CHAPITRE V
La concurrence servile.
Que le travail servile a tué le travail libre, est une affirmation si souvent répétée qu'elle en est devenue banale.
Cependant cette affirmation demande à être pesée de près : les considérations générales sur lesquelles on Fétaye ne sont pas aussi fortes qu'elles ^n ont l'air. La plus commune est celle-ci : le travail servile est moins coûteux pour le patron que le travail libre. Le travail servile n'était pas gratuit : il fallait bien que le maître nourrît, habillât, logeât son esclave. Seulement, dira-t-on, l'esclave a cet immense avantage de n'avoir pas de famille et voilà précisément où est la supériorité du travail servile. L'homme libre doit gagner son pain et celui des siens; son labeur doit être mieux payé. U représente le citoyen américain habitué à un niveau de vie assez élevé, obligé de lutter contre le coolie chinois qui vit, pour ainsi dire, de rien.
Si graves qu'elles soient, ces réflexions se heurtent à une parole fort simple : "' tout se paye à sa valeur „. Je ne prétends pas échafauder là-dessus une théorie des salaires ; je prends ces mots comme l'expression d'une vérité d'observation. Tout se paye à sa valeur : que vaut le travail de l'esclave comparé à celui de l'homme libre? Il est à meilleur marché; supposons qu'il se paye 1, tandis que l'autre se paye 2. Souvenons-nous de la vieille maxime de nos pères : rien n'est aussi ruineux que le bon marché.
Laissons donc là ces généralités, qui se contredisent et s'entre-détruisent. Nous avons mieux que cela et nous voici amenés sur le vrai terrain où il faut envisager le problème, le terrain des faits.
L'organisation du travail servile nous oblige à considérer trois modes distincts de concurrence, selon qu'elle est instituée par les particuliers, par les industriels, par les administrations publiques. Nous allons mettre çn présence, dans ces trois situations, les esclaves et les ouvriers libres et nous apprécierons ensuite les résultats qui découlent de leur rencontre sur le marché du travail.
Dans le ptemier cas, interviennent trois personnes : l'esclave, son propriétaire, son employeur. Un particulier achète des travailleurs serviles et les loue à des tiers. Que lui rapporte cette opération? Elle est excellente dans les industries qui donnent un travail régulier, comme dans l'exploitation des mines. Le propriétaire d'un esclave qui le loue à un exploitant peut être sûr de toucher toujours la même redevance «t de plus, il n'a pas à s'inquiéter de l'entretien, ni, jusqu'à un certain point, de l'amortissement.
Cette spéculation était fréquente. Andocide, dans son discours sur les Mystères, rappelle le témoignage de Bioclides. Cet individu possédait un esclave qu'il avait loué à un exploitant de mines et se rendait lui-même au Laurion pour toucher sa redevance, dno^opi. Le montant de celle-ci était, d'après ce que nous dit Hypéride (*), de 1 obole par jour. Xénophon confirme ce témoignage. De plus, il nous permet d'apprécier l'opération du propriétaire d'esclaves. Il expose qu'autrefois l'industrie
(*) Disc. p. Lycophr. 13 a (Blass).
minière était fort prospère : « Nicias, fils de Nicératas, possédait, dans les mines, mille ouvriers loaés*par lui à Sosias le 'ï'hrace, à condition qu'ils produisissent chacun, tous frais faits, une obole par jour et que le locataire représentât toujours le même nombre d'hommes. A son tour, Hipponicus avait six cents esclaves embauchés aux mêmes conditions et qui lui rapportaient, tous frais déduits, une mine par jour ; Philémonides, trois cents rapportant une demi-mine (*). »
La redevance d'une obole est régulière, généralement admise; c'est le loyer ordinaire d'un esclave minier. Il résulte aussi du texte de Xénophon que l£f valeur de l'esclave, en supposant 350 jours de travail, serait de 350 drachmes 3, 7 oboles à 183 drachmes 3, 6 oboles. Prenons le prix le plus élevé, le revenu à raison d'I obole par jour est d'un peu plus de 33 **/„ (*V
L'opération offi'e l'avantage inappréciable de la fixité
(*) Xen. Revenus IV 14. IlaXat [xèv yàp ôi^Ttou oî< jjLE^jLiXTjxev àxTixoajJisv ÔTi Ntxisc ^oxè 6 NiXTipdtTOu exTii^axo êv Tot< àpyxjpeioiç yikioM^ àvCpcoTTouCf oO< exeTvo^ Scoaîqc xqf) Opqtxl è^e[xi76b)0'ev, èto^ dpoÀèv p.èv àTeXij âxaarov t^ç f}p.ipaç aTroSiôo'vai, tAv 8' àpi6[x6v iWjç àet itape^eiv. 'E^évexo Bi xal ^Iititovtxcji à^acxodia ivâpairoSs xatà t6v aùxàv Tpdirov toOtov ex^sô^fieva, à' 7:poff£«pepe [Xi5v àxsXTJ ttj< T)p.£p2< • 4>tXTi|xoviSTp, 8è Tpiaxdffta ifjfxijjLvatov âXXoi^ oè ye (î)< oVojxai 8yva[xi^ Ixa^Toïc uTT^p^ev. Boeckh explique que, dans les cas dont parle Xénophon, Nicias et les autres fournissaient au locataire des esclaves non seulement la main-d'œuvre, mais encore la mine, KL Schriften V 47. Mais cf. le texte d'Hypéride : il n'y est pas question de la location de la mine. D'après Xen. Mem. II 6, 2, Nicias avait acheté un directeur de travaux pour 1 talent. C'est peut-être le Thrace dont il s'agit dans les Revenus.
(«) Boeckh Staatshaush. Il n. 117. Beloch G. G. I 413 calcule comme suit : un esclave minier coûte de 100 à 3 60 drachmes et rapporte par jour 1 obole. Pour 800 jours de travail, cela fait un intérêt de 33 Vs à 50 °/o dont il faut déduire l'amortissemônt.
du revenu et cela avec des risques réduits. Le locataire répond de la chose louée : jusqu'où s*étend cette responsabilité? Le maître est-il garanti contre la mort et contre la fuite? Xénophon ne distingue pas : Sosias devait représenter à Nicias toujours le même nombre d'hommes. Ces termes impliquent une responsabilité générale. Le propriétaire n'avait plus qu'à prévoir l'usure des forces de l'esclave, en un certain nombre d'années.
En était il de même dans les autres industries? Cela est probable : l'employeur répondait de la perte totale de l'esclave loué ; la perte partielle restait à charge d.n maître. Le loyer d'une obole par jour n'est donc pas tout-à-fait net, puisqu'il comprend une partie de l'amortissement et aussi l'intérêt du prix d'acquisition.
Malgré les inconvénients que présentait, dans certaines professions, l'irrégularité du travail, l'achat d'esclaves en vue de la location passait pour un placement très fructueux. Nos sources littéraires mentionnent des esclaves loués par leurs maîtres pour aller faire la moisson chez des tiers ('). Ciron possédait des esclaves qui lui rapportaient un loyer, ivopaTcooa (xiTÔo^opoûvra (*).
Pour s'établir, ce mode de concurrence suppose l'aide des particuliers et des industriels. Je ne m'occupe ici que des premiers. Un particulier a un ouvrage de maçonnerie ou de menuiserie à exécuter chez lui ? A qui va-t-il s'adresser? Il n'a à tenir compte que de deux éléments, le taux du salaire et la qualité du travail. Quelle qu'ait été l'action de l'esclavage sur les salaires, elle n'a pas établi un taux différent pour les deux espèces de travailleurs. Cela étant, le particulier n'a aucun avantage à préférer une catégorie d'ouvriers à l'autre : le menuisier ou le maçon lui coûteront toujours le même
(') Dem. c. Nicosth. 21.
(*) Isée. De Her. Ar. 36.
prix. Il reste à considérer la qualité du travail ; je montrerai tout à l'heure que, sous ce rapport encore, les conditions sont identiques. Du côté des particuliers, le travail libre n'est donc pas atteint directement.
Je passe au second mode de concurrence, celle qui est organisée par les industriels.
L'industriel a un premier choix à faire : embaucher des hommes libres ou employer des esclaves.
Cette première question tranchée, louera- t-il ou achètera-t-il des esclaves? Ceci est un point de détail que je demande à pouvoir écarter tout d'abord. La main d'œuvre servile est, je le suppose, plus avantageuse que l'autre : l'industriel doit-il employer son personnel ou le personnel d'autrui? Tout dépend des circonstances : l'industrie est-elle assurée d'un écoulement régulier de ses produits ? Les chômages sont-ils à craindre ? Le fabricant possède-t-il des capitaux considérables et qui lui permettent une immobilisation? Selon les cas, il se créera un outillage complet ou bien, pour le tout ou pour partie^ s'adressera aux propriétaires d'esclaves.
J'anîve au point essentiel : l'industriel athénien a dû, il y a des siècles, s'en inquiéter. Il a dû établir son prix de revient en tenant compte de divers éléments dont voici les principaux : le taux du salaire, la productivité du travail, le coût de l'entretien, l'intérêt du prix de l'esclave, l'amortissement ; qu'il emploie son serviteur ou celui d'autrui, il doit les considérer tous ou à peu près.
On peut conclure de plusieurs témoignages, qu'en général, son calcul aboutissait à donner la préférence aux esclaves. Socrate, dans les Memorabilià, conseille à Aristarque d'imiter certains Athéniens qu'il cite : ces citoyens vivent dans l'aisance, les uns en fabriquant des vêtements, les autres en faisant du pain, et Aristarque
lui répond : ^ Oui; mais tons ces gens-là achètent des esclaves barbares qu'ils font travailler à leur guise! (*) „ Et plus loin (*), Socrate demande à la courtisane Théodote superbement habillée et vivant dans une maison abondamment pourvue : " Avez-vous des terres? — Aucune. — Vous avez donc une maison qui vous fournit des revenus? — Je n'ai pas de maison. — Mais vous avez des ouvriers ? — Je n'ai point d'ouvriers. „
La plainte du malheureux éclopé pour lequel plaide Lysias n'est pas moins expressive : ^ J'ai un métier qui me fournit de modestes ressources et je l'exerce moimême, ne pouvant me procurer un esclave à qui je le confierais. (') „
Reprenons le problème à notre tour : un citoyen ou un métèque demande un salaire quotidien d'une drachme ou d'une drachme et demie ou même davantage : inscrivons cette somme dans une colonne. Dans une seconde colonne, portons le coût du travail servile : ceci est un peu plus compliqué. Devons-nous tenir compte d'une productivité inférieure ?
E. Marx, étudiant les causes de la disparition de l'esclavage, les trouve dans l'utilité plus grande du travail libre ; l'homme libre, stimulé par la perspective du gain, produit davantage et comme il a le sentiment de la responsabilité, il emploie des outils plus perfectionnés. Les recherches qui suivent ne confirment pas cette opinion. Le travail des esclaves vaut, comme qualité, tout au moins le travail des citoyens (*).
(0 Mem. II 7.
(*) Ibid. m 11.
(5j Pro inval. XXIV 6.
{*) Marx Le Capital I 84 cite entre autres le témoignage d^Olmsted : « On m*a montré ici des instruments que chez nous nul homme sensé ne voudrait mettre entre les mains d'an
La raison en est dans les arrangements qui interviennent entre le patron et Tesclave.
On aperçoit immédiatement un premier type de ces arrangements : le maître loge, nourrit, habille son serviteur et l'oblige à travailler. Le serviteur est donc stimulé par la crainte ou contraint par la force : il n'est pas encouragé par l'intérêt personnel. Ces conditions ne peuvent guère s'appliquer qu*à une seule hypothèse, celle des esclaves domestiques, travaillant uniquement pour leur maître. Dans ce cas, tous les inconvénients du travail servile se manifestent ; en tout premier lieu, l'improductivité. Le travail est une peine et si cette peine est sans compensation, l'homme dépense son ingéniosité et son activité à s'y soustraire :
ouvrier; car leur poids et leur grossièreté rendraient le travail de 10 V» aa moins plus difficile qu'il ne Test avec ceux que nous employons. Et je suis persuadé qu'il faut aux esclaves des instruments de ce genre, parce que ce ne serait point une économie de leur en fournir de plus légers et de moins grossiers. Les instruments que nous donnons à nos ouvriers et avec lesquels nous trouvons du profit ne dureraient pas un seul jour dans les champs de blé de la Virginie, bien que la terre y soit plus légère et moins pierreuse que cbez nous. De màme, lorsque je demande pourquoi les mules sont universellement substituées aux chevaux dans les fermes, la première raison qu'on me donne et la meilleure assurément, c'est que les chevaux ne peuvent supporter les traitements auxquels ils sont en butte de la |,art des nègres. Ils sont toujours excédés de fatigue ou estropiés, tandis que les mules reçoivent des volées de coups et se passent de manger de temps à autre sans être trop incommodées. Elles ne prennent pas froid et ne deviennent malades que quand on les néglige ou qu'on les accable de besogne. » — « Jusqu'à Texplosion de la guerre civile, dit Gaims, on trouvait dans les États à esclaves des charrues de construction chinoise, qui fouillaient le sol comme le porc et la taupe sans le fendre ni le retourner... » C. van Overbergh Le socialisme scientifique Rev. Néo-Scolastique 1897 155.
il s^applique à être aussi paresseux que possible. Le maître alors en a pour son argent et ce n'est pas grand' chose. S'il calculait bien, peut-être aurait-il enccre intérêt à payer beaucoup plus cher des serviteurs libres. Peu de travail, mauvais travail, rien n'est aussi coûteux (*). Les anciens devaient en être convaincus aussi bien que nous et je ne doute pas que la combinaison que je viens d'indiquer ne fût rare dans l'industrie.
Si je cherche un exemple dans nos sources, je ne puis citer que celui des esclaves publics du temple d'Eleusis. Encore, dans ce cas, la contrainte est-elle aidée par la perspective d'un certain bénéfice. En effet, la nourriture des esclaves ne leur est pas fournie en nature : on leur paye, en argent, trois oboles par jour, et cette somme est supérieure à leurs besoins. Elle leur permet de faire des économies; cette perspective les stimule ; mais la somme est fixe; ils peuvent être encouragés à être en général de bons serviteurs, non à déployer une activité spécialement productive. Il est probable que la même combinaison était utilisée vis-à-vis des esclaves astreints à un travail régulier et uniforme, comme par exemple, vis-àvis des esclaves employés dans les mines. L'industriel leur allouait une certaine somme pour leur entretien : la contrainte faisait le reste.
Il n'est pas nécessaire d'insister, car, en règle très générale, le maître recourait, pour rendre productif le travail de l'esclave, à des moyens plus sûrs. Le moyen ordinairement usité était une sorte de participation aux bénéfices sous une forme très simple. Le maître fournissait le capital; à cela se bornait son intervention. L'esclave devenait le véritable chef de l'entreprise : il
(*) D*après Du Mesnil Marigny Hist. de TÉcun. polit. 168, Ton ne peut, par la contrainte, obtenir d*un esclave que le tiers des efforts (|ue donnerait cç même homme travaillant librement.
fabriquait et faisait fabriquer par des ouvriers qu'il engageait ou par d'autres esclaves du même maître, s'occupait de Técoulement des marchandises, et au bout de Tannée payait au maître une redevance fixe. Il avait eu, pendant toute l'année, à supporter les frais généraux et les risques : il avait donc été tenu en haleine par la double perspective des gains à réaliser et des pertes à éviter.
L'opération était aisément praticable dans le commerce et dans les petits métiers. Le capital ènoragé était faible; la vente des produits, facile et régulière. Elle était plus malaisée dans la fabrique : je prends comme exemple, la fabrique de couteaux et celle de lits que possédait le père de Démosthène. Celui-ci et ses tuteurs ne sont pas d'accord.
D'après le premier, son pèrô d'abord, puis successivement Aphobos et Therippides ont dirigé les affaires. Du temps d'Aphobos, il y avait 32 ou 33 esclaves, rapportant chaque année 30 mines. Que répond Aphobos à son pupille qui réclame cette somme? D'abord que l'affranchi Milyas est seul responsable, qu'il faut s'adresser à lui pour obtenir des comptes. Un propriétaire d'usine peut donc, d'après lui, se décharger complètement sur un intendant ('), de la part de travail qui lui incomberait.
Démosthène soutient qu'en fait, il n'en a pas été ainsi : Aphobos a eu la charge et la responsabilité de toute l'entreprise. L'orateur essaie de confondre son adversaire par ses propres contradictions, car tantôt le tuteur dit qu'il faut s'en prendre à Milyas, tantôÊ que l'usine
(^) Ësch. c. Tim. 97 cite l*i^Y£|x(bv tou ipYaTnrjpiou. Dem. c. Apb. I. 19 : 6 8' ÊiriTpoTTo; MiX'Ja<; 6 àTtsXe'jOepoi;.
Arist. (EcoD. I 5 : SoûXtov oe sVôt) ojo, iTzi-zpoTzo^ xal ÈpyâTTj^. Voir encore Buchsenachutz Besitz 183 n 5,
a chômé. Il n'y a pas eu de chômage : la preuve en est qu'Aphobos porte en compte la dépense faite, non ponr la nourriture des esclaves, mais pour la fabrication de l'ivoire et des poignées de couteaux et d'autres objets, ensuite le loyer payé à Therippides pour trois esclaves à lui. Qu'il ne dise pas que la vente a été mauvaise, car il devrait alors représenter les produits fabriqués. Le patron, d'après cela, achète, vend ; il met la main à l'œuvre, court les risques et profite des bonnes chances.
Qui a raison? On serait tenté de croire les tuteurs plutôt que le pupille. En effet, si Milyas n'a pas toute la direction, comment Démosthène peut-il soutenir que les revenus de la fabrique de couteaux, aussi bien que ceux de la fabrique de lits sont réguliers et nets. De plus, à un moment donné, Therippides a vendu la moitié des esclaves : aussitôt, de l'aveu de Démosthène, le revenu a baissé de moitié ; il réclame quinze mines au lieu des onze que Therippides consent à lui payer pour chacune des sept années de sa gestion. Le patron est un vrai rentier qui n'a pas d'autre embarras que celui de toucher ses revenus.
Cependant, il doit s'occuper de l'achat des matières premières : Démosthène réclame l'ivoire, le fer, etc., que son père avait laissés à son décès. Et l'on aura remarqué cet argument : la fabrique n'a pas chômé, car le tuteur porte en compte la dépense faite non pour la nourriture des esclaves, mais pour le travail, et il précise, pour les matières premières (*). En cas de chômage, le patron doit nourrir ses esclaves ; quand l'usine est en pleine marche, il ne s'en inquiète plus. Comment les choses s'arrangentelles? L'intendant reprend sans doute l'affaire pour une
{*) 20 : Xdyov aùtàç àTreviJvo^ev àvaXtoixaTtov o^x el; ai'zi'x toTs àvOpwTToi;, àXX' et; ipyoi, lèv eî; xf/i/ xéyvTjv èXécpavra xal |xa/a'.ptov Xa^à; )cal àXXàç iTriaxeuaç.
somme fixe. De son côté, il associe, dans une certaine mesure, ses ouvriers à son entreprise, en leur abandonnant une partie de son bénéfice. Mais il ne possède pas un capital suffisant pour acheter les matières premières. Les propriétaires font les approvisionnements et on peut supposer qu'ils les revendent au directeur au fur et à mesure de ses besoins et à un prix qui les indemnise de l'avance de fonds qu'ils ont dû faire.
Je puis conclure qu'en général, dans l'industrie, les ouvriers recrutés dans l'esclavage étaient stimulés au travail par la perspective d'une rémunération de leurs peines. Il en était ainsi, que l'employeur filt le maître ou seulement le locataire de l'esclave ; et au-delà du gain immédiat, le plus puissant des stimulants, la perspective de la Uberté {').
Avec quelle ardeur l'ouvrier mettait sou sur sou, afin d'acquérir un jour la plus précieuse des propriétés, celle de son corps. Les actes d'affranchissement nous révèlent, en quantités innombrables, des exemples d'esclaves qui se sont rachetés avec leurs économies. Il n'est pas rare de rencontrer des ouvriers chez qui l'épargne, stimulée par l'espoir d'un gain extraordinaire, devient une véritable passion. Qu'en était-il, quand, au bout de quelques années de peines et de misères, on apercevait la liberté? Ces froides inscriptions cachent bien des drames intimes, faits de privations et de sacrifices quotidiens ; les pauvres gens qu'elles nomment ont été les obscurs, mais infatigables héros de la liberté et, à leur façon, ils ont soufiert et combattu pour sa cause.
Nous sommes hors d'état de calculer quelle était la
(^) Aristote Oecon. 1, 5 conseille de promettre aux esclaves la liberté comme récompense de leur travail. Ils s'appliqueront avec plus de cœur à leur besogne, s'ils sont stimulés par cette perspective.
comme qui leur revenait à la suite de cette espèce de partage des bénéfices. L'auteur du petit traité de la République des Athéniens (*) écrit ce qui suit : à Athènes, les esclaves ne se distinguent en rien par l'apparence et le vêtement, des hommes libres. Cela s'explique : ^ car là où existe une puissance navale, l'intérêt pécuniaire oblige les citoyens à se faire les esclaves de leurs esclaves, afin d'en tirer les redevances, et à les laisser libres „.
L'intérêt des maîtres était de faire la part de l'esclave assez grosse : c'était le sweating-système, avec des raffinements cruels. Un serviteur laborieux et économe amassait un pécule : le maître assistait en souriant à la formation de ce petit avoir. Il devait lui revenir un jour et, après avoir bénéficié déjà pour son propre compte d'un travail régulier et productif, il brisait à son profit la tire-lire de son esclave, en lui vendant la liberté. On le voit, les choses étaient combinées de façon à faire rendre à l'ouvrier le maximum d'eflforts.
Gela étant, il est même possible qu'en maintes circonstances la productivité de l'esclave fdt supérieure. On sait combien la productivité du travail en général tient à la race : l'esclavage fournissait le moyen d'appliquer à chaque genre d'ouvrage les travailleurs les plus aptes, aux durs travaux des mines, par exemple, les Thraces au corps solide et aux membres vigoureux.
La productivité du travail servileest donc, je le répète, au moins égale à celle du travail libre ; mais les observations qui précèdent nous obligent à charger notre seconde colonne de la* somme allouée aux esclaves pour leur part dans les bénéfices. Qu'allons nous inscrire ? Portons le chifire qui nous est donné par nos documents d'Eleusis, bien qu'il soit un minimum : en effet, il repré-
sente le coût de l'entretien largement calculé d'un esclave et nou; à proprement parler, une part des bénéfices : soit trois oboles par jour.
L'avantage reste toujours à l'esclavage : essayons de le diminuer en portant l'intérêt et l'amortissement du prix : l'intérêt à 12 ^/o sur trois mines par exemple (*). Et pour l'amortissement ? En combien d'années les forces d'un esclave sont-elles usées ? La somme n'est pas très élevée, car l'amortissement est en partie compris dans les frais d'entretien : en efiet la somme allouée pour cet objet, étant supérieure aux besoins, permet la formation d'un pécule qui reviendra au maître : portons, si l'on veut, une somme qui sera certainement exagérée, 20 "/».
Nous pouvons comparer : j'ai déjà cité, à plusieurs reprises, ces escouades d'ouvriers qui furent employées à canneler les colonnes de l'Erechtheion. Je reviens une fois encore à cet exemple : supposons que Laossoos soit un entrepreneur qui a repris à forfait la cannelure des colonnes ; sa brigade se compose de cinq hommes, Laossoos, lui-même, citoyen, un autre citoyen, deux esclaves de Laossoos et un individu qui probablement est encore un esclave. Chacun de ces hommes touche à la 8" prytanie, 20 drachmes. Le citoyen s'en va avec ses 20 drachmes ; chacun des esclaves rend son gain à Laossoos. Il lui faut en déduire leur nourriture, puis leurs vêtements, leur logement, l'amortissement du prix qu'ils ont coûté. Supposons qu'il leur remette pour le premier chef 3 oboles par jour : dans une prytanie de 35 jours, il aura dépensé 17 drachmes 3 oboles. En ajoutant pour les vêtements, trois drachmes par prytanie, on arrive à l'égalité pour les hommes libres et les esclaves. Eien n'est prévu pour tout le reste. Dans cet exemple, la
(^) Cf. sur le prix des esclaves^ Bœckh Staatshansh. J et au T. II les notes de Fr&nkel 120.
main-d'œuvre servile n'est pas à meilleur marché que la main-d'œuvre libre.
Supposons un taux de salaire plus élevé : prenons la journée des manœuvres, 1 drachme, 3 oboles, à Eleusis. L'industriel embauche un ouvrier libre : les salaires de l'année pour 360 journées de travail donnent 540 drachmes. Il fait travailler son esclave; somme qu'il lui alloue pour son entretien par jour, 3 oboles ou pour une année de 360 jours : 180 drachmes ; intérêt à 12 "/o du prix de l'esclave, fixé à 3 mines : 36 drachmes ; amortissement (20 Vo) : 60 drachmes ; vêtements et menus frais : 50 drachmes. Total : 326 drachmes, contre 540.
Donc, comme il faut d'ailleurs s'y attendre, plus le salaire est élevé et plus le travail servile est avantageux.
Nous pouvons maintenant mesurer l'intensité de la concurrence.
Le combat qui se livrait dans le monde ouvrier ne se déroula pas avec une simplicité monotone : il y eut des alternatives de succès et de revers pour chaque parti ; des triomphes sur un coin du champ de bataille, des déroutes ailleurs. Ainsi dans la grande industrie, dans les travaux des mines, dans les professions purement corporelles, l'esclave devait l'emporter. Il fournissait un travail plus régulier et plus discipliné.
Nous comprenons que nous n'ayons rencontré aucun citoyen ni dans les travaux des mines, ni dans la fabrique de Lysias, ni dans celle du père de Démosthène et si peu parmi les manœuvres de l'Érechtheion et d'Eleusis. Et cependant même ces ouvriers, surtout ceux d'Eleusis, ont un salaire qui, suffit, à la rigueur, à leurs besoins ; ce phénomène ne pourrait-il s'expliquer par la forte demande de bras qui se produit, à un moment donné pour l'exécution d'une construction importante ? Non ! les chiffres donnés plus haut, l'ont montré, le nombre des ouvriers occupés est trop faible pour que la demande de bras ait pu rendre plus exigeant le travail qui s'oflfre.
Voici donc des professions où la main-d'œuvre servile s'exerce concurremment avec la main-d'œuvre libre et sans faire fléchir le salaire de celle-ci. Au contraire, la richesse qui permet d'acquérir des esclaves, a grandi du V* au rV* siècle, et les salaires ont monté. Je m'en expliquerai à la fin de ce chapitre.
Les professions plus relevées, les métiers, étaient mieux protégés et pour trois raisons. D'abord la nécessité d'un apprentissage long et coûteux ; sans doute le maître pouvait en courir les risques et en supporter les frais pour son esclave et nous en avons vu un exemple à Delphes ; mais, en général, le propriétaire visait à tirer un revenu immédiat de son esclave et les travaux purement corporels le lui fournissaient.
Ensuite les chômages : les patrons devaient toujours craindre de se charger d'un personnel inoccupé, et dans une industrie aussi peu développée que l'industrie antique, les chômages étaient un gros risque à courir. Plaçons -nous dans l'hypothèse de crises répétées, provoquées par des guerres ou autrement : le travail de l'esclave ne trouve plus son emploi. U coûte sans rapporter. Cette situation anormale n'est point exceptionnelle; elle se reproduit assez souvent pour rendre prudents les hommes d'affaires. En prévision des crises toujours possibles, ils craindront de s'embarrasser d'un personnel qui pourrait devenir trop nombreux; par conséquent, ils laissent des places disponibles pour les travailleurs libres.
Ces considérations sont d'un grand poids même pour le propriétaire d'une usine ou l'exploitant de mines ; cependant ils sont assez riches pour courir les risques. D'ailleurs, les esclaves qu'ils achètent ne représentent souvent que de la force physique, sans aucun talent spécial. Ils sont donc, si on peut le dire, toujours facilement réalisables. Au contraire, au petit patron dans le métier manquent les capitaux nécessaires pour recruterv
dans la servitude, un personnel complet ou pour supporter les risques d'un chômage quelque peu prolongé.
Enfin et, ceci est le plus important, l'esclavage guérissait en partie les maux qu'il répandait. Il servait à la multiplication des petits patrons. Il suffisait d'un faible capital (*) pour s'installer comme menuisier, ou comme forgeron : on achetait quelques outils, un esclave et l'atelier était monté. De nouveau, nous rencontrons le fait si souvent signalé : l'antiquité grecque n'a pas dépassé l'organisation industrielle par petits métiers et nous saisissons une des causes du phénomène. La situation était presque l'inverse de ce qu'elle est aujourd'hui : dans la lutte du métier et de la fabrique, le premier avait le beau rôle.
Une cause aurait pu chasser les hommes libres, des métiers : c'eût été une extraordinaire productivité de l'industrie en général. Elle eût attiré de ce côté les capitaux et amené la transformation du petit atelier en fabrique, l'absorption du métier par la grande industrie, en tous cas la multiplication des ateliers à esclaves.
Voici quelques chiffres : Eschine le Socratique possédait une fabrique de parfums (*) : il avait emprunté, pour l'acquérir, une somme à 36 "/o. Lysias la lui prêta à 18 "/u, mais ne fut pas payé (^).
(}) Voir le cas, déjà cite, de l'adanatos chez Lysias : il se soutient fort difficilement par l'exercice d'un métier et malheureusement pour lui, il n'a pas le moyen de s'acheter un esclave.
Blass Soziale Zust&nde 10 : Es bedurfte nur eines AnlagekapitaU am eine Stuhlmacherei oder was es sonst war, zu errichten, und gegen diesen Grossbetriebe mit Sklavenkraft konnte natûrlich kein Kleinbetrieb aufkommen.
{*) Pherecrates Ath. XIII 612 A y fait allusion.
(^) Lysias c. Ësch. fr.
Les cordonniers de Timarque (') lui rapportent 2 oboles par tête : c'est la redevance fixe qu'ils lui doivent. Le total par tête est de 120 drachmes par an. Supposons que chacun de ses esclaves vaille cinq mines (') : le revenu, pour une année de travail de 360 jours, est de 24 •/„.
Quel était le revenu des usines du père de Démosthène ?
D'abord la fabrique de couteaux. Elle comprenait 32 ou 33 esclaves valant 5 mines et même 6, quelques-uns 3 mines et rapportait net 30 mines (^). Il résulte des calculs de Démosthène que la valeur totale de ces esclaves était de 190 mines; ce capital produisait environ 15 "/o. Seulement il n'est pas facile, en prenant comme base les chifires indiqués pour la valeur des trois catégories d'esclaves (6, 5 et 3 mines), de reconstituer ce total de 190 mines. Il est vraisemblable que Démosthène, ici comme ailleurs, a demandé beaucoup pour obtenir peu et ainsi exagéré la valeur des esclaves. Le revenu serait donc supérieur à 15 "/o*
Mais ces 15"/, ou plus sont-ils nets? Démosthène le dit clairement : tel était le revenu à la mort de son père : 30 mines net -zpiixo^rzoL (jivaç â-ztXtl^ (*). Le tuteur a vendu la moitié des esclaves : le revenu a diminué de moitié (').
L'atelier de fabricants de lits rapportait net 12 mines (°) : les esclaves avaient été engagés au père de Démosthène en garantie d'une créance de 40 mines; mais évidemment leur valeur réelle était supérieure à
(») Eschine c. Tim. I 97.
(*) Somme supérieure à la réalité.
(*) 29, 9 : (xa^aipoTTotoù; fjièv xpiaxovxa Suo ^ Tpetç, àvà irivre fjLvS;
(®) C. Aph. II 12 : oV ôwSexa (jlvS; àteXeï^ èxaarou tou âviautou irpoffécpepov.
40 mines : fixons-la à 5 mines par tête, nous aurons un revenu de 12 '/oj mais le prix de 5 mines est exagéré; ramenons-le à 3 mines^ le revenu monte à 20 %.
Ici encore le revenu est-il net?
Démosthène s'exprime au sujet de ces usines^ comme Eschine au sujet des ateliers de Timarque. Il a en vue le revenu que donnent les ouvriers, non pas le produit de l'usine tout entière. Cependant, celle-ci n'en existe pas moins : elle comprend d'abord les bâtiments, puis l'outillage, enfin les approvisionnements de matières premières. Les bâtiments peuvent être compris dans les trente mines inscrites pour la maison paternelle. Mais l'outillage? Démosthène, si habile pour gonfler son avoir, ne compte rien de ce chef. Il est vrai, l'outillage était peu compliqué : l'industrie antique s'est toujours contentée de machines tout-à-fait rudimentaires, d'appareils d'une simplicité grossière. Néanmoins, il représentait une valeur à faire entrer en ligne de compte. N'appartenaitil peut-être pas au directeur de l'atelier? C'est Texplication qui me paraît la plus vraisemblable. Ce directeur a repris l'exploitation de l'usine pour un prix fixe : il supporte tous les frais généraux.
Mais on se heurte à une grave objection : si cette explication est vraie, logiquement Démosthène devrait biffer de ses réclamations : ivoire, fer, bois préparés pour les lits : 80 mines; noix de gale et cuivre : 70 mines. Ces matières premières devraient appartenir aussi au directeur. J'ai déjà répondu : le propriétaire ouvre en quelque sorte à son directeur un crédit pour l'achat des matières premières.
Dans cette combinaison ('),ile revenu que donnent les
(1) Toutes ces questions ont été fréquemment débattues; on en trouvera l'exposé dans Schulthess Die Vormundschaftsrechnung des Demosthenes Frauenfeld 1899. L'opinion exposée dans le texte s'éloigne quelque peu de celle qu'adopte cet auteur.
esclaves, demeure net. Ce revenu est élevé. Observons cependant, et la remarque est importante, que plus le métier est petit, plus il est productif; la fabrique Test moins. Timarque a un revenu de 24 7o; Démosthène a un intérêt de 15 ^o pour la fabrique de couteaux; la fabrique de lits donnerait de 12 à 20 •/...
A.ujourd'hui, un intérêt régulier de 10 '/o pour les valeurs industrielles serait magnifique; mais pour apprécier le taux de 12, 15,00, 24 "/o, dans Fantiquité, il faut tenir compte de Fintérôt que donnent les autres valeurs. Or, à Athènes, à la même époque, la terre donne 8 Vo ; les prêts donnent de 12 à 16 °/o; 12 "/o est le taux ordinaire, comme Ta établi Billeter (M. Il y a des cas exceptionnels comme celui d'Eschine le Socratique, qui nous a permis de constater un taux bien supérieur. Je ne parle pas des prêts maritimes dont l'intérêt va au-delà de 30 '/«j à raison des risques exceptionnels (*).
On le voit, les capitalistes trouvaient ailleurs que dans rindustrie, un emploi productif de leurs fonds. La grande industrie n'offrait pas d'avantages sensibles. La petite industrie était plus rémunératrice.
Il me reste à examiner le troisième mode de concurrence, celle qui est instituée par les administrations publiques (').
(') G. Billeter Geschichte des Zinsfasses im grieoh. — rôm. Altertum Berlin 1898 11.
(^) 100 °lo quand il s'agit de traversées jugées périlleuses comme dans le Pont ou dans l'Adriatique, Boeckh Staatsh. 1 184 Au milieu du IV'' siècle, le taux ordinaire à Athènes est 20 *'/o. Pour le surplus, cf. l'ouvrage cité de Billeter.
(*) Waszinsky De servis Atheniensium publicis Berlin 1898 Diss.
II était impossible que les avantages du travail servile échappassent aux administrations publiques. Rien de plus simple : elles achètent des esclaves comme font les particuliers ; elles les emploient pour elles-mêmes. Elles peuvent faire un pas de plus et les employer pour la clientèle extérieure. Elles arriveront ainsi à monopoliser certaines industries, peut-être même à les concentrer toutes dans leurs mains.
Les exemples d'esclaves employés au service des administrations publiques sont fréquents. Une première catégorie est formée par les fonctionnaires subalternes (*). Nous en avons rencontré dans le Temple de Délos; on en découvre pî rtout aux degrés inférieurs de la hiérarchie. M. Wallon a bien fait ressortir les conséquences de cette situation : les esclaves publics accaparent des fonctions productives et qui souvent forment une transition entre le prolétariat et la bourgeoisie.
Une seconde catégorie est formée par les hommes de métier.
D'après le témoignage d'Andocide (*), les ouvriers employés à la Monnaie, à Athènes, étaient des esclaves publics. Ils ne Pétaient pas tous, car si le père d'Hyperbolos travaillait au milieu des esclaves, lui-même devait être un citoyen. Les doutes qu'Andocido élève sur la nationalité d'Hyperbolos ne doivent pas être pris trop au sérieux : c'est là un lieu commun des orateurs athéniens.
Cette catégorie est encore représentée par les dix-sept démosioi d'Eleusis; à Délos, nous ne la rencontrons pas ; les ouvriers attachés au temple sont des hommes libres.
(^) Voir des détails pour Athènes, Waszinsky 1. c. 105.
(*) Schol. in Vesp. 1007 : *AvSoxî8tj<; ^t|<tI toIvov • Tiepl *r7rEppdXou /éyeiv aîj^uvo|jLaci • ou ô jjlev TraxTip êdxiyiJLî'vo; £T' /.où vOv £V xû àpyopoy.OTTâîqj So'jXs'Jei xtf) 0Ti|jL07tqj. aùxèç oè Çsvo; xai jSappxpo; tov, /u^vo- T.o'M, Cf. Kirchhoff Hermès I 1866, 4.
Comment se fait-il que l'opération pratiquée à Eleusis n'a pas pris, là et ailleurs, plus d'extension? Ce n'est certainement pas à cause de^ l'absence ou de l'insignifiance des avantages : à Eleusis, on voit que les démosioi ont été utilisés à un ouvrage de manœuvres ; nous avons comparé tout à l'heure ce qu'aurait coûté l'emploi d'hommes libres. Même différence à Délos : la nourriture des esclaves revient à 2 oboles par jour; celle des hommes libres à 4 oboles environ. La seule raison qui ait pu déterminer les temples et en général les administrations publiques àne pas acquérir un personnel ouvrier complet et uniquement formé d'esclaves doit être l'irrégularité avec laquelle se représentaient les travaux à effectuer et leur variété ; il aurait fallu, pour l'exécution de besognes aussi diverses, des représentants de tous les corps de métier, et comme on n'aurait pu leur assurer un ouvrage constant, ils auraient fini par revenir fort cher.
Cette raison n'a pas arrêté les épistates des "travaux publics à Milet. Des inscriptions, publiées par M. B. Haussoullier, portent les comptes, rendus par le Milésien chargé de la direction des travaux du Temple d'Apollon Didyméen, éirtTraTr.TavTOç ttIç ot'xoSofJiia; toO vao'j to'j 'AtcoWxWvoç TO'J A'.5u|xéa)<;, des ouvrages effectués par les esclaves du dieu dtTîoXoYiŒjxoç twv epywv twv (j'jvTeXÊff6évT0)v 'jTTÔ Twv TO'J Heo\i Traiowv ('). Les travaux se répartissent sur quatre exercices 160/159, 158/157, 157/156,155/154. En ces quatre exercices, les esclaves n'ont pas exécuté des travaux bien considérables. Ils pratiquent la vertu administrative par excellence, qui est la lenteur. Il est
(1) Revue de Philol. 1899, l. 22, no 24. Cf. Inscriptions de Pergaine II 251 : le prêtre d^Asclépios, Asclepiades reçoit divers privilèges pour lui et pour ses descendants, entre antres la surveillance du sanctuaire, xupisuovTa tûv lepôiv Tiatôiuv,
probable que ce n'est pas tout à fait leur faute et que les ressources limitées du temple les retiennent.
Comme les inscriptions d'Eleusis, ces inscriptions nous donnent une idée fidèle de l'esprit d'entreprise, de la hardiesse des cités grecques, mais aussi de la faiblesse de leurs moyens économiques.
Le Temple d'Apollon s'est formé un personnel d'ouvriers : des carriers, pour ébaucher et tailler les pierres, travail qui avait dû se faire dans les carrières des îles Korseae ; des manœuvres qui transportent les pierres du port de Panormos jusqu'au sanctuaire; des tailleurs de pierre pour ravaler les blocs ; des sculpteurs ; des maçons qui mettent les blocs en place.
Les comptes inédits nous font connaître une équipe de 29 carriers XaTO(jLot et une équipe de Xe'jxo'jpyot au nombre de 15, y compris les trois uirTipsTaî. chargés de subvenir à leurs besoins matériels; les équipes étaient dirigées par des contre-maîtres (*).
Le temple possédait en outre des machines et des mulets; mais il fut obligé à certains moments d'embaucher des ouvriers et de louer des attelages de bœufs.
Les inscriptions ne nous permettent malheureusement pas de calculer Tp vantage que cet emploi des esclaves a pu procurer au Temple. Plusieurs d'entre elles justifient de l'emploi des fonds votés par le peuple. Les neopoiai ont travaillé en régie d'après les prix fixés par les eclogistai. Ces prix étaient apparemment les prix courants déterminés en vue des travailleurs libres. Si le Temple a employé des esclaves, c'est probablement par économie. Il a réalisé un bénéfice sur le tarif arrêté pour les ouvriers libres ; ce bénéfice est entré dans sa caisse et a pu être utilisé pour d'autres travaux.
Mais rien ne nous dit que le Temple aurait pu employer
(*) Voir sur ces inscriptions, infra, Livre U, Ch. VII.
des hommes libres : Milet était-elle plus favorisée qu'Athènes qui, pour certains travaux d'Eleusis, dut dépendre de Mégare? Il se peut fort bien que le Temple ait été obligé de recourir à ses esclaves, faute d'autres ouvriers.
Dans les conditions que nous venons d'indiquer, il n'en réalise pas moins un bénéfice.
L'opération eût été encore plus sûre et se serait certainement généralisée, si les administrations publiques avaient voulu ou pu employer leurs serviteurs pour la clientèle extérieure. Les avantages de cette combinaison ont été aperçus par. les anciens et ils ont donné lieu à des plans curieux et même à des essais d'application.
Xénophon, dans son traité des Revenus, trace toute une réforme financière, qui repose là-dessus. Le plan de Xénophon est tout ce qu'il y a de plus simple : il est simple comme les grandes vérités, mais aussi comme les grandes chimères. Les mines du Laurion sont d'une richesse inépuisable et leur produit ne peut diminuer de prix. Cela est si vrai qu'autrefois surtout, de nombreux Athéniens ont acquis de grandes fortunes, dans cette industrie : ils louaient ou achetaient des esclaves et en tiraient un revenu considérable. iZEtat n'a qu'à les imiter et, avec cette naïveté déconcertante des utopistes qui s'imaginent avoir tout prévu, Xénophon entre dans les détails.
L'État achète donc des esclaves et les offre en location aux exploitants des mines. On commence par douze cents esclaves ; au bout de cinq ou six ans, on en aura 6.000, ce qui donnera un revenu net de 60 talents. On ira jusqu'à 10.000 esclaves et à 100 talents de revenu.
On le voit, Xénophon a jusqu'ici le bon sens de ne pas remettre l'exploitation elle-même dans les mains de l'Etat : il le charge seulement de fournir la main-d'œuvre et à cet égard même, il ne songe pas à lui constituer un monopole. Mais il lui vient un doute : il a affirmé, avec
une entière sécurité, que l'Etat ne manquera jamais d'amateurs pour louer ses esclaves, et si cela n'arrivait pas? Xénophon ne se déconcerte pas et il échafaude tout de suite un nouveau plan qui ne cadre pas bien avec le premier; mais qu'importe aux faiseurs de systèmes? Athènes se compose de dix tribus : l'État répartira ses esclaves entre elles et chacune entreprendra Texploitation d'un filon. Les profits et les pertes seront mis en commun et il est impossible d'admettre que les dix exploitations échouent. « La découverte de l'une fera le profit des dix; puis, si deux, trois, quatre, ou même la moitié font une découverte, il est clair que l'entreprise sera encore plus avantageuse; car les voir échouer toutes à la fois, c'est ce que le passé ne permet pas de supposer».
Ce beau projet ne fut pas mis à exécution et je ne m'en étonne pas. Que de fois on en a fait de semblables ! Une industrie périclite, comme c'est le cas ici : l'industrie minière décline parce que les filons s'épuisent et il vient un théoricien quelconque qui , avec une admirable sérénité, fait la leçon aux hommes de métier et leur révèle comment ils doivent s'y prendre pour gagner de l'argent. Il n'y a pas que des sots qui étalent ainsi leur ignorance et leur présomption : des hommes d'esprit tombent dans ce travers; Xénophon en est un exemple.
L'idée de faire exercer certains métiers par lEtat, à l'aide des esclaves, n'en fut pas moins réalisée ailleurs que dans les mines. Aristote, traitant de la constitution de Phaléas, y relève ce point : les ouvriers seront tous des esclaves publics, et immédiatement il corrige ce que ce plan a d'excessif et il en limite la réalisation à l'exécution des travaux de la cité (*) : « si ceux qui exécutent
(') Polit. 1 1267 b : çpatveTai 5'èx Ttj; vofxoôsjia^ xaTacrxeuaÇwv ttjv •jcoXtv (xixpav, et y'ol 'zzyyi'Z'XK icàvTE; 8tj|jlojioi effoVTott xaî [Jltj Tzkr\^iù\i.i. Tt Tpap^îoVTai TTjç TtoXeco;. SîkV eVîrep, Sel 8rj[jLoaiou; elvai xoù; ik
les travaux publics sont des esclaves publics, on doit organiser les choses comme elles le sont à Épidamne et comme Diophantos (*) les organisa autrefois à Athènes ». Nous ne connaissons pas ce Diophantos, car rien ne prouve que ce soit Tarchonte de ce nom (01. 96, 395/4). Il ne s'agissait donc que des esclaves s'occupant des travaux publics, toù; ri xoivà ^pya^ojjievojç, c'est-à-dire des services subalternes de Pétat et des besognes d'intérêt commun, balayage des rues, construction des monuments, etc. (*).
Je me résume et je conclus : les ennemis du travail libre surgissent de trois côtés et cependant ils n'ont pas réussi à l'anéantir. Ils ont pu le chasser des degrés inférieurs de la hiérarchie des professions; aux degrés supérieurs, il tient bon et s'oppose victorieusement à la dépression des salaires.
La concurrence servile est donc un mal dont a souffert l'antiquité grecque, une plaie que la société a porté au côté, mais une plaie moins étendue et moins profonde qu'on ne le dit généralement. Logiquement, le travail libre devait périr et cependant il n'a pas péri. La concurrence servile devait déprimer tous les salaires, elle ne l'a pas fait. Elle devait produire l'encombrement des carrières et par conséquent les fermer aux hommes libres, elle ne l'a pas fait. Logiquement, ceci devait tuer cela : l'harmonie a été rétablie, en partie, par tout un ensemble de circonstances qui ont corrigé ce que les lois écono-
xo'.và è'pYa èpY3tÇo{xévou;, osi xaôaTrep £V *ETtt8a|jLVt|j te xal Aid<pavTo; •jco-s xateffxe'jaîev 'AôiivTjai toOtov îyv.'v tôv xpoTrov, Cf. Boeckh Staalshaushaltung II 84.
(*) D'après WaBzinsky p. 41 , ce Diophante serait celui que cite CIA II 172 : AïooavTov Mjppivoûdiov, fils de Diopeithès. Sa carrière politique va de 270 à 330.
(*) Les agoranomes et les odopoioi avaient à leur service des esclaves publics. Cf. infra, Livre II, Ch. VII.
miques oui de fatal; les événements ont montré une fois de plus que la logique et les faits ne s'accommodent pas toujours. La disparition du travail libre devant le travail servile est un théorème facile à démontrer iii abstracto : il se trouve être faux, quand on envisage la situation réelle d'Athènes au V* et au IV* siècle. 11 s'est établi un certain équilibre entre les deux classes de population, équilibre instable et qu'un rien pouvait déranger. Il ne l'a pas été dans l'antiquité grecque.
Ces deux quantités, dont Tune devait annuler l'autre, se sont contrebalancées. Une surélévation du nombre des esclaves aurait fait sombrer les hommes libres : elle ne s'est pas produite. Supposez, avec Boeckh, 400.000 esclaves à Athènes, il n'y a plus place, nulle part, pour l'ouvrier libre. Cette surélévation n'a pas eu lieu : évidemment pour des causes purement économiques. La principale a déjà été indiquée, mais il est utile d'y revenir : c'est le faible développement de la richesse. S'il y avait eu de grands capitalistes, une concentration des richesses en quelques mains, les fabriques à personnel servile se seraient multipliées; les métiers mêmes auraient été écrasés; à bien plus forte raison les manœuvres et les journaliers libres auraient été chassés des chantiers. Et la richesse ne s'est pas développée, parce que l'organisation économique est restée telle que nous l'avons décrite au Chapitre II : le champ qui était ouvert à l'activité industrielle et commerciale était bien petit; il n'y avait pas de quoi beaucoup y amasser. L'esclavage n'a pas tué le travail libre, faute de moyens de le faire ; il ne l'a pas tué, bien qu'il eût dû le faire et uniquement parce qu'il ne l'a pas pu faire, mais il ne l'a pas fait.
En un mot, peu de travail, peu d'ouvriers, tel est tout le secret de la situation que nous venons de constater (*).
(^) Ma thèse est juste le contrepied de celle que développe E. Giccotti II tramonto délia Schiavitn Turin 1898. Cet auteur
Mais n'exagérons pas : sans doute l'esclavage n'écrase pas les prolétaires libres ; mais à condition que ceux-ci, à leur tour, ne se portent pas trop nombreux sur le marché du travail. Et ici revient une objection ou une question que nous avons déjà rencontrée : les conditions de l'organisation économique dans l'antiquité sont si différentes des nôtres que nous avons quelque peine à nous les figurer et nous sommes toujours enclins à nous demander : où sont les prolétaires libres ? Répétons-le une fois encore, la terre, principale richesse des Athéniens, était répartie entre un grand nombre de moyens et petits propriétaires. Le commerce maritime occupait beaucoup de bras. Mais que devenaient ceux qui n'avaient pas de terres à cultiver, ceux que leurs goûts ou l'absence de travail tenaient éloignés de la marine marchande? A l'inverse de ce qui est aujourd'hui, ils formaient une minorité qui trouvait à s'occuper, pour quelques-uns, dans les travaux purement corporels, comme nous l'avons vu à Eleusis, et, pour les autres et plus avantageusement, dans les métiers.
Le grand danger que courait le prolétariat était l'accroissement de cette minorité et, d'une façon plus
cherche à expliquer la disparition de resclavage par des motifs purement économiques. Il a été éliminé à cause de sa moindre productivité, M. Ciccotti remonte jusqu'au V" et au IV* siècle, dans rhistoire grecque, et soutient que cette élimination commençait déjà. On voit qu'il n'en est rien.
Je ne puis décrire ici la situation économique dans les premiers siècles de notre ère. Selon moi, elle ressemblait fort à celle que j'ai étudiée. S'il en est ainsi, ni alors, ni avant, le plus grand tort de l'esclavage n'était de porter une atteinte aux intérêts des hommes : il était, avant tout, un crime contre les lois mômes de notre nature; il était un attentat contre la morale et, par conséquent, il a fallu pour le faire disparaître une doctrine morale supérieure à tout ce que l'humanité avait vu jusque-là.
générale, l'augmentation de la population. La richesse publique ne pouvait, même à Athènes, subvenir aux besoins que d'un nombre assez faible d'habitants. Et nous touchons ici du doigt le vice véritable de la concurrence servile : elle augmente artificiellement le nombre des habitants. Supprimons en pensée l'esclavage : le marché du travail est débarrassé d'une foule de concurrents ; la quantité d'objets à produire reste la même ; mais la qualité des producteurs change ; ce sont des hommes libres à la place d'esclaves et le problème de la population se simplifie sur le champ.
Dans les conditions où il se pose, il iuquiète à juste titre les hommes d'État. Heureusement qu'ils ont à leur disposition un moyen commode d'écouler le trop plein de la population, la fondation de colonies ; mais chaque fois que les canaux se rétrécissent ou se bouchent, la population libre est refoulée vers Athènes, l'équilibre entre les ouvriers libres et les autres est rompu et la crise des salaires doit éclatei*.
En temps ordinaire, la situation de la population libre n'était pas telle qu'une assistance générale et régulière, organisée par l'Etat, fût nécessaire. Hormis les cas exceptionnels, les individus pouvaient se tirer d'affaire, avec leurs propres forces.
Je n'oserais poser comme une thèse absolue qu'un grand développement matériel et Tinterventionnisme se tiennent. Cela ne serait pas toujours exact. Il me semble vrai que, dans une société où la richesse se crée aisément, des prétentions et des besoins nouveaux se font jour et des nécessités nouvelles s'imposent. Non pas que l'Etat ait la mission de peser sur la richesse de façon, comme le veulent certains idéologues, à l'empêcher de monter d'une façon irrégulière et inégale. Mais, dans une société riche, l'aspiration au bien-être est plus vive; philantropie ou exacte compréhension des temps, les hommes d'État s'habituent à regarder, avec plus de
sollicitude, vers en bas ; les pouvoirs publics assument plus de charges.
En a-t-il été ainsi à Athènes et, dans le passage de la phase familiale à une organisation plus compliquée, l'individualisme pur a-t-il faibli? C'est à peu près ce qui s'est passé. Les institutions que nous allons décrire ne sont pas des institutions de bienfaisance : elles manifestent la tendance nouvelle à l'interventionnisme. Elles sont simples, comme l'est encore, malgré ses progrès, la société où elles se sont produites. Elle sont grossières presque, inspirées par l'instinct plus que par la réflexion. Ce n'est pas de la politique : c'est l'effet de la poussée brutale de la démagogie partageuse.