LIVRE IV
Le travail et la question sociale.
Je me propose d'étudier ici le travail sous un dernier aspect, dans son action sociale.
Nous l'avons constaté, en certains Etats, à AthèneS} par exemple, s'est introduite une organisation économique différente de celle des époques primitives. Ce changement a réagi sur la vie politique de la cité, fait nidtre des problèmes jusque là ignorés, déterminé des mouvements d'opinions tout nouveaux. Par contre, d'autres États, Sparte notamment, sont restés en arrière. De là, deux types bien marqués. Il me suffira de les décrire, pour retracer dans ses deux phases principales l'histoire des classes ouvrières, celle où elles ne sont encore presque rien, celles où elles commencent à être quelque chose dans l'État.
Ces deux phases ne vont pas sans soufirances et sans crises. Dans la vie des sociétés, comme dans celle des individus, les heures douloureuses sont celles où le souvenir s'airête le plus volontiers, et, plus que jamais, les préoccupations du temps où nous sommes nous font un devoir de fixer notre attention sur les grandes dates de l'histoire des classes ouvrières d'autrefois : je veux dire celles où surgissent ce que nous appelons couramment les questions sociales. Les cités antiques n'y ont pas échappé plus que nous : elles les ont connues, d'abord sous une forme fort éloignée de celles qu'elles ont aujourd'hui, plus .tard sous une forme qui s'en rapproche
davantage; mais jamais les questions sociales n'ont pris en Grèce la forme contemporaine de la question ouvrière ; car jamais les travailleurs grecs n'en sont arrivés à être tout dans TËtat.
Mon sujet ne comprend pas seulement Tétude des faits historiques : je ne dois pas me borner à retracer les progrès de Tégalité politique et Tinfluence croissante, dans certains centres, des classes inférieures, ni à dépeindre dans d'autres cités, par un contraste frappant, l'activité humaine comme arrêtée dans son essor et enchaînée à des traditions surannées. Je ne puis omettre l'exposé des idées que les faits ont inspirées aux penseurs. Il n'est pas plus possible de les passer sous silence qu'il ne serait possible à l'historien des classes ouvrières d'aujourd'hui de se taire sur le mouvement socialiste. Comme les temps présents, l'antiquité a eu des novateurs hardis qui n'ont point reculé devant la tâche périlleuse de refaire la société tout au moins dans les livres. Leurs idées ont-elles pénétré dans le peuple ou ne sont-elles point sorties des écoles? Sous d'autres formes, des idées, au fond analogues, ont-elles eu le don de fasciner les masses? Je n'essaierai pas de retracer le développement complet de la science sociale en Grèce : je l'étudierai dans trois œuvres essentielles et qui dominent tout le reste, la BépiMique et les Lois de Platon, la Politique d'Aristote.
Les doctrines des maîtres ne méritent pas seulement de nous arrêter, pour elles-mêmes, pour leur profondeur et leur originalité, ni pour l'écho qu'elles ont pu avoir. Ces penseurs ont vécu au milieu d'une société à bien des égards nouvelle. Ils ont cherché, comme nous osons tenter de le faire après eux, à dégager les éléments de la question sociale, à remonter à la cause du mal qu'ils constataient autour d'eux. Leurs théories sont un témoignage historique qu'il importe de recueiUir exactement, tant son autorité est demeurée puissante. Nous essaie-
rons ensuite de vérifier si ce témoignage correspond à la réalité. Telle est la division de ce livre : en une première partie, les théories ; en une seconde, les faits. Cet ordre est celui qui répond le mieux à l'objet de cet ouvrage : j*ai essayé de décrire l'organisation économique de la Grrèce ancienne et tout à coup se dresse devant moi une objection. Elle repose sur les livres de Platon et d'Aristote; on voudrait les invoquer comme preuve d'une transformation de la société beaucoup plus profonde que celle que nous avons admise (*). Ouvronsles donc à notre tour, allons-y chercher la pensée exacte de ces maîtres ; rapprochons-la ensuite de la réalité et nous aurons achevé de marquer la véritable place de l'industrie dans la vie sociale des Grecs.
(*) Parmi les auteurs modernes qui ont surtout scruté ces témoignages, je citerai, en toute première ligne, Pôhlmann Antiker Kommunismus et Aus Altertum und Gcgenwart. Je rappelle aussi les quelques pages de Szanto dans Serta Harteliana citées au commencement du Livre II, supra.