces inscrip-

tions, nous interrogerons, en premier lieu, celles qui sont relatives à rÉrechtheion d'Athènes (*). Elles ne contiennent guère que des noms d'ouvriers. Les marchands cités sont au nombre de deux seulement; un seul adjudicataire, [jlî,(t9(ott,ç. Nous grouperons les ouvriers, d'après leurs professions, comme ils le sont d'ailleurs dans l'inscription elle-même (*).

(^) Elles sont citées plus complètement, infra, Livre II, Ch. VII Les travaux publics.

(') L'inscription observe en général des règles très précises pour la désignation des individus.

A, Les Athéniens : le nom est accompagné de ^indication du dème. Je ne connais qu'un seul cas où le nom du père ait été ajouté : Audwtç 'AXxîtttcou Kt)©iœ. CIA IV p. 149.

B. Les métèques : le nom suivi de l'indication du dème que l'individu habite.

C Les esclaves : le nom suivi du nom du propriétaire. Je ne crois pas en effet douteux que les individus ainsi désignés no soient des esclaves. On s'en convaincra, je pense, par un seul coup d'œil jeté sur le tableau des équipes de XiOoupyoï. Cfcr d'ailleurs CIA II 959 où M. Koehler MAI reconnaît des esclaves dans les individus désignés parmi les matelot?.

D, Il existe une dernière catégorie ; celle des noms qui figurent seuls, sans aucune indication complémentaire.

Parmi eux, il en est qui sont identiques à des noms cités ailleurs comme appartenant à des métèques ou à des esclaves. On peut donc admettre comme une règle générale que les noms des citoyens athéniens sont toujours accompagnés du démotique y il y a cependant quelques exceptions.

Il est d'autres noms enfin qui ne se représentent pas ailleurs et d'après ce que je viens de dire, il y a toute chance que, dans ces cas-là, nous nous trouvions devant des métèques ou des esclaves.

en

• Ma

en

Doulcux

tfï

Csl

Manœuvres,

ApoUodoros, Medos,

irtroup-yot

Prepon (*), Cephiso-

doros (*)y Spodias,...

Travailleurs de

aïo; ('), Conon, Sin-

dron (^), Mammanos,

la pierre, AïOoupyoi

lb(*)

Philostratos , Lysa-

nias (•), Cerdon (' ) ,

Ouvriers assem-

Aischines (*), Icaros,

bleurs et ouvriers

Nicostratos , Cléon ,

du bois, têxtove;,

E[u..]iOi;, Timocrates.

^uXoupyot (^)

Croisos (11), Gerus,

Mikion.

Sculpteurs et ci-

riers

Ornemanistes ,

yaXxà; zpyoL^o[t.éyoi

Orfèvre

Marchands

Adjudicataire ,

Total :

(') Medos, Prepon, ApoUodoros, figurent sans aucune note complémentaire dans 324 fr. a col. I, 1. 1-61. Il est probable qu'il s'agit de trois métèques expressément désignés comme tels dans la même inscriptions sous la qualification de bizoup-^oL

(*) Parmi les Xidoopyot, nous trouvons Cephisodoros, métèque. C'est peut-être le même que celui-ci.

L'inscription de l'Érechtheion ne nous fait connaître qu'un petit nombre de marchands. Ils sont plus nombreux dans lés inscriptions d'Eleusis. Parmi eux, figurent des Athéniens^ des métèques, des individus insuffisam-

(') Nom incomplet, comme encore, pi as bas, £(u...)io<.

(^) Sindron, sans plus, 324 fr. a col. 1, 1. 1-61 pourrait s'identifier avec Sindron, esclave de Simias, qui figure parmi les XiOoupyoï.

(") Parmi ces 15: ...doç ^tXoxX^ou;, peut-être Kpolao; <ï>iXoxXéo'j;, le même que celui qui figure parmi les t^xtovs^; IV p. 149 1 23.

(^) Probablement le même que Lysanias métèque, dans IV p. 161 1. 5.

(/) Un esclave de ce nom dans les uTroupyoï.

(') Les six noms qui suivent sont empruntés aux équipes de canneleure, 824.

{^) Le métier de téxtcov et celui de ^uXoupyoç ne sont pas les mêmes. Le téxtcov est l'ouvrier qui assemble les charpentes ou même les maçonneries. Je les réunis parce que plusieurs x^xToveç figurent aussi dans l'inscription sous le titre de {uXoupyoï.

(^^) Parmi les ouvriers métèques, ouvriers du bois, je trouve Manis déjà compté parmi les ^Tcoupyot.

(^^) Ces trois noms, Croises, Gerus, Mikion, sont cités sans aucune désignation complémentaire.

Un métèque du nom de Croises figure parmi les ^iroopyoï. D'autre part, le seul esclave que comprend la catégorie des ouvriers du bois est Croises, esclave dePhiloklès IVp. 149 1. 23.

Un esclave du nom de Gerus, dans les XtOoupyof.

Parmi les six métèques de cette catégorie d'ouvriers, il y a deux métèques du nom de Mikion.

(**) Parmi les huit métèques, est compris encore une fois Manis, décidément un homme à tout faire et Je métèque Nésis déjà compté parmi les ciriers.

(*') Je tiens compte des doubles emplois pour Manis et Nésis et rédui'j le chiffre de 48 à 40.

ment désignés. Assez fréquemment, on s^en tient au nom seul. C'étaient probablement de trop petites gens pour qu'il parût nécessaire de les désigner plus amplement. Je croirais volonfc.ers, d'ailleurs, que parmi les individus de cette catégorie, il y a bon nombre d'esclaves. Us attestent, tous ensemble, l'existence d'un commerce de détail assez développé ; cependant, il y a aussi, parmi eux, des hommes de métier qui vendent le produit de leur travail.

C'est surtout au point de vue de l'industrie que nous avons à étudier les inscriptions d'Eleusis. La première CIA II 834^ et IV 2 (= Temple) renferme les comptes des travaux effectués au sanctuaire d'Eleusis et à TEleusinion à Athènes pendant plusieurs pry tanies de 329/28. La seconde CIA II 834*^ (= Portique), de 317-307, est le compte relatif à l'exécution du Portique de Philon. Voici le tableau que l'on peut former à l'aide de ces documents ; le premier chiffre est celui de l'inscription du Temple, le second est celui de l'inscription du Portique :

Entrepreneurs

ou plus exactement

Adjudicataires.

Ouvriers ou Entrepreneurs.

Marchands.

Total.

Métèques :

Athéniens :

Etrangers :

Esclaves :

Douteux :

Total :

(1) II 2 834^ col. 1 1. 74, achat Ttap* 'ApTt(xo'j, M avou ; de même col. Il L 48, Ttapà StoTTjptooç "Attioç. Sont-ce des esclaves ?

(*) Le nombre des cas douteux est cousidérable. Je n*ai compris parmi les métèques que les individus dont le nom est accompagné

Ici encore dans nos classifications (*), nous suivons d'aussi près que possible les inscriptions. Le premier groupe comprend les adjudicataires qui, pour un prix faity ont repris l'exécution d'une partie des travaux ou une fourniture de matériaux (*). Le deuxième groupe comprend les individus auxquels un payement a été effectué pour l'exécution d'un travail déterminé. Exemple II 2 SSé'* Col. 2, 1. 53. Je range aussi dans cette catégorie quelques individus cités dans des passages fort mutilés, comme ayant reçu un payement sans qu'on puisse dire pour quelle cause.

Parmi les ouvriers occupés sur le chantier, pas d'esclaves appartenant à des particuliers ('); on se rappelle d'autre part le chiffre que nous avons constaté pour les travaux de l'Erechtheion : il peut s'en cacher dans des mentions assez nombreuses, où la nature du travail et les payements faits ne sont pas accompagnés du nom de l'ouvrier {*). Mais nous trouvons dans nos

de riadication du dème olxdjv èv. Il y a assez bien de cas, surtoat dans rinscription du Portique, où le nom est suivi seulement de la désignation de la profession : il se pourrait fort bien que nous fussions encore en présence de métèques. Cf. une inscription publiée par E. Ziebarth MAI 1898 et relative aux vainqueurs de Phylé et de Muuychie : elle accorde Tisotélie à un certain nombre d'individus désignés par leur profession, sans indication du dème où ils habitent. Voir aussi Dittenberger Sylloge* 587, les notes et spécialement p. 299 n. 67.

(}) Il se peut qu'il y ait quelques doubles emplois qui grossissent ce total de quelques unités.

(*) Sur le sens du mot [xidOtoTT^;, cf. infra, Livre III, Ch. II.

('; Cependant voir IV 2 SM^ col. I 1. 23 : TpotpTj xtji TraiSl Tcp

K7iîpiffo8a>pou TOU Ta — .

(*} Un exemple IV 2 834'» p. 202, 1. 33 ; xéxToatv -upulv zoiç tt^v 7càpo8ov ToO Te^)^ouç à7rox£pa{JL(67a7iv xal xoù; Op[...6]ei(Jiv, {iiffOà<

deux inscriptions des esclaves publics oTijjLo^îoi probablement la propriété du sanctuaire. Ils sont au nombre de 17, dans l'inscription du Temple : II 2. Col. 1, 1. 70, on achète pour eux 17 chapeaux et Col. 1, 1. 4, on porte en compte leur nourriture à raison de 3 oboles par jour (').

Dans l'inscription du Portique, le nombre n'est pas certain: on leur achète 1. 45 vingt-huit objets qui ne sont pas plus amplement désignés, dans l'état actuel de l'inscription.

Ce qui est plus curieux encore, c'est la mention qui figure dans l'inscription d"« J?ortique, 1. 28 : quand les journaliers de Mégare étaient sur le point de venir x (a) l ore ol iy Meyàpcjv (jiiffOwTol ejxeXXov T^Çetv ^tiI t - . L'inscription du Temple contenait déjà des mentions fréquentes de payements effectués à des ouvriers non désignés par leurs noms; il se peut, comme je l'ai dit que^ parmi eux, il y ait des esclaves, mais ces [xt^OcoToi, venus deMégare (*j, sont-ils des hommes libres ? La question peut être considérée comme douteuse. £n effet, 1. 57 nous lisons u à Aristocrates de Trézène, pour avoir fait le marché », pour avoir fourni des vivres aux esclaves publics : salaire, 8 drachmes, 3 oboles par mois », 1. 58 à un autre Trézénien, 108 drachmes, 2 oboles; puis a à un autre épistate des mercenaires pendant 5 mois, à Chrémon de Mégare, salaire, 4L drachmes, 4 oboles pour cinq mois. » Nous savons par 834'' que les démosioi avaient à leur

(^) Portique : ÔTjjjLOfftot 'EXeuffivdOev. L. 44 : [xexà Muariipia, -irpiv èXOeïv Toùç SiQjjLOffiouç 'EXeufftvdÔEV, {jL[i(j6a>':6îç].

xYj[< i^pi]p[a<] Tcp àvôpi (3 oboles).

(*) 1. 67 : àyop^Çovri toïç ÔTjjxoffiotç 'AptffxoxpiTffi TpoÇ7i(vicp) (xktôoç, (8 drachmes 2 ob.). xoO (XT,[vd<; | ...joyâvei TpoÇTjvi((|i) {jlkjOôç 6 tdoç (108 dr. 2 ob.). Mpt^ £7ci<rcaTT(i Tcîiji ji[iff6ioTÛv... TuÉvre] {jltjvwv Xp^- |jt<i>vi MeYapeï y^yvÊxat [xiffÔdç (41 dr. 4 ob.).

tête un épistate : ce Chrémon de Mégare est l'épistate des mercenaires mégariens dont l'inscription annonce l'arrivée plus haut 1. 28. L'identité de la fonction estelle une preuve de l'identité de la condition de ceux vis- -à-vis desquels cette fonction s'exerce? On pourrait être induit à le croire par le rapprochement des démosioi et des misthotoi pour des dépenses du même genre, soldées toutes en mains d'étrangers.

Quoi qu'il en soit de la condition de ces travailleurs mégariens, on sera frappé de cette demande de bras faite par Athènes à l'étranger et rien n'est plus décisif pour montrer le peu d'importance que possédait l'industrie du bâtiment (*).

Nous recueillerons à cet égard d'autres indices plus probants : la division de l'entreprise en lots minimes, le mode de payement, la fourniture par les administrations des matériaux de construction, etc. Pour le moment, je ne relève que le chiiFre relativement faible des citoyens athéniens employés aux travaux publics; mais du moins, en règle générale, Athènes, grâce à ses métèques et aux esclaves, se suffit à elle-même. Il n'en est pas ainsi pour des cités de moindre importance. Cette dépendance visà-vis de l'étranger et par conséquent l'insignifiance de l'industrie locale nous apparaîtront clairement dans les travaux d'Épidaure. L'inscription de l'Asclepieion porte 43 noms d'entrepreneurs; pour les deux premières années seulement (1. 3-30), les ethniques sont indiqués : je

(1) Nous trouvons encore parmi les adjudicataires dans 834^ II, 2 un Béotien Phérécleides, un métèque de Corinthe ?, Philocles oîxwv êv Kopiv, un Cnidien Sophocles, qui a repris une fourniture. Cf. Dittenberger Sylloge* II p. 296 n. 30. Dans 834^ IV 2, parmi les marchands, 1 Samien, 1 Corinthien, 2 Béotiens, 1 Mégarien et Diocleidas, Msyaptxdc. Voir la note 73 de Dittenberger. Cf. enfin. Livre II, Ch. VII Les travaux publics.

compte 1 Épidaurien, 5 Corinthiens, 1 Cretois, 1 Stym-» phalien, 2 ou 3 Argiens,; car 1. 22 le nom n'est pas conservé et il se pourrait que cet Argien fût Fun de ceux qui avaient déjà paru plus haut. Dans Tinscription du Tholos, sur 33 noms, je relève : 3 Tégéates, 1 Athénien, 4 Argiens, 1 Parien, l Trézénien.

Ce qui marque mieux encore à quel point l'administration d'Épidaure est tributaire de l'étranger, ce sont les indemnités pour frais de séjour ou de déplacement qu'elle paye aux entrepreneurs venus du dehors. Ce sont des Athéniens qui reçoivent 4 drachmes pour frais de voyage ^^dSia, des Argiens 2 drachmes, des Tégéates 2 ou 3 drachmes, des Trézéniens 4 drachmes^ des Pariens 4 drachmes. Deux Argiens reçoivent 4 drachmes pour frais de séjour atropsdiov. Dans l'inscription du Tholos, 15 individus sont cités avec la seule mention d'indemnités de ce genre touchées par eux ; il en est aussi attribué à des entrepreneurs qui en outre reçoivent payement de leurs travaux. Ces allées et venues montrent le peu de ressources que la ville fournit aux constructeurs. Ils sont contraints de se rendre au dehors pour leurs approvisionnements, peut-être même pourlerecrutementdeleur personnel. Épidaureestencore obligée, tant est grande sa pénurie de bras et d'outillage, d'entretenir tout un personnel de hérauts et de messagers, Kàpi>x£ç xal àvysXoi, qu'elle expédie un peu partout, dans les villes les plus proches à Hermione, Trézène, Corinthe, Némée et aussi à Athènes et à Tégée. Elle recourt aussi aux offices des hérauts des villes étrangères, probablement pour adresser ses appels aux soumissionnaires : ainsi le héraut d'Hermione (1. 273) reçoit 3 oboles Kâp'jxi év ['EJpfji'.ovi.

A Delphes, même dépendance vis-à-vis de l'étranger. Dans les comptes des nàopes (355 à 325) (*), je relève une

('} Boorguet BOH XX 1896 197.

somme payée pour des travaux faits à Corinthe (20 mines) ; ce sont des Tégéates qui transportent des pierres à Delphes (3 talents) {*), L'extraction des pierres est payée la même année (^ ) à un Béotien, Athanogeiton, 10 mines ; à un Argien, Nicodamos, 2 mines, 11 statères; à un Béotien, Capon, 2 mines, 27 statères ; à un Corinthien, Archétimos, 1 mine, 13 statères, 1 drachme ; à un Béotien, Isménias, 3 mines, 20 statères, 1 drachme ; à un Corinthien, Damostratos, 1 mine, 13 statères, 1 drachme. Le transport des pierres par mer à un Corinthien, Chairolas, 1 talent, 1 mine, 25 statères, 1 drachme ; transport à Delphes à un autre, Agathonymos, 7 mines, 22 statères. Je note encore Nicodamos qui enlève les décombres, 20 statères, fournit le modèle des muiies de lion, 17 statères ; un seul Athénien qui fournit le modèle d'une étoile, Céphalon, 4 statères, 1 drachme (^). Enfin les frais de voyage deux fois payés à Chéris pour aller citer les cautions d'Héréas. Même situation à l'époque de Daiïiocharès (*); cette année-là (338), on a décidé de faire eflfectuer certains travaux à un cratère xparrip et à un TTÊpipavTT.piov, bassin aux lustrations, que l'on croit appartenir à l'oflErande faite par Crésus (*). Douze entrepreneurs ont été appelés à Delphes : les six premiers viennent d'Athènes, 'MiiVrfity ; parmi les six autres, il en est deux qui sont portés comme Athéniens et quatre comme Corinthiens. Ils sont restés douze jours à Delphes et ont reçu une indemnité de nourriture de 3 oboles par

(*) 1. 46. Le talent = 60 mines. La mine — 35 statères. Le statère = 2 drachmes. La drachme = 6 oholes.

(') Los ethniques des entrepreneurs ne sont pas indiqués dans les premières lignes.

(*) BCH 1898 477.

(») Hérod. I 61.

jour. Un autre fragment des mêmes comptes (*) est relatit à ce travail et note des payements faits à Theomnestos de Sicyone et à Agiaophanios d'Athènes (').

La suite da premier, fragment concerne d'autres, travaux faits à des édifices toiç 5e T[7i]ç [bTzkobr{K'f\q] ipycivaiç xai r/iç (rroàç... Six entrepreneurs sont nommés : 1 Athénien, 1 Tégéate, 4 Argiens. Eux aussi ont reçu une indemnité quotidienne, eîç TiTTjpsaiov, de 3 oboles.

De même encore à Délos, Comptes de 279 (*), parmi les entrepreneurs occupés au temple, nous trouvons un Carystien, un Parien, un Thébain, un habitant de Sériphos, etc.

Nous avons dans ce qui précède recueilli des faits nombreux et divers et il est possible que le lecteur, trompé par cette diversité môme, n'aperçoive pas distinctement la place que chacun de ces faits occupe dans l'ensemble. Je vais donc m'efforcer de les reprendre afin de leur assigner leur vraie valeur.

De tous les faits que j'ai réunis, le plus frappant est la prédominance de la vie agricole en Attique au V* siècle et au IV** siècle.

Le deuxième fait, c'est le grand mouvement d'argent sous forme de prêts.

Le troisième fait, l'existence d'un commerce étendu, mais qu'il faut se garder d'exagérer.

Le quatrième, l'industrie exercée sous la foime du métier et aussi, mais plus exceptionnellement, sous celle de la fabrique.

Enfin, dans la banque, le commerce, l'industrie, les étrangers et'les esclaves ont le pas sur les citoyens.

(•) BOfl 1898 486.

(*) Lequel figure parmi les douze entrepreneurs appelés à l'adjudication.

'<^ ^Oitfeîfifray Livre Il/Oh.Vtr; ';• '^' -

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