CHAPITRE VII
L'industrie dans les diverses classes de
la population.
(Suite.)
Un fait important est résulté des chapitres qui précèdent : l'industrie est spécialement exercée par des étrangers et par des esclaves et quand je parle de rindustrie, je l'entends aussi bien sous la forme prédominante du petit atelier que sous la forme de la fabrique ou de l'usine. Ce fait nous est apparu spécialement à Athènes ; mais il n'est pas dû à des circonstances propres à cette ville. S'il y a pris un développement mieux marqué qu'ailleurs, la cause en est dans une prospérité plus grande, un mouvement d'affaires plus intense. Cette situation est générale et elle se produit partout où le commerce et l'industrie sont devenus des facteurs de la vie sociale et l'un de leurs premiers effets, le plus notable, est l'accroissement apporté à ces deux classes d'habitants : étrangers et esclaves.
Je me propose dans ce chapitre de considérer de plus près ce phénomène et de rassembler quelques éléments qui n'ont pu trouver place plus tôt. Ces éléments se groupent d'eux-mêmes en deux catégories, suivant qu'ils concernent les étrangers ou les esclaves.
Nous aurons à étudier plus tard, dans son ensemble, la politique des états vis-à-vis de l'industrie ; il en est
cependant un point qu'il est utile d'aborder dès à présent, J9 vaux dire la politique suivie à l'égard des étrangers. Les hommes d'état sont unanimes à considérer la présence d'un grand nombre d'étrangers comme la condition même de la prospérité commerciale et industrielle. Il ne s'agit pas seulement d'étrangers qui, semblables à des oiseaux de passage, apparaissent à la belle saison et disparaissent au mauvais temps. Il s'agit surtout d'étrangers établis à demeure, qui ont quitté leur patrie sans esprit de retour et ont assumé des devoirs vis-à-vis de la cité qu'ils se sont choisie et reçoivent d'elle certains avantages ou certaine protection.
Solon, le premier des législateurs athéniens, s'efforça / de favoriser les progrès de l'industrie et du commerce. Avant lui, ils étaient trop insignifiants encore pour que Ton songeât à écrire des lois en leur faveur et la principale mesure qu'il prit est bien caractéristique. D'après Plutarque ('), il donna la cité à tous ceux qui consentiraient à abandonner leur pays sans esprit de retour et à se fixer à Athènes pour y exercer quelque industrie. On songe à Colbert ou à Pierre-le-Grand, faisant venir à grand frais, de l'extérieur, des hommes de métier. Thémistocle, puis Périclès suivent la même politique. Dans d'autres villes aussi, on s'efforce d'appeler les étrangers. On raconte que les Epidamniens (*) accordaient à quiconque la désirait l'autorisation de se fixer chez eux, apparemment dans le but de développer leur commerce et leur industrie. Polycrate employait les mêmes procédés : il attirait les travailleurs à Samos, par l'appât de gros salaires (•'). Et Aristote (*) porte ce témoi-
(1) Solon 24.
(«) Élien m IH.
(5) Ath.XII540D.
(*) Polit. III 3, 2. r.
gnage important : « autrefois les ouvriers to pivauirov, se recrutaient parmi les esclaves ou les étrangers et il en est encore de même aujourd'hui pour la plupart d'entre eux B. L'auteur du Traité de la République des Athé-' niens écrit que la ville a besoin de métèques pour le grand nombre des métiers et pour la marine (').
Xénophon (*) consacre tout un chapitre aux moyens d'augmenter le nombre des métèques : il vient de faireressortir tous les avantages que présentent le sol et le climat de l'Âttique ; mais il semble que les Athéniens ne puissent à eux seuls tirer de ces avantages naturels tout le profit qu'ils offrent; car immédiatement après, il conseille de faire appel aux métèques. Il y voit un magnifique revenu, attendu que les métèques, en se nourrissant eux-mêmes et en procurant aux villes de grands avantages, ne perçoivent rien et nous payent au contraire le droit de domicile. Il faut donc les attirer par une grande bienveillance et pour cela, prendre diverses mesures, les dispenser du service militaire qui c< est pour eux un grand danger et c'est également une grande affaire de quitter leur métier et leur maison ». « En outre nous avons à l'intérieur des murs beaucoup d'emplacements vides de maisons, si la ville concédait à quiconque y ferait bâtir le droit de propriété, quand il le demanderait et en paraîtrait digne, beaucoup plus d'étrangers désireraient habiter Athènes. Enfin, si nous avions des patrons de métèques comme nous avons des patrons d'orphelins et si l'on accordait une récompense à celui qui réunirait le plus de métèques, ce
(^) Rep. Ath. I. Atdxi oeîxai f; tzoXiç (asto^xcov $ià te t6 ttX^Ooc tûv Ts^^vûv xai Sià TO vauTixov. Atà touxo ouv xal toÏç [xeTOtxoiç eIxotco^ xtjv iffTjyoptav ÊTioiTjffajxsv. ;
(*) Revenus II, . l . . f .
serait un moyen sûr de se concilier leur sympathie ei, selon toute apparence, tous ceux qui n'auraient point ailleurs le droit de cité voudraient devenir métèques à Athènes et augmenteraient ainsi les redevances ».
Deux courants amènent la population étrangère : l'un vient des pays grecs ; Fautre, des pays barbares. Bon nombre d'entre les métèques étaient des hommes libres qui avaient quitté leur cité natale et étaient venus s'installer à Athènes. Bien des causes ont provoqué cette v émigration à l'intérieur de la Grèce. Je place en première ligne la violence des luttes politiques. La tolérance est une vertu ignorée des anciens. Un triomphe électoral a, comme suite obligée, des condamnations rigoureuses, la mort, le bannissement, la cO^nfiscation. Le champ de bataille heureusement est de ceux dont on peut s'enfuir sans honte aucune, en abandonnant son bouclier. Il fait bon, quand on est du nombre des vaincus, de se trouver de l'autre côté de la frontière.
Il y a lieu aussi, me semble-; -il, de tenir ici, comme ailleurs, un large compte du facteur économique. Il opère, sous nos yeux, et détermine l'émigration des campagnards vers les villes. D'autre part, si nous envisageons son action, pour un pays dans son ensemble, il retient les Français chez eux. Ne peut-on pa3 dire que la productivité du capital est une des causes principales de la fixité de la population? Voyez l'artisan errant de l'époque homérique : pour faire fructifier son capital, il est obligé d'aller oflFrir ses services de village en village. Plus tard, voyez ces Grecs affluant de toute part à Athènes^ à Délos, à Bhodes : ils attestent d'abord l'existence de relations commerciales étroites entre le lieu de leur résidence et leur cité natale ; ils attestent surtout que la vie économique s'est concentrée sur quelques points, que là le capital et le travail sont productifs.
Coiflbbteitce (Phénomène- est frappa'iit à^ Athène£f! Au
IV* siècle, et à un moment voisin de la décadence, sur trois hommes, il y a approximativement un métèque, c'est-à-dire un étranger établi à demeure ; nous ne comptons pas les étrangers de passage. Comme cette proportion suffit, si on y réfléchît bien, à nous donner une juste idée de l'organisation économique dans l'antiquité grecque, de la concentration du mouvement en quelques places ! Si d'autre part, on se rappelle le résultat que cette concentration a donné, au IV' siècle, environ 30.000 hommes faits, métèques et citoyens, on saisit du coup combien le progrès économique a été faible, dans les cités mêmes où il s'est le plus nettement affirmé.
Les inscriptions funéraires peuvent nous donner quelque idée de l'immigration des étrangers à Athènes. Elles concernent aussi bien les métèques que les étrangers de passage. D'après M. Clerc ('), sur 621 inscriptions funéraires recueillies à Athènes, relatives à des étrangers d'origine hellénique, 185 cités diflFérentes sont représentées : Héraclée tient la tête avec 74 noms, mais tous ces Héracléotes doivent se répartir entre les nombreuses villes d'Héraclée ; Antioche 27, même observation ; Milet, 29 ; Sinope, 21 ; Thèbes, 20 ; Corinthe, 16 ; Sicyone, 18; Olynthe, Il ; Égine, Ephèse, Byzance, chacune 10.
Bien plus rares sont les inscriptions relatives à des étrangers d'origine barbare. M. Clerc n'en compte que 78 (contre 621 supra) : elles mentionnent 2 Égyptiens, 2 Arabes, 7 citoyens d'Ancyre, 20 Thraces, 22 Phéniciens, 4 Phrygiens, etc. Quelles sont les causes de cette disproportion ? Faut-il les chercher dans la nature même des relations commerciales qu'Athènes entretenait avec l'extérieur? Les pays barbares étaient probablement.
.X» Métèques, Oh. IJŒ..,
oomme aujoard'hai encore certains pays d'Oatremer, tout-à-faifc passifs dans le commerce que les Athéniens faisaient avec eux. Us vendaient, achetaient, échangeaient, mais sur place. Quelques régions formaient exception : on peut citer la Thrace, la Phénicie et l'Egypte. L'introduction de leurs cultes, Tédification de sanctuaires en l'honneur de leurs divinités nationales montrent que les citoyens de ces pays étaient en relations actives et régulières avec TAttique.
La vraie raison n'est-elle point celle qui a été indiquée plus haut au chapitre YI ? Nous sommes enclins à nous exagérer l'importance du commerce grec en général et en particulier celle du commerce athénien : en réalité, il ne pénétrait guère dans l'intérieur des terres ; il se bornait à desservir les populations voisines de la mer et encore, son champ d'action était-il limité. Ceci est surtout vrai au V" et au IV* siècle; plus tard le marché commercial s'élargit; il s'étend jusqu'à Bome et l'Italie. Ainsi s'explique que les traces laissées, à Délos et à Rhodes, par les commerçants étrangers^ soient plus nombreuses qu'à Athènes (*).
Parmi ces étrangers d'origine grecque ou barbare, un certain nombre, qu'il est impossible de déterminer, appartenait à la classe des métèques. Cette classe se recrutait aussi, parmi les esclaves, par l'affranchissement : c'est ce qui fait probablement dire à Xénophon qu'un grand nombre d'entre les métèques sont des Lydiens, des Phrygiens, des Syriens, etc. (-).
Clerc et Scherling (^') ont drossé des tableaux des
(I) Wachsmuth Stadt Âtheu II 155 el Foucart Associations religieuses cliez les Grecs.
(*) Revenus II 3.
(') Qnibus rébus singulorum Atticae pagorum incolœ operam dederint Leipziger Stud. XVIII 1897.' • "" ' • • •
métèque^/ négociants, ouvriers, etc., nommes dans les inscriptions athéniennes. Je les ai déjà utilisés pour faire ressortir la supériorité numérique des mébèques sur les^ citoyens dans le commerce et dans l'industrie. On vou^ drait savoir si certaines professions ne sont pas de* préférence abandonnées aux métèques : en parcourant les tableaux que Scherling a consacrés aux citoyens, je relève sur 107 noms : 32 sculpteurs, 12 ouvriers de la pierre, lapidarii, 10 ouvriers du bois, lignarii. Cela n'est pas de pur hasard : ces professions forment l'aristocratie du travail ; elles ne sont pas les seules auxquelles s'adonnent les hommes libres : on rencontre ceux-ci plus bas dans les métiers purement manuels ou dans le commerce, mais relativement moins nombreux.
On se rappelle le mot d'Andocide (*) : fabriquer des lampes, c'est faire œuvre d'étranger ou de barbare. J'ai déjà touché ce point au chapitre II : c'est le moment d'y revenir. Une industrie très active et très prospère, telle, en un mot, qu'on nous la représente d'ordinaire, serait-elle restée aux mains des étrangers d'origine libre ou servile ? Aurait-elle pu être placée dans les degrés inférieurs de la hiérarchie des professions ? Cependant de nombreux indices confirment le témoignage d'Andocide. On a déjà remarqué que plusieurs noms de céramistes connus : Amasis, Chachrylion, Brygos, Douris indiquent une origine étrangère. D'autres indices parlent dans le même sens; Kretschmer (') les a relevés : la langue même des inscriptions nous introduit dans les classes inférieures. On y relève les particularités d'une prononciation vulgaire ou négligée. Enfin le mélange
(<) ScoL Aristoph. Guêpes 1007.
(*) Kretschmer Die griech. Ya^eninschrifteù ihrer Sprache &ach untersuicht Q-ûtersloh 1Q&4* n j > / -.. ., '>• . -mi. , i .r^i » -..^
des dialectes reproduit, pour ainsi dire,.Ia sooiéte bigarrée à laquelle appartenaient les céramistes. D'après Kretschmer, non seulement parmi ces derniers il y avait des étrangers ; mais les noms permettraient de croire à la présence de nombreux esclaves.
La déconsidération dont paraît avoir été frappée la profession des céramistes n'en est pas moins étrange, car cette profession relève de l'art. Faut-il admettre l'un de ces caprices du hasard, comme il s'en produit en tout temps, qui font descendre, sans motif, un métier dans l'opinion publique?
Même parmi les métèques, il y avait une certaine hiérarchie. Les professions les plus humbles étaient en général réservées aux affranchis. Les dédicaces des phiales d'argent (') émanent d'affranchis dont la profession est généralement indiquée d'une façon fort précise (*).
Femmes :
Tisseuses de laine, 26; marchandes de sésame, 2; marchande de légumes, 1 ; marchande d'encens, 1 ; revendeuses, 3; joueuse de cithare, 1; couturière, 1.
Hommes :
Marchand de salaisons, 1 ; marchand de sésame, 1 ; marchand d'encens, 1 ; marchand de fer, I ; marchands d'étoupe, 2; revendeurs, 5; négociant,!; forgerons, 2 boulangers, 2; cordonniers, 5; corroyeurs, 3; orfèvre, 1 cultivateurs, 7; vigneron, 1; fondeur, 1; toreute^ 1 doreurs, 2; fabricant d'amphores, l; portefaix, 2; jour-
(>) CIA II 2 768-776 et add. 776»» p. 612 et IV 2.
(*; Voir ontre les travaux de Clerc et de Scherling, Foucart Bev. Et. gr. IX 414 et les corrections qu'il propose à CIA IV 2
naliers, 2; ânier, 1; muletiers, 2; porteur d'amphore, 1; porteur d'outre, 1 ; porteur indéterminé, 1 ; greffier, 1 ; sous-greffiers, 2 ; cuisiniers, 2 ; employé aux mines ( ?), 1 (').
Gomme on le voit, les affranchis se rencontraient à tous les degrés de la hiérarchie des professions; mais il semble qu'ils se portaient de préférence vers les métiers inférieurs. Certains montaient plus haut, comme ce Nicomaque qui « d'esclave devint citoyen; de mendiant, riche; de sous -greffier, législateur » (vojxoOéTYiç) (*); comme ces banquiers dont nous avons parlé plus haut ; comme ce Lampis, affranchi de Dion, qui dirigeait le commerce maritime de son maître (^) ; comme Milyas, afi&anchi de la famille de Démosthène et qui était à la tête de la fabrique de couteaux (*).
La funeste institution de l'esclavage faisait encore sentir ses effets. Elle alimentait, par l'affi*anchissement, les classes inférieures et déversait des concurrents bien armés pour la lutte, sur le marché du travail (^).
Pour compléter ces statistiques, j'emprunte encore quelques chiffres aux tableaux dressés par Clerc et par Scherling. Ces tableaux concernent les métèques et les citoyens que nous trouvons renseignés dans les inscriptions athéniennes, comme négociants ou hommes de
(1) [xàv Ssivaj èx tûv £pY(aTrTjpttaV; îttI [So]uv({a>) oix(ojvTa), Scherling 99.
(*) Lysias c. Nicomacb. 1-7.
(3) Dem. c. Phorm. 5.
(*) Dem. c. Aph. I 19.
{^) La dédicace des ouvriers des bains ou foulons oi irXuvf^^ aux Nymphes et à tous les dieux, CIA II 1327 (IV® siècle) = CIG 455, porte douze noms ; quatre sont suivis du nom du père, mais pas du démotique : Boeckh croit que ce sont des étrangers. Huit noms ne sont suivis d'aucune indication : ils désignent des affranchis, peut-ôtre dos esclaves (Manès et Midas).
métiers, ou même cultivateurs. Ces deux auteurs ont groupé les noms par dèmes : je ne prends que les dèmes les mieux fournis.
Nom du dème.
Mélëques.
Ciloyens
Alopécè :
Eleusis :
Céphisia :
CoUyte :
Colonos :
Cydathènaion :
Mélitè :
3 ou 4
Paiania :
Pirée :
Scambonidai :
Ces tableaux font ressortir d'une façon frappante la supériorité numérique de Félément étranger : ils font y encore ressortir un autre fait : l'industrie et le commerce sont concentrés dans les dèmes urbains .et suburbains, Alopécè, CoUyte, Cydathènaion, Mélitè, Pirée, Scambonidai. Bien n'est plus naturel et voilà l'origine de la ville d'Athènes, en tant que centre de la population. Après la phase purement agricole des premiers temps, la richesse se développe; les besoins augmentent avec les moyens de les satisfaire. Le commerce et l'industrie s'accroissent et agissent sur la population, comme une force qui la rassemble sur un même point. Cependant la force qui agit n'est pas, nous l'avons vu, assez puissante pour faire d'Athènes un centreyimportant de population. Athènes,, en Grèce, est une grande ville; comparée à nos places industrielles et commerciales, elle est restée petite ville.
Athènes n'est pas seule à posséder des métèques; les auteurs, mais surtout^ les inscriptions nous apprennent que la coutume d'accorder certains privilèges aux
étrangers établis à demeure, était générale en Gréce. Les listes de métèques o&ent une très grande importance ; non seulement elles permettent de se faire quelque idée de ce que représentaient, au point de vue du nombre, les habitants d'origine étrangère dans les cités grecques; mais aussi elles servent à montrer avec quelles villes chaque cité était en relations plus particulières et ainsi elles aident à fixer quelques détails de l'histoire du commerce. L'étude à laquelle s'est livré M. Clerc (*) nous montre, comme il fallait s'y attendre, la présence de cette classe d'habilants dans de nombreuses localités. Sur les soixante-dix cités dont M. Clerc a dressé la liste, quarante sont des ports de mer; après Athènes, c'est Bhodes et Délos qui sont les plus hospitalières. A Bhodes, les étrangers étaient fort nombreux; lors du siège de Démétrius Poliorcète, 1000 d'entre eux s'associèrent aux 6000 citoyens, qui entreprirent de détendre la place (^). Fait digne de remai'que, les insciiptions de Bhodes sont d'une époque assez récente : les étrangers ont abandonné Athènes, entraînés par le mouvement commercial qui se déplaçait vers l'Orient. Les inscriptions sont malheureusement trop rares ou trop incomplètes pour nous donner autre chose que des renseignements isolés, sans vues d'ensemble sur les relations commerciales des villes grecques. Citons , à titre d'exemple, une liste de Milet (^) qui nous fait connaître deux métèques d'Héraclée (du Latmos), un de Pédasa : ceci pour la Carie. Un métèque de Lysimacheia, probablement dans la Chersonèse deThrace, une autre insorip-
(1) Rev. des Univ. da Midi 1898 1 , 158, 249.
(^) Diod XX 84 2. 8ar les associations religieuses des étrangers, Foucart Associations religieuses 110.
(») Rev. de Philol. 1899 81.
tion de Milet (*) porte les noms de sept étrangers naturalisés; dont six d'iEnos, un d'Héraclée.
Je Fai déjà dit : partout où la richesse a pris quelque développement, apparaît immédiatement l'esclavage. Ce sont là deux faits concomitants et l'on peut poser comme une loi économique de l'antiquité grecque que l'esclavage croît en raison directe de la fortune publique. Cette loi se vérifie surtout dans l'organisation de l'industrie : l'esclave ouvrier en est le facteur principal.
On trouve les esclaves dans toutes les conditions et, pour ainsi dire, à tous les degrés de la hiérarchie du travail (•).
Ils se rencontrent dans la domesticité. On a cent fois décrit les grandes maisons romaines comme encombrées de serviteurs. On a montré à quelle incroyable division du travail entre leurs domestiques, les riches en étaient arrivés; la main d'œuvre est gaspillée à plaisir; les bouches inutiles, multipliées : les Grecs n'en vinrent jamais là. Platon compare le sort du tyran à celui des particuliers qui possèdent 50 esclaves ou plus encore (^) : le chiffire de 50 est cité comme un chiffre très élevé. Au V* siècle et au IV* siècle encore, les fortunes sont modestes. On est bien loin de ces grandes fortunes et de ce déploiement du luxe, qui apparurent sous l'Empire.
0 Ch. Michel 665.
{^) On trouvera des détails sur l'emploi des esclaves dans Bûchsenchûtz Besitz 18 i et Wallon Hist. de TEsclav. V.
(5) Eep. IX 678 D, E.
Les actes d'affranchissement de Delphes (*) renseignent :
Femmes :
Hommes :
Filles :
Garçons :
Il serait hasardeux de tirer de ces chiffres une conclusion générale quant à la prédominance d'un sexe sur l'autre. Cependant, il est bien possible que partout, sauf peut- être à Athènes et à Corinthe, les femmes fussent plus nombreuses que les hommes. On comprend qu'on les employait de préférence dans les travaux domestiques et dans les travaux accessoires, confection des vêtements, etc. Les hommes, de leur côté, étaient utilisés pour la culture, le commerce, l'industrie. Si cela est vrai, les inscriptions de Delphes montrent l'extension de l'esclavage domestique, la prédominance de cette forme de la servitude sur toutes les autres.
Dans l'agriculture : les esclaves d'Aréthousios se louent pour la cueillette des fruits, pour la moisson, pour les travaux de la culture; Aréthousios perçoit luimême leur salaire (').
Nous les trouvons dans le commerce comme employés, préposés. Ils sont associés aux bénéfices du négoce et jouissent, sous la surveillance de leur maître, d'une
{^) Je n'oserais garantir qu'il ne s'est pas glissé quelques Jégères erreurs, dans ce relevé. Il repose sur Sammlung der Gr. Dialekt-Inschr. Die Delphischen Inschriften par Baunack. J'y ai ajouté les inscriptions publiées par M. Colin BCH 1898. Tons ces actes d'affranchissement vont du IP siècle avant notre ère jusqu'au I^r après J.-C.
(<) Dem. c. Nicosth. 21.
liberté étendue. L'avare, dans Théopbraste (*), a confié à son esclave un petit commerce à l'agora et lui fait payer le change, quand il s'acquitte de la redevance en cuivre au lieu d'argent. Athénogène (') était un égyptien d'origine; son père et son grand père avaient exercé le métier de parfumeur ; lui-même avait installé à l'agora trois boutiques de parfumerie qu'il faisait tenir par un de ses esclaves, appelé Midas (^).
Nous rencontrons encore les esclaves dans l'atelier et dans la fabrique. Je rappelle les esclaves cordonniers du père de Timarque, etc., les tisseurs de grosse toile et les broyeurs de remèdes de Conon (*). L'atelier de Lysias et de son frère Polémarque ne comptait pas moins de 120 forgerons (*). Le père de Sophocle occupait des esclaves dans une forge et dans un atelier de coutellerie. Le père d'Isocrate avait un atelier d'esclaves qui fabriquaient des flûtes {^), La tannerie de Cléon occupait des ouvriers esclaves ('). Le père de Démosthène avait un atelier de couteliers et un atelier de fabricants de lits (**). Euktémon {^) possédait une terre^ un bain, une maison de ville, un troupeau de chèvres, deux couples de mulets et des esclaves ouvriers xal 5rj(jLtoupyoùç o<TOt Tj^rav aïkw, le
(«) Charac. 30.
(^) Hyp. c. AthénogÔDe.
{'} Voir plus loin quelle était la situation juridique de Midas vis-à-vis d*Athénogène.
{*} Cf. supra p. 189.
(«) Lys. XII 8, 19.
(•) Dionys. Halic. T V p. 534, l. 10, éd. Reiske.
(') èpYa^T,piov SoûX(ov P'jpjooeij/âiv. Schol. Arist. Eq. 44.
(•) C. Aphob. I.
(>) Isée de Her. Philoct. 140.
tout valant plas de 3 talents. Ciron (*) possédait une terre àPhIya,deux maisons, Iti 8è dvopàTcoSa [xwOoçopoiivTa xal ùùo OepaTcaivzç xal 77at.Si<TX7iv, des esclaves lui rapportant des salaires, deux servantes et une bonne d'enfants (•). Certaines industries n'étaient exercées que par des esclaves; telle, l'industrie des mines (^).
Les actes d'aiFranchissement (^) fournissent de curieux renseignements. Ils supposent que l'esclave s'est racheté de son propre argent; ce qui indique qu'il a pu, même durant le temps de sa servitude, réaliser des économies. Dans certains cas, le payement se fera, après l'aiFranchissement, en plusieurs termes, soit en argent uniquement^ soit en argent et par des prestations complémentaires C*).
La clause la plus fréquente est celle qui oblige l'affranchi à vivre dans la maison de son maître jusqu'à la mort de celui-ci et à le servir fidèlement; dans les actes les plus récents, assez souvent, l'esclave devra fournir à ses patrons, un ou plusieurs enfants, s'il lui en
(1) Isée pp. 218-220.
(*) Voir encore Lyc. c. Leocr. 58: ^raXxoxuTtoi. Âatres exemples dans Frohberger de condicione opificam 21 et Bachsenschûtz Besitz 331. Je ne donne que les exemples les plus remarquables.
(») Infra, Livre III, Ch. III.
[*) Il s'agit de l'affranchissement, sons forme d'une vente à un dieu. On en a de nombreux exemples à Delphes, à Lébadée et ailleurs.
(5) Wescher et Foucart n® 213 : Ta 8è epya auvreAfiiTto Zioitoç tœ KaXXf^evo'j Ttàvxa, à'^rpt xa ô cpavoç xaxEveYÔf,. N« 219 : et ôè xa xi •TrâOTi 'Aoé^tov, xpe«p^xa) Bpaixiôa; Aopxâ8a il -aol OéXri oixetv aùv aùxcjf) • Et 5è jxfj, èvpaXXéxto BpatxtSaç AopxdtSt xpo^av xoô [x^îvoç '
èxàoxou TTuptov x^^aapa TijJLisxxa, oVvou irpoyov. j
naît(*). La nature de ces obligations imposées à l'esclave confirme ce que nous disions tout-à-l'heure de la prédominance de l'esclavage domestique. Mais, dans certains cas, les affranchis sont tenus à rendre à leur ancien msdtre des services déterminés, par l'exercice de leur métier. L'exemple le plus curieux est celui de cet affranchi auquel il est imposé d'apprendre le métier de foulon, et quand il l'aura appris, de venir, chez son maître, exécuter tous les travaux de sou métier (*). Un autre devra exercer, avec son maître, si celui-ci le requiert, la médecine, mais recevra par contre la nourriture, les vêtements, le couchage (^).
Dans une inscription de Cos (*), un certain Diomède consacre von jardin et ses bâtiments à Héraclès et impose à son esclave qu'il affranchit et à ses descendants, l'obligation de cultiver le jardin et de contribuer aux cérémonies religieuses.
Dans diverses inscriptions de Delphes, se révèle cet autre usage : le maître vend l'esclave à un tiers à condition qu'il devienne libre. Le tiers dispose, sa vie durant, des services de l'affranchi : c'est là la irpàatç en éXeuOepia. Le prix du rachat est fourni par l'acheteur,
(M BCH 1898 198. M. Colin constate p. 2J0 « qu'au 1er siècle avant J.-C, la situation des esclaves à Delphes est plus pénible qu'au Ile siècle avant J.-C. ».
{*) Wescher et Foucartno 239. Dans Baunack 2156, le maître se réserve de louer à des tiers les services de Tesclave.
(') N** 234. La profession des esclaves affranchis à Delphes est très rarement indiquée : quelques servantes sont portées avec ce titre Osp37caiva, TzoLioivxr^. Je note encore un esclave de race galate TeyvsÎTav (jxutîî ; Wescher Foucart 429. Baunack 2154, encore nne esclave galate, TsyvTTtv et 2172, une esclave indigène t£-/vitiv.
(*j Paton Inscr. of Cos n" 36.
oa plutôt avancé par lui, car il se remboursera par les services que lui rendra Pesclave.
M. G. Foucart (*) reconnaît avec raison cette pratique, dans le plaidoyer d'Hypéride contre Athénogène. Celuici possédait un esclave appelé Midas qui tenait, pour le compte de son maître, une boutique de parfumerie. Un Athénien, Épicrates s'en éprend et demande à l'acheter. Athénogène exige que le père et le frère de Midas soient compris dans le marché. On est donc d'accord : Epicrates les achètera tous trois, à condition qu'ils soient libres. Mais au dernier moment, Athénogène lui persuade qu'il aura plus d'avantages en les achetant simplement et en les gardant comme esclaves. Épicrates se laisse faire, mais il ne tarde pas à s'apercevoir du sot marché qu'il a conclu. Les affaires de Midas étaient en mauvais état et ses créanciers s'adressent à Epicrates pour obtenir payement.
Cet exemple- montre l'intérêt que le citoyen avait à acheter les services d'un nfiranchi plutôt que ceux d'un esclave : le citoyen n'était pas tenu des engagements de l'affranchi comme il l'eût été de ceux de l'esclave. En outre, en cas d'infidélité, la liberté de l'affranchi était en jeu. Le citoyen avait donc de ce côté les plus fortes garanties.
L'histoire de l'esclavage (*) a été trop souvent écrite pour qu'il soit utile de la reprendre en détail : je me bornerai à recueillir quelques dates. A l'époque d'Aristote, l'esclavage est un fait normal et l'on se souvient du mot célèbre de la Politique : la maison se compose d'esclaves et d'hommes libres.
Les Grecs avaient, semble-t-il, gardé la mémoire
(*) G. Foucart De libertorum condicione apud Athenienses Paris 1896 n. 14.
(*) Wallon. Hist. de rEsclavage I*.
confase d'un temps où l'esclavage n'existait pas encore x '). On peut se demander si réellement les souvenirs des Grecs allaient jusque là : nos plus anciens témoignages écrits, les poèmes d'HomèrO| nous montrent l'esclave dans la domesticité, dans les travaux des champs. Et plus haut, les monuments de Mycànes et de Tirynthe supposent, sinon des travailleurs serviles, du moins des ouvriers réquisitionnés de force et soumis à la corvée. La dépense de force humaine que représentent ces monuments ne s'explique que par un régime de contrainte. Toute la vieille société grecque, depuis l'époque de Mycènes jusqu'à Homère, nous apparaît nettement hiérarchisée : en haut, les rois et les nobles, grands propriétaires fonciers; en bas les petits propriétaires; plus bas encore les tenanciers, les mercenaires, tous maintenus dans une certaine dépendance à l'égard des riches et des puissants. Dans une semblable société, l'esclavage a sa place marquée : il est l'instrument presque indispensable de la mise à fruit de la richesse des grands. Ce qui est vrai, c'est qu'il y eut un temps où la source principale de l'esclavage était la guerre ou la piraterie : le commerce de la chair humaine n'était encore ni organisé ni surtout généralisé (*); c'est à cette situation que font allusion Timée (*) et Théopompe. D'après ce dernier, les habitants de Chio furent les premiers, qui^ après les
(^) Hérod. IV 137 : du temps des Pélasges, les Athéniens, pas plus que les autres Grecs, n'avaient des esclaves.
{*) La guerre est naturellement restée un moyen de se procurer des esclaves. Voir ce qu'en dit Aristote, infra, Livre IV, Ch. I. Dans Dem. c. Eubul. ou voit que le père d'Ëuxithée fait prisonnier, pendant la guerre de Décélie, fut vendu, comme esclave, à Leucade.
{^) Ath.VI 264 C : anciennement, ce n'était pas la coutume des Grecs de se servir d'esclaves achetés.
Thessalieus et les Lacédémoniens, se servirent d'esclaves, pas comme ceux-ci de serfs, mais d'esclaves achetés.
La création de marchés réguliers où Ton peut s'approvisionner d'esclaves a évidemment pour effet de multiplier le nombre de ceux-ci : elle suppose d'autre part, et comme cause, le développement des fortunes. On peut donc suivre sur la carbe les progrès concomitants de lesclavage et de la richesse, d'Asie en Europe. Quelle que soit la forme de cette richesse, agricole ou autre, le nombre des esclaves croît avec elle. Ici ils sont disséminés dans les maisons particulières, dans les petits ateliers, dans les boutiques et les échoppes : là ils sont, par bandes, astreints au travail de la terre ou remplissent les palais des grands.
J'ai déjà parlé du nombre des esclaves à Athènes et à Gorinthe, à Egine et à Chio. Agrigente nous offre un autre exemple : d'après Diodore (*), elle comprenait en 406, 20.000 citoyens et avec les étrangers pas moins de 200.000 habitants. Beloch (*) explique : 20.000 citoyens et en ajoutant les étrangers et les esclaves, en tout 200.000 habitants; ces chiffres sont encore exagérés, comme l'a montré le même auteur ; mais il n'en reste pas moins que la prospérité des Agrigentins, due en partie au commerce, avait attiré chez eux de nombreux métèques et accru, dans de fortes proportions, la population servile.
Beloch (') fait encore ce calcul au sujet de la population de Corcyre : dans la guerre d'Epidamne, cette
(M DIod. XIII 84, diaprés Timée : tjv Se toï; xaToixoOji ?évoi<
O'JX iXoCTTOUs TWV ElXOJt [XUptàO(OV.
(^) BeJoch BevôlkeruDg 281.
\^} Bevôlkerang 191. Sur le nombre des esclaves à Corcyre, Xeu. Hell. VI 2, G. Xéaophon raconte l'occupation de l'île par
ville met en mer jusqu'à 120 trières : à raison de 200 hommes par trière, cela donne 24.000 hommes; mais parmi eux, quel grand nombre d'esclaves ! A la bataille de Sybota, Corinthe fait 1.050 prisonniers, dont 250 hommes libres seulement. Sur 24.000, d'après la même proportion, on aurait 6.000 citoyens, 18.000 esclaves et Beloch fixe la population de l'île à 40.000 esclaves et 30.000 citoyens.
A partir du IV* siècle, l'esclavage se généralise. Il pénètre même dans les régions qui jusque là en étaient exemptes, en Phocide, en Locride (*), en Èlide (*), en Arcadie. Ce n'est pas de dire que les cités de ces régions fussent devenues industrielles ; mais elles passaient de la médiocrité à une prospérité relative. La simplicité antique des états agricoles faisait place à un régime plus avancé ('*). Preuve nouvelle de ce que, tout au moins au point de vue matériel, le IV* siècle était en progrès sur le V* siècle.
les Lacédémonîens : ils la trouvèrent admirablement cultivée; des maisons splendides et des celliers à vin étaient établis dans les campagnes; les soldats en vinrent à ne plus vouloir boire que du vin qui avait un bouquet délicieux, et |jlt) àv6oa(xiac; t{y\ et ils s'emparèrent, dans les campagnes, d'ung'^and nombre d'esclaves et de tètes de bétail.
(») Beloch 157.
(«) Polyb. IV 73, 6. Xen. Hell. III 2, 26.
(') Ils passaient par la crise de laquelle Athènes était sortie depuis Selon. La richesse s'y était accrue au profit de quelquesuns. C'était le régime du « capitalisme » que l'industrie et le commerce pouvaient seuls faire disparaître. Cf. Livre IV, Ch. Les Premières crises.
CHAPITEE VIII.
Les idôés morales sur le travail et les travailleurs.
Il ne suffit pas de marquer la place que les travailleurs occupent, dans la cité, au point de vue de leur importance numérique ni d'apprécier la valeur du travail industriel en tant que facteur social. Aux faits répondent des idées : celles-ci sont à certains égards les images des premiers. A leur tour, les idées éclairent les faits, elles sont comme une lumière dans laquelle il est nécessaire de les considérer, si on les veut bien voir (*).
Les idées morales des Grecs sur le travail et les travailleurs sont moins simples qu'on ne se les figure parfois. Elles ne se laissent pas embrasser dans une formule brève et tranchante. Nous parlons des préjugés des anciens : c'est un mal qu'ils n'ont pas toujours évité; mais n'allons' pas par dessus le marché leur prêter les nôtres ou en inventer pour les leur attribuer.
\}) Tous les textes des anciens se trouvent réunis dans Frohberger De cond. opificum Ch. II. Je ne cite que les principaux. Frohberger a eu le tort de ne pas distinguer entre les époques et les circonstances dans lesquelles ces paroles ont été prononcées. Il prend « les Grecs », comme une réunion d'hommes qui a existé à un moment déterminé, quelque chose comme une école de philosophie. Voir aussi Schmidt Die Ethik der Griechen II, Ch. IX et F. Cauer Die Stcllung der arbeitenden Klassen in HoUaa und Rom Noue Jahrb. f. das klass. Altert. 1899 686.
Les poèmes homériques sont écrits à la gloire des classes élevées; ils chantent la vie heureuse des riches, les exploits et les aventures des nobles. Ceux-ci ont conscience de leur supériorité. Ulysse, au Chant II de PIliade, traite différemment les princes et les gens du commun qui, prenant à la lettre le discours d'Agamemnon, courent tumultueusement vers les navires. Les premiers, ils cherchent à les arrêter par ses objurgations; pour les autres, il joint les coups aux paroles. Nulle part cependant on ne voit que l'exercice d'une profession manuelle crée des distinctions entre les hommes. Tout au contraire, Ulysse travaille de ses mains et ne croit pas déroger en fabriquant lui-même les meubles de sa chambre. La fille du roi des Phéaciens va à la fontaine laver les vêtements de ses frères. La vie est simple, la familiarité des mœurs rapproche le roi et les sujets. L'homme de métier qui travaille pour autrui est encore rare ; souvent il exerce sa profession en allant de palais en palais, de village en village. Son habileté est un objet d'admiration ; elle étonne et lui crée une supériorité parmi ses concitoyens. Savoir quelque chose que les autres ne savent pas, que peu savent comme lui, est un titre qui, dans ces temps de naïveté, le recommande à l'estime de ses concitoyens. On n'a encore nulle idée de classer les hommes d'après leur métier : poètes, médecins, artisans, sont réunis et comme confondus dans une même énumération.
Les poèmes d'Hésiode semblent indiquer une certaine modification dans les mœurs : le problème de la dignité du travail personnel s'est, dirait-on, posé devant elles ; le poète s'adresse à Persée (*) et l'exhorte à fuir l'oisiveté : le travail, dit-il dans le vers célèbre, n'est pas un déshonneur, c'est l'oisiveté qui est un déshonneur,
(1) 0. et J. 298 8.
epyov 5'o'joev oveiooç, âepyiYi or^ t*ovsi8o;. Le sentiment de la vanité a passé par la société et a sacré, comme une loi du comme-il-faut, la vie inoccupée. Travailler, c'est la sagesse pratique, la prévoyance contre la misère dans Tavenir, l'acquisition de la richesse et de l'estime qui l'accompagne izXoù'zt^ S'scpeTYj xal xGSoç ô-nr^^eï. Ne rien faire, attendre pour le manger que les abeilles aient amassé le miel, le poète a beau dire, ce genre d'existence est déjà en faveur. Les plaidoyers en faveur du travail ne sont nécessaires que dans les temps où l'oisiveté dorée exerce ses séductions.
Ce ne sont là encore que des indices ; il faut attendre, pour que l'opinion soit appelée à se prononcer d'une façon plus catégorique que la civilisation ait progressé dans le sens d'un plus large développement matériel. Cette époque s'ouvre au VI" et au V** siècle : les Etats grecs cessent de reproduire tous, à part quelques différences tenant à la race ou à la situation topographique, le même type; ils ont à choisir entre deux politiques, une politique aristocratique et une politique démocratique et mercantile.
Dans ceux qui adoptent la première, les idées morales sur le travail prennent une tournure qui lui est nettement hostile. Aristote cite des exemples que l'on retrouvera plus loin; l'exemple le plus frappant et le plus célèbre est Sparte.
Les autres Etats s'écartent des voies anciennes et se préparent hardiment de nouvelles destinées. Il ne faut pas mêler les idées qui sont nées dans des milieux aussi différents. A Sparte, règne le préjugé aristocratique et justifié en quelque sorte par les succès militaires, il a rayonné dans toute la Grèce. On disait et on croyait que c'était la discipline Spartiate fondée sur Toisiveté qui avait vaincu à -^gos-Potamos. A Athènes, depuis Selon, le mouvement se dirige en sens contraire. A la fin du ¥• siècle, Athènes offrait un frappant contraste avec
Sparte. Si on la comparait avec celle-ci, elle était une grande place de commerce et d'industrie. D'un côté, des lois et des mœurs rigides comme un règlement de caserne ; de l'autre, une activité beaucoup plus libre, la fièvre du gain, l'industrie et le commerce, tenant en dessous de Tagriculture une place encore importante. Tandis que s'opérait ce grand changement, et plus tard quand il fut un fait accompli, que pensait et que disait l'opinion publique ? L'opinion publique n'est souvent que l'opinion de quelques-uns ; par conséquent elle est rarement d'un seul avis et pour la connaître, il faut entendre tous ceux qui ont quelque droit de parler en son nom. D* ailleurs, en cette matière les appréciations dépendent beaucoup de la position de ceux qui les émettent. Entendez aujourd'hui ces éloges outrés décernés aux travailleurs, ces flagorneries qui leur prêtent toutes les supériorités : vous avez devant vous un homme politique qui compte faire son chemin par la démocratie et qui, pour gagner ses faveurs, brûle sur ses autels un encens généreux. C'est aussi par les hommes d'Etat que nous commencerons notre enquête.
Je me borne ici à recueillir les paroles de l'un des plus célèbres, de Périclès ; les voici telles que Thucydide les lui attribue : « Nous nous servons de nos richesses, non pour briller, mais pour agir; chez nous ce n'est pas une honte que d'avouer sa pauvreté; ce qui en est une, c'est de ne rien faire pour en sortir (*). On voit ici les mêmes hommes soigner tout à la fois leurs propres intérêts et ceux de l'État, de simples artisans entendi'e suffisamment les questions politiques ('). C'est que nous regardons le
(*) II 40, 1 : ïèire'vÊjOat où*^ oiio/.oysïv iivl aijypèv, àXXà jA-rj 8iacpsûyeiv epY(|> aVjy^pov.
(*) II 40, 2 : ''Evt os toi; «ùtoÏç oixeitov a|ia xai iroXiTixôiv èiti|iÉ- Xsta xat lT^poi< rpèç ïpyoL TSTp3[JL{jLévotç xà iroXiTtxà {xt) svoeûc yvûvai.
citoyen étiranger aux affaires quelles qu'elles soient, non comme un ami du repos, mais comme un être inutile ».
Dans le programme politique que Plutarque (*) prête à Périclès, les mêmes pensées se retrouvent : ceux qui ne portent pas les armes et sont obligés de vivre de leurs bras ont une part des deniers publics ; mais ce qu'ils reçoivent n'est que le prix de leurs peines. Ils travaillent à la construction de grands édifices, et trouvent dans les arts de toute espèce à s'occuper longtemps. Ainsi, ceux qui restent dans la cité ont un moyen de tirer des revenus de la république, les mêmes secours que les matelots, les soldats et ceux qui sont préposés à la garde des frontières. Nous avons à nous procurer les matières premières, l'ivoire, l'or, l'encens, l'ébène, le cyprès, la pierre, l'airain, et des ouvriers sans nombre, charpentiers, forgerons, tailleurs de pierres, teinturiers, orfèvres, brodeurs, tourneurs, ébénistes, peintres sont occupés à les mettre en œuvre ; les armateurs, matelots et pilotes conduisent par mer les matériaux ; les voituriers, les charretiers les amènent par terre ; ils sont aidés par les muletiers, cordiers, tireurs de pierres, bourreliers, paveurs, mineurs, tisserands et chaque patron, tel qu'un général d'armée, a autour de lui une troupe de journaliers et de mercenaires qui sont comme un instrument employé en sous-ordre. Par là, les hommes de tout âge et de toute condition, partagent l'abondance que ces travaux répandent.
Est-ce là la pensée de tout le monde ? Non. Ce n'est pas pourtant un avis isolé. Les résultats dont se vante Périclès, il les a obtenus, grâce à l'appui de la nation. Elle a, comme lui, compris l'avantage des transformations économiques qi^i se sont accomplies; elle en
(1) Plut. Per. 12.
retire le profit; elle ne voudrait pas retourner en arrière. Cela ne vent pas dire qu'elle accorde unanimement et sans distinction son estime et ses sympathies à tous ceux qui lui procurent ces avantages et ces profits. Moins fort et moins tyrannique qu'à Sparte, le préjugé hostile au travail manuel est répandu dans Athènes. Écoutez le témoignage d'Hérodote : « Tous les Grecs placent dans leur estime en dessocs des autres citoyens, ceux qui pratiquent les métiers, ainsi que leurs descendants. Us considèrent comme de noble race ceux qui s'abstiennent des travaux manuels et surtout ceux qui s'adonnent à la profession militaire (') ».
Hérodote ne fait pas d'exception ; il constate cependant que, dans certaines villes, et il cite Corinthe, le préjugé est moins fort qu'ailleurs. II eût pu dire sans doute la même chose d'Athènes. Hérodote ne parle pas en son nom personnel, il exprime l'opinion commune. U suffit, pour le moment, d'avoir noté sa voix discordante.
A la fin du Y* siècle, une nouvelle apparition se fait jour. C'est, si je puis le dire, l'idée savante, c'est le jugement des classes lettrées. Au fond, il correspondait au préjugé populaire, mais il l'exagérait. Il lui donnait une autre tournure en l'habillant de grands mots et comme une justification, en le ramenant à des principes. La bophistique dut largement contribuer à l'éclosion de l'idée savante: elle créa une opposition entre le sophiste, l'homme du travail intellectuel et l'ouvrier, l'homme du
(*) Hérod. II 167 : e». (liv^vjv xal touto irap W^Yinr^îtov (xe{xaOYixx7i 01 "EX^TiVEç oùx Eyo) à-rpExéux xpîvai, ipstov xal BpTjîxaç xai Sx-iBac x4t ïlé'paac xal ff^e86v itdtvraç toù< papPatpouç àTtoTi|xoT£'po'j; twv oX/ ov TiY"»ijA6Vouç îtoXiTiXECov Toùç xàç 'zéyyoiç (lavBdtvovTaç xat toùç exYOVo'j< Touxcov, toù; o* àTraXXayiievou^ zCS^ yeiptovaÇietov yEVvafou^ vojjLiÇovra^ elvai xal {jLâXiora toù; e; xèv 7:oX£(iov àv£t|xsvou< • {AE(xac- Ofjxaai S* wv toûxo iraVTSç ol *'EXXt,V£<; xal (xdXiTua AaxESaifxovioi, flxiTra oè KopivOiot ovovrat toùç yisipozéyyaç.
travail manuel. La science alors était jeune, et, avec les ambitions de son âge, elle en avait la présomption. Elle se plaçait elle-même très haut et du piédestal où elle S' était juchée, tout le reste lui apparaissait bien petit. II faut lui pardonner ses prétentions ; car elle apportait à la jeunesse d'alors un idéal très beau et très grand : l'étude doit faire l'homme, le préparer sans doute pour les luttes de la vie, mais aussi cultiver son esprit, rélever et Tomer. Et voulez-vous la voir, cette nouvelle génération qui suit les conseils des sophistes ? Entrez, tcvec Socrate, dans l'école de Denys le grammairien : vous y trouverez « quelques jeunes gens des mieux faits et des meilleures familles. Il y en avait deux surtout
qui disputaient ensemble; il me paraît que c'était
sur Anaxagore ou Œnopide, car ils traçaient des cercles et avec la main, ils imitaient certaines conversions des cieux » (*). Au sortir de ces graves entretiens, comme ils devaient se sentir supérieurs aux simples travailleurs manuels et quelle haute opinion ils devaient concevoir de leurs propres labeurs !
Mais de plus, la cité agrandie réclame de ses membres des services plus nombreux et une application plus soutenue. La carrière politique suffit par elle-même à absorber ceux qui y entrent et veulent s'y créer un nom. La sophistique venait à point pour les y aider. Autour des sophistes, comme plus tard autour de Socrate, l'élite de la jeunesse se groupe, avide de les entendre, heureuse de sentir son intelligence s'éveiller et toute fière déjà des succès dont elle aperçoit la promesse : c'est dans ce milieu, sous l'influence de ces causes qu'est née l'idée savante et si vous voulez la connaître, voyez ceux qui en sont les représentants. Voyez-les tous, Socrate lui-même. Quelle existence inoccupée du côté
(«) Plat. Amat.
des travaux matériels ! Ils développent leur forcé musculaire et cherchent à donner à leur corps une beauté virile dans la vigueur et les heureuses proportions : c'est Autolycus(') qui s'exerce au pancrace et songe à illustrer par ses actions le nom de son père. Le matin, ils vont aux promenades et aux gymnases, se montrent à l'agora à midi; le reste du jour, ils le passent aux endroits où ils savent rencontrer le plus de monde (*). Ils aiment se promener tout en causant : ils flânent comme Socrate et Phèdre ; la matinée, ils l'ont passée chez Lysias à entendre une lecture et les voici sur les bords de l'Ilissus, laissant leur esprit s'ébattre librement ('). Ou bien ils se rendent à la palestre (*) et s'y content les nouvelles de la ville; ou bien encore, au milieu même du Lycée, ils entament une discussion et la foule se presse autour d'eux (^). Existences heureuses : l'amour d'un gain sordide ne leur a point enseigné le prix du temps ; ils ne sont 'jamais pressés par des occupations tiop variées et trop nombreuses ; on ne les voit pas courir de leur bureau à la Bourse dans une hâte enfiévrée. Ce n'est qu'une élite, sans doute, mais c'est l'élite des gens qui pensent. A côté d'eux, les riches et les financiers parlent de leurs intérêts, et en les entendant (^), nos philosophes s'ennuient franchement. Certains d'entre eux, arrivés à l'âge mûr, feront comme cet Antiphon (') qui suivit Zenon et Parménide et qui finit par élever des chevaux : ce sont les désillusionnés; la prose après la poésie; mais
(*) Xen. Banquet.
(*) Xen. Mem. Il, 10.
(») Plat. Phèdre.
(*) Plat. Charmides.
(3) Plat. Euthyd.
(>) Plat. Banquet.
(') Plat. Parménide.
ropinion de cetU élite, surtout se rencontrant avec les préventions populaires, devait agir puissamment sur l'esprit public.
L'enseignement de Socrate, tendait aussi bien que celui des sophistes à élargir la séparation entre l'élite intelligente de la nation et la masse; il créait une aristocratie de l'esprit; le petit nombre des privilégiés les portait à s'exagérer leur propre valeur. Cependant les leçons même de Socrate étaient données sur ce point spécial, dans un esprit très large et très élevé. Le premier précepte du maître est qu' c il faut faire quelque chose »>. Passer son temps à de vains amusements n'est pas une existence digne de l'homme. Faire quelque chose, c'est obtenir un résultat utile par l'effort combiné de l'intelligence et de la volonté et les individus qui s'acquittent de la sorte de leurs trleivaux sont « très bons et très cbers aux dieux ». Le résultat est une action Tcpàçi; ; obtenu autrement, par une rencontre fortuite des circonstances, il n'est qu'une chance heureuse TuyT,. Ce que dit Socrate ne s'applique pas à ces quelques rares emplois de l'activité humaine où des qualités tout à fait supérieures sont comme un levier indispensable : il réunit côte à côte le laboureur, le médecin, l'homme politique; chacun dans sa sphère, par une application intelligente à sa tâche, peut mériter l'estime de ses semblables et l'amour des dieux (*) ; et ailleurs (*), toujours dans le même ordre do pensée, il prend comme exemple^ le laboureur, le patron de navires.
Dans la pratique, il apporte la même largeur de vues. Je ne parle pas seulement de ses entretiens familiers avec les hommes de métier, sculpteurs, peintres, fabri-
(«) Mem. III9, U.
(«) Ibid. I 6, 8.
canta de brides qui témoignent de son intérêt pour leurs travaux : je rappelle encore les anecdotes déjà citées des Memorabilia. Elles sont intéressantes, surtout en ce qu'elles trahissent derrière Topinion de Socrate une autre opinion dont le maître s'affranchit. A ce point de vue, celle d'Aristarque (*) mérite surtout d'être relevée. La discussion des interlocuteurs suppose un préjugé tout-puissant contre le travail des femmes libres. De tous les partis auxquels pouvait songer Aristarque, le plus simple est le seul qui ne se soit pas présenté à son esprit. Socrate s'élève hardiment contre la tyrannie du préjugé : t penses-tu, parce qu'elles sont libres et tes parentes, qu'elles ne doivent rien faire que manger et dormir? Vois-tu que les autres personnes libres, qui vivent dans une telle oisiveté, mènent une meilleure existence? Te semble- t-il que la paresse et l'oisiveté aident les hommes à apprendre ce qu'ils doivent savoir, à se rappeler ce qu'ils ont appris, à donner à leur corps la santé et la vigueur, à acquérir et à conserver ce qui est nécessaire à la vie, tandis que le travail et l'exercice ne servent de rien ? Quels sont les hommes les plus sages, de ceux qui restent dans l'oisiveté ou qui s'occupent de choses utiles, les plus justes, de ceux qui travaillent ou qui, sans rien faire, délibèrent sur les moyens de subsister » ('). Et l'effet des conseils de Socrate ne tarde pas à se faire sentir : la joie règne dans la maison d'Aristarque ; la confiance mutuelle a chassé tout souci. Il n'y a qu'une ombre à ce tableau, c'est l'inaction d'Aristarque. Il s'est réservé le rôle commode de berger du troupeau ! Pour son compte, il reste là dans un coin du tableau, comme un témoin irrécusable de la toute- puissance du préjugé.
0) Mem. II 7.
\*) iroTépa)< yàp à'v jjiaXÀov à'vOpwTToi Œtoçpovoîsv àpYoûvTs; î^ twv ^pTjoifitov 67rijJLeXo(ievo'..
L'autre trait est celui d'Euthère que des revers de fortune ont obligé de travailler de ses mains. Socrate le reprend surtout, parce que la vieillesse est proche et qu'alors devenu incapable de subvenir à ses besoins, il sera sans ressources. Il l'engage donc à s'adresser à quelque riche propriétaire et à entrer à son service. Mais Euthère redoute tout ce qui ressemble à la servitude (') : c'est l'opinion commune qui parle par sa bouche. Socrate l'encourage : il est difficile de faire quoi que ce soit sans commettre de faute ; il est tout aussi difficile même quand on n'en commet pas, d'échapper à la critique d'un juge inepte et je m'étonne si dans tes occupations actuelles il est aisé d'éviter tout blâme.
Les accusateurs du philosophe ne s'y sont pas trompés et je ne sache rien de plus frappant que le grief qu'ils formulent contre lui : il fait de ses compagnons des malfaiteurs «je traduis littéralement le mot grec) xaxotipyouç ; car il leur répète fréquemment le vers d'Hésiode : epyov S' oiôkv ove'.5oç, àBpyir\ oï z ovetSoç, en attachant à ces mots un sens large, comme si le poète conseillait « de ne s'abstenir d'aucun travail injuste ou honteux, mais de s'y adonner par esprit de lucre ». En d'autres termes, « tous les métiers sont bons ». Evidemment Socrate admettait des exceptions; mais il allait, semble-t-il, quelque peu plus loin dans la voie de la tolérance; que beaucoup de ses contemporains. Il ne reconnaissait pas la hiérarchie des professions, telle que l'opinion populaire l'avait créée (*).
Où Socrate s'arrête-t-il ? Car lui-même admet une limite : je ne la trouve nulle part explicitement indiquée, mais la supposer est le seul moyen de concilier, avec les passages précédents, les lignes que voici : « connais-tu
(') X^^^^^^ ^^ ôouXetav u7:o{jLeiVG(i{jLi.
(•) Xen. Mem. I 2, 56 esquive le grief plutôt qu'il n'y répond.
les gens qu'on appelle serviles, oItHol oé Ttvaç av5pa7roow5eiç xaXo'j|jiévo'j;? Oui. Est-ce à cause de leur sagesse ou de leur ignorance ? Il est clair que c'est à cause de leur ignorance. Mais les appelle-t-on ainsi parce qu'ils ne savent pas travailler les métaux? Non, ce n'est pour aucune de ces raisons, c'est bien plutôt le contraire; car la plupart des gens qui exercent ces métiers sont des gens serviles, ce nom s'applique donc à ceux qui ignorent ce qui est beau, ce qui est bon, ce qui est juste (*) ».
Qu'est-ce à dire? Ce n'est pas la profession elle-même qui déshonore, c'est la façon dont elle est exercée : un individu, tenu tout le jour à son enclume ou à son établi, asservit son âme. Le travail ne doit pas tuer le sens du beau, du bon et du juste. L'ouvrier est digne d'estime, s'il reste un homme. Tel est le cas d'Euthère que des revers de fortune ont contraint à un dur labeur, mais qui n'en reste pas moins aux yeux de Socrate, un homme du monde.
En règle générale, le genre d'existence d'un ouvrier le confine dans une atmosphère épaisse où son âme s'étiole; mais du moins Socrate ne le condamne-t-il pas sur sa mine et sans l'avoir entendu. Il ne pose pas comme im aphorisme l'incompatibilité du travail et de l'honneur. Il distingue, il examine les situations particulières et il les apprécie avec bienveillance et indulgence. Par là-même, il reste en deçà de l'opinion populaire. Celle-ci ne condamne pas toute espèce de travail manuel : elle distingue entre les professions; Socrate, lui, distingue entre les hommes. C'est un honneur pour lui que de s'être affranchi, sur ce point délicat, de la pensé3 populaire; c'est un honneur plus grand encore, que d'avoir rompu en visière avec les préjugés, car c'est de ce côté qu'ils se trouvent surtout, avec les préjugés des classes lettrées.
(ï) Mem. IV 2, 22.
Platon et Arîstote sont plus sévères que leur maître; ils prennent dans toute sa rigueur la pensée que je viens de citer, la débarrassent des exceptions et des atténuations que Socrate y mettait et la rattachant à leur système social, ils en font un principe absolu qui à peine a besoin d'être démontré. Platon, il est vrai, ne méconnaît pas la possibilité de mener une existence à la fois laborieuse et honorable, mais ce n'est que dans sa cité idéale que les choses se passent ainsi. Quand il se retourne vers la cité réelle, il ne découvre dans les professions qui tendent au lucre qu'égoïsme, bassesse d'esprit, dégradation des sentiments. Aristote ne fait même pas ce rêve, ne nourrit même pas ces illusions. Son système social le veut ainsi et c'est ce qui fait que ses appréciations rigoureuses ne doivent pas être prises trop au pied de la lettre. Il en est de même de celles de Platon. On ne doit jamais oublier qu'elles émanent de théoriciens et qu'il s'y mêle certaines idées préconçues.
Platon et Aristote voient dans le commerce et dans l'industrie deux plaies de la société ; ils voudraient les extirper à fond, si cela était possible : telle est la conclusion du jugement qu'ils portent sur leur temps* Dans le passé, leur idéal est la simplicité des époques primitives ; ils ne sont exempts ni l'un ni l'autre de quelque spartomanio.
C'est sous l'empire de ces doctrines et de ces opinions que l'idée savante achève de se fortifier et de se développer. Je crois inutile de la suivre à travers toute la littérature grecque.
Elle se résume en une distinction établie entre les occupations de l'homme comme-il-faut et de celui qui ne l'est pas. Ces dernières et ceux-là mêmes qui s'y livrent tombent sous le qualificatif de Banausoi (*). Banausoi,
(') Bekker Anccd. Gr. I, p. 222 Etym M. p. 174, 35; 187, 38.
c'est-à-dire, en parlant des individus, des esprits étroite, des âmes mal dégrossies, et, en parlant des occupationsv une vie matérielle et terre-à-terre. Comme ces jugements reflètent bien le milieu d'où ils sortent! Ce sont les « honnêtes gens » qui regardent de haut en bas les « gens du commun » qui peinent et qui travaillent.
Banausoi, les journaliers et les mercenaires. Banausoi^ tous ceux qui exercent un métier quelqu'il soit, pour gagner de l'argent. Ce n'est plus seulement le travail manuel qui est honni ; c'est le gain qui est considéré comme sordide et peu importe la profession, musicien, précepteur, sophiste méme^ tous, s'ils se font payer leurs services ou leurs leçons, se ravalent et transforment leur science et leur art en un vulgaire métier.
Xénophon (*) porte la même sentence : il déclare, sans sourciller, que les arts mécaniques sont décriés et déconsidérés et il approuve les règles de certaines cités qui défendent à tout citoyen d'exercer une profession mécanique, car l'âme s'y dégrade, comme le corps s'y affaiblit. En outre, les arts manuels ne laissent plus le temps de rien faire ni pour les amis, ni pour l'État, en sorte qu'on passe pour de mauvais amis, pour de lâches défenseurs de la patrie. Aussi, dans quelques républiques, principalement dans celles qui sont réputées guerrières, il est défendu à tout citoyen d'exercer une profession mécanique.
Et cette pensée nous mène tout naturellement de Platon à Aristote. Celui-ci reprend d'abord les vues de son devancier : les travaux mécaniques sont indignes
Siidas, Hosychiua s. vv. ^avautro; et paOvo;. Etym. M. pivajjoi •
(*) Xen. Œcon. IV 2. Voyez encore dans Xen. Apol. Socr. SO ce trait dirigé contre Anytus : oxtts cpr^ixl auTov èt:' tt, oo'jAo-nonzti O'.aTptjîfi 9jv 6 iraTTjp aù-cfo Trapîjjceuajsv où Oia|xev£»v.
d'an homme libre, parce qu'ils ravalent son esprit et le privent de loisirs; un homme libre peut, sans doute, travailler de ses mains, mais que ce soit pour lui; pour ses amis ou pour un noble but; s'il travaille d'une façon régulière pour un tiers, il fait œuvre de mercenaire ou d'esclave. Et tel esti bien le sort de l'ouvrier vivant du travail de ses mains : un esclave ! Car « il y a plusieurs espaces d'esclaves, comme il y a plusieurs espèces de travaux (') ».
Mais la nature même de son livre l'amène à envisager la question à un point de vue plus pratique que ne l'avait fait Platon : non seulement Touvrier no pourrait être un sage; mais, de plus, Âristote tire la conséquence : il ne pourrait être un citoyen digne de ce nom (*). c< La cité parfaite ne lui confère pas cette qualité. Pour posséder la vertu de citoyen, il ne suffit pas d'être libre, il faut encore être débarrassé des travaux indispensables à l'entretien de la vie : or ceux qui s'y adonnent au service d'un seul sont des esclaves ; ceux qui s'y adonnent pour le service de tous sont des banausoi et des thètes ».
Ce principe, Aristote le trouve appliqué dans la réalité : autrefois, « lei ouvriers étaient des étrangers et des esclaves et, de son temps, il en était encore ainsi pour la majorité d'entre eux ». Autrefois encore, « dans certaines cités, on ne les admettait pas aux fonctions publiques, jusqu'à ce que l'avènement de la démocratie extrême ait changé les choses ».
C'est toujours la même pensée : l'esprit de l'homme, pour se déployer, a besoin de liberté, et cette liberté, ce sont les loisirs ^/oXy, ('). Le travailleur de l'atelier, celui
(*) Polit. III 1277 a.