‹ L'Industrie des Constructions Navales en FranceChapitre 14 sur 35 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Frais éénéraux !

Les frais généraux sont le troisième élément du prix de revient des navires, élément complexe, aux contours diffus, dont la détermination précise est cependant indispensable pour tout industriel voulant connaître ses prix — nombreuses sont les faillites provenant de linexactitude de leux évaluation —. Le problème de leur répartition doit, d’autre part, particulièrement attirer l'attention dans une indus-

trie, comme celle que nous étudions, où les produits sur

lesquels ils se répartissent sont peu nombreux et fort variables.

SECTION I

Quels sont les frais généraux

Il est malaisé de donner une définition exacte des frais généraux embrassant tout ce qu’on y incorpore habituelle-

ment; la notion qu’on en a varie avec les entreprises, diffè-

re en comptabilité (1) et en économie; cependant en appé-

(1) En comiptabilité industrielle ce que l’on nomme vulgairement frais généraux se trouve généralement compris dans les « applications directes ». On appelle ainsi toutes les dépenses qui n'étant pas comptabilisées par les comptabilités auxiliaires le sont directement par la caisse.

lant ainsi comme le dit si excellemment Monsieur Pierre Douillard (1) « toutes les dépenses de fabrication et d’administration qui sans pouvoir être appliquées à tel ouvrage plutôt qu’à tel autre, viennent toutefois grever l’ensemble de l’entreprise » on serre de bien près la vérité et on met en relief leur caractère le plus commun. En effet, le critérium le plus sûr de cet élément semble bien être l’impossibilité de fixer à de telles dépenses une affectation exacte. Alors que l’on peut facilement mesurer par les fiches de sortie des magasins et la feuille de travail des contremaîtres quelles sommes de matières et de salaires ont été utilisées à un ouvrage donné, il est peu commode par exemple, de distinguer quelle part du traitement des ingénieurs, ou de l’amortissement du matériel, lui incombe; ce sont des frais généraux. :

Mais si approchée soit-elle, cette définitionse “de par .sa généralité même, inexacte et incomplète.

Inexacte, car il est parfois possible de suivre la destination de certains debours, compris traditionnellement dans les frais généraux. C’est en particulier le cas des assurances contre les accidents du travail dont le montant s'obtient par l’application d’un coefficient donné aux salaies; de l’impôt sur le chiffre d’affaires perçu sur un travail; des prix de transport des matériaux. Iei les dépenses servant de base, salaire, importance de la commande, prix des matières, ont une affectation précise; les frais qu’elles supportent sont de simples majorations, ils ont la même destination. Il est dès lors facile de calculer la part de ces diverses dépenses revenant à chaque travail.

Cette définition est aussi incomplète: les frais généraux n’ayant DRoUne nature propre se trouvent être souvent en

(1) Cours de l’école du commissariat de la marine. Matières administratives. Service du matériel. Administration du matériel en œuvre (page 81),

fait, soit des dépenses de matières, soit des dépenses de salaire (entretien des bâtiments, réparations des machines par exemple), seule la difficulté de leur affectation les fait considérer comme tels. Mais cette difficulté est purement relative, aucune autorité supérieure ne lui assigne de limites fermes, et par des moyens de contrôle plus minitieux il est toujours possible d’arriver à saisir quantitativement le terme d’une dépense; selon le degré d’organisation d’un chantier, telle dépense sera frais généraux ou soit salaire, soit matière.

Aussi le mieux, semble-t-il, si nous voulons connaître ce que contient ce mot là, est d’énumérer tout simplement ce que la tradition y fait entrer.

On peut pour cela les diviser en frais généraux du siège social et en frais généraux d’industrie ou d'exploitation.

Les premiers sont, en sus des dépenses de personnel, de bureaux, de locations immobilières, principalement des dépenses d’ordre financier, impôts et intérêts. C’est en effet à l’administration centrale qu’incombe le payement des impôts établis sur les résultats de l’ensemble de l’entreprise et dont le plus considérable est l’impôt sur les bénéfices industriels; le plus souvent l’activité des chantiers s’exerçant sous la forme de sociétés anonymes il lui faut aussi payer soit pour ses actions, soit pour ses obligations | diverses taxes: abonnement au timbre, taxe de transmission, impôts sur les valeurs mobilières.

Le service des intérêts des capitaux employés entraîne de lourdes charges. En général ces sociétés ont ‘un capital social de moyenne importance, 10 à 50 millions, dont la rémunération n’a pas à être envisagée ici, mais à côté, le plus souvent, existe une dette obligataire d’importance égale, sinon supérieure, dont l’amortissement et les intérêts doivent finalement être comptés dans le prix de revient du

navire (1) si la société ne veut pas être en perte; c’est pour cela qu’on les compte dans les frais généraux.

Le lien qui unit les frais généraux d’industrie aux travaux effectués par les chantiers, est plus direct, mais, la difficulté qu’on a à le déterminer quantitativement amène à mêler ces dépenses à la masse des frais généraux en vue d’une répartition future, faite sur des bases en partie fictives, certes, mais en tout cas plus simples.

Les frais de direction locale entrent sans nul doute dans ce chapitre: traitement du personnel, frais de bureaux et de correspondance, missions en sont les principales rubriques. Et il ne faut pas croire que ces dépenses soient négligeables. Ce personnel tant technique (ingénieurs, chefs de travaux, dessinateurs) qu’administratif (comptabilité auxiliaire de la main d’œuvre, des magasins, du prix de revient, comptabilité générale, caisse), est nombreux, environ 5 p. 100 du personnel ouvrier et, souvent même pour le personnel technique directeur, bien payé. Les frais de bureaux, papiers, chauffage, éclairage, correspondance, entretien du mobilier viennent à leur tour accroître ces frais.

Le contentieux, dont on peut faire passer les débours de personnel et de frais de bureaux au paragraphe précédent, vient grossir à son tour ce total déjà important. Toute industrie, par cela même qu’elle exerce une activité, se heurte à des intérêts contraires, elle doit faire reconnaître ses droits, ce qui entraîne toujours des frais de justice, parfois aussi des pertes de procès; ce sont là des frais normaux pou:

(1) Ces charges sont particulièrement lourdes, la plupart des emprunts ayant été émis pour renouveler l'outillage dans la période immédiate d’après guerre à une époque où le taux de l'intérêt était fort élevé. D'ailleurs ces entreprises étant d'importance moyenne voyaient leur crédit plus facilement discuté et étaient obligées d'offrir un taux Supérieur au taux courant des emprunts d'Etat.

toute entreprise, il faut les compier dans les frais généraux (1). |

Le matériel exige des dépenses d’entretien et d’amortis. sement; elles entreront aussi dans le compte « frais généraux ». Les immeubles, en entendant ce mot non dans son sens juridique mais dans son sens courant, en occasionnent moins; entretien rare, amortissement étendu sur une longue période d’années. Leur valeur même a subi, par suite de la dévalorisation du franc, une très grande plus value (2) déséquilibrant en fait les postes actifs et passifs des bilans, dont la balance nécessaire n’est obtenue, abstraction faite de tous autres motifs, que par l’inscription au passif de fortes réserves qui souvent ont permis à nos chantiers de traverser sans catastrophe la dure crise qui les a frappés (3).

C’est l’outillage, important élément de l'actif, représenté par des voies, matériel de transports, appareils de levage et de manutention, machines outils, dont l’entretien

et l’amortissement coûtent la plus grosse somme. Ces appa-

reils mécaniques consomment de l’énergie créée soit par du charbon, des huiles de pétrole, du courant électrique, abserbent des matières lubrifiantes, exigent aussi des réparations et pièces de rechange surtout pour le matériel de plein air. Leur amortissement porte sur une période très courte, tout au plus 8 à 10 ans, car ils s’usent vite; cet amortissement est donc très élevé. Parfois même on doit renouveler cet outillage, alors qu’il pourrait rendre encore des

(1) Une grosse partie de ce contentieux a trait aux accidents du travail.

(2) C'est avec fruit qu’on consultera sur la si actuelle question de la réévaluation des bilans l’ouvrage de Monsieur Jules Perquel: Les conséquences de la stabilisation. Editions du Capital. Paris 1928.

(3) C’est ce qui produit pour la Société des Forges et Chantiers de la Méditerranée dont le déficit pour l’année 1927 atteignait 15 millions de francs, perte qui a été compensée par un retrait d’une même somme fait sur les 60 millions de réserves.

services, car des machines d’un rendement plus économique ont été inventées, et sous l’aiguillon de la concurrence, si forte ici, il importe d’être un des premiers à abaisser son prix de revient. C’est, amortissement et réparations compris, une dépense de 20 p. 100 du matériel qu’il faut envisager annuellement, ces prévisions pouvant même être insuffisantes si au lieu de prévoir l’amortissement sur le prix ancien de l’objet, on le faisait sur le prix de remplacement, comme il est sage de le faire en période de hausse.

Les assurances sont un autre article important de cc chapitre.

L'assurance incendie, embrassant les immeubles et les stocks de matières premières exige une grosse prime vu Pétendue des valeurs à garantir. La loi de 1898 sur les accidents du travail a entraîné aussi une très forte aug- : mentation de frais généraux. La loi sur les assurances sociales qui, à son tour, fera supporter à nos industries une surcharge de la valeur, de 10 p. 100 des salaires (5 p. 100 étant payé par le patron, 5 p. 100 par les ouvriers) viendra bientôt grossir ces dépenses. Actuellement c’est une prime de 7 à 8 p. 100 (1) de la valeur de ces salaires que demandent les compagnies d’assurance pour garantir le constructeur des obligations de la loi de 1898, mais les chantiers effectuant eux-même ce service y trouve un large bénéfice car ils peuvent y faire face en escomptant seulement une prime de 2 1/2 p. 100. Il est vrai que leur tâche de contrôle est grandement facilitée par leur présence même sur les lieux; les sociétés d’assurances, qui ne possèdent pas de tels moyens, sont obligées de prévoir une prime plus forte pour se garantir des fraudes dont nécessairement elles sont victimes.

(1) Nous devons ces précieux renseignements à Monsieur Zarrata, le distingué chef du contentieux de la Société des Forges et Chantiers de la Méditerranée qui nous les a communiqués lors des si instructives entrevues qu'il a bien voulu nous accorder.

Enfin les impôts viennent fermer le cycle des frais généraux. Impôts fonciers, car les chantiers occupent une surface importante de terrains, patentes, chiffre d’affaires pour les travaux autres que ceux relatifs à la construction des navires de commerce, frais d’actes, douanes.

Ces impôts sont nombreux, lourds, pas plus certes que pour les autres industries, mais ici nous nous trouvons dans une industrie à marché international, et leur poids a des répercussions bien plus sensibles que pour celles à débouchés intérieurs; ils accentuent le déséquilibre existant entre les prix français et étrangers. Il est vrai que l’Etat, afin de permettre à nos chantiers de se placer dans une situation sensiblement égale à celle de leurs concurrents, les exonérait de certains droits, douane, taxe à l’exportation, chiffre d’affaires, sur les navires construits pour l’exportation; mais une telle politique si rationnelle soitelle à ce point de vue, se trouvait pratiquement aller à l’encontre des intérêts français: elle obligeait nos constructeurs à livrer plus cher aux armateurs de notre pays qu'aux autres. Le parlement fut ému par cette anomalie et récemment il exemptait ja plupart des objets nécessaires à la construction des navires, des droits de douane (1) ; de même il supprimait pour les constructions susceptibles de trouver une concurrence étrangère, les seuls navires marchands, l’impôt sur le chiffre d’affaires, BFONSE taxe majorant de 2 p. 100 nos prix.

Y at-il d’autres frais généraux? Les travaux préparatoires, lancement, essais, par exemple, sont des frais qui doivent être incorporés dans le prix de revient. Mais nous les avons déjà envisagés sous un autre aspect; ils se réduisent tous en matières, salaires, ou éléments de frais généraux déjà comptés, seule la manière de les présenter à changé.

(1) Loi du ler Août 1928 sur le crédit maritime. Voir infra, page 151.

L'importance de cette partie des dépenses est fort variable; elle est fonction elle-même de celle de l’entreprise: à peu près nuls dans un atelier familial, les frais généraux deviennent considérables dans les grandes usines, « car l’organisation méthodique du travail qui multiplie les changements de main et les opérations communes à plusieurs ouvrages, tend à réduire de plus en plus le nombre des opérations dont l’imputation par destination peut être faite avec une approximation suffisante » (1). Le personnel de contrôle et de direction est renforcé, une partie du personnel ouvrier peut être remplacé par des machines, dépenses qui viennent accroître les frais généraux.

SECTION II

Répartition des frais généraux

L'évaluation du total des frais généraux incombant à un chantier est indispensable, mais un tel travail n’a pas sa fin en lui-même, ce n’est qu’une terme médiat permettant de s’acheminer vers le but poursuivi: détermination de la part de ces frais applicable à chaque produit afin de pouvoir fixer son prix de revient.

C’est un problème de répartition.

Comment va-t-il se résoudre?

Pour y parvenir, il faut rapporter ces dépenses à une base connue, dont on puisse mesurer la valeur incorporée dans chaque produit, base qui en l’occurence ne peut être que les matières premières ou les salaires. Des expériences conduites avec minutie ont montré que la base salaire donnait dans tous les cas les résultats les plus proches de la vérité, elle fut donc adoptée; le pourcentage des frais

(1) Pierre Douillard, op. cit., page 83.

PAG LR huduries L'on AT EIRE " QE PAYANT

‘ généraux entrant dans le prix de revient d’un travail fut évalué à 100 p. 109 du salaire distribué.

Un procédé analogue, plus exact peut-être, en tout cas plus complexe, consiste, après étude, bien entendu, à attribuer aux salaires de chaque corps de métier, un coefficient de frais généraux se rapprochant le plus possible de la réalité.

Les « perceurs », par exemple, utilisant dés machines coûteuses, qu'il faut amortir, et qui consomment de l’énergie, auront un coefficient de frais généraux égal à 150 p. 100 de leur salaire; telle autre spécialité, n’usant pas d’appareïls, aura un coefficient plus réduit. Dès lors, pour savoir le total de ces frais incombant à chaque navire, on détermine en salaire la part qu'ont pris dans sa construction les différents métiers, on attribue à chacun d’eux son coefficient propre, et on additionne les chiffres obtenus.

Les résultats sont sensiblement les mêmes; aussi l’autre système, plus simple, est-il pratiquement préféré.

Le fait d’avoir trouvé un rapport de valeur donnée entre le montant des salaires payés par l’entreprise et celui de: ses frais généraux, pourrait faire croire que ceux-c1 sont essentiellement variables, puisque un des termes du rapport, le montant des salaires, l’est, et dans le sens de l’activité des chantiers (1). Cette propriété aurait des résultats heureux, car en période de crise le constructeur voyant diminuer ses dépenses en même temps que ses recettes, éprouverait peu de perte. Or, il n’en est rien; la vérité est

(1) Cette propriété peut mathématiquement s'exprimer ainsi:

| —= Constante = 1

S étant variable, pour que cette égalité soit toujours vérifiée, il est nécessaire qu'a chacune de ses variations corresponde une variation égale et de même sens de F. G,

qu’un tel pourcentage ne répond qu’à une seule situation des chantiers, la situation qui devrait être normale; un travail soutenu. Le déréglement apporté dans la vie du chantier par l’irrégularité des commandes vieni souvent modifier ce taux et apporter des perturbations violentes | dans le montant du prix de revient des navires.

En effet, les frais généraux d’un chantier sont sensiblement les mêmes quelle que soit son activité: le personnel des bureaux est fixe, son entretien permanent; le matériel reste le même, son amortissement nécessité par le seuil effet du temps doit s’effectuer; les charges financières continuent à courir; certains impôts sont déterminés par toute autre cause que l’importance des travaux; seules de faibles économies de consommation d’énergie et de réparations pourront avoir lieu en période de somnolence.

Ce caractère particulier que possède le total des frais généraux d’un chantier de ne pouvoir varier que dans d’étroites limites, le différencie encore des autres dépenses. |

L’objet à répartir étant peu variable, la base de la répartition l’étant, le rapport existant entre eux, c’est-à-dire la part de frais généraux incombant à chaque navire, peut subir d’amples variations suivant leur nombre.

Les autres éléments du prix de revient ayant au contraire toujours la même importance pour chaque navire, quel que soit leur nombre, c’est donc le seul chapitre « frais généraux » qui exerce une influence prépondérante sur les variations de leur prix de revient, en période de stabilité des prix.

À supposer par exemple que pourvu de commandes et ayant déjà réparti ses frais généraux entre elles, un chantier reçoive d’autres ordres; les frais que ces nouvelles constructions doivent supporter sont déjà en grande partie amortis; le chantier pourra selon l’état du marché, soit livrer cet ordre au prix normal en faisant un bénéfice sup-

pi 97 plémentaire, soit l’effectuer à un prix inférieur aux autres commandes, sans toutefois faire de perte. Parfois même, afin d’éviter le chômage et les frais de réorganisation nécessaires pour la remise en marche du chantier, celuici, quoique ayant à faire face à tous ces frais généraux, préfèrera, prenant à perte une commande, en faire abstraction dans la détermination du prix de revient, car le chantier fermé, ils courraient quand même.

Dont, le plus ou moins grand nombre de travaux sur lesquels peuvent se répartir les frais généraux d’un chantier, rend variable, toutes choses égales d’ailleurs, pour un même navire construit dans un même chantier, le prix de revient. Il n’y a pas un prix de revient, il y a le prix de revient d’une situation. Vouloir généraliser nous conduirait hors de la réalité; on se rendra compte de cette difficulté dans la troisième partie de cet ouvrage, lors de la comparaison du prix de revient français avec les prix étrangers. |

Page 1