‹ L'industrie dans la Grèce ancienneChapitre 4 sur 89 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Principaux faits de Thistoire de rindastrie.

Quand on lit l'histoire de l'antiquité écrite par les anciens, on ne peut s'empêcher d'être frappé de l'idée qu'ils se font de la vie des sociétés humaines. Ils semblent ne s'être pas rendu compte de ce que, comme toutes les choses qui vivent, elles ont été soumises aux lois de la croissance et du changement. Les peuples leur apparaissent adultes presque au sortir du berceau (^).

Les modernes ont été fort lents à se dégager de cette illusion ; dans le domaine qui nous occupe, on peut dire qu'elle pèse encore sur beaucoup d'entre eux. Du premier bond, les cités antiques sont arrivées à un haut degré de développement industriel {-).

(*) Chez Platarqae, Athènes sous Thésée; chez Tito Live et Salluste Conspiration de Catilina, Rome sous les rois.

(-) Busolt Gr. Gesch. 1* : P. 442. Die Vermittellung des Verkehrs ging von Kreta aaf die kleînasiatischen Pflanzstâdte ûber Cf. p. 337 et p. 340. P. 446, Corinthe, à la fin du VIII- s., aine reiche Handelsstadt. P. 447, Corinthe, Seehandelstadt, Indu&triestadt et toute.4 les villes qui sont énumérées dans la suite de ce chapitre reçoivent dans des termes divers les mêmes qualificatifs : Corcyre, Ëgine, Chalcîs, Érétrie. Je trouve la même conception de la situation économique de Pantiquité dans Radet Ira Lydie et le Monde Grec au temps des Mermnades Paris 1893 : P. 70, " Prodigieuse fortune économique „ de la Lydie. P. 96, L^affirmation de l'existence d'" un courant suivi, régulier d'affaires „ entre la côte et les hauts plateaux depuis Tan 800. P. 149, ^ Grands états maritimes du Péloponèse que le commerce et la navigation mettaient en rapport avec l'Ionie au VII* siècle : Argos, Sicyone, Corinthe. P. 185, La Lydie ^ un pays où tout le monde vivait du négoce. „

Je voudrais ne pas tomber dans la même en*eur et, pour m'en préserver, réunir, en un bref tableau, les principales dates et les principaux faits de l'histoire économique de la Grèce. J'y distingue quatre périodes : une période purement agricole qui s'arrête au cours du VIII* siècle; une période durant laquelle naissent le commerce et l'industrie et qui comprend en partie le VHP siècle et les Vn* et VI* siècles; une période durant laquelle ils atteignent leur plus haut développement et qu'on peut faire commencer au VP siècle et finir au IV* ; enfin la période de la ruine matérielle, à partir des dernières années du IV' siècle, en allant toujours en s'aggravant aux deux siècles suivants.

Quand les Grecs prirent possession de leur pays, celui-ci était -encore couvert de forêts ('). Le premier travail de ses habitants fut la lente conquête de la terre de labour, du vignoble, du pâturage. Dans cette lutte contre la forêt, les Grecs perdirent peu à peu ce qui lear restait des vieilles habitudes nomades. Ils s'installèrent à demeure, au milieu des terrains défrichés dont ils continuèrent à reculer les limites. Thucydide a décrit admirablement ces temps reculés : (*) " Le pays qui porte aujourd'hui le nom de Grèce ne fut pas primitivement habité d'une façon stable, mais il fut le théâtre de fréquentes migrations. On abandonnait sans peine ses demeures, pour faire place à de nouveaux flots d'arrivants. Gomme il n'y avait aucun commerce, aucune

(') Les fouilleâ de Mycènes en ont donné la preuve : on y a retrouvé de nombreuses dents de sangliers, or le sanglier ne vit que dans les fourrés épais.

communication assurée ni par terre ni par mer, chacun exploitait son lot de terre uniquement dans la mesure de ses besoins^ sans penser à amasser des richesses, ni . même faire de plantations (car avec des villes ouvertes, on ne savait jamais si les récoltes ne seraient pas enlevées par des ravisseurs étrangers); enfin comme on espérait trouver partout la subsistance journalière, on émigrait sans difficultés. Aussi la Grèce n'avait-elle ni grandes villes ni aucun des éléments essentiels de la puissance. „

Cette page n'est pas le produit d'une heureuse divination du génie : à l'époque de Thucydide et bien plus tard, certaines régions de la Grèce n'étaient pas encore sorties de cet état de^ civilisation toute primitive. Les rudes habitants de l'Etolie, de TÉpire, de l'Acarnanie, vivaient dans des villages ouverts, presque sans agriculturo; du produit de leurs Iroupeaux, quand ils n'y ajoutaient pas le fruit du pillage. Ici encore, ils continuaient les traditions des anciens Grecs. " Fondant à l'improviste (*) sur des villes ouvertes, composées de bourgades séparées, ils les pillaient et tiraient de là leur principale subsistance. Cette industrie, loin d'être ignominieuse, procurait plutôt de l'honneur, témoins certains peuples continentaux qui, aujourd'hui encore, se font

gloire d'y exceller Même sur terre on se pillait

réciproquement. De nos jours encore plusieurs peuples de la Grèce continentale, tels que les Locriens-Ozoles, les Ëtoliens, les Acamaniens et presque tous leurs voisins, conservent ces anciennes mœurs. L'habitude qu'ils ont d'aller toujours armés est un reste de l'ancien brigandage. ^

Certaines régions de la Grèce furent plus heureuses : elles durent leurs progrès à diverses circonstances,

(1) Thuc. I 5.

comme à la fertilité plus grande de lear sol. La population , y vivant à Taise, s'y installa d'une façon plus stable et les premières villes s'édifièrent. C'étaient Tirynthe, Orchomène, Mycènes, de bien petites villes encore. Derrière de solides murailles formées de gros blocs, le palais du roi, la place publique, le temple et quelques maisons : c'était tout ('). Des villages qui ne devaient d'être nommés des villes qu'à ces murailles dont ils s'entouraient fièrement; mais des villages qui furent les premiers centres de la vie civilisée, des villages qui furent le siège des premiers gouvernements régulièrement organisés.

Nous ignorons le siècle (*) qui vit s'édifier les citadelles de Troie, de Tirynthe et de Mycènes : il nous suffit de savoir qu'elles sont les plus vieux témoins de la civilisation en Grèce et que le point de départ de la civilisation mycénienne est antérieur de plusieurs siècles à l'époque d'Homère. Cette civilisation dont nous surprenons les premières manifestations dans les couches inférieures des ruines de Troie (•^), ne reste pas station-

(^) Plus tard, mais dans une haute antiquité encore, des faubourgs se créèrent autour de l'enceinte fortifiée et furent euxmêmes compris dans la ligne des remparts, comme à Mycènes.

(') Reisch Die mykenische Frage Verhandl. d. 42© Versamml. deutscher Philol. Leipzig 1894 102 : " Si nous ne pouvons déterminer à quelle époque la civilisation mycénienne est arrivée à son plein développement, nous reconnaissons qu'elle a fleuri pendant plusieurs siècles, en tout cas, jusqu'au 11^ siècle „.

(^) De là, pour cette première phase de la civilisation, le nom de ^ civilisation troyenne „; mais elle ne se révèle pas seulement à nous par les découvertes de Troie-Hissarlik. Elle se manifeste encore à Théra, Cypre, dans les couches les plus anciennes do Tirynthe et de Mycènes, etc.

Le mot ^ civilisation égéenne „ indiquerait plus exactement le domaine sur lequel elle s'étendit. Elle fut suivi© par la " civili-

naire. Elle marche d'an pas rapide de progrès en progrès. Mais qui poarraifc calcaler exactement son allure et mesurer la distance qui sépare ses débuts de la première date bien certaine (et encore!) que nous possédions, je veux dire l'époque d'Homère ? Ella nous a gardé aussi quelque chose des mœurs et des croyances religieuses des premiers Hellènes : les Mycéniens enterrent leurs morts; les Grecs d'Homère consument les cadavres sur un bûcher. Des changements aussi notables dans les usages et dans les idées qu'ils supposent, demandent pour s'accomplir plusieurs siècles; mais qui encore pourrait mesurer le mouvement de l'esprit hellénique (')?

A l'époque de la splendeur de Mycènes et même à l'époque plus reculée de Troie, la terre et la guerre étaient les seules sources de la richesse. Le sol de la Grèce est pauvre et un pays encore tout primitif s'épuise bientôt par la- guerre et par le brigandage. Là-bas sont éparpillées dans la mer^ des îles nombreuses et plus loin un continent dont les rives forment le plus beau pays du monde sous le plus beau climat. Les Grecs commencent à se sentir à l'étroit chez eux. Quel fut celui qui donna le signal du départ et le premier s'en alla outremer conquérir de la terre? C'était sans doute quelque cadet de famille ne possédant en ce monde qu'une bonne épée, mais a3'ant au cœur l'amour des aventures et dans l'imagination ce qu'il faut de rêve pour faire un conquérant et un héros. Il réussit dans sa

sation mycénienqe ,. qui a rayonné, elle aussi, en dehors de son siège principal f à Tirynthe, en Laconi^, en Âttique, en Thessalie, eu Crète, à Rhodes, même en Italie et en Sicile. Sur cette extension de la civilisation mycénienne, Busolt G. G. I.

(1) P. Cauer Grundfragen der Homer. Kritik Leipzig 1895 170. Reisch l. c. 113 conteste Texistence de ces différences de rites. Rohde Psyché 698.

téméraire entreprise : d^aatres prirent le même chemin et tel partit simple écuyer qui devint roi (').

La race grecque se répandit ainsi peu à peu en dehors de ses frontières naturelles et d'ile en île, passa la mer, comme on ferait d'un gué (*) et prit possession de TAsie- Mineure.Ce mouvement d'émigration remonte très haut, suivant les apparences (^) ; il acquit toute son intensité vers le XI' ou le X* siècle avant notre ère, à l'époque où les anciens plaçaient les invasions des peuplades du Nord dans la Grèce d'Europe. Quand il fut terminé^ les Grecs possédaient le plus bel empire qui fut jamais. La mer Egée était devenue un lac grec. C'est le moment où la civihsation mycénienne jette le plus vif éclat. C'est le moment aussi où en Asie éclosent les premiers. chefsd'œuvre de la littérature grecque, l'Iliade et l'Odyssée (*). Tels que nous les possédons, ils sont l'œuvre collective de plusieurs générations de poètes. La période principale de leur composition paraît devoir être cherchée au rX* et au Vin» siècle.

Nous sommes arrivés au terme de notre première période; arrêtons-nous un instant pour bien marquer son caractère économique. Je la prends dans sa pleine efflorescence, à l'époque homérique. La lecture la plus rapide de l'Iliade et de l'Odyssée donnera l'impression d'un état encore tout agricole (*). La première des richesses est le bétail; il sert même de mesure de la

(*) Ces lignes ont été écrites après une lecture de La Conquête de Constantinople, par Yillehardouin.

(*) Taine Philosophie de l'Art en Grèce. (5) Ed. Meyer Philol. N. F. III 1890 492.

(*) La civilisation mycénienne coïncide donc, dans sa dernière période, avec la civilisation que décrivent ces poèmes.

(°) Ou trouvera plus de détails dans le chapitre I du livré II qui retrace la phase *^ oikonomique „ du travail industriel.

valeur des choses; ane esclave habile dans les travaux manuels est estimée à quatre bœufs ('). Le sol est Fobjet de la propriété privée. Quand Nausithoos fonde la ville des Phéaciens, il l'entoure d'abord d'un mur, bâtit des maisons, élève des temples aux dieux et partage le sol ('). Hector excite ses compagnons au combat en leur rappelant qu'ils ont à sauver des atteintes de l'ennemi leur femme, leurs enfants, leur maison et leur lot de terre (*).

La culture des arbres est déjà fort avancée : qu'on se rappelle le jardin d'Alcinoûs et celui de Laërte. La culture de la vigne particulièrement est fort répandue.

£nfin les princes et les rois ont chez eux des trésors dans lesquels ils réunissent des objets précieux, des vases, des étoffes, des armes.

Sans doute, il existe des hommes de métier : l'Iliade et l'Odyssée citent le charpentier et le maçon téxtwv, les potiers xcpajjLetç, le forgeron, les ouvriers du cuir, les mercenaires ^tiiz^. Ils pourvoient aux besoins de la cité, mais rien ne permet de supposer une véritable industrie dont les produits sortent du pays, en grand nombre, ni même une industrie indépendante qui se soit totalement substituée au travail domestique.

Dans l'ensemble, la famille a gardé son organisation fermée : tout ou presque tout se produit et se consomme dans son cercle.

On pourrait croire qu'il suffit d'employer, mais en les simplifiant, les traits de ce tableau pour peindre les temps antérieurs de la civilisation égéenne et de la civilisation mycénienne. Cependant la civilisation primitive de la Grèce ne s'est pas développée en dehors de tout contact avec d'autres civilisations et ses œuvres ne se sont pas renfermées dans le petit coin de terre où elles

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