CHAPITRE PREMIER
La critique de Torganisation sociale diaprés Platon
et Aristote.
Apparition de la richesse. Crise morale.
Platon et Aristote ne sont pas les fondateurs de la science sociale : avant eux, il y a les sophistes et Socrate.
L'apparition des sophistes est, à elle seule, un témoin irrécusable des temps nouveaux qui commençaient. Des problèmes surgissent; la tradition ne suffit pas pour les résoudre; l'esprit critique la passe à son crible et travaille à ruiner les vieilles croyances. Tout entier à son travail de démolition, il ne s'inquiète pas de reconstruire et il n'a pas d'autres solutions à donner aux esprits et aux consciences que la recherche de l'intérêt personnel. Quand les croyances qui nous élèvent au-dessus de nousmêmes, qui nous arrachent à nos instincts, sont détruites, il reste le « moi ». L'égoïsme, que gênait la loi morale désormais abolie, prend sa revanche. C'est la conclusion dernière, dans le domaine moral et social, auquel aboutissent les sophistes : chacun pour soi ; place au plus fort.
Apparaît Socrate et toute sa doctrine est un appel énergique à l'action individuelle en vue d'accomplir le devoir. Parmi les grandes choses qu'il a faites, il
n'en est pas de plus grandes que le rétablissement du principe de la moralité au centre de la science sociale : le juste et Tinjuste ne sont plus des création^ arbitraires de la conscience individuelle. Le juste, c'est ce qui doit être, c'est ce qu'il faut faire, c'est l'idéal qu'il faut s'efforcer de réaliser dans la société humaine. Le devoir remonte sur son trône pour commander à toutes nos actions, pour les régler et les diriger (').
Le sage est optimiste : il s'adresse à la jeunesse des classes dirigeantes; il suffit, lui semble-t-il^ qu'elle sache vouloir et les crises se dénoueront, l'ancienne prospérité reviendra, les vieilles vertus refleuriront (*).
Telles sont les deux grandes paroles qui retentissent tout d'abord au milieu de la société grecque en transformation et qui lui disent où est le salut.
Socrate n'était ni un révolutionnaire, ni un mécontent, ni un pessimiste : il prenait la société telle qu'elle était et il cherchait à en tirer le meilleur parti possible. C'est dans un tout autre esprit que Platon et Aristote considèrent leur temps; ils le soumettent à une critique acérée et amère et quand ils ont fini d'étaler toutes ses faiblesses et tous ses vices, il le condamnent jusque dans les choses dont il est le plus fier.
Ni l'un ni l'autre ne sont des admirateurs des « merveilles de notre siècle », Ils ne sont pas dupes de ces apparences de richesse et de bien-être qui se montrent autour d'eux.
(^) Sar les rapports de la morale et de la politique, voir les belles remarques de Oncken Die Staatslehre des Aristoteles 1 167; sur ^ la confusion faite par les Grecs entre l'éthique et la sociologie „, Souchon Les théories économiques dans la Grèce antique Paris 1878 Chap. 1er.
(*) Dôring Die Lehre des Sokrates als Sozial reformater Munich
Rendez-nous, à la place de ces palais, la chaumière de nos ancêtres. Entendez Platon (') : Thémistocle, CimoD, Périclès sont « les vrais auteurs de tous nos maux » ; «ils ont rempli la ville de ports, d'arsenaux, de murailles, de tributs et d'autres bagatelles ». u Ce n'est qu'une enflure, une tumeur pleine de corruption », car ils ont oublié l'essentiel, « la justice et la tempérance ». Us ont soigné le corps : ils ont négligé l'âme. L'âge d'or est passé et bien passé, et je ne sais rien de plus étonnant que ce spectacle de deux grands esprits qui se dressent devant une société en plein progrès matériel et qui, sans ménagement, maudissent ce progrès.
Que voyaient-ils donc autour d'eux qui pût à ce point les impressionner ?
Au V* et au IV* siècle, un grand changement économique s'est produit dans certaines cités et surtout à Athènes : personne ne l'a mieux analysé qu'Aristote dans la Politique.
Cette analyse paraît d'abord d'une forme un peu dure ; mais bientôt on est saisi par son extraordinaire profondeur. Au premier moment, on se croirait dans une caverne obscure : les yeux ne tardent pas à se faire à ce demijour et à y acquérir une puissante acuité.
Essayons de reproduire la pensée d'Aristote, dans ses propres paroles, pour autant que le permettent les variations de sa terminologie {*).
La vie de l'homme suppose la possession d'une certaine quantité de biens matériels : l'extrême pauvreté n'est pas compatible avec une existence honorable ; mais quelle sera la limite ? Elle est marquée par nos besoins.
Cette limite n'est pas toujours observée et de là, deux sciences, deux arts difîerents Teywj : l'oikonomique qui
(i) Gorgias 519 A.
(«) Polit. 1 1266 a s.
a pour but la satisfaction de nos besoins, ou comme le dit Aristote, Taccumulation des choses nécessaires et utiles à la vie en commun dans la cité et dans la famille (*) et la chrématistique qui a pour but Taccumulation de la richesse, le gain; la première est conforme à la nature ; la seconde nous crée des besoins factices.
Cette caractéristique est capitale : Toikonomique est selon la nature: elle l'est par les besoins qu'elle satisfait; elle Test en ce qu'elle tire de la nature même les moyens de les satisfaire, fruits et animaux ; elle l'est enfin en ce qu'elle en use selon leur nature; car ainsi un vêtement : en faire l'objet d'un négoce est s'en servir contre sa nature qui est d'être utilisé directement. Une chaussure, d'après sa nature, est destinée à nous chausser : l'échanger contre de l'argent, c'est l'employer pour un usage autre que celui en vue duquel elle a été faite.
La chrématistique a les marques contraires : le principal en elle, c'est qu'elle ne reconnaît aucune limite; elle est insatiable comme les besoins factices auxquels elle pourvoit.
Elle a en vue non la réunion des moyens propres à la satisfaction de nos besoins, mais l'accumulation de la monnaie. Elle emploie à cet effet le commerce, lequel se bornant à échanger des objets déjà précieux en euxmêmes, ne crée pas à proprement parler une chose utile, ne produit pas une valeur (*).
Qn pourrait, d'après ce qui précède, se méprendre sur la pensée d'Aristote : l'agriculture est sans aucun doute
(') I 1256 b '2b : BTiCjaup'.(T|jLo; ypTi[iâxa>v izpàç ÎwtjV àvayxatcov xai ypTjJtjjLwv eU xoivwv^av 7roXé(o^ 9^ olxtac.
(*) 1257 b 20 : ecjti yàp âxépa fj ^pT)[iaxiaTiXTi xal 6 irXoOtoç 6 xaxà çpuatv xal auxTj [lèv olxovojxixfj, fj oè xaicTjXcx-rj, iroiTjXix'i) ^pTjjxàxtov ou Tcavxcaç, àXX' yJ Sià ^pTi|Jidlxa)V (jLExa^oXTJç xai Soxeî Trepl xè vd(xi9(xa auxT, eTvai.
à ses yeax, le moyen d'acquérir que recommande en toute première ligne la nature. Ce n'est pas le seul. li faut d'abord mettre sur la même ligne, la vie des pasteurs ('). Ensuite il faut ajouter la pêche, la chasse et même la piraterie. Élever les troupeaux ou les enlever, pâtres ou corsaires^ les deux professions se valent. Elles sont suivant la nature : que voulez-vous de plus ? Voilà où conduit l'idéologie. Il est vrai, Aristote apporte une restriction au droit des corsaires : « la guerre, dit-il, est aussi un moyen d'acquérir conforme à la nature fùfrti xrr^TixT^ (*) ; la chasse en est une partie : elle s'applique aux bêtes sauvages et aux hommes qui, nés pour obéir, refusent de se soumettre, de sorte qu'une guerre faite contre de tels hommes est juste d'après la nature (') ».
Il faut supposer que cette même restriction s'étend aux corsaires ; mais qui jugera dans les cas douteux et même dans ceux qui ne le sont pas ?
Les considérations historiques qui suivent nous feront mieux comprendre la différence qui existe entre les deux sciences.
Aristote remonte jusqu'aux débuts de la vie sociale ; il ne s'attarde pas à les décrire en détail ; Platon s'en était chargé dans les Lois.
C'était tout de suite après le déluge {*). Les rares
(*) 1256 a 40 : ôaoi yz auTo^puxov e^oucji tïjv Èpyaaiav xal |i^ Si àXXayîi; xal xaitT^Xs^a; xo^xt^ovrat Ti)V tpoçpTjv, vojjiaSixàc, yzuipyixà^, XT^orpixè^, àXisuxtxôc, ÔTjpeuxtxdç.
(*) 1256 b 25. Voyez sur ce passage la note de Newman The Politics of Aristot Oxford 1887 T. II.
(^) U est bien entendu que la piraterie ne peut s'exercer contre les Grecs, du moins aux yeux d'Aristote, Eth. Nie. à, 8, 1122 a 7 et 5, 10, 1134 a 19.
(*) Lois m 677 s. Voir sur cette doctrine et ses diverses manifestations, le beau travail de Pôhlmann Das romantische Elément im Kommunismus und Sozialismus der Griechen, Ans Altertum
échappés de ce désastre étaient quelques habitants des montagnes. Ils ignoraient les procédés par lesquels les habitants des villes cherchent à satisfaire leur avidité, cause de leurs désordres. Tout avait péri et tout devait être découvert à nouveau. Il fallut des siècles pour acquérir les sciences et les art« de Dédale, de Palamède et des autres. Voici l'essentiel : parmi eux n'habitaient ni la richesse, ni la pauvreté et les mœurs les plus justes régnaient; ils n'avaient ni or, ni argent et étaient donc à Tabri des passions qu'ils font naître, l'injustice, la jalousie, l'envie.
On retrouve ici les idées, qui s'étaient déjà présentées aux sophistes (*), sur l'état de nature. Les conséquences qui en sont tirées diffèrent.
Je reprends l'exposé d'Aristote : la première communauté se suffisait à elle-même; ses membres se procuraient directement ce qui leur était nécessaire. La société devint plus nombreuse, les rapports se compliquèrent : alors apparut l'échange mais pas encore le commerce. L'échange se pratiquait sous la forme du troc limité aux objets indispensables ; par exemple du blé contre ({u vin. Cet échange était encore selon la nature, car il tendait uniquement à la satisfaction des besoins et à rien de plus. Aujourd'hui encore des peuples barbares vivent ainsi : je souligne le mot barbares, quoiqu'Aristote ne l'emploie probablement pas dans le sens de non-civilisés ] mais tel est bien le sens qu'il a pour nous, condamnation de toute la théorie du philosophe.
L'échange ainsi pratiqué n'est qu'un moyen très accessoire de se procurer ce qui est nécessaire à la vie ;
(^) Isocrate est dans le même courant d'idées Vil, 24, 26, 30, 44 ; y III 75. Il s'imagine que dans les temps anciens la misère était inconnue à Athènes. Frohberger De opificam condicione 9 semble prendre ces rêves pour des témoignages historiques.
les moyôns les plus ordinaires sont la pêche, la chasse, la piraterie; mais les moyens principaux, sont Tagriculture et l'élevage qui tirent de la nature de quoi se nourrir, se vêtir, etc. (').
Vient la monnaie ; elle facilite réchange ; avec elle apparaît le commerce ou, pour réunir les deux mots en une seule expression, apparaît l'échange commercial qui a pour but l'acquisition et l'accumulation de la monnaie : l'homme cherche à s'enrichir ; il poursuit le lucre.
L'échange commercial, l'acquisition de la monnaie, s'opèrent de diverses manières : par le commerce d'abord é(jLiropta et celui-ci suppose plusieuis collaborations, fournissant le navire, vauxXTjpia, la cargaison, çopTTiyia, et la mise en vente de celle-ci TwapaoTactç (*). Ensuite par le prêt à intérêt toxwjjloç ('). Enfin par le salariat jJLiT^apvia qui peut s'appliquer à des ouvrages mécaniques [Savaii^-wv Teyvwv ou à des travaux purement corporels de manœuvres qui n'ont que leurs bras, tj Se twv à-é'^vtov xal
T(j> «TWjjLaTi |x6v(i) ypT,T'!(jL(i)v , artisans ou journaliers
Parmi les professions manuelles épyadiai, les plus relevées sont celles qui donnent le moins au hasard 07C0U éXayiTTov tt^ç tj/t^;, c'est-à-dire qui supposent le plus d'intelligence ou de vertu ; les plus mécaniques,
(i) J258 b 20. Cf. (Econ. I 1343 a 25 : ragriculture est le premier moyen d'acquérir suivant la nature; en second lieu viennent ceux qui tirent leur objet du sol, comme l'industrie des mines.
(*) Voir sur ce passage Livre III, Ch. I.
(^) Le prêt à intérêt reçoit 1258 b sa condamnation spéciale : en effet, par là l'argent lui-même est employé contrairement à sa nature ou à sa destination. Il a été créé pour faciliter l'échange; l'intérêt qu'on en tire le multiplie lui-même : [AETaPo)?); yip iyé'^izo yàpiv, 6 Se xdxoç aux6 izoïCi TrXeov. C'est de l'argent issu de l'argent, vd|jLij{Aa vo[xt<T[JLaxo;.
celles qui déforment le corps plus que les autres; les plus serviles, celles qui r occupent davantage; les plus dégradées enfin, celles qui exigent le moins de vertu (*),
Cette condamnation du salariat semble bizarre : en quoi est-il inadmissible qu'un homme échange son travail contre du blé, alors qu'on accorde qu'il pourrait échanger contre ce blé, du vin produit par son travail ? Je suppose que cette condamnation repose sur les motifs suivants : d'abord le salaire se paye généralement sous forme de monnaie; or la monnaie est une création purement artificielle et nous voulons que les hommes vivent d'après la nature. J'ajoute que la monnaie a été faite pour faciliter les échanges et non pour payer les salaires (*). Mais admettons même que le salarié reçoive son payement en denrées; encore est-il qu'il a fait de sa force physique un usage que la nature ne prévoyait pas : ces bras, elle les lui a donnés pour qu'il tire directement de la terre par son travail ce qui lui est nécessaire, non pour qu'il aille les louer à autrui. Le résultat auquel il arrive est toujours la satisfaction de ses besoins, mais il y arrive par un détour.
On trouvera peut-être que ces explications sont bien subtiles : j'en conviens, mais le reste ne l'est pas moins. Ce qui ne l'est pas^ c'est la conséquence : condamnation du commerce, du prêt à intérêt, du salariat, de la richesse elle-même, de la civilisation matérielle.
On remarque aisément que cette condamnation frappe bien plus cruellement le commerce que l'industrie ; celle-ci n'a même pas une place à part ; elle figure sous la rubrique : salariat. Cependant deux industries trouvent grâce devant AristotO; l'exploitation des mines et celle
(*) èXàyiŒTov... àpsTTj;. Ce mot dans un sens très large : intelligence et mérite.
(^) Voir cependant Plat. Lois 742 A.
des bois. On saisit le motif de cette exception : ces deux industries s'appliquent à la nature; leurs objets appartiennent au sol.
Les chapitres d'Aristote que je viens de résumer sont tout à la fois de l'histoire et de la philosophie sociale. Ils décrivent admirablement les phases du développement économique de Phumanité et cette page du msdtre est une des plus belles pages d'histoire qui aient été écrites.
On aura été frappé des ressemblances qu'offirent ces théories avec celles que j'ai exposées, d'après Bûcher, au Livre II. Cependant il y a une diflférence, et elle est importante. Parmi les phénomènes nouveaux , celui qui attire surtout l'attention d'Aristote, c'est l'apparition de la monnaie.
L'essentiel, dans les modifications qu'a subies l'organisation sociale, ce n'est pas la cause ordinaire, c'est-àdire le commerce et l'industrie, c'est l'effet, c'est-à-dire la monnaie. Le véritable ennemi, c'est la richesse accumulée sous la forme de la monnaie xal yàp tov ttXovtov TToXXàxK; TiÔéact vojjLtG-jjiaTo; twXyîOoç (') ; c'est « la richesse excessive qui sème dans la ville les inimitiés particulières et les dissensions publiques (^) ».
A première vue, ceci est une querelle de mots ; mais la distinction importe beaucoup. Nous le verrons encore plus tard : bornons-nous à faire remarquer que pour donner à la richesse la forme sous laquelle elle est devenue si funeste, il n'est point nécessaire que le commerce «t l'industrie aient acquis un puissant développement. En outre, l'accumulation des métaux précieux en quelques mains, l'usage de la monnaie peuvent exister indépendamment du commerce et de l'industrie.
(*) Ariet. Polit. 1 1267 b 10.
(*) Platon Lois V 728 E.
La meilleure preuve est que tout n'est pas dit quand de la cité idéale, de celle des Lois^ par exemple, on a banni le commerce et l'industrie. Loin de là : l'esprit de lucre trouve encore à s'exercer et, pour le brider, il faut limiter de très près la propriété foncière. Platon montre la richesse opérant ses ravages sous la forme d'une concentration des terres.
L'ennemi, c'est bien l'argent, la monnaie, cette chose sans valeur par elle-même (*) que l'on accumule dans les coffres, qui n'en sort que pour y rentrer bientôt grossie par l'usure.
Un changement économique s'est produit, surtout par l'apparition de la monnaie. A-t-il été bienfaisant? Cédons encore une fois la parole à nos maîtres. Leur réponse est catégorique : non! Mais à quel point de vue? Au point de vue moral, d'abord.
La philosophie morale, appliquée à la société, que prêche Aristote, se résume en un seul précepte : modérez vos désirs. La vie ne peut avoir que deux buts : ou bien vivre ou s'amuser, ou la vertu ou le plaisir. Bien vivre suppose la modération des désirs ; s'amuser éveille des désirs infinis et toujours inassouvis. L'auxiliaire du plaisir, c'est la richesse et elle a ceci de particulier que sa possession est déjà un plaisir. Le but de la vie, ce n'est ni la richesse pour elle-même, ni la richesse pour les satisfactions qu'elle procure.
Modérez vos désirs : semblable précepte donné au IV" siècle est, si je puis le dire, un fait historique. Il ne s'adresse pas à l'humanité en général : il frappe l'homme de ce temps-là et il l'atteint dans des passions et dans des vices communs alors.
Ce sont ces passions et ces vices, c'est la crise morale que nous allons décrire; mais ici nous abandonnerons
(«) Arist. Polit. I 1257 b 10.
Aristote et nous demanderons les traits de notre tableaii à rimagination brillante et poétique de Platon.
OavTons le Vin* Livre de la Bépabliqae. Platon y examine les diverses formes de goavemement : timocratie, oligarchie, démocratie, tyrannie, et montre conmient elles se succèdent '* •. Son idée fondamentale est indiquée dans le passage où il développe la méthode qu'il va suivre : d'abord décrire le caractère moral ri f,^, dans chaque forme de gouvernement ; ensuite étudier rhonmie qui y correspond :rsôî 2k txjttt.v tôv Tow-rrs-*
Cest en moraliste que Platon considère son sujet et c'est dans le développement des vices et des passions qu'il cherche la raison de l'évolution des formes politiques.
Plaçons-nous à ce moment où l'oligarchie va se substituer à la timocratie.
Une grave maladie a envahi les âmes : c*est la fièvre de For, pernicieuse entre toutes. Ceux qu'elle a saisis sont ses prisonniers. Elle ne « laisse à personne le loisir de s'occuper d'autre chose que de sa fortune, de sorte que l'âme de chaque citoyen étant suspendue toute entière â cet objet, ne peut penser qu'au gain de chaque jour » ;*).
Cen est bien le symptôme le plus caractéristique : l'amour de l'argent est une passion qui ne souffire pas de partage : il prend l'âme humaine et en chasse tout autre souci, toute autre pensée ; là où il pénètre, c'est ponr régner seul. II engendre dans les individus et sème dans la société mille maux fanestes. L'avarice d' abord ; voyez ses victimes : « adorateurs jaloux de l'or et de l'argent, ils l'honoreront dans l'ombre, le tiendront renfermé
iV 545 B.
C) Lois Vm »31 c.
dans des coffres et des trésors particuliers Ils seront
avares de leur argent » (*).
Le luxe ensuite ; car c retranchés dans leurs maisons comme dans autant de nids, ils y feront de folles dépenses pour des femmes et pour qui bon leur semblera. Ils seront livrés à tous les plaisirs ». « Ce qui perd la timocratie ce sont les trésors particuliers que chacun remplit pour soi seul. D'abord, cela fait qu'on songe à des dépenses de luxe pour soi et pour sa femme.... Ensuite l'exemple des uns excitant les autres, on se pique d'émulation et en peu de temps, la contagion devient universelle » (*). L'action démoralisatrice de la richesse ne s'arrête pas là ; car « l'opulence engendre encore la mollesse, l'oisiveté et le goût des nouveautés » (').
Nous voici en plein régime oligarchique: c'est le règne de l'argent, c'est le triomphe de l'égoïsme individuel. Chacun pour soi; amasser, jouir, tel est le plan de la vie et l'individu s'efforce de le réaliser au mépris de la vertu comme de l'intérêt d'autrui. « La richesse et la vertu s'excluent (*). La passion d'amasser faisant toujours de nouveaux progrès, à mesure que le crédit des richesses augmente, celui de la vertu diminue. La richesse et la vertu ne sont-elles pas, en effet, comme deux poids mis dans une balance, dont l'un ne peut monter que l'autre ne baisse? (') Tous les éloges, toute l'admiration est pour les riches; les emplois ne sont que pour eux : c'est assez d'être pauvre pour être méprisé ». Ce n'est rien encore que ce froid dédain pour les petits : dans cette lutte pour
('; Rep. 548 B.
(«) Rep. 550 D.
(3) Rep. IV 421 E.
(*) Lois V 743 A : àyaO^v 8è ovia 8iacpepovT(o<;, xal itXoujiov eTvai ÔiacoepdvTtoç àÔuvaTOV.
{^} Rep. 551 : ^ ouy outo) ttXouto'j àptzri S'.stxtjîcsv, tooTtîp ev TrXacjxiyY'- Ç^y^^ X£t[xivou sxaTepou, àst xoûvxvxtov ^eTtovxs.
la richesse, le fort mange le faible : la passion d'acquérir est brutale et cruelle pour les petits. Il faut s'enrichir : tous les moyens sont bons. Ceux qui possèdent cherchent à amasser encore et ils remplissent leurs coffires des dépouilles d'autrui. « Les chefs de l'oligarchie, ne devant leur autorité qu'aux grands biens qu'ils possèdent, se gardent de faire des lois pour réprimer le libertinage des jeunes gens et les empêcher de se ruiner en dépenses excessives, car ils ont dessein d'acheter leurs biens, de se les approprier par voie usuraire et d'accroître par ce
moyen leurs propres richesses et leur crédit Ces
usuriers avideS; tout attachés à leurs affaires et sans paraître voir ceux qu'ils ont ruinés, à mesure que d'autres se présentent, leur font de larges blessures au moyen de leur or et tout en multipliant les revenus de leur patrimoine, travaillent à multiplier dans l'État l'engeance du frelon et du mendiant » (').
Le plus grand mal de l'oligarchie, c'est « la liberté qu'on laisse à chacun de se défaire de son bien ou d'acquérir celui d'autrui, et à celui qui a vendu son bien, de demeurer dans l'Etat sans y avoir aucune fonction ni de commerçant, ni d'artisan, ni de soldat, ni d'autre titre enfin que celui de pauvre et d'indigent. Bans les gouvernements oligarchiques^ on ne songe pas à prévenir ce désordre ; car les uns n'y posséderaient pas des richesses immenses tandis que les autres sont réduits à la dernière misère » (*).
L'égoïsme des gouvernements les empêche de voir le gouffre qui se creuse sous leurs pas. Deux mesures pourraient les sauver ; ils n'ont garde de les prendre : une loi qui empêche les particuliers de disposer de leurs biens à leur fantaisie; une loi qui vienne après celle
(<) Rep.555.
(«) Rep.562A.
contre les dissipateurs et qui obligerait bien les citoyens à être honnêtes ; car, si les transactions privées de ce genre avaient lieu aux risques et périls des prc?teurs le sc£|,ndale de ces grandes fortunes usurairement amassées, diminuerait dans l'État (*) >y.
Le châtiment ne se fait pas attendre : dans tous les cœurs, une môme passion règne, passion insatiable et dont Tobjet est d'acquérir la plus grande fortune possible. Tel est le but que tous ont en vue et de l'excès du mal, naît la révolution qui précipite l'Etat dans la démocratie. « Un pareil état (l'état oligarchique) n'est point un : il renferme nécessairement deux états, l'un composé de riches, l'autre de pauvres qui habitent le même sol et conspirent sans cesse les uns contre les autres » (^).
Le pauvre, victime de l'avidité des riches, est comme le frelon : celui-ci est le mal de la ruche ; celui-là, le mal de l'Etat. Ceux qui n'ont pas d'aiguillon finissent avec Tâge par devenir des mendiants et de ceux qui en ont, sortent tous les malfaiteurs.
Bientôt la lutte s'engage : larmée des misérables se lève. Pendant quelque temps, ils ont rongé leurs freins, puis sont venues les conspirations (*). «Pourvus d'aiguillons et bien armés, les uns accablés de dettes, les autres notés d'infamie, d^autres tout cela ensemble, en état d'hostilité et de conspiration contre ceux qui se sont enrichis des débris de leur fortune et contre le reste des citoyens, imbus enfin de l'esprit de révolution » (*).
La force va accomplir son œuvre : les pauvres descendent dans la rue. Us se sont comptés et ils ont compté les autres; ils ont mesuré leur puissance et celle des
(*) Rep. 556 B.
(«) Rep. 551 D.
autres. « Un pauvre maigre et hâlé, porté dans la mêlée à côté d'un riche élevé à l'ombre et surchargé d'embonpoint, en le voyant tout hors d'haleine et embarrassé de sa personne, se dit à lai-môme que ces gens-là ne doivent leurs richesses qu'à la lâcheté des pauvres (*) ».
Et sous la poussée irrésistible de la foule, les dernières barrières fléchissent et tombent, ^x La démocratie arrive lorsque les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, chassent les autres et partagent également avec ceux qui restent Tadministration des affaires et les charges publiques » (*).
La lutte des passions contraires explique donc les révolutions politiques. Dans le cycle qu'elles parcourent, il y a deux points principaux : oligarchie, démocratie.
Donc, changement économique, crise morale, crise politique : voilà toute l'histoire de l'humanité depuis l'apparition de la richesse.
Ce sont ces mêmes idées qu'Aristote a reprises : nous allons lui demander l'analyse très précise et très profonde de la crise politique et, en même temps, nous rechercherons si d'après lui cette crise finale n'a pas été précédée et n'est pas encore accompagnée d'une crise économique.
Les conséquences économiques et politiques de Vapparition
de la richesse.
La richesse a fait son apparition sous la forme de la monnaie. La société est sortie de sou enfance heureuse et le premier effet de ce changement est la corruption des cœurs.
II nous faut suivre le combat des intérêts et des passions sur le terrain politique. Il met en présence deux formes de gouvernement opposées : l'oligarchie et la démocratie. Ce sont là les drapeaux que portent dans la mêlée les classes supérieures et les classes inférieures aux prises. Celles-ci, fortes de leur nombre, celles-là, fortes de leur argent, engagent la lutte pour le maintien ou le renversement de ce qui est : les mots, qui leur servent de mots de passe et môme de programmes, ne signifient rien d'autre. C'est la lutte des égoïsmes déchaînés : chacun, de son côté, dans la politique ne songe qu'à faire ses afiaires. Le triomphe d'une fraction sur l'autre donne le signal de la curée : oligarchie, c'est l'exploitation de l'État par les riches ; démocratie, l'exploitation de l'Etat par les pauvres. Les deux régimes se valent; dans le fond, nos philosophes éprouvent quelque secrète préférence pour l'oligarchie. L'impression dernière qui reste de la lecture de la Politique est surtout défavorable à la démocratie. La Politeia des Athéniens ne fait-elle pas commencer la décadence, au moment où les derniers restes des institutions anciennes sont éliminés et Athènes ne descend-elle pas au fur et à mesure qu'elle s'abandonne davantage à la démagogie? La raison de cette préférence est facile à indiquer. L'oligarchie réalise en partie l'idéal de nos philosophes, en ce qu'elle tend à donner le pouvoir aux plus capables. Dans ce régime du moins, l'égoïsme s'habille de quelque intelligence, de quelque savoir-faire. Cela ne suffit pas pour que cette forme du gouvernement trouve complètement grâce à leurs yeux : ce n'est pas tout que d'être capable de gouverner; l'essentiel est d'en être digne. Ces paroles de Platon condamnent l'oligarchie au même titre que la démocratie (') : « partout où l'on voit courir
(») Bep. Vn B21 A.
aux affaires publiques des mendiants, des gens affamés de biens, qui n'en ont aucun et qui s'imaginent que c'est là qu ils doivent en aller prendre, il n'y a pas de bon gouvernement possible. Le pouvoir devient une proie qu'on se dispute et cette guerre domestique et intestine finit par perdre et les hommes qui se disputent le gouvernement de l'Etat et l'Etat lui-même. »
Ici les anciens ont sans cesse eu sous les yeux les réalités très vivantes et très mouvementées de leur époque. Nous nous demandons comment ils ont envisagé et compris la question sociale : c'est au milieu des agitations politiques qu'elle déterminait de leur temps encore qu'ils ont eu le plus de chances d'en saisir la vraie nature. Ils ne cessent d'ailleurs de nous le redire : les luttes politiques sont au fond des luttes sociales. Il faut bien pénétrer le sens de leur enseignement.
Les luttes politiques soulèvent une question d'argent : est-ce le besoin ou l'avidité qui poussent les individus ? La crise est-elle morale ou est-elle également économique ? Elle est morale : le chapitre précédent ne nous laisse aucun doute à cet égard ; mais n'est-elle que cela ? Il importe donc de déterminer comment les anciens se représentent le régime social, dans l'oligarchie et dans la démocratie. Nous ne pouvons mieux faire que d'interroger la Politique d' Aristote : c'est là que doit se trouver, si elle est quelque part; la solution de nos doutes.
Ne nous attendons pas à trouver les difficultés tranchées en quelques mots. La Politique n'est pas précisément un livre : c'est un commencement de livre. Il forme une vaste collection de faits et d'idées, la plus riche et la plus instructive que nous possédions sur le monde grec. Chacun de ces faits, chacune de ces idées n'a pas toujours trouvé sa vraie place : il en est qui se heurtent ou même qui se contredisent. L'écrivain n'a pas pris la peine d'adoucir tous les angles, d'égaliser toutes les surfaces. Au lecteur de faire ce travail, à ses risques et
périls, par l'étude et la réflexion, mais non^ comme certains le font, à grands coups de ciseaux.
On se rappelle le passage pour ainsi dire classique du troisième Livre de la Politique où Aristote établit sa classification des formes de gouvernement. Prenons-le comme point de départ de notre recherche. Il obtient d'abord trois formes par l'emploi d'un principe numérique : la souveraineté, dans tout Ëtat, appartient nécessairement à un seul, à quelques-uns ou à tous. Ensuite il fait intervenir un principe moral : les gouvernants exercent la souveraineté dans leur propre intérêt ou dans l'intérêt général. Aussitôt, les trois formes obtenues en premier lieu se subdivisent d'après ce tableau :
Formes pures : Formes déviées :
Royauté, Tyrannie.
Aristocratie, Oligarchie.
Politeia, Démocratie.
Ces deux principes de classification sont de nature difiérente : le premier est purement théorique, le second est pris dans les faits. Le premier nous donne le principe démocratique; l'autre, le fait démocratique. Peu* l'emploi du premier, Aristote crée trois grandes catégories ; par l'emploi du second, il les subdivise et il remplit les cases ainsi formées au moyen des gouvernements qui ont réellement existé en Grèce.
Les deux résultats ne concordent pas absolument : il peut y avoir un gouvernement de tous agissant dans un esprit irréprochable, voilà la théorie. Aristote cherche dans ses souvenirs un fait qui occupera cette case : il ne trouve que la politeia. Or elle n'est pas le gouvernement de tous, mais un gouvernement censitaire. La politeia est la même chose que le gouvernement des hoplites, c'est-à-dire des citoyens qui possèdent la fortune nécessaire pour s'équiper eux-mêmes. De même pour
la démocratie : elle est le goavernement de tous, c'est la théorie, dans un intérêt particalier, c'est le fait. Mais le fait et la théorie ne s'accordent pas complètement. La démocratie cesse d'être le gouvernement de tous, pour devenir le gouvernement d'une majorité^ et prenant dans les faits un nouvel élément, Aristote spécifie : une majorité de pauvres. La démocratie est le gouvernement de tous ; voilà le principe. La démocratie est le gouvernement d'une majorité de pauvres n*ayant en vue que son intérêt, voilà le fait. Aristote a eu ps^aitement conscience de ce désaccord. Selon qu'il considère le principe ou le fait, son opinion sur la démocratie difière. Tantôt elle repose sur la liberté et l'égalité, tantôt elle a pour caractère la pauvreté (').
Il n'est pas nécessaire que nous nous attardions ici : nous avons dégagé la question de fait qui doit surtout nous intéresser. L'oligarchie et la démocratie, c'est-àdire les luttes politiques des Grecs, supposent l'opposition de la richesse et de la pauvreté. De quelle pauvreté s'agit-il ? D'une pauvreté réelle, c'est-à-dire de la misère, ou seulement de la possession d'une quantité de biens moindre mais suffisante encore ?
On saisit sans peine l'importance de la question devant laquelle nous sommes arrivés : pour achever de la faire ressortir, il me suffira de résumer les pages dans lesquelles M. Pôhlmann décrit d'après Platon et Aristote, la situation économique du IV' siècle.
(') VI 1294 a 20 : le principe de l'arii tocratie est la vertu ; celai de la démocratie, la liberté; celui de l'oligarchie, la richesse; et VI 1290 a 80 : la démocratie coDsiste dans le gouvernement des hommes libres et pauvres formant la majorité; l'oligarchie est le gouvernement des riches formant la minorité. VI 1291 b 30 : il donne comme signe caractéristique de la première espèce de démocratie, l'égalité : ni les pauvres ni les riches ne possèdent de droit exclusif; ni les uns m les autres ne sont souverains, mais la souveraineté appartient aux deux fractions.
Partout en Grèce au IV' et au IH* siècle, écrit M. Pôhlmanu, se creusaient davantage les distinctions de classes et d'intérêts {*) La cause en est la concentration toujours plus grande du capital et de la propriété et une disparition continue de la classe moyenne. Les symptômes du mal sont la puissance croissante de l'argent et ce qui en est le revers, le paupérisme. Dans toutes les classes de la société, une soif toujours plus immodérée de gain et de plaisir; exploitation sans réserve et spéculation sans limite; les différentes classes sociales s'éloignent l'une de l'autre et s'aigrissent jusqu'à la haine réciproque.
Donc un régime économique où les pauvres deviennent toujours plus pauvres, les riches toujours plus riches. Et ainsi le IV' siècle, qui, d'après nous, est en progrès sur les siècles précédents, serait le siècle du paupérisme. Le commerce et l'industrie grandissants seraient funestes aux États où ils se sont introduits ; ils y produiraient les mêmes effets que ceux que des théoriciens leur attribuent dans les pays modernes où ils ont atteint leurs plus notables développements.
Le témoignage des anciens n'a pas toute la netteté que lui attribue M. Pôhlmann : Platon et Aristote disent bien ce qu'il leur fait dire ; mais ils disent encore autre chose.
Pour eux, cela est vrai, quand ils considèrent les effets de la monnaie, le régime économique est détestable; il l'est dans toutes les formes de gouvernements. L'oligarchie et la démocratie naissent donc dans des milieux identiques.
Pour Platon, pas de doute : ces deux régimes, l'oligarchie aussi bien que la démocratie, supposent une situation économique où existent les plus grandes inéga-
(') Antiker Kommunismas.
lités de fortune ('). La société est partagée en deux fractions hostiles ; l'Etat est divisé en deux Etats, celai des pauvres et celui des riches, qui ne se comprennent plus les uns les autres et se poursuivent avec une haine farouche (^). Les mendiants et les affamés rêvent de s'emparer du pouvoir pour piller les biens communs à leur profit (').
Aristote, en plus d'un passage, répète les généralités de Platon (*). Ainsi quand il déclare (^) que la plupart des constitutions sont ou démocratiques ou oligarchiques, parce que la classe moyenne est rare toujours ; tantôt ceux qui détiennent la fortune, tantôt les classes inférieures s'emparent du pouvoir et on a ou l'oligarchie ou la démocratie (*).
On peut dire qu'on ne trouve chez lui aucune explication bien nette de l'oligarchie dans un état déterminé, tout au plus par-ci par-là quelques indications. Tout s'explique par cette vue générale : il y a, dans chaque cité, deux éléments à considérer : la qualité et la quantité.
(1) Rep. Vni 662 A.
(«) Rep. IV 422 B.