VIII
(5) Paus. VIII 148.
{*) Pour plus de dét.ûlo sur l'industrie de la céramique. Livre I, Ch. II.
(S) Thuc. I 18 : Corinthe est la première ville d'Europe qui construit des trières ; Ameinocles de Corinthe construit pour Samos quatre trières à la fin du VI® siècle. Hérodote 1 163 reven-
et du commerce contre la piraterie. Egine, Corinthe, Corcyre sont, en Grèce d^Europe, les trois premières grandes puissances maritimes. Dans la guerre contre Égine, en 488, Athènes est obligée de prendre en location, chez les Corinthiens, 20 navires.
Depuis l'époque d'Homère, la situation économique s'est donc modifiée. Il ne faut pas s'exagérer le changement. D'abord, il n'est pas général : une grande partie des cités grecques ne sont jamais sorties d'un régime presque exclusivement agricole. Ensuite, là où il s'est produit, il n'est pas aussi profond qu'on pourrait le croire.
Je n'en veux d'autre preuve pour le moment que la lenteur avec laquelle l'usage de la monnaie se répand. Ainsi à Athènes, les lois de Dracon indiquaient encore les peines en nature et c'est, en nature encore et non en argent, que Solon évalue les fortunes.
Les villes où un changement économique notable s'est produit ont été énumérées tout à l'heure. Dans la Grèce d'Europe, Egine. Etablis sur un rocher stérile, les Eginètes furent obligés de demander à la mer de quoi vivre (*). Leur monnaie se répand dans le Péloponèse
diqae poar Phocée l'honneur d'avoir, la première, construit de longs navires. Pernice Uber die Schiffsbilder auf den Dipylon- ^ vasan MÂ.E XVII SOL Les plus anciennes représentations de vaisseaax grecs, sur les vases du Dipylon. Kroker Jahrb. arch. Instit. I, signale l'inâuence exercée sur les artistes par les modèles de l*art égyptien. Helbig Les vases du Dipylon et les naacraries Mém. Acad. Inscr. 3G l^e p. — Assmann : « Ailes spricht daftir dass die Dipylonschiffe den gefiirchteten phoenikischen Seeraûbem homerischer Zeit angehort haben », Woch. fur klass. Philol. 1895 701.
(•) Arist. Polit. VI 1291b 24 £jxirop.x6<; oè sv Aly^ xal Xiq).
Hésiod. CataU fr. 96 Kinkel oi o' tItoi rpw-oi Ç£u;av vâ'a; 2jx©i£)vîtr<Ta< I 'ïîpài'rot 8' irria 6svto veÙ); TTTSpa xovTordpoio.
Hés, v, A'-Yivala, Ta ^wrixà cpopTia xaî ol iriTrpdtTxovTs; aù^i aly-voTTiôXai iliyo'rzo. Blûmner Gewerbl. Thatigkeit 89.
et ailleurs, preuve de leurs relations commerciales étendues. Ils s'adonnent aussi à l'industrie, surtout à la fabrication des objets en métal et des poteries, d'où le surnom de l'île : ^jTpoitùXi; « marchande de marmites ».
Pour exercer ces industries avec quelque activité, Égine se trouvait dans des conditions fort défavorables, car elle n'avait chez elle ni terre à poterie, ni cuivre, ni fer. Aussi vivait-elle surtout de trafic et de transport. C'est ce que dit clairement Ephore (*).
Plus tard, Egine eut grandement à souffrir du voisinage de Corinthe et d'Athènes (*). Malgré tous les revers, elle garda une certaine vitalité, grâce à sa favorable position géographique.
En Eubée, Chalcis et Érétrie. La forme la plus ancienne de gouvernement que nous connaissions à Chalcis semble indiquer un régime agricole. Le pouvoir est aux mains des riches, a les gras », comme dit énergiquement Hérodote ('*) et ces riches s'appellent les Hippobotes, « ceux qui élèvent des chevaux »; cependant le système monétaire, créé par cette ville et qui était distinct de celui d'Egine, révèle une certaine activité commerciale et
(') Strab.VIII 6,16 : £[A7ropiov yàp yEvsffOai, $ià ttjV X'jTrpoTTjTa tt,? ytôpaç TÛv àvOpcoTTCov OaXaTToupYOu'/TWV è[JL77opixci5ç, àîp' ou tôv pûirov Atyivalav êiattoXtjv XÉyeoôat. Busolt G. G. 1* 450, si enclin À voir partout de grandes villes industrielles, remarque que les Éginètes ne fondèrent pas de colonies et se contentèrent d'établir des factoreries : Die ^glneten beschrankten sich darum wesentlich auf Warenhandel, und Transportgeschâft nnd begnûgten sich mit Handelsfaktoreien.
(*) Au VII« siècle, guerre d'Égine et de Samos, Hérod. UI 59. Au Ye, guerre contre Athènes soutenue par Corinthe, Hérod. VI 8d. Nouvelle guerre d'Athènes contre Égine, soutenue cette fois par Corinthe, pendant les 50 ans. Wilisch Gesch. Korinths von den Persernkriegen bis zum 30i^ Kriege Zittau 1896^ Progr. 36.
(') Hérod. V 77.
industrielle. Ce système était commun à Ghalcis et à Erétrie; il remontait donc à une époque où les deux villes étaient étroitement unies. Elles se brouillèrent au sujet de la possession de la plaine de Lélante. Il éclata une guerre ('), à laquelle prirent part d'autres cités grecques et qui aboutit à la défaite d'Erétrie. Les détails que les anciens nous ont transmis ne mentionnent aucune bataille navale : ce sont deux armées qui combattent avec la lance et Pépée, car un traité formel exclut les armes de jet (*). Enfin ce qui achève de marquer le peu d'importance de .l'industrie de ces villes, c'est que leurs colonies de la Tlirace sont purement agricoles ('). Chalcis a dû sa grande réputation industrielle à l'heureuse fortune qui l'avait placée tout près des mines de l'Eubée (*). Il paraît même que, dans certains filons, on rencontrait à la fois le cuivre et le fer. On le sait, les mines de cuivre étaient rares en Grèce. Chalcis possédait donc un avantage tout à fait exceptionnel et une activité industrielle, même assez médiocre, comme elle l'était probablement, devait être hautement appréciée par les autres Grecs et bientôt exagérée.
(*) Mandes s'est occupé de cette guerre dans Griechische Studîen H.Lipsius dargebracht Leipzig 1894. La conclusion est qae le fait même de la guerre est historique, mais que déjà dans Tantiquité, les circonstances n'en étaient pas connues avec certitude. [Gilé d'après Bauer Die Forschungen zur Griechischen Geschichte Munich 1899 481.)
\J) Strab. X 1, 12.
(') Voir la description do Chalcis dans [Dicéarche] Mûller Geogr. minores I 105 : L'emporion reçoit de nombreux commerçants; le pays produit beaucoup d'huile, mais la mer aussi est a bonne », àyaOî} 8à xal t] OaXaciŒa : l'agriculture, le commerce; rien de l'industrie.
r (^) Blûmner 87. Sur l'industrie de Chalcis, cf. infra, ch. II et IV.
Chalcis ne tarda pas à se heurter à sa toute-puissante voisine, Athènes. Elle fut réduite au rang de colonie par l'établissement sur son sol de 4000 clérouques' athéniens (') et dès ce moment, elle n'eut plus qu'à déchoir.
Gorinthe prend rang un peu plus tard.
En Asie, je trouve à citer Milet. On raconte une histoire assez confuse^ dont il serait possible de tirer quelque indication sur le caractère économique de cette ville. Après la mort de Thrasybule (fin du Vil*, commencement du VI* siècle), les riches et les pauvres étaient en guerre. Us finirent par prendre, comme arbitres, les Pariens. Les arbitres parcourarent le territoire et prirent note des cultivateurs dont les champs étaient dans le meilleur état et décidèrent qu'il y avait lieu de leur remettre le gouvernement, car ils seraient aussi capables d'administrer les afiaires publiques que les leurs (*).
Cependant les nombreuses colonies fondées par elle, montrent qu'elle ne resta pas étrangère au commerce. Au V* siècle, elle était la première ville de l'Ionie; elle reçut un coup terrible dans les événements qui précèdent les guerres médiques.
Après Milet, on pourrait encore citer Phocée (^) ; mais l'histoire de cette ville est mal connue et à l'époque dont nous nous occupons, son activité commerciale ne se révèle que par la fondation de ses colonies et aussi par l'extension de son système monétaire {*).
(1) Hérod. V 77.
(*) Holm Gr. Gesch. I 323, 356.
(') D'après Hérodote I 63, les Phocéens naviguèrent les premiers vers l'Étrurie, dans la mer Adriatique et jusqu'en Espagne.
{*) Il ne faut pas exagérer la valeur de cet indice. Dans quelques siècles, Dieu sait quels systèmes l'on échafaudera,
Enfin Chio {*) et Samos(*). Remarquez cependant pour cette dernière ville le caractère des révoliit:ons qui l'agitent vers la fin du V* siècle (^) : en 412, les riches semblent être de grands propriétaires fonciers, leur nom l'indique, les gamores ; les démocrates en tuent deux cents, en bannissent quatre cents et se partagent leurs terres et leurs maisons.
Plusieurs de ces villes étaient destinées à devenir les intermédiaires des relations commerciales entre l'Orient et l'Occident : la grande route de l'Asie centrale aboutit à Smyrne ou à Ephèse (^). Cette dernière ville surtout devait profiter de son heureuse situation, spécialement
quand on constatera qu'en Âbyssinie avaient cours au XTX» siècle les thalers de Marie-Thérèse. Industrie de Phocée : céramique, construction des navires, Blûmner Oew. Th&tigk. 37.
(*) Hérod. 1 165 : Chio reiu^e de vendre aux Phocéens les îles Oennssae, dans la crainte qu'ils n*y fondent des établissements commerciaux qui nuiraient à son propre commerce [jly) al «jlsv itjLTrdptov YSvtovTai tj oi aÙTwv vîjffo; aTroxÀTiVor^i toûto'j êIvsxev. En suite de ce refus, les Phocéens se tournent vers la Corse.
Fnstel de Coulanges Mémoire sur Tile de Chio Questions historiques Paris 1893 Ch. lY. Commerce de Chio dans l'antiquité. Les objets en sont : le vin, les figues, le mastic. L'industrie consiste dans la fabrication de l'amidon, des poteries, lits de luxe, coupes ciselées. Les Chiotes font aussi le négoce avec les produits d'autres peuples : le blé, etc.
" Byzance et Tarente sont peuplées de pécheurs, Athènes de matelots, Ténédos de pilotes, Chio et Egine de négociants. „ Arist. Polit. IV 1291b 25.
(*) Surtout à l'époque de Polycrate.
(5) Thuc. VIII 2, 1.
(*) Strab. XIV 2, 29 dit qu'Èp .èse est le point de départ de la route vers l'Asie.
^ La grande route de l'Asie centrale a de tout temps abouti en face de Chio, soit & Ëphèse, soit à Smyrne. C'était, dit Hérodote, une route sure, fréquentée, garnie d'hôtelleries à
à partir du commencement du IV* siècle (*), et elle sut en garder les avantages jusque bien tard dans Thistoire. • En Italie (*), au VP siècle et même après, la grande majorité des villes est avant tout agricole. Un exemple frappant est Syracuse qui n'arrive jamais à être une place industrielle de quelque notoriété. Au commencement du VI** siècle, le gouvernement était encore aux mains des grands propriétaires fonciers, gamores, qui faisaient cultiver leurs terres par des serfs semblables aux hilotes de Sparte (^).
Agrigente prend une certaine importance commerciale ; elle exporte l'huile et le vin en Afrique (')• Syracuse se livre surtout au commerce du blé. Au V* siècle, ces deux villes sont les premières de Sicile.
Sur le continent, Crotone et Tarente possèdent seules un port convenable. Crotone reste une cité agricole ('). A l'époque d'Aristote (®), la majeure partie des habitants de Tarente vivaient de la pêche. Cependant Polybe (')
chaque station. „ ^ Tous ceux qui voyagent en Orient, dit Strabon, suivent la route qui part d'Ëpbèse et qui, traversant la Phrygie, la Cappadoce, la Sophène, se prolonge en ligne droite jusqu^à l'Inde. „ Fustel de Coulanges Questions historiques Paris j893 260.— Blûmner Gew. Thatigk. 87 cite comme produits de l'industrie d'Ëphèse, les parfums et les objets en argent (Act. apostol. 19, 24).
(*) Beloch Die Bevôlkerung der antiken Welt Leipzig 1886 230.
'' (*) Quelques détails sur le commerce de la Grèce avec l'Italie dans Droysen Athen und der Westen vor der sicilischen Expédition Berlin 1882.
(5) Hérod. VII 155. Cf. Beloch Gr. Gesch. I 419. . '(*) Diod.XIII81.
. (5) Busolt G. G. P 402.
(«) Polit. IV 1291b 25.
(') Cf. Busolt G. G. I* 410. Plus tard la concurrence deBriiidisi lui fut dommageable.
vante Tactivité de leur commerce avec les cités grecques et les indigènes de l'Italie. Aucune ville de leur voisinage ne pouvait lutter avec eux; mais ce commerce portait ou sur les produits de leur agriculture, le vin, Phuile, la laine, ou sur les produits étrangers dont ils faisaient le transit. En fait d'industrie, on ne peut citer chez eux que le tissage et la teinturerie ('). Pline (') parle aussi de la fabrication d'objets de métal ; cette fabrication était peu active.
Malgré l'absence d'un bon port, Cumes a fait pénétrer dans le Latium et en Campanie, son blé et même les produits de la céramique grecque (*).
Sybaris, dont(*)on a voulu faire une cité industrielle, tire sa richesse de son sol et de ses vignobles; comme le dit Timée, elle n'avait pas de port C*); cependant elle vendait à l'étranger une partie de son vin et, sans aucun doute, aussi de son blé {^), Elle achetait, en Etrurie et en lonie, tout ce qui pouvait contribuer au luxe et à la mollesse de ses habitants. Spécialement, elle se procurait à Milet, la laine dont on fabriquait les vêtements.
Enfin on pourrait citer Marseille et Cyrène, si heureusement situées au point de vue commercial, mais nous sommes mal informés en ce qui les regarde. Cyrène (')
(^) Lorentz De civitate veterum Tareutinorum Leipzig 1833 chap. II r.
(2) H. N. 34, 6. Infra, Livre I, Ch. III.
(*) Duhn Gesch. Carapaniens 145.
(*) Grote Hist. of Greece III, Ch. XXII (éd. américaine).
(=) Timée F H G I 205.
(«) Diod. XI 9i\ 3: XII 9, 2 : v£|jlo;j.£vo. ttoXà^ xai y.apTioç^opov ytipav jjLsyiXoui; èx-ciQtTaVTo ttXoûtov;.
(/) Gottschick Gesch. der Grûndung und Blute des hellenischeo Staates in Kyrenaika Leipzig 1858.
exportait la plante connue sons le nom de silphion. Ses chevaux, ses moutons étaient célèbres ; on vantait la fertilité de son sol, le blé, l'huile et le vin qu'il produisait. Derrière la Cyrénaïque et à côté, se trouvaient les peuplades indigènes de TAfrique, une clientèle qui n'était pas à dédaigner. Nous ignorons dans quelle mesure les Grecs profitèrent de ce voisinage. Les seuls produits industriels de Cjrrène que nous connaissions sont les vases; ils figurent parmi les œuvres les plus originales des céramistes grecs.
Marseille était à l'embouchure d'un grand fleuve, par lequel ses commerçants pouvaient pénétrer jusqu'au centre de la Gaule. Cette circonstance avait décidé les Phocéens à s'établir en cet endroit ('). Ici encore tout moyen d'apprécier la prospérité et l'étendue des relations commerciales de Marseille font défaut.
Dans toutes les villes qui viennent d'être citées ou du moins dans la plupart, l'agriculture est encore la source principale de la prospérité matérielle. En très grande partie, le commerce a pour objet ses produits. L'industrie est à peine visible.
Les VI", V* et IV* siècles forment la période de. l'histoire grecque qui nous est le mieux connue : elle occupe doue dans toutes les parties de ce livre la place la plus
(*) Strab. lY 1,4. On trouvera quelques indications dans une thèse récente : P. Masson De Massiliensium negotiationibus Paris 1896. Diaprés cet autour, la grande prospérité de Marseille commence seulemsnt vers Tan CC. Ce qu'il dit du commerce avant cette époque ne donne pas l'idée d'une activité quelque peu considérable. Il semble même que le célèbre voyage du Marseillais Pychéas à la rôcherclie du pays de l'étain et do l'ambre n'apporta pas grand profit à ses compatriotes (p. 48i.
considérable. Je pourrai être bref en cet endroit et caractériser la période en peu de mots. C'est, dirai-je, la période athénienne.
Jusqu'à présent, Athènes a été dans l'ombre : Egine, Ghalcis, Erétrie ont d'abord été au premier rang; puis est venue Corinthe. Celle-ci se maintient; mais elle trouve une rivale en Athènes. Égine, Chalcis, Érétrie reculent.
Au IV* siècle, Isocrate(*) compte quatre grandes villes en Europe : Argos ('), Thèbes, Corinthe, Athènes. Il parle de la population ; mais Corinthe et Athènes possèdent seules une réelle importance commerciale et industrielle. Les circonstances qui ont favorisé Athènes à ce point de vue sont les mêmes que celles qui lui ont donné un empire colonial. Sa prospérité repose sur la ligue de Délos.
Cette remarque est importante : l'empire colonial d'Athènes est un domaine qu'elle exploite à son profit. Elle noue avec ses alliés d'étroites relations et obtient d'eux un régime de faveur ou parfois un monopole ; mais les exemples en sont rares. La grande source de la richesse, pour elle, ce sont les taxes qu'elle lève, les contributions qu'elle exige. Chaque année, il entre ainsi dans les caisses publiques, tantôt 400 talents, tantôt la somme énorme de 1200 talents ("'). Le trésor athénien regorge d'argent et se déverse dans la poche des particuliers, sous forme de soldes, de salaires ou autrement. Chaque année, des capitaux considérables tombent, comme une manne, sur les Athéniens. Aussi du jour où cette pluie bienfaisante cesse, la fortune publique et
(^) Paneg. 64.
(*) Lyaîas 34, 7 : Argos aussi peuplée qu'Athènes.
(3) Pedroli I tribut! degli alleati d'Atene Stndî di storia antica I 1891.
privée se dessèche, comme une plante sur un sol stérile, quand on ne l'arrose plus. Elle ne meurt pas du premier coup; elle vit encore longtemps, puis végète, enfin se flétrit définitivement.
Les embarras des finances publiques se révèlent les premiers : la ruine des particuliers suit celle de l'Etat. Athènes, quand elle a perdu ses alliés, est comme un parvenu obligé de diminuer son train de maison. Pour commencer, il vit de son reste et quand celui-ci a disparu à son tour, il n'y a plus que la misère sans issue.
La cité se releva des désastres de la guerre du Péloponèse et durant la plus grande partie du IV" siècle, elle parut supérieure à tous les coups de la mauvaise fortune. On peut même soutenir qu'au point de vue matériel, le IV" siècle dépassa le V". Le commerce et l'industrie prirent plus d'extension. Le prix de la main d'œuvre s'éleva. Le mouvement des affaires et la circulation monétaire devinrent plus actifs. Les faiblesses d'Athènes ne se révélèrent qu'à l'époque macédonienne. Le grand édifice de sa richesse et de sa puissance se désagrégea au cours du IIP siècle.
Vers 370, Xénophon (') écrivait que la plupart des Athéniens vivaient de la mer : cent ans après, la décadence avait pris son cours d'une façon qui devait être irrésistible (*).
La situation de Corinthe semble tout autre. Cette ville ne tombe que bien tard dans la décadence : encore faut-il pour l'y jeter des circonstances exceptionnelles. Ses habitants se sont sans doute, plus que les Athéniens, habitués à compter sur eux-mêmes et ils ont assis leur fortune sur le travail personnel.
(1) Hellen. VU 1, 4. Cf. Isocr. de antid. 208.
{*) F. Blass Dio socialon Zustande Atbens im lY Jahrhundert V. Chr. Kiel 1885.
Ces villes ne sont pas les seules dont la situation économique apparaît comme florissante : Corcyre se soutient jusqu'aux guerres du Péloponèse. Elle en subit les tristes effets, aggravés encore par de violentes dissensions.
La prospérité des villes que j*ai citées tout à l'heure, Milet, Chio, etc. continue. Quelques autres arrivent à une fortune nouvelle, comme Byzance.
Dans d'autres régions, où pendant longtemps s'est maintenue une organisation exclusivement agricole, la richesse mobilière commence à s'accroître et tout d'abord elle est meurtrière pour les classes inférieures ; car, sans commerce ni industrie qui puisse assurer sa circulation, concentrée sur quelques points, elle continue à tout attirer à elle et à édifier la fortune de quelques-uns sur la misère du plus grand nombre. Athènes, plusieurs siècles auparavant, avait eu à franchir ce dur passage : elle avait subi les crises économiques, qui, maintenant, se répétaient ou S3 préparaient en Laconie. en Étolie et ailleurs. Athènes en était sortie : ces régions ne goûtèrent que les amertumes de la transformation économique qui s'opérait ; elles n'eurent pas le temps de jouir de ses avantages (').
L'histoire de cette dernière période, si confuse à certains égards, se présente très simple, quand on l'envisage au point de vue économique.
Elle se divise en deux époques : l'époque macédonienne et hellénistique qui comprend la moitié du IV" siècle et le III" siècle; l'époque romaine qui comprend le II* et le I" siècle.
Dans la première époque, un fait surgit tout d'abord
(') Cf. infra, L. lY, Ch. Les premières crises.
devant nous : le déplacement vers l'Asie de la puissance politique et de la prospérité matérielle. En Europe, les anciennes cités qui ont commandé à la Grrèce déclinent : de nouveaux peuples apparaissent sur la scène.
C'est bien un des épisodes les plus merveilleux et les plus grandioses de l'histoire, que cette course d'Alexandre à travers l'Asie, par les régions les plus ignorées. Rien ne peut l'arrêter, ni les distances, ni les accidents du sol, ni le nombre, ni. la nouveauté des ennemis à combattre; sur son passage, il renverse les vieilles monarchies, disperse les armées immenses et jusque dans les déserts , va chercher les peuples indomptés du steppe. Ses exploits sont ceux d'un soldat heureux et hardi, en qui ses compagnons ont foi, et qui^ avec lui, sont prêts à passer par les flammes.
Alexandre n'est pas un Attila, Vun de ces fléaux de Dieu envoyés pour épouvanter et pour punir le monde. Il est bien plus que cela : grand général et grand homme politique, il est de la race d'où sortent de loin en loin les César et les Napoléon.
Bien plus étonnantes que ses victoires sont les mesures d'organisation qu'il adopte pour son vaste et récent empire. Il pense et agit en Grec : chez lui, c'est la cité qui est la base du régime politique et administratif. Le plat pays, comme on disait autrefois, dépend de la ville : celle-ci, siège d'un gouvernement indépendant sous le contrôle du pouvoir central, fait rayonner son action tout autour d'elle. Être maître des villes, c'est l'être aussi des campagnes. En homme que rien n'arrête, Alexandre sème partout des villes sur la route qu'il parcourt. Elles surgissent sur son ordre, comme par enchantement. Il ordonne aux nomades d'abandonner la tente et de se fixer sur le point qu'il leur a indiqué : ils obéissent. Ailleurs il décrète qu'une bourgade deviendra ville : son ordre est exécuté (*).
(^) Arrien Ind. 40.
La popalation de ces centres qa'il crée, il la compose des habitants mêmes du pays, d'étrangers qu4l y appelle et enfin de mercenaires ou de soldats invalides qu'il détache de son armée (*). Ces éléments hétérogènes, par la puissance de sa volonté, il les mêle et les imprègne de l'esprit et des idées de sa race et partout il sème la langue et le génie grec. Le monde barbare, conquis les armes à la main, dompté matériellement, subit une seconde défaite, bien plus glorieuse pour le vainqueur, défaite morale et intellectuelle. Ses successeurs n'oublièrent pas les exemples que leur maître leur avait donnés : Appien dit (') de Séleucus qu'il fonda, dans son empire, 16 Antioche d'après le nom de son père, 5 Laodicée en l'honneur de sa mère, 9 Séleucie d'après son propre nom, 3 Apamée et 1 Stratonicée en l'honneur de ses épouses. Bien d'autres villes furent dénommées d'après des villes grecques ou macédoniennes ou en mémoire de ses propres actions ou en souvenir d'Alexandre. Appien cite en Syrie, Beroia, Edesse, Périnthe, etc., dans le pays des Parthes, Soteira, Calliope, etc., dans les Indes, Alexandropolis, en Scythie, Alexandreschata, en Mésopotamie, Nikephorion et Nicopolis en Arménie.
Il serait trop long d'énumérer, dans toutes les parties de l'Asie, les fondations d'Alexandre et de ses successeurs. Celles des Lagides méritent cependant une mention spéciale : ils reçurent d'Alexandre lui-même leur ville principale; à laquelle il laissa son nom, Alexandrie. Avec cette sûreté du génie qui devine tout, sait tout, même ce qu'il n'a pas appris, il avait pressenti les
(M ArrienlV, 22 Fondation d'Alexandrie au Gaacase IV 22, 4. Diod. XVII. 83 Fondation d'autres villes dans la même région. Arrien IV 4, 1 Fondation d'Alexandrie en Sogdiane.
(*) Appien Syr. 57.
grandes destinées commerciales de la cité nouvelle (*). Strabon (*) a fait ressortir tous les avantages de la situation d'Alexandrie, et le mouvement de ses deui ports, Tun sur la mer d^Egypte, l'autre sur le laC Mareptis. Il remarque que ce second port exporte plus qu'il n'importe. Cette ville, dit-il, (') est l'entrepôt de toute la terre. Les marchandises de l'Inde et de la Troglodytique viennent de ces deux contrées, en Egypte, puis se répandent dans le monde entier (*).
Quand on jette un coup d'œil sur la carte du monde, telle qu'elle s'est faite au III" siècle et même encore au II* siècle, c'est un monde nouveau qui est devant nous. La population, les sciences, les lettres, la force, lé gouvernement, tout s'est déplacé, La race grecque sortie, il y avait quelques dizaines de siècles, de l'Asie, est remontée vers sa source. Elle l'avait quittée, pauvre peuple nomade, poussant devant lui ses troupeaux; elle y rentrait avec la plus haute civilisation que l'antiquité eût conquise.
Si l'on considère la carte de plus près, on sera frappé de l'habileté avec laquelle les villes sont disposées comme des étapes sur lés grandes routes commerciale^.
(M Arist. Oacon. II 33 : Alexandre avait donné l'ordre à Cléoinène olxtcrai -ndXiv irpô; Ttp <]^aptjj xal £|jL7rop'.ov to 7rpoT£pov ov