‹ L'industrie dans la Grèce ancienneChapitre 39 sur 89 · XXIV · texte numérisé non relu

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époques déterminées ; il n'y avait malheureusement pas séance de l'assemblée ou de la Héliée tous les jours. Que faire ces jours-là? Que faire les jours de séance des tribunaux, quand on n'était pas du nombre des juges? Les démagogues y avaient pourvu : reprenant l'idée de Cléophon, ils avaient institué une solde de plus, celle des gens qui ne faisaient rien, car c'était bien une solde que cette allocation qui sortait du théorique f). Et ainsi était réalisé le rêve de la démagogie, sous la forme où les foules le comprennent : à chacun non pas une fonction, mais à chacun un traitement. Le taux de ce traitement était de deux oboleapar jour, et les Athéniens plaçaient au premier rang de leurs préoccupations le soin de le toucher. Us supportaient difficilement qu'on les enga* geât à y renoncer.

Les ressources de l'Etat ne devaient permettre qu'exceptionnellement un payement régulier des deux oboles. Voici quelle était, semble-t-il, la pratique usuelle : chaque fois qu'il y avait des fonds disponibles, le peuple se réunissait et décidait s'il y avait lieu de les partager (*) ou de les affecter à un autre usage. Les bases de ces répartitions étaient toujours les mêmes : deux oboles par tête pour chaque jour non occupé à la Héliée ou au Conseil ou à l'armée ou aux tribunaux. Nous connaissons le cas d'un ciioyen qui reçut à l'une de ces distributions ô drachmes pour sa part ('). L'époque de ces distributions devait coïncider, en règle générale, avec les grandes fêtes comme les Panathénées (^) et lesDionysies.

(i) [Dem.] TCcpt TuvT.

(') [Dem.] Ttept juvt. 2.

(*) Hyper, c. Demosth. p. 14 (Blass).

(*) Distribution du théorique aux Panathénées, Dem. c. Léocharès 27. Cf. Tanecdote relative à Démade, Plut. Praec. polit. XXV 1. Remarquez déjà dans CIA I 189 : et; Tf,v Si(opoXtav

Le théorique aboutissait donc au partage des excédents du budget. Cette mesure, raisonnablement entendue, pouvait conduire à la limitation des distributions. Il y fallait beaucoup de bon sens et de courage. Pour les hommes qui n'ont que des vertus ordinaires, créer des excédents deviendra le premier des devoirs. Afin de stimuler leur zèle, on créa une charge de préposés au théorique ol kiil Oecopuôv. Ils étaient les successeurs des préposés à la diobélie dont parle Xénophon (*).

Quelques auteurs accusent Eubule d'avoir le premier introduit la pratique du partage des excédents et d'avoir fait décider qu'au lieu d'être versés dans la caisse militaire, ils le seraient dans celles du théorique. Nos renseignements sur ce point sont bien confus; mais il semble que Ton ait à tort attribué à Eubule des institutions qui lui sont antérieures (*).

La charge qu'il occupait, celle de «préposé au théorique, existait avant lui. Au témoignage d'Eschine {^), il lui donna une nouvelle importance. L'orateur rappelle le temps où les préposés au théorique géraient les finances de l'Etat, s'occupaient des travaux publics et vaquaient à l'administration presque tout entière.

' 'AOrjvai? Nt'jcTt. Cf. CIA I 314, où Dittenberger Sylloge 5l«, à la 1. 41, lit : xal ttj[v ôitop-Xia]v e^toxev Traaiv 'AOTiVaio'.<;....0£. la note 18 ' p. 321.

(})' Xen. Héll. I 7, 2, dit d'Arcliedemos : ô toO of,{jLO'j tots Tupoea- .TTiicù); £v 'AOriVai; xal tt^; ^'M^tkioLç e7îi^£Xo|X£vo<;. Aristoph. Qren. V. 418.

(^) Les textes dans Fîckelscherer 1. c. Voir sur le rôle attribué à Eubule en cette matière, l'intéressante note de Holm Gr. Gesch. III 263; Gilbert Handbuch 378; Thumser-Herman 748.

(') C. Ctes. 2 6. Fellner zur Geschichte der attischen Finanzyervvaltung Vienne 1879 38 place rinstitiition de cette magia- ■ tare eu 395/4:

D'une part, on nons montre Eubule gaspillant les deniers de TEtat en distributions au peuple à l'occasion des fêtes, et d'autre part, il accroît les ressources du Trésor et entreprend des travaux d'utilité publique.

Son rôle est donc en lui-même contradidtoire; je ne

doute pas qu'il ne le fût réellement. Les temps imposaient les accommodements et les demi mesures. Eubule remplissait le trésor et destinait les ressources qu'il créait à des objets utiles. Telle était sa véritable politique; mais pour la faire accepter du peuple, il fallait user d'habileté. La caisse bien fournie éveillait les convoitises et les appétits ; Eubule leur jetait un os à ronger. Si on l'eût laissé faire, le peuple eût pris le tout. Eubule lui avait offert une transaction et peut-être aurions-nous tort de croire qu'il lui en avait coûté : il pensait sans doute là-dessus comme tous les chefs du peuple à cette époque. Il voyait dans ces distributions le complément nécessaire, une conséquence inévitable de la démocratie. Oette transaction était, il faut en convenir, assez onéreuse pour l'État, puisque de droit tous les excédents devaient être partagés entre les citoyens; mais si les budgets étaient dressés avec soin, les abus trop criants pouvaient être écartés. La seule difficulté devait être d'empêcher le peuple de créer des excédents par la réduction des dépenses nécessaires (*).

A la distance où nous sommes, l'appréciation de semblables institutions est difficile. L'Etat n'est ni une providence, ni un gendarme, il ne nous doit pas le vivre et le couvert; il nous doit plus que la simple protection

(') Je me suis demandé s'il ne fallait pas voir, dans la mesure reprochée à Ëubalo, Tapplicatiou d'une règle financière excellente qu^il fit prévaloir, Tinterdiction des virements. Rien n'était plus propre à modérer l'avidité des masses. De la législation athénienne sur les distinctions honorifiques Musée belge 1900.

de nos droits et de nos biens. Il n'est pas chargé de faire le bonheur des individus ; il ne peut pas se désintéresser de leur malheur. Où est le juste milieu ? En bien des cas, il faut abandonner aux circonstances, aux traditions de la nation le soin de le marquer. £ien de plus dangereux donc pour juger le système des Athéniens que de commencer par le replacer dans notre époque. C'est la faute que Ton commet chaque jour dans les études de législation comparée : quelqu'un s'éprend d'une loi allemande ou anglaise; elle devient une panacée universelle et quand on l'applique, on s'aperçoit tout à coup qu'excellente pour le tempérament allemand ou anglais, elle est mortelle pour les Belges ou les Français. Combien plus grand est le danger et combien est grande aussi la difficulté d'appréciation, quand on se trouve, comme maintenant, devant des lois en vigueur à Athènes, il y a plus de 2000 ans !

Aussi essaierons-nous sur ce sujet de penser non pas en homme du XIX* siècle, mais en Grec du IV" siècle avant notre ère et la matière de nos réflexions nous la trouverons particulièrement chez Démosthène, P* et IIP Olynthienne et dans deux discours qui lui sont attribués, 7:ef i o-'jvrdçewç et IV* Philippique.

Démosthène est un homme pratique. Il n'attaque pas les soldes; son objectif est le théorique; il en veut la suppression; l'État y gagnera des ressources. Et qu'en fera-il? La I** Olynthienne donne la réponse; il les emploiera à la guerre : « Vous retrouverez comme soldats, déclare en substance l'orateur, les fonds que vous recevez ici sans rien faire (*).

(*) .UeOlynth. 19 : ti ouv, à'v Tt; sVttoi, où ypa^ei; xauV eTvgti orpa- TttoTDcà ; [là AV o^x. ïytuyz * iya) |xèv yip f^YOÛj/at ^tpaxitiTa; 8eîv jcaTajXE'jajOTivai, xal eTvat orpaTitoTixà xat (JLtav j'jvTaJtv elvai ttjv auTTjv Tou T£ Xa|jLpav£iv xat tou noteïv xà oeovta • 6|jlei; ôè outo) itcoç à'vsu rpaYfxâxcDV Xa|xj3av£tv si; xà; èopxa;.

La troisième Olynthienne reproduit ces mêmes idées en les précisant. Démosthène ne demande même pas la suppression définitive du théorique ; il le tolère en temps de paix ; mais en temps de guerre, « soldat, ton devoir est de combattre pour ta patrie et ces mêmes libéralités seront ta paye». Et même pour ceux que Tâge dispense du service, il admet qu'ils reçoivent une solde en échange des services qu'ils rendent à TEtat. En un mot, ce qu'il blâme dans le théorique, c'est l'emploi des fonds de l'Etat qui seraient mieux utilisés à soutenir la guerre ; car, il le reconnaît, « en temps de paix, ces dons ajoutent à ton aisance et te dispensent des bassesses qu'inspire la misère ».

Un document intéressant est le discours Trepl o-'jvTàÇew; faussement attribué à Démosthène. L'orateur n'est pas hostile au principe même des distributions; il l'accepte sans grand enthousiasme, peut-être même comme un mal nécessaire ; on dirait d'un homme qui veut faire la part du feu. Le premier article de son programme est magnifique (*) : to [xev tAyzol^ (jlitOoçopeiv, à chacun une solde; mais ce n'est là qu'une entrée en matière. Pour son malheur, et il le dit lui-même, le peuple ne veut pas en entendre davantage ; il s'en tient aux deux oboles qui lui ont été promises et fait fi des autres articles du programme ('). « Chacun doit prendre une part égal des revenus de la ville : ceux qui ont l'âge requis, à titre de solde militaire, ceux qui ont passé cet âge à titre de traitement de vérificateur ou sous quelque autre titre

(*) TzzpX auvT. 3 : xal Ta jxèv Ttpoffidvxa ttI iroXei izirzoL, xai a vDv ex Twv IStwv itapiavaXiffXETS eic oySèv ôsov xal 6V ex tûv (7u|jL|jLaywv uTTap^ei, Xa{xpaveiv ujxaç ffr\\iX /pîjvat tov Vjov exaffrov, toùç 8' ÔTièp xàv xaTdcXoyov gJeTajTixèv ÎJ ô'tccûç à'v "zi^ dvo(xà(Tai toûto, orpaTEuecrôat 8' auToù^ xat jjLTjôîvi touto'j -jrapay topeîv.

que ce soit » et c'est ici que Tattention de ses auditeurs se détournait de lui; il faudra que Ton gagne sa solde en cessant de se décharger du service militaire sur des mercenaires ('),

Comme on le voit, ces déclarations supposent une adhésion formelle au principe des soldes, et même, quoique avec des réserves, à celui du théorique.

Sur quoi repose-t-elle? Un motif se présente de prime abord à nous modernes ; nous le tirons d'une idée de justice ou d'équité, mais il ne s'applique qu'aux soldes, pas au théorique : toute peine mérite salaire^ en est la formule la plus simple. Prenons garde ici surtout de ne pas prêter nos idées aux anciens. Pour eux, l'État n'était pas un maître avec lequel il était permis de discuter. L'État c'était eux et plus qu'eux ; TÉtat avait le droit de leur prendre leurs biens et leur vie : pourquoi n'aurait-il pas eu celui de prendre leur temps ? De droit strict de l'individu vis-à-vis de l'État, les anciens n'en reconnaissent pas; même, ce qui est plus remarquable, ils n'envisagent pas la convenance d'une compensation des services individuels (*). Cela est bien frappant dans les passages cités de Démosthène. Comment les choses se présenteraient-elles chez nous ? L'État enlève l'ouvrier à l'atelier, le cultivateur à ses terres, il les empêche de travailler, il les prive de leur salaire. De là naît sinon le

(*) TT. ffuVT. 10 : ô' 8s |j.oi TuXsÎTCTiv àôu(xiav TzoLpéijz^ àiravrcov, èpû 7rp6; ufjiac xai oùx àiTOxpu<j/0|Aai ôxi ttoXXwv xat jJLâyàXwv xal xaXùiv ovxtov TOUTtov aTcavTwv Twv |jLèv àXÀcjv oùSsvèc où8eiç iJ.éiJ.VT|(TTai, Totv ôuotv 8'ôpoXolv àTraVTEç. xaiToi toùç jièv oùx âVci irXeiovo^ ^ oudïv o^oXolv àjt'ouç elvai, xà'XXa 8e [xs'cà toutcov civ sTitov twv ^afftXécoç àÇià £ŒTi ^ç^pTjjjLaTwv -TtdXiv TOjO'JTO'j; oTiXiTotç E^^ouaav xKt Tpn^peiç xott iTZTzéoL^ xai ypîifxaTOiV -jrpdffoSov (TJVTeTàyÇ^Ôai xat Ttapejxeuaaôai.

(^) C^esi cependant rinterprétation du système des soldes, qae donne E. Meyer Handw. der Staatw. Suppl. 45^

droit strict à une indemnité complète, du moins la convenance d'une certaine rémunération. Démosthène ne parle à ses concitoyens ni de travail interrompu, ni de salaire perdu. L'importance de cette constatation saute aux yeux : elle montre combien faible était la participation personnelle du citoyen aux travaux de Pagriculture et de l'industrie.

Aristote nous indique uHe autre raison. Elle ne regarde que les soldes. La démocratie commence par les fonctions gratuites et librement acceptées ; bientôt elle remarque que les citoyens usent surtout de la liberté de s'y soustraire. Pourquoi ? Par indiflférence. Pour les amener à l'Assemblée, aux Tribunaux, il n'y a que deux procédés, une amende, sanction de l'obligation de s'y rendre, ou une solde, appât qui les y attire.

Nous rencontrons ici l'une des pensées de Démosthène; il voit dans le théorique un obstacle au service personnel : Je théorique retient les Athéniens chez eux ; reportez la somme qu'il absorbe, au budget de la guerre et chacun s'empressera de s'enrôler. Il n'en reste pas à ces motifs tout de circonstance; il n'échappe pas à l'influence de théories et de préjugés tout puissants. En dernière analyse, pour lui comme pour les autres, le système des soldes repose sur l'idée démagogique, d'où par une conséquence logique ont fini par sortir les distributions du théorique. Nos textes s'appliquent spécialement à ce dernier, mais le principe qu'elles mettent en lumière est aussi le principe des soldes.

L'idée démagogique doit être envisagée à deux points de vue, au point de vue de celui qui crée les distributions et au point de vue des foules qui les reçoivent. Pour l'homme d'état peu scrupuleux, elles sont un instrument de règne à bon marché. Aristote prête, on l'a vu, ce calcul à Périclès : il n'était pas assez riche pour rivaliser de générosité avec Cimon; on lui conseilla de recourir au trésor public et il créa la solde des

tribunaux. C'est évidemment le mobile des surenchères qu'Agyrrhios et Hérakleides poussèrent l'un contre l'autre pour la solde de l'assemblée. Les foules qui reçoivent ne croient pas Aristophane quand il leur crie qu'elles se vendent : elles croient leur bienfaiteur quand il leur dit qu'elles exercent un droit et quel droit ? Le peuple est le maître ; la caisse de l'Etat est au peuple. Donc, il en dispose comme de son bien ; le peuple n'est pas cet être imaginaire dont nous racontons l'histoire. Le peuple, c'est cette foule qui est là rassemblée au Pnyx. Cela étant, il n'y a plus qu'à trouver le moyen de faire remplir la caisse par les autres; quant au moyen de la vider, le peuple s'en charge. L'auteur du discours Trepl (T'jvTdSewç parle de cette doctrine sans ménagement. Chacun, dit-il, doit prendre une part égale des revenus de l'État.

Le thème démagogique se présente aussi sous une forme qui le rend un peu plus acceptable; nous la rencontrons dans la IV* Philippique, faussement attribuée à Démosthène. L'orateur est partisan du théorique ('). Il n'est pas de ceux qui pensent qu'il ne subsistera pas sans quelque grand dommage ; aucune mesure ne lui paraît plus utile ni plus propre à raffermir l'Etat, et voici le raisonnement auquel il se livre : nos revenus étaient autrefois de 130 talents et tout marchait bien, nous avions des vaisseaux, des fonds dans le Trésor; aujourd'hui nos revenus inontent à 400 talents.

Pourquoi se plaindre des distributions ? « Le riche en profite, puisqu'il obtient sa part et le pauvre en retire un secours. Ce que chacun de nous doit à son père, la république le doit à tous les citoyens qui en sont les pères communs. Ainsi, loin de retrancher ce qu'elle leur donne, il faudrait, cette ressource manquant, en chercher

d'autres pour qu'il n'étalent pas à tous les yeux leur indigence ».

Et plus loin c( il n'est pas d'homme assez inhumain, assez cruel pour voir avec déplaisir la gratification faite à l'indigence et à la misère )). Ne croirait-on pas entendre un partisan du droit à l'assistance? Mais on l'aura remarqué, le secours donné à la pauvreté n'est là que comme un prétexte ou une excuse : le fond même, c'est le partage entre tous des ressources communes. La pauvreté ne crée ni droit^ ni privilège : elle profite des distributions ; mais ce n'est pas pour elle qu'elles ont été instituées ; le soulagement de la misère est une conséquence accessoire.

Je me résume : des motifs tenant aux circonstances du moment ont parfois amené l'introduction des soldes et des distributions. La raison vraie, la raison qui se trouve au fond des choses, c'est la théorie démagogique pure. L'État ressemble à une vaste société anonyme dont on se partage les bénéfices ou mieux encore à une société de secours mutuels avec des membres honoraires qui verseraient seuls les cotisations et des membres effectifs qui auraient seuls droit aux avantages. Cela, c'est la réalisation du socialisme vulgaire, du socialisme impulsif des masses. Le plan est simple; l'esprit le plus ordinaire le saisit sans peine; les instincts trop humains hélas ! de l'égoïsme, de la paresse, de l'envie le transforment en un idéal enchanteur.

Cette matière offre un intérêt si vif et à certains égards si actuel que j'ai cru pouvoir m'y arrêter plus longtemps même que ne le réclamait mon sujet.

Il sera du moins resté à mes lecteurs l'impression de l'importance considérable des subventions que l'État distribuait aux citoyens. Donner des chiffres précis est impossible. Ces subventions étaient importantes par le nombre des participants. On se rappelle le chiffre qu'indiquait Aristote pour les soldes : près de 20.000 citoyens

en bénéficiaient chaque année. Depuis l'institution de la diobélie, tout citoyen acquiert le droit à une allocation de l'État. Le montant de la subvention pour chaque individu n'est pas bien considérable : on peut le fixer à un minimum de deux oboles par jour, c'était le tarif de la diobélie et plus tard du théorique; mais le payement n'avait lieu que pour autant que les ressources de l'État le permettaient.

Quelle infiuence ces libéralités exerçaient-elles sur le travail lui-même et sur la condition des travailleurs ? Cette influence, Démosthène la détermine exactement quand il parle de ces « misérables gratifications, faible potion que le médecin administre au malade, également impuissante à lui rendre ses forces et à le laisser mourir (*). Ainsi les deniers qu'on vous distribue, trop modiques pour suffire à tous vos besoins, trop nombreux pour être rejetés et vous faire recourir à d'utiles travaux ne servent qu'à prolonger votre léthargie ». Ces paroles visent plutôt la situation générale de l'Etat que la situation individuelle de ses auditeurs : on les peut appliquer à celle-ci.

Les gratifications diminuaient pour le citoyen la nécessité du travail; elles affaiblissaient son activité ; elles ne subvenaient pas à toutes ses dépenses, ni surtout à celles de son ménage ; elles le maintenaient dans cet état de fainéantise misérable où des aumônes trop abondantes ou mal réparties aujourd'hui encore maintiennent parfois les pauvres.

Tel n'était pas le sort de tous ; d'autres et probablement le plus grand nombre, possédant déjà quelques ressources, trouvaient dans ces largesses de l'£tat un appoint qui n'était pas à mépriser. Chez eux aussi, elles produisaient un ralentissement de l'activité, une paralysie de la volonté.

(•) m Olynth. 33.

Ainsi, ce système de subventions ne procurait aux citoyens qu'une amélioration apparente de leur sort. L'Etat semblait leur octroyer un don : en réalité il leur faisait payer chèrement ses munificences, au prix le plus ruineux pour tous, au prix de l'initiative personnelle et de l'énergie individuelle.

Bien de plus démoralisateur que l'aumône faite dans ces conditions et que l'État soit le bienfaiteur, cela n'y change rien. Ces générosités irréfléchies développent les habitudes de mendicité et quels mendiants ! Maîtres de l'État et de tous ses pouvoirs, libres, pour se procurer leur solde, de décréter la guerre (*), de confisquer le bien d'autrui {*) : la mendicité doublée de brigandage !

Âristote a dit le mot juste : semblable assistance accordée aux pauvres est un tonneau sans fond ('). Ils se contentent d'abord de deux oboles , bientôt ils réclament davantage. C'est l'aumône qui provoque et entretient la mendicité, la rend toujours plus exigeante, car le bienfait est de ceux qui ne coûtent rien aux bienfaiteurs. L'obligé n'est tenu ni à la reconnaissance, ni à la simple décence. La bourse d'où est sortie le don est la

(^) La guerre de Sicile décrétée parce que le peuple se figur3 que la conquête de cette île lui fournira une solde perpétuelle : 6'Oev àfSiov ij.i(T6o(popàv ^Trap^eiv. Cf. Thumser-Hermann 682, 3.

(') Sur* les confiscations, Lysias XXVII, 1 : les accusateurs engagent les juges à leur donner raison, en leur disant que les biens de Uaccusé donneront le moyen de payer la solde. Arist. Polit. VII 1320 a : ol 8è vuv OTjjxaYioyol ^apiÇojxevoi Tot<; Si^jaoiç iro/Xà Sij{xe'jouffi 8tà twv 8ixaffTTjpttov. Cf. VIII 1306 a 6.

(') Aristoto Politique I 1267 a 46 : xai tô irpÛTov jxèv Ixavèv 8to)poXîa {JLOVov, ôxav S* rfiri xoîi'c' f, itdtxpiov, àû ôsovrai toO TiXe^ovoç. Aristote Politique VII 1320 a 29 conseille (jltj TroteTv 6' v5v ol STjjxa- Ywyol itotoûfftv, xà yàp TTspiovxflc vsjjloujiv • Xajxpâvouai 8è à'|xa xat TuàXiv 8éoVTai twv auxàiv • 6 x£TpTj|j.évoç yàp TitOo^ ètcIv f) xoiauTTj

bourse de tous : à peine esfy-il reçu, que les mains se tendent pour recevoir encore.

Les soldes n'ont pas le caractère d'une institution de bienfaisance ; elles peuvent procurer une assistance aux pauvres; elles n'ont pas été instituées dans ce but. Il en est autrement du secours attribué aux adunatoi, aux individus incapables de travailler. Vis-à-vis d'eux et vis-à-vis d'eu^ seuls, ceci est remarquable, l'État se reconnaît des obligations. Il leur accorde une allocation de deux oboles par jour; deux conditions sont requises : une fortune inférieure à trois mines et l'incapacité de travailler (*).

Pour les autres, ils ont à se tirer d'affaire tout seuls. Cependant l'Etat vient parfois à leur aide^ en leur procurant du travail. U en sera question plus loin (*).

De tous les moyens d'assistance, le plus efficace a déjà été signalé : c'était l'envoi de citoyens pauvres dans les clérouchies. Tout le monde y trouvait avantage : rËtat qui établissait, chez ses vassaux, des postes militaires et qui envoyait au loin les éléments les moins sûrs de la population; les pauvres qui, devenus colons, recevaient des terres. Pour les leur fournir, il fallait les prendre à autrui, même à des Grecs. Les Athéniens, à l'époque de Périclès et après, ne se firent pas scrupule de décréter, et en grand nombre, ces confiscations et d'enrichir leurs concitoyens, du bien d'autrui. Ce fut même l'une des causes qui rendirent le plus insupportable leur empire à leurs alliés et à leurs vassaux. On a vu au Livre I, Chapitre V, combien fréquents en quelques années furent les exodes des Athéniens appartenant aux classes peu aisées. Us n'arrivaient donc pas à vivre chez eux, de leur travail : l'industrie et môme le commerce

(•) Arist. Pol. Ath. 49, 25.

(*) Livre IIT, Ch. I.'

étaient trop faibles encore, je l'ai déjà fait observer, pour pouvoir fournir des ressources à une population un peu nombreuse.

Ces nombreuses fondations de clérouchies ont encore une autre signification et je la rendrai sensible par le rapprochement de deux citations, l'une d'Homère, l'autre d'Aristophane. On se rappelle le passage de l'Odyssée où est racontée la fondation de la cité des Phéaciens : on a bâti les murs de la ville, on a partagé la terre. Bien des siècles après, dans la comédie, un personnage exprime les préoccupations populaires : il demande ce qui se passe : a-t-on décrété un partage de terres^ dans une colonie ? (*). —

Toujours la propriété foncière ! Mille choses ont changé depuis Homère : l'amour des Grecs pour la terre est resté le même. Us y voient la source principale de la richesse ; aucun préjugé, aucune mode ne la condamnent . Allez bien loin dans un village de nos Ardennes, vous trouverez encore de ces « âmes terriennes ». Vous rencontrerez le vieux paysan d'autrefois, ignorant par système de tout ce qui est commerce et industrie^ n'estimant que les biens au soleil, un aristocrate à sa manière et un entêté^ protestant contre toutes les nouveautés et sans souci des révolutions sociales, arrondissant chaque année le patrimoine paternel. Les Athéniens d'il y a deux mille ans et lui se seraient bien compris ; mais lui est un dernier survivant d'un temps qui s'en va : la grande masse des Athéniens étaient les témoins d'un temps bien vivant encore.

{*) Aristoph. Nuées 202.

OHAPITEE Vn.

Les Travaux publics.

Je me propose de rechercher ici comment étaient organisés, au point de vue économique, les travaux publics. Je traiterai d'abord de la construction des édifices tels que les temples ; je m'occuperai ensuite des navires, des fortifications et des statues et autres objets du culte (*). L'épigraphie nous fournit nos meilleurs renseignements.

0ONSTBT70TION DBS ÉDIFIGBS PUBLICS, TEMPLES, ETC.

Voici la liste des principales inscriptions sur ce sujet. Les travaux des modernes sont cités Livre £11, Ch. II :

Anaphé. Abhandl. der Bayr. Akad. Philol/histor. Klasse 1837 II 412 = I. G. ins., III^ ou Ile siècle. Décret du peuple et du sénat autorisant Timothéos à édifier un sanctuaire d'Aphrodite conformément à la réponse de l'oracle et texte de cette réponse.

Athènes. V^ siècle.

CIA IV p. 140, 26, vers 447. Fragment d'un décret ordonnant

un travail à l'acropole et chargeant Callicratès d'en arrêter les conditions.

(}) Je ne me suis pas occupé de la gravure des inscriptions. Voir Hartel Studien Ûber attisches Staatsrecht und UrkundenwesBQ Vienne 1878. J'ai également étudié quelques points du sujet dans : La législation athénienne sur les distinctions honoriûques Musée belge 1899 et 1900.

Ephem. archaiol. 1897 178, entre 460 et 446. Décret dn peuple relatif à des travaux à faire exécuter aa temple d'Athéna Nikè et chargeant Callicratès et trois membres du sénat d'en arrêter les conditions; Cf. Rev. Et. grecques 1898, bulletin épigraph.

CIA. I 68. Fragment d'un décret ordonnant la réfection d'un temple (peut-être celui de Zeus Soter au Pirée).

CIA IV p. 59, 27*>, en 444. Décret relatif aux dîmes et ordonnant la construction de citernes à blé, à Eleusis.

MAI XIX 1894 163, fin du Ve siècle. Décret du peuple ordonnant des travaux à un ruisseau près d'Eleusis, d'après les conditions arrêtées par l'architecte Démomélès.

CIA IV p. 67, 53*, 418/7. Décret relatif à la clôture du sanctuaire et à la location du domaine sacré de Codrus, de Neleus et de Basile.

I 800-311, 313; IV p. 37, 297* et 297^ ; IV p. 74, 311*; IV p. 147. Comptes delà construction du Parthénon. Travail commencé 01. 83. 2, 447/6. Le fragment 301 porte une partie des comptes d'Ol. 86. 3 : iicl Tf,c xeTapxTj; xal ôsxaTTi; PouAt^^, ce qui, sans doute, veut dire qu'en 86. 3, on était à la 14^ année de l'entreprise.

I 284-288. Comptes de la construction d'un monument nondéterminé, antérieurs à 444.

I 289-96, idem, vers la même époque.

Travaux de l'Érechtheion. I 282. Fragment du cahier dos charges. — I 322. Inventaire des travaux faits et de ceux qui restent à faire. — IV p. 1 ; IV p. 74; I 321 et 324; IV p. 148; IV p. 38, 317", 331b, 331c. Comptes relatifs à l'entreprise.

1 325. Fragment d'un compte relatif à un travail non déterminé.

IV p. 145. 288a. Fragmentas des comptes des travaux faits à Eleusis, sous Périclès.

I 314, 315; IV p. 38, 315'', 315^, 315o. Fragments des comptes de la construction des Propylées commencée 01. 85. 4, 437/6. Ce travail dura 5 ans.

Athènes. IV® siècle.

CIA II 880, 831, 832. (399/8-392/1). Réfection des murs du Pirée.

IV p. 197, 830b en 395/4, 830c en 394/3, 830d en 392/1, 830\ Réfection des murs du Pirée.

II 833 en 355/4. Réfection des murs.

Phi]

II 167. Entre 01. 111. 3 et 113. 3, 334/8-326/5. Réfection des mars de la ville et du Pirée. Décret. Cahier des charges. Indication des lots et des entrepreneurs.

IV 2, 1054d, 01. 106. 3, 354/3. Contrat ponr la construction d'an édifice à Eleusis.

IV 2, 1054b, 1054O, 1064e, 1054^. Cahier des charges relatif à la constraction du grand portique d'Eleusis.

II 829. 01. 96. 2, 395/4. Fragment de comptes des travaux de l'Érechtheion.

II 1054. Cahier des charges et description de la construction de la Skeuothékè intitulés Suv^pa^pal tt}ç (rxeuoOrjXT); ttI^ AtOîvY); toIç >cpS(xaTuotc (TxeuEO'tv ËuOu^ép.ou Arip.i^Tpiou MeXitewç 4>iXcjvoc £^exs<- •wiSou 'EXeufftvio'j. Foucart BCH VII 540; E. Fabricius Hermès XVII 251.

HomoUe Documents nouveaux sur l'amphictyonie Atticodélienne BCH VIII 1884 282 : Fragments de comptes des naopoioi préposés à la construction d'un édifice, p. 306, troisième quart du IV* s. Fragments d'un devis de construction, p. 324.

CIA IV 2 1054e et 1057^. Cahier des charges relatif à la construction d'un édifice à Délos entre 338 et 323.

II et IV 2; 834b. Comptes des épistates d'Eleusis, 329/8, le, 2e, 4e, 5e, 6e et 10e prytanie.

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