I. — LE COMBUSTIBLE MINÉRAL
A vrai dire, l'usage du charbon était ancien en France, au moins dans les forges et dans les petites usines de transformation. Sous le règne de François Ier, Guillaume Paradin, doyen de Beaujeu, écrivait dans les Annales du Lyonnais et du Beaujolais : « A Saint-Genis de Terrenoire et à Saint -Chamond sont des mines de bon charbon de terre; s'y sont aussi h Rive-de-Gier, mais non en telle quantité. Est merveille de voir les habitants de ce pays qui en sont tout noircis et par-
fumés qu'ils en font pour leur chauffage au lieu de bois; dont il y a maison, leur manger, pain ni vin, qui n'en soit tout parfumé. Mais le principal profit qu'il en vient est des forges, au moyen de quoi est le Gier fort fréquenté de certaines races de pauvres étrangers forgerons, lesquels ne demeurent guère en un lieu, mais vont et viennent ainsi qu'oyseaux passagers »
Au xvme siècle cet usage s'était répandu dans la métallurgie, pour tous les établissements proches des houillères. Dans la Franche-Comté, les fenderies et les martinets de Saint-Amour emploient un mélange de charbon de bois et de charbon de terre. Dans les Trois - Evêchés, les usines de Lamécourt importent le charbon du pays de Liège. Les fenderies d'Indret, en Bretagne, se ravitaillent de houille aux environs. Les fourneaux d'Hayange, en Lorraine, produisent chaque mois 240 à 250 000 livres de fonte. « On y consomme en bois de 18 à 20 mille y compris le bois qu'on mêle avec le minerai pour en faciliter la fusion. Cette consommation prodigieuse s'élèverait à un tiers en plus, si on ne s'était mis dans l'usage, depuis quelques années, d'employer de la houille pour chauffer les batteries et platineries. » En plusieurs usines du territoire, on a tenté de remplacer le charbon de bois par le charbon de terre pour le service des hauts fourneaux. Mais le fer produit était de mauvaise qualité : on est revenu au bois. « Il paraît que le charbon de terre que l'on tire de l'intérieur du royaume est chargé de principes qui atténuent la qualité du fer et celui que l'on ferait venir de l'Angleterre reviendrait à un prix trop considérable à cause de l'éloignement des ports de mer. »
Au point de vue de la production de la fonte, tout au moins, l'année 1782, où s'allumèrent les hauts fourneaux du Creusot, alimentés exclusivement avec du coke, marque bien les débuts d'une révolution.
Elle fut longue à se propager en France. En 1806, il n'existe en Angleterre que deux hauts fourneaux au bois contre 227 au coke; à la même époque, une enquête ministérielle constate que dans les 38 départements français, producteurs du métal, on obtenait la fonte au charbon de bois; et c'est aussi au bois que l'on traitait la loupe pour la transformer en fer : le Creusot, seul, faisait exception. Pendant de longues années, cet établissement conserva le monopole de la nouvelle fabrication. Pour en démontrer l'excellence, il fond, en 1811, les lions de l'Institut avec des fontes au coke. Cependant les usines d'Hayange n'adoptèrent les nouveaux procédés qu'en 1818; celles de Terrenoire, dans la Loire, en 1822. Mais, en 1828, 13 hauts fourneaux sont en construction dans la région de Saint-Etienne, qui doivent employer le coke. A ce moment, les houillères de la Loire sont en pleine activité : sur 1 172 000 tonnes de charbon extraites dans la France entière, elles fournissent 550 000 tonnes. Toutefois les nouvelles fabrications sont localisées, pour la plupart, au centre de la France. En 1830, on ne comptait que 29 hauts fourneaux au coke sur 408; en 1840, 41 sur 462; en 1896, 20 sur 591.
La routine des maîtres de forges, la difficulté de trouver des houilles à coke au début de l'exploitation des charbonnages et surtout la politique forestière, imposée par les émigrés rentrés en France, retardait la mise en œuvre des nouveaux procédés.
La métallurgie, au xvme siècle, était envisagée comme une succession de phénomènes expérimentaux où les déductions scientifiques trouvaient fort peu de place. En 1856, à l'époque où Bessemer invente son convertisseur l'acier est mal connu. Les uns l'envisagent comme un carbure de fer, d'autres comme un azocarbure de fer, d'autres encore comme un alliage
de fer et de carbure de fer. « On conçoit, écrit un ingénieur, combien ce genre de recherches doit présenter de difficultés. » Le titre de maître de forges, héréditaire, s'acquérait sans examen. La technique relevait plutôt du tour de main du fondeur que de la valeur professionnelle de l'ingénieur. Ces coutumes ne s'étaient pas modifiées au début du xixe siècle. On conçoit combien il pouvait être pénible, dans ces conditions, pour ces petites industries, très retardées, très isolées, de changer la conduite de leur lit de fusion et de se procurer le nouveau combustible, souvent éloigné du siège de l'exploitation, et dont elles ignoraient les propriétés. D'autre part, les premières fontes au coke, par suite de malfaçons des métallurgistes ou par malveillance de la clientèle, trouvaient difficilement preneurs. L'État refusa longtemps de payer aux ingénieurs anglais installés dans le Centre, pour diriger les nouvelles fabrications, les primes sur « les fers à l'anglaise ». Les consommateurs leurs reprochaient leurs nombreuses impuretés. Ces imputations contenaient une part de vérité. Toutes les houilles ne sont pas propres à la cokéfication. Seules, les houdles épaisses, à longues flammes, peuvent fournir un bon coke pour métallurgie. Or tous les charbonnages, même à l'heure actuelle, ne possèdent point ces propriétés. Ces sortes spéciales font encore défaut en France présentement. Dans les premières années du xixe siècle, les besoins étaient moins grands; mais les quantités de houdles extraites leur étaient inférieures. On avait débuté par exploiter les houdles grasses pour tous les usages : foyers domestiques, usines à gaz, chaudières de l'industrie, métallurgie. Plus tard, grâce aux perfectionnements apportés dans les appareils, on put utiliser les houilles demigrasses pour le chauffage domestique et industriel; et dans ces dernières années, seulement, depuis l'inven-
tion des poêles à combustion lente et des grilles perfectionnées pour les chaudières, on a pu employer des charbons maigres jusqu'alors négligés et réserver les houilles grasses pour la cokélication. 11 est donc liés vraisemblable, qu'au début des nouvelles méthodes, les métallurgistes, même les plus avertis, aient trouvé des inconvénients au charbon de terre et aient retardé, le plus longtemps possible, la suppression totale du charbon de bois.
Enfin, la politique économique de la Eestauration était hostile aux importations de houille étrangère. Héron de Villefosse, ingénieur en chef des mines, exposait en 1826, à l'Académie des Sciences, que les forges et hauts fourneaux de France brûlaient, par an, le quart de la production des forêts nationales, soit pour une somme de 21 millions de francs, assurant aux propriétaires un revenu de 11 millions de francs, supérieur au revenu des maîtres de forges. « Il faut conclure que c'est surtout au propriétaire des bois que profite le renchérissement du fer. Ce qu'on nomme la question du fer est à proprement parler la question du prix des bois et des communications intérieures. » Rentrés en France, les grands propriétaires avaient recouvré la majeure partie de leur domaine. Ils avaient exigé du gouvernement le maintien du régime protectionniste, prohibitif, il est vrai, de l'entrée des fers étrangers, mais qui imposait un droit de 0 fr. 55 par tonne de houille importée. Les propriétaires français avouaient, en 1829, que la majeure partie des forêts resteraient sans débouché, si les usines venaient à fermer.
Cependant la situation ne pouvait se prolonger. Le prix de revient de la fonte au bois, estimée à 15 fr. 70 le quintal, était nettement supérieur au prix de revient de la fonte au coke, évalué à 10 francs le quintal.
D'après un rapport fourni, en 1864, au ministre des Travaux: publics, la dépense en matières premières (combustible et minerai) représentait 82 p. 100 de la valeur de fonte pour l'industrie marchant au bois et 74 p. 100 pour l'industrie marchant au coke. Ce ne sont pas les traités libre-échangistes de 1860 qui causèrent le déclin de la sidérurgie française, mais bien les lenteurs des maîtres de forges à adopter le nouveau combustible.
Vers 1864, la substitution du combustible minéral au combustible végétal est, en grande partie, achevée. Si, sur 413 hauts fourneaux allumés, 143 marchent au bois, les trois quarts de la fonte sont produits au coke, 876 000 tonnes, contre 224 000 tonnes au bois et 113 000 tonnes au coke et au bois mélangés. Dans les statistiques, les usines sont classées en trois grandes catégories d'après la nature du combustible dont elle font usage.
Les usines, situées au milieu des départements les plus boisés de l'Empire, emploient généralement le charbon de bois; ce sont principalement : les forges des anciennes provinces de Bretagne, de Champagne, de Franche-Comté, du Daupliiné, du Comté de Foix. Les établissements placés à proximité ou à peu de distance des bassins houillers ne consomment que de la houille et du coke : ils sont localisés dans les départements du Nord et des Ardennes et dans la région métallurgique du Centre formée par l'Allier, le Cher, l'Indre, la Saône-et-Loire, le Rhône, la Loire. Enfin, les usines, dont la situation est en quelque sorte intermédiaire, utilisent les deux combustibles : les forges de la Meurthe et de la Moselle en sont un exemple.
A partir de 1864, la substitution du coke au bois fut rapide. Dès 1844; la construction des chemins de fer, l'invention du marteau-pilon avaient donné à la
métallurgie un essor considérable. Pour satisfaire la nouvelle clientèle, les maîtres de forges durent augmenter les dimensions de leurs appareils. Le nouveau combustible se prêtait admirablement à ces modifications.
En 1865, un haut fourneau mesurait 16 mètres de hauteur et coulait 30 à 35 tonnes de fonte par jour : « C'est là une très forte proportion, écrivait un ingénieur des mines. » Cependant, à la même époque, les appareils du Pays de Galles rendaient le double; mais en France ces proportions n'étaient pas encore atteintes. En 1878, un haut fourneau de Micheville mesurait 20 mètres de hauteur, 450 mètres cubes de volume et produisait 120 tonnes d'affinage par vingt-quatre heures. En 1913, ces appareils ont une hauteur de 30 mètres et sont prévus pour une production de 200 tonnes au moins : ceux des usines de Caen sont de 350 tonnes. Il en existe en Amérique de 600 tonnes et plus.
Par ailleurs la consommation du minerai et du combustible suivait une marche parallèle. En 1865, un fourneau au bois consommait une moyenne de 1 290 kilos de charbon et de 2 560 kilos de minerai à 50 p. 100 de fer pour produire une tonne de fonte. En 1900 la consommation du coke est de 1 320 kilos, celle du minerai de 2 650 kilos ; mais les sortes employées titrent 33 p. 100 de fer.
Enfin l'augmentation de la puissance des fourneaux était accompagnée de nombreux perfectionnements : appareils de chauffage Cowper et Whitwell, utilisation des gaz, chargement mécanique des lits de fusion. Le prix de revient s'en trouvait considérablement diminué. Par contre, toutes ces modifications ont décidé la substitution d'un petit nombre de puissantes usines, possédant de gros capitaux, à un grand nombre de petites industries de faibles ressources. Elles ont amené la
concentration de l'industrie. En même temps que disparaissait la fonte au bois, le nombre des entreprises métallurgiques diminuait.
Dès 1867 il y avait égalité entre les deux procédés : 142 hauts fourneaux au bois contre 144 au coke. En 1901, 10 au bois contre 101 au coke; en 1913, 2 contre 131. Ces deux derniers témoins d'une industrie ancienne ne livraient guère à la consommation qu'un millier de tonnes par an sur les 5 207 000 tonnes formant la production française.
Cette date peut être considérée comme le terme de la carrière de la fonte au bois, en France tout au moins. Cette année même, les Aciéries de la Marine et d'Homécourt, qui s'étaient constituées un domaine forestier de 12 000 hectares, en Corse, à proximité de gisements ferrifères, renonçaient à cette exploitation.
Cependant, la fonte au bois est encore vivante dans les pays dépourvus de charbonnages, mais riches en forêts très denses : en Styrie, en Hongrie, dans l'Oural. Des entreprises métallurgiques se fondent même actuellement, basées sur l'emploi du combustible végétal. Aux Indes, le gouvernement de Mysore, élève un haut fourneau qui produira 20 000 tonnes de fonte par an avec les minerais de Schimaga et le charbon des forêts environnantes : les besoins annuels sont estimés à 100 000 tonnes. Tout dernièrement, le gouvernement chilien a accordé à la société Krupp le droit d'élever des hauts fourneaux dans le voisinage des mines de Tofo et, conjointement, une concession de 345 000 acres de forêts pour se procurer les combustibles nécessaires.