CHAPITRE VI
Les soldes.
La situation des travailleurs libres, dans les métiers, est favorable; dans les fabriques et dans les professions qui ne réclament que de la force physique, l'esclavage l'emporte. Les prolétaires trouvent dans l'agriculture, à bord de la flotte^ dans le commerce, un emploi rémunérateur de leur activité, ou ils s'expatrient dans les clérouchies. Il peut y avoir, il y a certainement des infortunes isolées ; il y a des familles en proie à la misère. Elles ne sont pas assez nombreuses pour que l'Etat ait à organiser un système général d'assistance publique. Cependant les largesses^ faites aux dépens du trésor public, sont l'un des points les plus connus des institutions d'Athènes et en dehors d'Athènes^ le même système a été en vigueur, dans différentes cités (').
(*) Strab. XIV II 5 : les Rhodiens se montrent très soucieux du bien-être du peuple, bien que leur république ne soit pas, à proprement parler, démocratique. Indépendamment des distributions périodiques de blé qui leur sont faites au nom de TËtat, les indigents reçoivent des secours de toute nature; c^est là une coutume traditionnelle à laquelle les riches se conforment toujours. Souvent aussi, l'assistance des riches a le caractère d'une liturgie, de sorte que le pauvre est toujours assuré de sa subsistance et qu'en même temps l'État ne risque jamais de manquer de bras pour les difiPérents services publics et en particulier, pour les besoins de sa flotte. BOH VIII 1884 218 ■= Ch. Michel 466 : Distribution de la solde ecclésiastique à lasos.
Décrivons d abord le système; nous justifierons ensuite la façon dont nous le jugeons.
Le premier point a fait l'objet de travaux nombreux, nous pourrons donc nous dispenser presque toujours d'entrer dans des discussions de textes.
Nous rencontrons en premier lieu la solde militaire. Aristote (') fixe la création de la solde militaire au début des guerres du Péloponèse. Il n'en cite pas l'auteur et son texte permet même de croire que ce ne fut pas Périclès qui la fit décréter; cependant il en met l'établissement en rapport avec le plan de campagne imaginé par ce grand homme : renfermé derrière les murailles de la ville, le peuple s'habitua à toucher une solde pour le service militaire.
Pour désigner la rémunération accordée aux soldats, les auteurs emploient différents termes: (xio-Soç, ffiTvipéo'tov, TpocpTj, (TiTo;. Il n'est pas facile de déterminer le sens précis qu'ils y attachent. Cependant, il est permis de croire qu'à l'origine et en temps ordinaire, l'Etat n'accordait qu'une simple indemnité, Tpojp-r,, <tÏ'zo<;, Alors même qu'on y ajoutait un salaire, le langage gardait la trace des anciennes coutumes. C'est le dernier terme, atro;, qu'emploie un document authentique cité par Thucydide, (traité d'Athènes avec Argos, Mantinée, etc.) (*) : la ville qui recevra d'un allié un contingent de troupes donnera dans certains cas la nourriture, SiSorw citov : à chaque hoplite, soldat armé à la légère, ou archer, trois oboles d'Égine par jour et au cavalier une drachme d'Egine. Dans ce cas déjà, il entrait dans la solde, une rémunération proprement dite. Celle-ci dépendait de maintes circonstances, de l'état des finances publiques, de la difficulté de l'expédition. De même, lors du siège de
(*) Pol. Ath. 27, 2.
Pofcidée, chaque hoplite recevait deux drachmes, une pour lui, une pour son valet, sommes supérieures à ce qui est nécessaire pour l'entretien d'un homme.
L'idée que l'État ne devait que la nourriture ou l'entretien et non un salaire, subsistait néanmoins; c'est ainsi que Tissapherne promettait aux Lacédéraoniens de leur fournir l'entretien ÙTrtx/vsiro TpocpTiv (*). En 413 (*), il allouait à chaque matelot une drachme (indemnité et rémunération); il réduisit ensuite cette somme à la moitié (l'indemnité seule). C'était là le tarif primitif qui resta longtemps en usage; plus tard, il fut porté de trois à quatre oboles ('').
A l'époque de Démosthène, la solde comprenait régulièrement les deux éléments: Textension donnée aux obligations de l'Etat avait été consacrée par l'usage. La distinction cependant était encore reconnue. Elle est clairement indiquée dans le discours contre Polyclès (*) où l'orateur expose qu'étant triérarche, il n'a reçu des stratèges que le ffirripéatov et a dû ajouter, de sa bourse, le (JLiffftô;. Dans la première Philippique ('), Démosthène calcule ce que coûtera l'entrée en campagne de l'armée et de la flotte : il suppose que les soldats ne recevront que le fftTTjpsTiov, à raison de 20 mines par mois pour une trière (°), dix drachmes pour le fantassin, vingt
(») Thuc. VIII B.
. (') Thuc. VIII 29 ef. 45.
(') Eustath. Odyss. a 156 : TsrptuPoXou ^to; rapà Ilajcravta àvVi ToS (TTpaTiw-ou (xijôdc. Cyrus avait déjà porté Tiademnité de nourriture à ce chiÔre, Xen. Hell. I 5, 4; Plut. Alcib. 35 et L3'8. 4.
('*'J C'est-à-dire 4 oboles par tête. Har^ocr. lîapaXo; : les ciro3'ens qui formaient Téquipage de la Paralos recevaient aussi 4 oboles.
pour le cavalier. H avoue que ce sont là des sommes assez faibles, mais le soldat se procurera le reste par la guerre et obtiendra ainsi une solde complète, wor' ej^etv [jiitOov èYiùrf\. De toute façon, le soldat touchait son indemnité aussi bien que sa rémunération en espèces.
Nous rencontrons ici un phénomène économique qu'il importe de signaler : une carrière nouvelle vient de s'ouvrir aux citoyens; la profession militaire se crée. Prenez les Dix Mille de Xénophon : ce ne sont pas des soldats par devoir ou par nécessité légale, ce sont des soldats par goût et par métier. Vous trouverez les mêmes professionnels sous Alexandre. Les armées se recrutent, dans un de leurs éléments les plus considérables, par le volontariat. On donne à ces soldats un vilain nom : ce sont des mercenaires. Oui, ils vivent de la guerre : il y en a tant qui en meurent! Chez eux, ils souffrent de la faim ou ils gagnent difficilement un maigre salaire. L'existence obscure d'un mercenaire de l'atelier leur est à charge. Un jour, dans leur village, un agent recruteur les a séduits par ses belles promesses. Ils sont partis ; malgré tout, il entrait dans leur détermination plus qu'un grossier calcul : le prestige de la gloire militaire, l'amour des dangers, des sentiments généreux, puisqu'il font sortir l'homme de lui-même. Ils n'étaient pas indignes du grand rôle qu'ils ont tenu dans l'histoire de la civilisation, car c'est par la guerre que la civilisation grecque, comme plus tard la civilisation romaine, s'est répandue dans le monde : en versant généreusement leur sang sur les champs de bataille, ils ont travaillé et souffert pour l'avenir. Pour le moment même, ils débarrassaient leur cité natale d'éléments turbulents et ils diminuaient le nombre des combattants dans l'arène des intérêts matériels. Ils avaient choisi d'autres luttes que celles du commerce et de l'industrie; en s'en allant, ils rendaient moins âpres ces dernières. Les auteurs de la solde militaire avaient accompli une réforme économique
utile pour ceux qui touchaient cette solde comme pour ceux qui ne la touchaient pas.
Arlstote attribue positivement (') Tinstitution de la solde judiciaire à Périclès : il en recherche les motifs dans la générosité de Cimon que son privai voulut combattre à l'aide des ressources de l'Etat, ce qui nous obligerait à remonter à plusieurs années avant le début de la guerre du Péloponèse, Cimon étant mort en 449. Périclès la fixa, dit-on (*), à 2 oboles; mais Cléon la porta, en 454, à 3 oboles. Si Ton supposait 6000 jurés, siégeant, tous, 300 jours, la dépense se serait élevée à 150 talents par an : c'est le chiffre que donne Aristophane (^); mais c'est seulement dans la comédie que le héliaste passe sa vie à juger et ce chiffre doit être sensiblement réduit.
La solde de V Assemblée ne fut instituée qu'après l'archontat d'Euclide ; elle fut la création d' Agyrrhios : fixée d'abord à une obole, elle fut élevée par Hérakleides le Clazoménien, à 2 oboles et portée par Agyrrhios à 3 oboles (*), peu de temps avant la représentation de l'Assemblée des Femmes d'Aristophane. A l'époque d'Aristote, la solde avait été fixée pour l'Assemblée principale; à 9 oboles et pour les autres réunions^ à 1 drachme.
La solde des conseillers paraît avoir été établie par Périclès; elle était, à l'époque d'Aristote, de 5 oboles et, pour les prytanes, d'une drachme par jour (^).
Enfin, comme nous l'apprend Aristote, de très nombreux magistrats et fonctionnaires émargeaient au
(*) Pol. Ath. 27.
(*) Wilamowitz Arist. u. Athen.
(») Guêp. 661.
(*) Pol. Ath. 41 , 3. Cf. Gilbert Handbucb I* 386.
(8) Ath. Pol. 62, 2.
budget, notre texte de la Politeia en fixe le nombre à à 1400 {*).
La partie la plus intéressante de notre sujet est malheureusement la moins connue, je veux parler des distributions au peuple, théorique et diobélie (*). Dans la solde, nous apercevons du moins dans les services rendus à rÉtat, la contre-partie du don reçu : ici il s'agit d'une pure libéralité; l'État puise dans la caisse l'argent à pleines mains et le jette à la foule.
Quelle est l'origine de ces distributions ?
Nous sommes en présence des soldes, de la diobélie, du théorique. Il est permis d'affirmer d'abord qu'à toutes les époques, sauf des suppressions momentanées, les soldes ont subsisté ('); ensuite, que la diobélie, établie au y* siècle, n'était pas essentiellement distincte du théorique qui fonctionna au IV* siècle. Les distributions du théorique continuaient celles de la diobélie. Plus mesurées peut-être à l'origine, elles aboutirent aux mêmes excès. Reprenons et développons quelque peu ces diflférents points.
Le témoignage d'Aristote ne laisse pas de doute sur le personnage qui fut l'inventeur de la diobélie (*) : Cléophon, dit-il, le premier, procura au peuple les deux oboles ; la distribution de la diobélie eut lieu pendant quelque temps ; puis elle fut supprimée par Callicrates de Paianée qui avait d'abord promis de l'augmenter d'une obole.
(•) Cf. supra, Livre I, Ch. IV. r
(^) Fickelscherer De theoricis Atheniensium pecaniis Leipzig 1877. On trouvera dans cette dissertation tous les textes et tous les témoignages des anciens.
(') Le triobole était encore payé à l'époque d'Aristote, Pol. Atb. 62, 2.
(*) Pol. Ath. 28, 3. Esch. II 76.
Qu'était-ce que la diobélie ?
C'était certainement une distribution gratuite d'argent.
A quelle occasion se faisait-elle ?
D'après un grammairien (*), chaque citoyen recevait par jour deux oboles. Pour chacun, la somme n'était pas bien forte ; mais multipliée par le nombre des participants, elle constituait une lourde charge pour le trésor public. Les circonstances peuvent expliquer dans une certaine mesure ces prodigalités (') : on était à l'époque la plus difficile des guerres du Péloponèse ; Cléophon aurait voulu dédommager les Athéniens des pertes qu'ils subissaient depuis l'occupation et soulager la misère toujours croissante. Mais il était l'auteur responsable de tous ces maux par son opposition acharnée à la paix et le premier, il employait le moyen des distributions publiques pour attacher l'opinion à une politique déterminée, moyen corrupteur s'il en fut. et que rien ne justifie, pas même l'enthousiasme d'un patriotisme sincère mais peu éclairé.
Il nous est resté, dans une inscription (^), un souvenir de ces distributions. Pour 01. 93. 3 = 408/9, on trouve affectées à la diobélie les sommes suivantes : 3* prytanie, 2 talents; 4" prytanie, 8 talents, 1355 drachmes ; 5* prytanie, 4 talents, 2200 drachmes; 7° prytanie, une première fois 1 talent, puis encore 1 talent, 1232 drachmes, 3 '/« oboles; en tout 10 talents, 4787 drachmes, 3 Vi pboles.
(1) Etym. M. oiiopeXia • o'^oXol Suo, oO; [xaôiijjLevoc] xaô' Tjjjiepav 6 St)(xoc è(xiaôocpdpei.
(*) Je suis ici ropinion de Wilamowitz Aristoteles and Âthen II 212, sur l'origine et le caractère de la diobélie. Voir aussi Lipsius-Sshoemann Griech. Altert. I 858. En sens contraire, Beloch G. G. II 77.
L'inscription porhe encore des annotations relatives à une autre année, 408/7 ou 407/G : à diflTérents jours de la 2* prytanie, elle relève des payements faits pour la diobélie, d'imports très variés, quelquefois quelques drachmes seulement. On remarque l'irrégularité des sommes allouées à chaque prytanie. Lipsius (') croit qu'elles constituent seulement des compléments des sommes principales tirées de la caisse des hellenotamiai.
Il est improbable que l'État ait pu, au plus fort de la crise finale de la guerre contre Sparte, faire face régulièrement à la charge qu'il avait assumée. Cléophon avait sans doute procédé comme font d'ordinaire les démagogues. Il avait proclamé le principe : chaque citoyen recevra deux oboles par jour. La pratique est autre : il les reçoit dans la mesure où les ressources disponibles du trésor le permettent.
Cléophon n'en avait pas moins proclamé le droit de tout citoyen à un traitement. De pareilles proclamations ne s'oublient pas. Les Athéniens avaient désormais devant les yeux un idéal dont les séductions restèrent toujours puissantes.
La diobélie reparut, au lY** siècle^ sous la forme du théorique.
D'après certains auteurs, le théorique aurait été établi antérieurement et par Périclès lui-môme (•). Aristote ne parle que do la diobélie et pour en faire honneur à Cléophon. Son silence n'est-il pas un argument bien fort contre ceux qui voient dans le théorique une institution tout-à-fait distincte de la diobélie? Ne permet-il pas de conclure à l'identité des choses que désignent ces deux mots ? Ce qui renforce cet argument, c'est qu'Aristote
(^) Lipsius-Schoemann Griech. Altert. 477.
(*} D'aprè-* Plut. Per. 9, de nombreux historiens attribuaient l'institution du théorique à Périclès.
cite les préposés au théorique. Si cette instituticn avait ét-é distincte de la diobélie, il en aurait sans doute noté rétablissement.
Puisque théorique et diobélie sont, au fond, identiques, Périclès est déchargé de la responsabilité de cette funeste innovation.
Le théorique du IV" siècle ne renouvela pas immédiatement ni complètement la diobélie du V*. Celle-ci avait été supprimée. L'inventeur du théorique (*) fut un imitateur timide de Cléophon. Il borna son ambition à procurer aux Athéniens l'entrée gratuite au théâtre (*), lors des Dionysies. Le prix des places les plus modestes était de deux oboles; il y avait trois jours de représentation ; c'était un cadeau d'une drachme que recevaient les Athéniens ; plus tard ces gratifications furent encore accordées à l'occasion des Panathénées et d'autres fêtes. On alla plus loin : on en arriva au partage des excédents du budget et on finit ainsi par retourner au système ancien.
Voyons comment, quand on en fut là, fonctionnait l'institution. Nous sommes au IV* siècle. Les soldes judiciaires, ecclésiastiques, etc., subsistaient. Elles formaient les bases essentielles des institutions démocratiques et cette raison seule avait dû les protéger contre toute tentative de suppression.
Une règle importante présidait à leur distribution. Elle est rappelée par Démosthène : défense de toucher deux soldes [xr, Si^roOev [xt^Soçoperv (*). Mais pour toucher une solde, il fallait la gagner, ce qui n'était point à la portée de tous. On ne pouvait la gagner qu'à certaines
(^) D*après Philochore, ce fut Agyrrhios, Harpocr. Bewpixdt «= FHG I fr. 85.
\*) Dem. Olynth. I, argum.