‹ L'industrie dans la Grèce ancienneChapitre 21 sur 89 · C-) Polit. III 1278 a · texte numérisé non relu

C-) Polit. III 1278 a

(') Cette pensée se retrouve dans toute la littérature grecque : Isocr. III 26..., S'.îyvwy.oTs; ^aav ô'ti Ssi toOç cryoX^v à'ys'.v 8uva|jLévouç

même de la terre, car Aristote va jusque là, sont privés de ces loisirs, qui sont comme l'atmosphère nécessaire à la vie de Tâme.

J e ne pousserai pas plus loin le développement de l'idée savante. Elien en donne cette formule : « Socrate disait que l'oisiveté est la source de la liberté (*) b. Plutarque s'exprime encore avec pins de netteté, au commencement de la vie de Périclès. Il professe carrément le mépris de tout travail manuel : « souvent en prenant plaisir à l'œuvre, nous méprisons l'ouvrier. Ainsi, les parfums et la pourpre nous font plaisir; mais nous mettons les parfumeurs et les teinturiers au rang des artisans vils et mécaniques ». Il va plus loin, et lui, homma de lettres, il écrit c( il n'y a pas de jeune homme bien né qui, après avoir vu le Jupiter de Pise, désire être Phidias et la Junon d'Argos, Polyclète, ou qui souhaite devenir Anacréon, Philémou, Archiloque, quand il est ravi de leurs poésies (*) ». Soit, mais qui se souvient encore du jeune homme bien né {^) ?

Telle est l'idée savante. En elle-même, elle offre un phénomène curieux à étudier; mais elle n'est pas la pensée commune des hommes de ce temps-là. Elle se meu-t dans un petit cercle, et, prise à part, elle n'a

xai ptov txavôv xsxttjjxévo'jç èTr'.(xeX£i(j6at tûv xoivûjv. Xen. Cyrop. II 1, 14; IV 3, 12.Eurip.Ion 634. Arist. Polit. II 1269 a 35, V 1337 b. (M Ael. Var. Hiet. X 14.

(*) Isocrate voyait plus juste XV 2 : TrapaTrAr^ffiov tioioûœiv tîxntsp àv zX Ttc 4>eioiav xèv là ttjc 'AOtivS; eoo; èpyajaixEVov toXjiwti xaXsïv xopoirXàôov, 9^ ZsO^iv xat Ilappajiov ttjv a'j?7;v eysiv çaiV, T£yvT,v toî^ xà Ttivaxia ypaço'jaiv.

(') Platarqae, racontant les voyages que fit Solon pour son commerce, croit devoir excuser sou héros. De ce temps-là, dit-il, le commerce était honorable, car il faisait connaître les produits aux peuples et il rappelle les exemples de Platon, de Thaïes et d'autres. Sol. 2.

même pas le mérite de Torigiiialité. A toutes les époques, les différences d'éducation, de naissance, de milieu, ont produit les mêmes méprises chez les favorisés au sujet des autres hommes. Nos philosophes grecs ont bien droit à quelque indulgence si, trop fiers peut-être de leur supériorité intellectuelle, ils ont, de leur côté, créé entre les hommes des distinctions factices. On peut leur reprocher, vivant à une époque de démocratie, d'avoir été si peu démocrates ; mais s'il y a une aristocratie légitime, n'est-ce pas celle de l'intelligence et tout leur tort n'est-il pas d'en avoir défendu les droits ou les privilèges ? Aussi, s'il n'y avait que leur opinion, pourrions-nous nous dispenser d'insister, mais il y a celle de tout le monde. Curieuse rencontre, parties de points bien différents, ces deux opinions se rejoignent et, en partie, coïncident : Aristophane etPlaton, le poète des foules et le poète des académies se répondent. La grosse sagesse populaire et la haute philosophie se donnent la main. La valeur, comme témoignage historique, des citations de Platon et d'Aristote est toute entière dans cette coïncidence partielle avec l'opinion vulgaire. C'est elle qu'il faut entendre maintenant : de qui émane-t-elle? Qui vise-t-elle? Nous pourrons répondre en même temps à ces deux questions.

Ouvrons Aristophane : de toute part retentissent de cruels éclats de rire à l'adresse de ceux qui travaillent de leurs mains dans le commerce ou l'industrie. Tour à tour excitent sa verve, Eucrate, le marchand d'étoupes, Lysiclès,le marchand de moutons, Hyperboles, le fabricant de lampes. La victime préférée, c'est Cléon, le marchand de cuirs, le corroyeur qui répand une horrible odeur de cuir ('); puis Euripide dont il rappelle si

{*) Aristoph. Eq. 739 : œù (6 ôîjjxo;;)... | toù; xaXoù; tî xàyxOoj; où Tzprj7oiyz'. , I (jauTov oè X'jyrvoTToVAaiTi xal vâupoppaçpo'; | xal (jx'jxoTO|jLOtc xal P'jpjoTCwXa'.div 8iS(o;.

souvent Thumble origine, Euripide, le fils de la fruitière.

Ces railleries s^expliquent d'abord, comme je l'ai montré, par ce fait que dans le public d'Aristophane, les paysans dominent. Il leur livre l'homme de métier qui leur fait payer cher le produit de son industrie et souvent encore les trompe sur la qualité. Voici un trait qui va droit au cœur des paysans : le poète leur rappelle comment Cléon coupait obliquement un mauvais cuir pour le faire paraître épais et duper les campagnards. Le paysan se rappelle tout de suite ses longues^ stations dans la boutique de la ville, où il a mis son habileté aux prises avec la faconde et les roueries du citadin. Mais il y a plus dans les railleries d'Aristophane que la rancuiie du rural contre l'habitant des villes, plus fort ou plus malin que lui. Il y a le dédain du cultivateur, de l'homme du plein air et de la liberté pour l'ouvrier emprisonné dans l'atelier et asservi à sa tâche. Aristophane feint de croire que Cléon met lui-même la main à la besogne et sert le client : c'est l'ouvrier et non pas le patron que le poète dénonce à ses auditeurs.

Ici, l'opinion populaire et l'opinion savante se rencontrent. Le philosophe regarde avec pitié le travailleur chez qui la pensée sommeille. Le paysan prend les choses de moins haut; il se considère lui-même, il s'estime heureux, il se sent libre, il ne voudrait pas échanger son sort contre celui de l'homme de métier. Le paysan représente l'aristocratie du travail ; le philosophe représente l'aristocratie de l'intelligence. Celle-ci, évidemment, a plus de morgue que l'autre. Le paysan met dans ses jugements plus de bonhommie : il plaint l'ouvrier plus qu'il ne le méprise ; il ne lui viendrait pas à l'idée de le mettre au ban de la société. Il se sent supérieur à lui, il y trouve une naïve satisfaction : malgré tout, l'ouvrier et lui sont du même monde ; sur bien des points, ils ont la même façon de penser et de sentir. La séparation n'est

donc pas profonde. Elle Test bien davantage du côté des philosophes : ce qui est chez le paysan un instinct, une impression devien'. une théorie, une doctrine. Le paysan éprouve la sensation que son sort est le meilleur : le philosophe rend compte de cette sensation et pour cela, il pose des principes, il échafaude des systèmes.

L'opinion savante va donc plus loin que l'opinion populaire dans le jugement qu'elle porte sur le travail industriel. L'opinion populaire entretient contre lui certaines préventions : l'opinion savante le condamne en bloc.

Les deux opinions coïncident complètement dans leur appréciation de certaines professions : la mère d'Euripide a veada des fruits et des légumes, du moins le poète cherche à le faire croire à son public! Quel beau sujet de raillerie! Je vois bien que, même dans notre siècle démocratique, personne ne songe à se vanter d'une humble origine. Des hommes arrivés n'avoueront jamais volontiers qu'ils sont nés dans une échoppe; s'ils en parlent, ce sera pour se faire valoir, peut-être au détriment de leurs parents, en termes qui trahiront une certaine gêne et comme s'ils réclamaient l'indulgence de leurs auditeurs. Mais chez Aristophane, ce n'est pas dans un salon que ces choses se disent : c'est à la foule massée sur les gradins du théâtre qu'on livre la pauvre verdurière. Je crois, malgré tout, que si nous avions été là, nous aurions sifflé. Les Athéniens riaient et applaudis raient : c'est qu'ils pensaient autrement que nous. Pour eux, il y a des métiers qu'on n'exerce pas. Il les faut laisser aux étrangers et aux esclaves. Un homme libre, un citoyen qui veut être estimé n'a pas le droit d'être le fils d'une verdurière (*). C'est le préjugé des philosophes contre

(1) Philochore, Suidas v^ EupnrtOTj;, FGH 165 : oùx àl-rfli^ Se, u>; Xpt)ç^avo7:toXi< f,v t) |JLTjTr)p ocutoO, xai yàp to"jv çj^oSpa S'jyevtûv

les boutiquiers, contre les xàîrrjXot en général. Les philosophes ne font pas de distinctions : passer son temps à revendre cher ce que l'on a acheté bon marché, acheter l'ouvrage d'autrui pour le revendre, voilà le métier du xdcTCTjXo; et il est peu honorable (').

L'opinion commune, comme toujours, est moins systématique ; comme elle obéit à des instincts, à des impressions, elle a ses caprices. A certains moments, elle admet la fileuse de lin qui va vendre son ouvrage à Pagora (*); la veuve qui ayant perdu son mari à Oypre, vit avec ses cinq enfants de la vente des couronnes qu'elle tresse ('); d'autre part, le poète raille la boulangère, les boutiquiers en général (*).

Je passe sans transition d'Aristophane à Démosthène, car rien n'est plus décisif que de rencontrer, dans des auteurs si différents et à cet intervalle de temps, les mêmes opinions et les mômes préjugés populaires.

Le cas d'Euxithée contre Eabulide qui fait l'objet du plaidoyer de Démosthène est embarrassant : Euxithée est en appel de la décision qui l'a rayé de la liste des démotes et, par conséquent, privé du droit de cité. Il a contre lui, car c'est la présomption la plus forte, le métier

ètuYX^cvsv tb; aTToSetxyuji ^(koyopo^. Les plaisanteries d'Aristophane n'en sont pas moins odieuses et si le fait est faux, elles sont d'autant plus significatives : pour ridiculiser un homme, il n'y a pas de meilleur moyen que de faire croire qne sa mère a vendu des légumes.

(*) Xen. Mem. m 7, 6 ; xoùç èv zji àyop^ (X£Ta^aXXo(X£vo\i; xal ©povTiÇovra;, o, xi èXaTTovo; ^ptàjisvoi irXetovo^ àTTooûvTai. Plat. Polit, p. 260 : nioÀTjOévra TrpoTspov epya àXXoTpia Tuapaôeydjxsvoi Seuiépov TTbiXouai TràXtv ol xairiiXot.

(*) Aristoph. Ban. 1846.

(>) Thesmoph. 446; Guêpes 1396.

{*) Voir aussi Lysistr. 456.

qu'exerce sa mère : « oui, nous le reconnaissons, nous l'avouons : nous vendons des rubans et nous ne vivons pas, comme nous le voudrions ». Le malheureux y revient plus d'une fois; comment cacher cette honte? Elle est publique, car c'est au marché, et cette circonstance est la plus grave, que sa mère pratique son méti3r. Tout au moins, la loi devrait-elle le protéger, car il y en a une : elle défend de faire îiu citoyen un grief du métier qu'il exerce à l'agora. Loi bien extraordinaire et qui atteste l'état des mœurs et les préjugés de l'opinion. L'orateur ne l'invoque que timidement; car la loi peut-elle rendre honorable ce que les consciences individuelles proclament déshonorant (*) ?

Mais qu'a-t-il besoin des lois ? Est-CD sa faute si sa famille n'est pas dans l'aisance? Il est pauvre : qu'y peut-il ? La pensée est trop naturelle pour qu'elle ne se présente pas à son esprit. Ne vous attendez pas à une énergique revendication du respect qui est dû à la pauvreté ? Comme il s'excuse, comme il insiste sur les circonstances atténuantes ! L'aveu de sa pauvreté ne lui a pas concilié les faveurs de ses juges. Il a besoin de le leur dire: il est convaincu qu'ils ne méprisent en aucune façon le pauvre, a N'est-ce pas déjà un assez grand malheur que d'être pauvre ? » Mais il a vu le regard de pitié dédaigneuse qu'on lui a jeté, il sent la déconsidération qui pèse sur lui. Il n'a pas encore épuisé toutes ses

(^) Toù^ vcijxouç ol xeXeûouaiv èW^rov eTvai xfj xaTTjyopta zh^f ttjV ipyaaia'^ ttjv èv t^ àyopîf, ïj twv ttoXîtujv tJ twv 7îoXixi8tov dveiotîovca Tivi. Ëschine I 27 : 6 voixoDeTTi; (Solon) oux àTrsXa'jvei àTto toû pTi|jLaTo;, eV xtç ti^rviiv -riv" âpYsl^exa'. iTrtxoupûv ttj àvayacociat Tpoçfi, àXXà ToÛTO'jç xal jxaXiT:' àcnraÇsTa'.. Rem. que, d'après Dem. c. Neaera p. 1B67, les femmes qui exerçaient le commerce de détail sur la place publique, ne pouvaient donner lieu à une accusation d'adultère.

humiliations, car sa mère a été nonrrice, métier bien humble. Sa seule excuse est la misère : « c'est elle qui oblige les gens libres à faire des choses humbles et serviles {*) et il serait plus juste de les en plaindre ». La famille d'Euxithée n'est d'ailleurs pas la seule que les misères de la cité aient obligée à se ravaler à des professions aussi peu considérées : il y a de nombreuses citoyennes qui ont été forcées de s'engager comme ouvrières, comme cardeuses de laine, comme vendangeuses.

Que nous voilà loin des idées qui, au XIIP siècle, inspiraient à François d'Assise l'amour de la pauvreté, et lui faisaient contracter avec elle d'héroïques épousailles ! Euxithée et ses contemporains la considéraient d'un point de vue tout humain : leur œil que n'illuminait aucune clarté, venue d'en haut, n'ap?rcevait pas sous les haillons l'image du divin pauvre. Elle était un mal sans compensation, une douleur sans consolation, une humiliation sacs espoir de revanche dans la cité où trôneront sur des sièges d'honneur les pauvres d'esprit, proclamés bienheureux dès cette vie.

Qu'ih l'aient jugée ainsi, je ne songe pas à m'en étonner. Ce qui m'étonne le plus, c'est la conséquence qu'ils tirent de ce fait. Pourquoi Euxithée est-il si embarrassé? Parce que la vie que sa mère a menée n'est pas celle d'une Athénienne. Elle a vendu des rubans au marché ; lui-même est pauvre ; donc Euxithée n'est pas citoyen. Le raisonnement paraissait fort à des juges athéniens ; l'orateur en convient et il conjure le tribunal « de ne pas considérer comme étrangers, ceux qui travaillent, mais de regarder les dénonciateurs comme des scélérats (*) ».

Cojxévo'jç Çsvovx; vojxiîeiv, àXXà to'jç TJXO^pa'^oûvTaç Trovirjpou;.

L'opinion vulgaire est bien le point de départ de l'opinion savante. Celle-ci va plus loin, elle est plus logique et plus rigide.L' opinion vulgaire distingue entre les travaux manuels : elle regarde comme parfaitement honorable l'agriculture; elle admet l'industrie pratiquée par un patron qui fait travailler des ouvriers ou des esclaves. Pour les hommes de métiers, menuisiers, forgerons, qui sont obligés de travailler par eux-mêmes, elle est déjà moins indulgente. Elle est assez disposée à leur pardonner, s'ils ont réussi à gagner une certaine aisance. Tracer des limites fixes, est, on le comprend, une impossibilité. Les préjugés procèdent toujours par caprice; ils admettent des exceptions, comme il tirent des conséquences injustifiables. Nous saisirons mieux les règles générales d'après lesquelles ils procèdent, si nous regardons les bas-fonds de la société.

Nous y voyons les pauvres, les boutiquiers, les manœuvres, les revendeurs, tous ceux qui n'ont rien et que la misère oblige à se placer vis-à-vis des autres habitants, dans la situation d'esclaves volontaires. Un peu plus haut, commence la classe ouvrière. Elle comprend ceux qui possèdent un métier et qui, pour l'exercer, déploient quelque intelligence. Ici, la limite devient incertaine (') : elle l'est encore bien plus, si nous montons jusqu'à ces ouvriers qui se rapprochent de la condition du patron, parce que, à la force de leurs bras et de leur

(^) Cfer Frohberger De condicione opîficnm 37, une liste des métiers pea considérés : les cordonniersi percepteurs des taxes, tbalons, baigneurs, tannears, barbiers, cabaretiers. Kôhler remarque MÂl X 77 que dans les inscriptions funéraires, la profession est rarement indiquée. Trois professions font exception : médecins, acteurs, lessiveuses. Les journaliers (jliœôcjtoi peu estimés ; Isée de Dicaeog. her. § 39 : si; 'coù; (jl'.^ô&dtoù; isvai. Isocr. Plataïc. § 48.

intelligence, ils joignent la possession d'un certain capital ('). L'opinion savante ne fait pas toutes ces distinctions; elle trace à travers la société une ligne de démarcation : à droite, ceux qui vivent de leurs rentes; à gauche, les autres (•).

Qu'on prenne Topinion savante ou l'opinion populaire, elles ne témoignent pas d'une société où le travail industriel a pris un grand développement. Elles sortent d*un milieu où l'agriculture est encore le fondement de la situation économique.

Ce n'est pas la seule source du préjugé contraire au travail manuel et aux travailleurs. Je lis partout que l'esclavage en est une autre. Comment faut-il le comprendre ? Suffit-il qu'un métier soit exercé par un esclave pour qu'il soit déconsidéré ? S'il en était ainsi, quelle profession échapperait au mépris? Les esclaves sont partout. Il faudrait dire que c'est le travail luimême que l'esclave avilit. Les ouvriers qui travaillent, au milieu des esclaves, à canneler les colonnes de l'Erechtheion, étaient-ils donc méprisés pour cela seulement, c'est-à-dire à cause de ce mélange, de cette confusion des rangs ? Je ne le crois pas. Les sociétés où fleurit l'esclavage ne sont pas nécessairement hostiles au travail manuel. Ce qui est vrai^ c'est que les hommes libres y répugnent à certaines tâches pénibles, de même que, dans les maisons à nombreuse domesticité, le maître

(*j Xen. de vectig. 4, 22 : luoXXoî 'AÔTjvaloi xcp «rioixaTi [xèv oute PouXotvx' àv OUTE ôuvaivr' à'v spydiÇEiTOai, ttJ ôè Yva)[jn[j £iri{AeXou(jL£Vot f|Ss(i)ç àv ta ETriTTi^Eta Tropt^oivro. Ces paroles de Xénophon indiquent assez clairement cette distinction.

(*) Plat. Lois XI 918 : ludtVTa xà lUEpi tt^v xaTTTjXEÎav xal EfiTcopiav xal xavôoxfav y^vtj ôiapEpXrjTOi te xat Èv aijyp6ï; YÉyovEV dvEioeaiv. Andoc. de myst. § 137 : xaTT^yopTijav ôé [xou xat Tcepl tûv vauxAT^piûv

xal TTSpl tT^C 8(JL1C0pU(;.

s'habitae à ne rien faire par lui-même. L'influence de Tesclavage no pèse donc pas sur tous les métiers, mais sur quelques-uns, sur les plus fatigants ou les plus absorbants. Ils entrent une fois pour toutes dans le lot des esclaves et si un citoyen libre s'y adonne, il déroge.

D'autres professions, peut-être un peu plus relevées, ne sont pas mieux portées, parce qu'elles sont généralement aux mains d'étrangers ou d'affranchis. II y eut un temps, où, dans notre pays, on n'eût pas trouvé un vitrier ou un ramoneur qui ne fussent italiens. Les gens du peuple ne méprisaient pas ces métiers, mais ils ne les exerçaient pas; ce n'était pas leur affaire et, sans que personne ne s'en rendît compte, les Italiens jouissaient d'un vrai monopole.

Je me figure que des raisons de ce genre devaient protéger les étrangers et les affranchis contre toute concurrence, de la part des citoyens, dans certaines professions subalternes, comme celle où la mère d'Euxithée gagnait sa vie. Il n'était pas « comme il faut », ou tout au moins il n'était pas d'usage, pour un citoyen, d'entrer dans ces professions. Imiter les étrangers ou les affranchis n'était pas mieux qu'imiter les esclaves.

Je vois encore une cause du préjugé antique et plus importante dans l'absorption des individus par l'État, dans l'étendue des devoirs civiques et dans la participation active des citoyens à la vie politique. Le Grec n'était pas comme le citoyen moderne dont, trop souvent, le plus grand souci est d'être aussi peu citoyen que possible. Il était heureux de pouvoir appliquer aux affaires publiques son temps, son intelligence, sa volonté. Les affaires, il arrivait à les comprendre et comme à les posséder aisément. Le budget d'Athènes était sans doute plus simple que celui d'une petite commune d'aujourd'hui. On se passait de diplomatie : la politique étrangère se faisait sur la place publique et elle ne réclamait pas plus de science qu'elle n'en réclame aujourd'hui de ceux

qui en font dans les cafés. Si vite et si bien armés pour la politique, les Grecs y prenaient goût et s'y lançaient à corps perdu.

L'électeur, aujourd'hui, lit son journal en allant à l'atelier, ou en en revenant. Le Grec n'a pas cette modération; sa vocation est d'être orateur; il faut qu'il parle à la tribune, au gymnase, n'importe où, pourvu qu'il y ait quelqu'un qui l'écoute. Et il voudrait modérer sa passion qu'il ne le pourrait pas, puisque toutes les questions reviennent devant lui, comme membre de l'assemblée, ou comme juge, ou comme sénateur.

Et enfin, je me demande si le ciel lui-même, ce beau soleil, cette atmosphère limpide n'ont pas conspiré contre l'amour et le respect du travail. Hommes du Nord, nous n'avons guère de mérite à aimer ou à supporter les labeurs réguliers et les longues veillées : sous le soleil du Midi, il fait bon vivre en plein air. Au milieu des ruines des grands édifices d'autrefois, étendus sur les pierres ou cachés dans une fente, de gracieux lézards reçoivent, dans un demi sommeil, la bonne et réconfortante chaleur du soleil. Leurs ancêtres faisaient de même, il y a plus de 2000 ans, dans les mêmes lieux. Eux, du moins, n'ont pas changé en Grèce; ils ont gardé leur douce philosophie. Je ne doute pas que, même du temps de Socrate, ils n'eussent, parmi les hommes, de nombreux disciples ou, du moins, des imitateurs. On se laissait vivre et l'homme du peuple qui, pour gagner quelques sous de plus, aurait sacrifié quelques instants de sa liberté ou de sa paresse, aurait passé pour un sot. On travaillait, certes, il le fallait bien, mais juste assez pour subvenir aux besoins d'une vie très simple et une fois encore, on trouvait le bonheur dans la modération des désirs.

Quoi qu'il en soit, une société où l'idéal (') est de vivre

(') Arist. Polit. I 7 : à' tôv 8oûXov eittorajôai Sst Tuoiéiv, tôv

de ses rentes n'est pas une société où l'industrie est florissante.

Arrivé au terme de ces recherches, je me demande si je ne paraîtrai pas les avoir allongées à l'excès pour obtenir un résultat aussi simple : l'industrie grecque réduite à de modestes proportions, descendue comme facteur social, au dernier rang. Mais si répandue, si accréditée était l'opinion contraire qu'il n'était pas possible de passer rapidement. A côté de ce résultat que je considère comme principal, me sera-t-il permis d'en rappeler encore quelques autres ? Et d'abord des dates plus précises pour l'histoire de la richesse en général et particulièrement de la richesse industrielle : le IV"* siècle, la grande époque de la prospérité matérielle en Grèce ; dans l'ensemble du monde civilisé, mais surtout en Orient, le mouvement des affaires prenant toute son intensité^ plus tard, à l'époque romaine ; la nature des relations commerciales entre les peuples déterminée aussi exactement que possible. Ce sont là quelques-uns des aspects généraux sous lesquels je me suis efforcé de décrire l'histoire économique de l'antiquité grecque. Si l'on veut entrer dans des détails, je rappelle nos recherches sur les principales industries, sur les centres où elles ont été exercées, sur la diff*usion de leurs produits, sur les ouvriers qui les ont pratiquées, sur les idées morales qu'elles ont suscitées.

Mais il importe de rattacher l'objet de ce livre à celui

xaxoTcaôeiv, eiuÎTpoTcoç Xafi^dcvei tauTTjv ttjv Tifii^v, auxol Se noXiTeuovtat ^ (ptXoaocpoÛŒiv. Aristote indique clairement cet idéal en ce passage : Pesclave travaille, le maître fait de la politique ou s'adonne à la philosophie.

du livre suivant : il y a eu une industrie, en Grèce, plus faible qu'on ne se l'imagine souvent, mais plus forte d'autre part, au V* et au IV* siècle eb en certaines villes, qu'elle ne l'était auparavant. C'est cette transformation économique que je vais* étudier dans son point de départ et dans son point d'aboutissement.

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