‹ L'industrie dans la Grèce ancienneChapitre 7 sur 89 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

(3) Ibid. 13.

(*) Lumbroso LVEgitto dei Greci e dei Romani^ 2© éd.. Rome 1895 ; Grenfell et MabafFy The revenue Laws of Ptolemy Philad. Oxford 1896. On trouvera, dans ce dernier ouvrage, les renseignements les plus intéressants sur la politique des Lagides, en matière économique, et spécialement sur la réglementation à outrance qu'ils ont fait sévir en Egypte. J'en dis un mot Livre m, Oh. I.

«Les Lagides créent les ports pour le commerce indien qu'Alexandre a suscité; ils Taccroissent par leurs relationa avec PArabie et TÉthiopie ; ils lui tracent tout un réseau de routes de la mer jusqu'au Nil. Ils réussissent à donner une valeur productive même aux côtes désertes »(')..

Pour comprendre cette étonnante transformation de l'Asie, l'histoire moderne ne nous offre qu'un seul point de comparaison et combien il est imparfait et inférieur! Au XV*" siècle, l'Espagne conquit elle aussi un Nouveau- Monde. Il y eut des Pizarre, des Certes : il n'y eut pas d'Alexandre ; l'Amérique fut conquise, elle ne fut pas civilisée. L'Espagne s'épuisa dans ce gigantesque effort ; sa richesse trop facilement acquise l'étouffa.

La Grèce ancienne finit par avoir le même sort, mais pour d'autres causes. Le centre du monde avait été déplacé : la vie y afflua, se retira peu à peu des extrémités (^).

Cependant parmi les villes anciennes de la Grèce asiatique, quelques-unes comme Ephèse ('), îSmyrne,

(*) Droysen Epigonen II* 336. Voir encore sur la politique commerciale des Lagides et des Séleucides I* Oh. I.

' (-; La décadence au point de vue matériel fut plus lente qu'on ne le pourrait croire. Athènes, par exemple, perdit sa puissance politique avant de perdre sa richesse. Alexandre put hien Pabaisser presque au rang de vassale; pendant quelques années encore, elle garda sa. situation commerciale et industrielle. Une seule défaite peut coûter un royaume ; dans les batailles économique^, les choses ne vont pas aussi vite; voir les exemples que cite d'Avenel La Fortune privée à travers sept siècles Paris 1895.

. (^J V. Strabon XIV 1,24 i't; .oè tzoXi^ ttJ irpô; ^à oXXa s'jxaipt^t Tûv TOTTCov aOçcTai xa6' IxaffiTjV fjjispav, È|x7rdp'.cov [ouja {AsyiTTOv twv

La prospérité d'Ëphèse remonte plus haut, jusqu'au commencement du IV® siècle.

Lampsaque, Halicamasse, arrivent à une prospérité inconnue pour elles. Dans le Pont, Gyzique, Sinope, Abydos, Héraclée ne leur cèdent en rien. Le centre commercial le plus important est Ithodes. Elle était déjà puissante du temps de Thucydide. Sa grande époque est le IIP siècle et le II* siècle. Elle était placée à l'intersection des lignes du commerce international, de la ligne Nord-Sud, du Pont à Alexandrie, et de la ligne Est- Ouest, d'Espagne à la Syrie et au centre de l'Asie (*).

Sa politique était sage et ferme ; elle était, comme il est naturel, chez un peuple de marchands, pacifique, soucieuse d'assurer la liberté des mers et du commerce. La préoccupation du gain n'étouffait pas chez les Bhodiens le courage ni l'amour de l'indépendance. Bien ne contribua plus à augmenter leur prestige que la vigueur avec laquelle ils soutinrent un long siège contra Démétrius Poliorcète. La prospérité d'Alexandrie ne les troubla pas ; ils nouèrent avec ses rois d'étroites relations et attirèrent de leur côté le trafic de l'Egypte avec l'Europe; l'amitié des Ptolémées leur fut toujours précieuse.

Ce que nous savons d'eux, au III* siècle, nous donne l'idée d'un peuple qui sait ce qu'il veut. Us peuvent commettre des fautes : ils ne tardent pas à les réparer. Il leur arrive, dans ces conflits incessants entre princes et peuples, de se tromper sur le parti qui est le meilleur : ils ne s'obstinent jamais.

Cette politique n'est pas idéaliste ; c'est la politique pratique menée par des hommes d'affaires ; c'est le monde vu de la Bourse. On voudrait un peu plus dé poésie ; mais les malheurs des Athéniens étaient bien faits pour en dégoûter. Les Ehodiens furent d'habiles calculateurs : malgré une pointe d'égoïsme, cette politique

(*) Mayr, 1. c.

a pour elle la clarté et la suite dans les idées. On les voit guerroyer contre Byzance pour l'empêcher de lever une taxe à la sortie sur les navires venant du Pont ; contre Eumène qui veut fermer le Pont (') ; ils sont même capables d'aider une ville amie, comme Sinope, quand elle est pressée par Mithridate. Ils font sur mer une police bien nécessaire contre les pirates {*). Leur fortune repose aussi, comme autrefois celle d'Athènes, sur la possession d'un empire maritime et même continental. Ils sont à la tête d'une confédération des Cyclades, et sur le continent ils possèdent un territoire qui, d'abord limité à la Pieria, s'étend à la Syrie et à la Carie.

Cependant dans la Grèce continentale, la décadence ne se fait pas brusque ni rapide. Elle se manifeste plus tôt à Athènes qu'à Corinthe. Les Athéniens avaient édifié leur richesse sur une base fragile : c'était leur empire colonial qui alimentait le trésor public et même la fortune ou l'aisance des particuliers. Après la chute de leur second empire colonial, il furent définitivement privés de la majeure partie de ces ressources. Cependant cette ruine n'était ni complète, ni définitive. Un état qui a connu de longs jours de force et de vigueur n'entre pas immédiatement dans la décrépitude. Il faut des années, parfois plusieurs siècles, pour que son corps épuisé s'endorme enfin du lourd sommeil des vieillards.

Corinthe résiste mieux encore. Elle a eu à souffrir des guerres du Péloponèse et plus tard de la guerre de Corinthe. Grâce à sa situation privilégiée, elle a repris vie^ et elle continue à ôtre le marché de toute la Grèce.

La période romaine commence pour les Grecs d'Italie, dès le m* siècle. Déjà auparavant, la prospérité de plusieurs villes avait été atteinte. Elles avaient eu à

(») Polybe 27, 6.

(^) Cecil Torr Rhodes in ancient times Cambridge 1885 48.

souffrir des attaques des peuples voisins : Crotone avait été aux prises avec les Lucauiens et les Bruttieus et était sortie épuisée de la lutte. Lors des guerres d'Annibal, sa population était tombée à 2,000 citoyens. Cumes avait fini par succomber. Syracuse (•) était, à l'époque de Denys, la plus grande ville du monde grec : elle avait gardé sa force et sa prospérité. Hiéron entretenait des relations commerciales avec l'Egypte et avec Ithodes. Les Bomains détrônèrent la reine de la Sicile. Ce fut là une des conséquences des guerres puniques. Ces guerres ne furent pas moins désastreuses pour les autres cités grecques. Malgré les épreuves qu'elle avait traversées durant les guerres samnites, Tiirente était grande encore : Fabius Maximus lui infligea des pertes dont elle ne se releva pas (').

La période romaine commence pour la Grèce propre et la Grèce d'Asie avec le II" siècle : les guerres contre Philippe de Macédoine (bataille de Cynoscéphale 177), contre Antiochus (bataille de Magnésie 170), contre Persée (bataille de Pydna 168) ouvrent aux Bomains la Grèce et l'Asie.

Tout d'abord, ils favorisèrent les anciennes cités. Ils rendirent Délos à Athènes et récompensèrent largement Khodes des services qu'elle leur avait rendus ; mais lors de la guerre de Persée, les Rhodiens commirent une erreur de calcul qui devait leur coûter cher. Ils prirent parti contre les Romains. Ils furent cruellement punis : ils perdirent la Lycie et la Carie, dont ils tiraient de grands revenus. Ils avaient acheté Caunos au lieutenant de Ptolémée 200 talents et reçu Stratonicée, d' Antiochus, fils de Séleucus, et, chaque année, ils en tiraient un revenu de 120 talents. Tout cela leur fut enlevé. Ce

(V) Beloch G. G. II 340.

(«) Tite-Live 23, 30.

n'était rien encore (') : Borne se vengea en ouvi"ant le port libre de Délos et du coup les douanes de Bhodes tombèrent d'un million de drachmes à 150,000 drachmes (164) (*).

Délos devint le grand marché où se rencontraient l'Orient et l'Occident. Plus tard, elle s'enrichit encore des dépouilles de Corinthe (146). C'est de ce moment que Strabon fait dater sa prospérité. Délos, dit-il, était le point de relâche le plus commode pour tout vaisseau venant d'Italie ou de Grâce et se rendant en Asie. Au reste, chaque année, les Panégyries avaient le caractère d'un grand marché. Les négociants étrangers, surtout les Romains, s'y rendaient avant même la chute de Corinthe (^). A son tour, Délos subit, lors des guerres de Mithridate, de terribles catastrophes. Elle ne s'en releva jamais complètement. Elle éprouva le sort commun : le trafic 19e détourna d'elle, comme il s'était détourné d'Athènes et de Corinthe. Seule, dans le monde grec, Alexandrie résistait à toutes les crises.

\}) Polybe 31, 7, 12.

(-) Dessau a signalé une preuve curieuse de la guerre faite par Délos au commerce rhodien. Parmi les débiteurs du temple, portés dans une inscription de 165-157 (B C H 1880, 184), figure Tp£pto^ Aoiaoç. Ce nom se rencontre sur plusieurs anses d'amphores, découvertes en Sicile.

Loisos ou plutôt Luisus est probablement l'un de ces négociants italiens qui, après l'ouverture du port libre, vinrent se fixer à Délos, profitèrent du crédit que le temple leur ouvrit et exportèrent des produits divers en Sicile, entamant ainsi la concurrence contre le con.merce rhodien dcms une des régions avec laquelle il entretenait, depuis longtemps, le plus actif mouvement d'affaires, Bemerk. zu eine Inschrift ans Delos Hermès XVni 153.

(*) Strab. X 5, 4.

En l'an 45, avant Jésus-Christ, le voyageur qui abordait en Grèce, avait derrière lui tigine, devant lai Mégare, à sa droite le Pirée, à sa gauche Gorinthe, et il pouvait dire : « ces villes autrefois florissantes, gisent maintenant devant mes yeux, renversées et ruinées » (').

Une conclusion se dégage de cet exposé historique : quelques villes, Chalcis, Athènes, Corinthe, Milet, Shodes, Délos et d'autres encore ont eu des jours de grande activité et de grande prospérité : elles les ont dus en partie à l'industrie, mais surtout au commerce. Elles rappellent des places comme Venise ou Gênes. Cette ressemblance est frappante pour Rhodes et Délos. Elles vivent du commerce international et maritime : aussi suffit-il du moindre déplacement du trafic pour les ruiner. La concurrence de Délos, dès qu'elle est devenue port franc, tue Ehodes. Le pillage de Pile sainte par le lieutenant de Mithridate, plus tard l'audacieux coup de mains des pirates renversent le fragile édifice de sa fortune. Ces places ne sont que de grands marchés où se rencontrent les marchands de l'Orient et de rOccident. Elles facilitent l'échange des produits des autres : elles ne l'alimentent que dans une très faible mesure, par les produits de leur industrie.

Les chapitres qui suivent entoureront, je l'espère, ces conclusions générales, de nouvelles lumières et de preuves complètes (*).

(^) Ser. Solpicius (Cic. epist. ad fam. IV 5, 4 (45 av. J.-C.) post me erat Aegina, ante me Megara, dextra Piraeeas, sînistra Corînthus : quœ oppida quodam tempore florentissima fuerant, nunc prostr.ata et diruta ante oculos jacent.

{*) A ajoater à la bibliographie de la note 1, de la page 4: M. Weber Die sozialen Griinde dos Untergangs der antiken Kultur Die Wahrheit Bd VI no 3 (éditée par Chr. Schrerat f). L'auteur expose les principaux points de la théorie de Bûcher. De ce dernier, Die diokletianische Taxordnung Zeitschr. fur die ges. Staatswiss. 1894.

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