III. — LINTÉGRATION
L'accroissement considérable de la production, la concurrence étrangère, la création d'industries nouvelles ont eu pour effet d'intensifier le mouvement qui portait les usines nationales dans le sens de l'intégration. On qualifie de ce nom barbare le système économique qui consiste à prendre le produit à l'état de matière première et à le suivre dans toutes ses transformations jusqu'à la vente au détail. Pour le fer, par exemple, l'intégration réunit dans la même main : la mine de fer, le charbon, le haut fourneau, l'aciérie, le laminoir, la fabrique de machines et d'outils, les chantiers de construction métallique et mécanique, les comptoirs de vente.
Ce mouvement n'est pas nouveau. A l'époque de la tonte au bois, les maîtres de forges acquéraient les mines et les forêts pour assurer leurs approvisionnements; pour obtenir l'autorisation de construire des hauts fourneaux, les métallurgistes devaient justifier de lapossession des matières premières indispensables à leur marche. Pareillement, à la fin du xvuie siècle, l'inté gration de la transformation était réalisée en plusieurs points du territoire, au Creusot et à la Chaussade, par
exemple; Martin de Wendel, maître de forges d Hayange, soutenait financièrement les manufactures d'armes de charleville et de Mohon.
L'introduction du coke dan.- la métallurgie intensifia cette concentration industrielle. La substitution de l'acier au fer dans la plupart des applications métalliques et mécaniques décida la formation de groupements » horizontaux » qui réunissaient, sous le même contrôle, la houille, le minerai, la fonte, l'acier et le produit marchand. M. Hauser a montré comment, dès la fin du xixe siècle, à la concentration plutôt commerciale que vraiment industrielle du cartel, s'oppose l'intégration des grands établissements, des Krupp, des Thyssen, des Mannessman. « Posséder à la fois des charbonnages, des hauts fourneaux, des aciéries et des laminoirs, c'est le moyen d'échapper à la domination des cartels Ces grosses entreprises n'entrent
plus dans les cartels que si on leur offre, comme contingent de production, de vente, etc., des conditions avantageuses ».
Mais le fait typique de la période actuelle, remarque le Comité des Forges, est, d'une part, l'ampleur considérable prise par ce mouvement et, d'autre part, son développement dans le sens « vertical ». Par ailleurs, la concentration est arrivée à ce stade actuel de son évolution en partant de deux points de départ différents.
D'une part les maîtres de forges tendent à accaparer les usines de construction métallique ou mécanique qui sont leurs meilleurs clients. D'autre part, par un phénomène de choc en retour, les grands clients de la métallurgie cherchent à se libérer de l'esclavage où les tiennent les hauts fourneaux et les aciéries en produisant eux-mêmes la fonte et l'acier. « Les laminoirs simples ont eu leur heure en 1886, lorsque le cartel, n'ayant pas en face de lui un syndicat fortement
organisé des produits bruts, profitait de la surproduction et de la baisse des prix. Aujourd'hui que le laminoir doit acheter l'acier à un puissant cartel, la situation est renversée. » L'industrie automobile est tributaire de la métallurgie. Pour se libérer de ce contrôle, un consortium des plus gros fabricants a acheté les mines, les hauts fourneaux et les aciéries de Thyssen à Hagondange, en Lorraine désannexée. Mais pour obtenir le meilleur rendement de ces établissements le consortium a été obligé d'utiliser le surplus de sa production à la fabrication de l'acier Thomas, à écouler sur le marché des profilés, dont il n'a pas l'emploi. Il est devenu le concurrent d'usines, dont il était jadis le client.
« Mais, écrit M. Hauser, que l'usine acquière une mine ou que la mine se double d'une usine, le résultat est le même, tout le processus de la production se trouve soumis à une direction unique. Les usines mixtes ont une grosse avance sur les usines simples puisqu'elles n'ont pas à subir les prix du syndicat soit pour leur combustible et leur minerai, soit pour les produits semi -ouvrés. »
En France, l'intégration a suivi deux voies différentes : l'accroissement individuel des moyens de production et le groupement des efforts.
Le premier procédé a été appliqué principalement par les sociétés sinistrées de la grande guerre et qui ont construit, pendant les hostdités, des usines sur le territoire national à l'abri du canon ennemi. Elles ont augmenté leur fabrication sans créer de nouveaux établissements; elles se sont procuré des matières premières en Lorraine désannexée et assuré des débouchés par le contrôle d'industries consommatrices. C'est le cas des Aciéries de Longwy dont nous avons analysé la puissance au chapitre précédent. Elles ont acquis
le tiers de la Société minière et métallurgique de Thionville dont les établissements sont situés à 30 kilomètres du siège principal de leur exploitation, à Mont-Saint - Martin, et le tiers des charbonnages de Faulquemont. Elles se sont assuré, de cette manière, le tiers de l'extraction dans des charbonnages qui s'étendent sur 12 600 hectares, répartis dans les meilleurs gisements du bassin de la Sarre; en attendant la mise en œuvre des houillères d'Allemagne et du Pas-de-Calais, où elles ont des participations. Par ailleurs, la Société a assuré l'écoulement de sa fabrication. Productrice, avant la guerre, de petits et de grands profilés, de fers en barres et de tôles, en attendant la reconstitution de ses établissements détruits, elle a inauguré l'industrie de la tôle mince et de la tôle fine dans ses usines de Sedan, orienté son usine d'Aubervillers vers la construction mécanique, celle de Saint-Denis vers la réparation du matériel roulant. Enfin, elle s'est intéressée dans les Ateliers de construction du Nord de la France qui s'équipe pour la construction des wagons et des locomotives, dans les Sociétés de tubes de Hautmont, de Louvroil et de la Sarre, dans les Ateliers et Chantiers maritimes du Sud-Ouest. Fondées en 1880pour appliquer en grand le procédé que venaient de découvrir Thomas et Gilchrist, les Aciéries de Longwy ont singulièrement amplifié leur programme de fabrication et de vente. D'autres sociétés ont préféré se grouper pour accroître leur puissance économique. Nous savons qu'avant la guerre l'industrie du fer était spécialisée suivant l'emplacement qu'elle occupait sur le territoire national. L'alliance conclue entre les métallurgistes du Centre, du Nord et de l'Est a pour but de reconstruire en commun les usines détruites, d'exploiter le patrimoine minier et le domaine métallurgique, d'acquérir de nouveaux établissements dans la Sarre et dans la Lorraine
désanuexée. Comrne type de ces groupements, nous prendrons la consortium formé par les Aciéries du Nord et de l'Est, la Société métallurgique de Pont-à- Vendin, les usines de l'Espérance à Louvroil, les usines métallurgiques de la Basse -Loire à Trignac. Ce puissant syndicat s'est rendu maître, en outre, des Forges et Aciéries du Nord et de la Lorraine qui comprennent les usines d'Uckange et de Neunkirchen. Il contrôle en totalité ou en partie :
1° Des gisements ferrifères dont les réserves sont estimées à 350 millions de tonnes et l'extraction annuelle à 4 millions de tonnes. Ils sont situés : dans le bassin de Briey : concessions de Pienne, Chavigny-Vandœuvre, Lavaux, Grande Rimont, Saint-Pierremont, Sexey; en Lorraine désannexée, concessions d'Hettange, Grange, Ida et Neunkirchen, Lorraine, Bouvenherg, Boulange et Holberg, Chatel, Michelsberg; en Normandie, concessions de Fierville et Larchamp; en Anjou et en Bretagne, les Aulnais, le Bois, l'Oudon, la Ferrière, la minière de Châteaubriant; en Espagne, les mines de Heras - Santander .
2° Des charbonnages situés dans le Pas-de-Calais à Gouy-Servin, Ablain -Saint -Nazaire, Fresnicourt; en Vendée à Feymoreau; en Belgique au Levant de Meuse, à Beeringen, à Limbourg-Meuse; en Angleterre, dans le Kent.
3° 27 hauts fourneaux dont 5 à Valenciennes, 4 à Jarville, 3 à Louvroil, 4 à Trignac, 5 à Uckange, 6 à Neunkirchen.
4° 4 aciéries ïbomas (Valenciennes, Trignac, Louvroil, Xeunkirchen); 3 aciéries Martin (Valenciennes, Trignac, Xeunkirchen) ; 2 aciéries électriques (Trignac et Neunkirchen); 4 trains laminoirs (Valenciennes, Louvroil, Trignac et Neunkirchen).
5° Des fours à coke, des broyeurs pour scorie, des
196 l'industrie du fer en i-kam i.
cimenteries, des fabriques de produits réfractaires alimentés par les hauts fourneaux et les aciéries.
6° Des fonderies à Saint -Xazaire, des forges à Montoir, des fabriques de tubes à Hambourg, de boulons à Beckingen, des ateliers de construction dans les départements du Xord et du Pas-de- Calais.
Les usines de la Sarre et de la Lorraine fourniront l'acier Thomas et tous les profilés et demi-produits qui en dérivent; les usines du Xord doivent élaborer une partie des produits communs d'exportation et des produits demi-fins; les usines de la Loire livreront les produits fins pour les chantiers de construction navale et demi-fins pour l'exportation.
Si puissant que soit ce groupe, il lui manque pour être complet d'avoir incorporé une usine du Centre, productrice de la métallurgie de luxe pour l'armement de la marine de guerre, principalement. C'est ce qui constitue la force du groupement formé par la Société de Miche ville et la Société de la Marine et Homécourt. Par la fusion des établissements du Boucau, de Saint-Chamond, d' Homécourt, de Micheville qu'elles possèdent en toute propriété, par leurs participations dans les établissements de Bombas, de Dift'erdange, de Bumelange, de Bedange-Dilling qu'elles contrôlent pour la plus grande partie, ces sociétés peuvent livrer toutes les sortes d'acier depuis les plus grossières, jusqu'aux plus fines. Comme conséquence, elles ont été amenées à agrandir leur domaine minier. En dehors des concessions et des participations qu'elles ont acquises en France et en Belgique, elles se sont intéressées aux nouvelles prospections entreprises dans les charbonnages du Centre, dans la Loire, l'Allier et le Bhône et sur des gisements ferrifères en Espagne, en Algérie, au Maroc.
Mais l'intégration entraîne encore la métallurgie vers des conquêtes plus hétérogènes.
« Le champ, écrit M. Kéginald Kann, est presque illimité. Ce sont d'abord des fabriques de machines, des usines d'énergie électrique, des manufactures de produits chimiques. L'horizon s'élargit. On passe aux chantiers de constructions navales et de là aux compagnies de navigation. Or, les voyageurs qui empruntent les lignes de paquebots ont besoin d'hôtels; on leur en achète dans les ports et dans les grands centres d'agglomérations. Puis on constate qu'il est utile d'agir sur l'esprit de la masse des acheteurs, d'où acquisition d'une partie de la presse de la capitale et des provinces, ensuite d'imprimeries, de maisons d'édition, de fabriques de papier. » Des banques se créent pour soutenir ces organes les plus divers. Le gouvernement est obligé de leur accorder son appui. On sait le rôle des banques et de la métallurgie allemande dans la question des chemins de fer de Bagdad. La diplomatie germanique était arrivée à ce singulier compromis que la France fournirait les fonds, moyennant un droit de contrôle illusoire et que la sidérurgie rhénane livrerait le matériel, construirait les voies, exploiterait l'affaire. Tout dernièrement encore, ce furent les grands métallurgistes américains qui imposèrent leur programme pour la mise en chantier du programme maritime des Etats- Unis.
Si des questions de fret, des barrières douanières arrêtent les marchandises sur le chemin de la conquête, l'industrie du fer peut être amenée à essaimer en territoire étranger. Nous avons vu les Japonais s'établir en Corée et en Mandchourie, les Anglais en Espagne, les Allemands en Autriche-Hongrie, au Chili même. Après la guerre, les établissements Schneider et la banque de l'Union parisienne ont formé l'Union euro-
péenne, industrielle et financière pour le développement des relations économiques, métallurgiques principalement, entre la France d'une part, la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Hongrie d'autre part. Ce consortium a acquis le contrôle : à Pilsen sur les établissements sidérurgiques de Skoda; en Pologne sur la Société anonyme des Établissements réunis (distilleries et sucreries), sur la Société Berg et Huttenwerks, sur les forges et aciéries de Huta-Bankowa; à Pest, sur la Banque générale de Crédit hongrois. Enfin les établissements Schneider ont encore des participations dans la Compagnie française du Levant, dans la Frainerican industrial Development Corporation, dans la Société espagnole de constructions Électro-mécaniques, dans la Société anonyme Officine Metallurgiche Mecaniche di Tortone, dans l'Union industriale Italo-Francese, sans compter des intérêts fort importants, avant guerre, en Russie.
L'intégration, en transformant les méthodes économiques de l'industrie du fer, a singulièrement renforcé sa puissance. En France, cette puissance est infiniment divisée, à de rares exceptions près, entre les nombreux actionnaires des diverses sociétés. A l'étranger, en Allemagne principalement, elle est absorbée par quelques maîtres de forges. Le dernier venu parmi ces magnats, Hugo Stinnes, montre à quelle hauteur vertigineuse peut s'élever un homme dans le domaine de l'acier.
Figure fabuleuse : on la croirait issue d'un conte de fées. Certains chroniqueurs ont pu comparer Hugo Stinnes au marquis de Carabas. Le rapprochement n'est pas exagéré si l'on examine la prodigieuse rapidité de sa fortune.
Issu d'une famille de négociants en charbons, à Mullieim-sur-Bbin, il fut placé, à la sortie du collège.
dans une maison de commerce de Cologne. Trop indépendant pour cette discipline, il se fâche avec son patron, avec sa famille et s'engage comme simple mineur. Il manie le pic jusqu'au jour où, réconcilié avec les siens, il entre à l'Institut des Mines de Berlin, dont le niveau correspond à nos écoles des Arts et Métiers.
Après un an d'études, il s'établit à son compte marchand de charbons. Son succès fut rapide. En 20 ans, il était parvenu à une des plus hautes situations de la métallurgie allemande. Avant la guerre, il « valait » une quarantaine de millions. L'armistice lui fournit un tremplin nouveau. Il emploie les capitaux que l'Etat lui verse pour le dédommager de la perte de ses usines et de ses mines dans le Luxembourg et en Lorraine désannexée à conclure de nouveaux contrats qui lui assurent la prééminence sur toute l'industrie du fer outre-Rhin. Le 1er octobre 1920, sous l'impulsion de Hugo Stinnes, la Deutsch Luxemburgische Bergwerks et la Gelsenkirchener Bergwerks créent la Rhein-Elbe-TJnion. Cette société acquiert, le même mois, la majeure partie du capital de la Bochumer verein fur Bergbau et, en décembre 1920, elle s'assure le contrôle des fameuses firmes électriques Siemens et Holske de Berlin, Electrizitàts allgemeine Gesellschaft de Nuremberg.
En Westphalie seulement, le groupe Rhein-Elbe, qu'il contrôle, possède 28 hauts fourneaux. Sa production de combustible, en 1920, s'est élevée à 12 600 000 tonnes de houille, 2 900 000 tonnes de coke, 752 000 tonnes d'agglomérés. Sa participation dans le Syndicat des houilles se monte à 15 millions de tonnes de houille, 2 600 000 tonnes de coke, 1 million de tonnes de briquettes et 4 900 000 tonnes à titre de consommation propre.
En outre, la Rhein-Elbe ou Stinnes sont partiel}?
lièrement intéressés dans une trentaine de sociétés de toute espèce : sociétés métallurgiques ou minières, fabriques d'outils, chantiers de construction navale, fabriques de produits chimiques, sociétés d'électricité, sociétés de tramways, de navigation fluviale et maritime, hôtels, imprimeries, journaux.
Le Comité des Forges estime que les intérêts du groupe Stinnes représenterait 8 milliards de marks environ, dont 1,7 milliard pour la Rhein-Elbe, 797 millions pour ses filiales, 2,1 milliards pour ses participations et 326 millions pour ses participations indirectes. Les entreprises ou participations de Hugo Stinnes représenteraient 758 millions et celles dans lesquelles il a des intérêts moins directs 2,2 milliards.
Si fantastiques qu'ils soient, ces chiffres n'évaluent pas toute la puissance du groupe. Il faudrait encore compter avec ses participations en Norvège, en Suède, en Autriche, en Espagne, en Silésie, avec ses intérêts en Russie. Tels qu'ils sont cependant, ils expliquent son pouvoir à l'érjoque actuelle, son autorité dans les conseils du Reich.
Au stade actuel de son histoire, l'industrie du fer présente, en France, une évolution profonde de sa fonction économique.
A la veille de la Révolution, alors que la métallurgie avait pris chez nos voisins une figure de grande industrie, elle demeurait, dans notre pays, un organe de l'activité régionale. Le métal était considéré comme un objet tns cher, presque de luxe, et son emploi étroitement limité à la vaisselle domestique, au matériel agricole,
aux armements, à la quincaillerie. Protégée par des taxes établies de province à province, par les difficultés de la circulation, la production était fort peu développée : le tonnage de la fonte élaborée ne dépassait guère 100 000 tonnes.
La découverte de la vapeur bouleversa les principes de la sidérurgie : elle accrut rapidement le nombre et l'importance des clients. Les transports, la construction mécanique, la construction métallique, les armements de la guerre et de la marine ont exigé des quantités considérables de métal. De 800 000 tonnes au début du xixe siècle, la production mondiale de la fonte a atteint 7 millions de tonnes en 1860, dépassé 78 millions de tonnes en 1913. Elle a presque décuplé en 53 ans. Cependant, notre métallurgie a été lente à suivre ce mouvement. En France, le siècle du fer, ou plus exactement celui de l'acier qui l'a remplacé dans presque tous les usages, ne date guère que des années 1880. En 1871, exposant devant les Chambres les clauses du traité de Francfort, Thiers déclarait que la prospérité métallurgique d'un pays était pure illusion et s'efforçait de démontrer que les territoires perdus n'avaient aucune valeur.
Défavorisée par l'insuffisance du combustible, notre sidérurgie luttait avec peine contre la concurrence étrangère. Elle eut probablement perdu les marchés intérieurs si elle n'avait été protégée par des tarifs prohibitifs. La France consommait les 5 200 000 tonnes produites par ses hauts fourneaux; ses importations comme ses exportations étaient sans grand intérêt au point de vue tonnage. Le rôle de l'industrie du fer était essentiellement national quand la guerre fut déclarée.
Le traité de paix a, de nouveau, changé les conditions du problème. L'Alsace et la Lorraine, rede-
202 l'industrie du FER EX FRANCE
venues françaises, porteront notre extraction minière à 43 millions de tonnes, notre production en tonte à 11 millions de tonnes, quand tous nos désastres seront réparés. Dans les statistiques, notre métallurgie vient au second rang, derrière les États-Unis, pour l'extraction du minerai de fer, au troisième rang, distancée de peu par l'Allemagne, pour la production de la fonte. Cependant la clientèle française est incapable de doubler les chiffres de sa consommation. Sous peine d'arrêter l'essor brillant de ses destinées, l'industrie du fer doit élargir son horizon. Elle est forcée d'exporter de loris tonnages. La France doit prendre, sur les marchés extérieurs, une importance mondiale. Elle est devenue une puissance métallurgique et, comme telle, les principes de sa politique sont profondément modifiés.
Certes, l'activité des nations est trop complexe pour être caractérisée par un seul de ses agents, mais il semble cependant que, chez les peuples les plus civilisés, la fonction agricole ne soit plus uniquement qua» lifiée pour représenter l'activité économique. « Pâturage et labourage, disait Sully, sont les deux mamelles de la France, les vrais mines et trésors du Pérou. » Exacte naguère, cette formule ne le serait plus actuellement. L'emploi du fer est bien l'élément essentiel qui marque les grands progrès de ces .30 dernières années. « La métallurgie du fer, écrit M. Cuillain, a comme tributaires toutes les autres industries : elle est, pour ainsi dire, le baromètre de la prospérité industrielle d'un pays; puisque lorsqu'il y a expansion industrielle, il y a augmentation d'outillage et que c'est toujours à la métallurgie que l'on a recours pour le développement de cet outillage. »
Mais toute médaille a son revers. Supposons qu'un grand pays fournisse à lui seul la plus grande partie du métal indispensable aux fabrications continentales;
les autres nations ne pourront plus travailler sans avoir recours à ses gisements ou à ses usines. Le voilà maître de toute la métallurgie et de la nombreuse clientèle qui en vit; c'est une puissance économique qui se lève sur le déclin des autres. De là pour passer à la puissance militaire, il n'y a qu'un j.>as.
Or, en 1913-1914, les grandes firmes métallurgiques de l'Allemagne, celles de Thyssen et de la Gelsenkirschen, entre autres, s'étaient considérablement développées : de nouvelles usines entraient en exploitation. Cependant l'épuisement visible des gisements ferrifères, l'arrivée des produits américains sur les marchés extérieurs menaçaient leur prospérité. La guerre fut déclarée à un époque où se dessinait une crise. L'invasion devait liquider des positions fâcheuses, créer des besoins nouveaux par des destructions systématiques, anéantir la concurrence française, conquérir les gisements du bassin de Briey, méconnus en 1870. La question sidérurgique détermina le plan d'attaque.
La guerre n'était pas déclarée que les armées allemandes envahissaient le bassin de Briey; puis elles violèrent la neutralité de la Belgique pour s'emparer des houillères du Nord et du Pas-de-Calais. La France se trouvait privée de 90 p. 100 de sa production en minerai de fer, de 68 p. 100 de sa production de fonte, de 78 p. 100 de sa production d'acier, de 76 p. 100 de sa fabrication de laminés. M. Schrodter était certainement de bonne foi quand, le 31 janvier 1915, à l'assemblée de la Verein Deutscher Eisenhùtte, il déclarait que la production métallurgique de la France ('tait sérieusement endommagée et même partiellement anéantie. La stratégie du grand État-Major avait été la bonne servante de la sidérurgie allemande.
Si'inblablement, la tactique. En 1917, le haut commandement estima que la France était épuisée par
trois années de guerre. Dans l'espérance d'une prochaine et définitive victoire, il voulut s'assurer des gages pour signer la paix, encercler dans sa ligne de bataille les gisements ferrifères du bassin de Briey. Il précipita toutes ses forces, personnel et matériel, sur Verdun. On sait, par quels sacrifices héroïques, l'armée française défendit son domaine national. Elle sauva nos libertés et la paix du monde.
La question du fer dépasse actuellement les individus, elle domine l'existence des peuples. Il ne s'agit plus de concurrence commerciale entre sociétés à la recherche de gros dividendes; il s'agit de la production d'un métal, de la possession d'un minerai dont l'abondance ou la disette peut modifier l'équilibre toujours instable des nations.
Pour obtenir ou garder cette suprématie industrielle, les gouvernements sont prêts à se servir de toutes les armes économiques ou militaires, dont ils disposent. Car l'impoitance de l'industrie du fer est telle que, sans elle, il ne saurait y avoir ni expansion économique, ni sécurité nationale. « Le charbon et le fer, avait dit M. Helfïerich, le célèbre financier allemand, sont les deux puissants piliers sur lesquels repose le développement industriel de notre époque. »
Ouvrages à consulter.
Les modifications apportées à l'industrie du fer par le traité de Versailles ont fait l'objet de nombreuses publications. Au premier rang, il faut signaler l'enquête menée par le Ministère du Commerce et publiée sous le titre : Uajijiort général sur l'industrie française, sa situation, son avenir (Paris, Imprimerie nationale, 1919-1020, 3 vol. iii-1; la sidérurgie est traitée au 1er volume, chapitre n).
Nous citerons ensuite tout particulièrement : Beat'mont (M.) et Berthelot (M.). L'Allemagne, lendemain de <j"erre et de
révolution (Paris, Armand Colin, 1922, in-lG). — Cavallier (L.). Après-guerre. La métallurgie française. Des améliorations, évolutions et réformes qui seraient nécessaires dans ses méthodes, ses moyens, son esprit (Paris, imprimerie Chaix, 1917, grand in-8). — Despaux (A.). La déchéance de l'industrie française (l'Information, 6 août 1921). — Guillet (L.). La métallurgie française et la grande guerre (Revue de métallurgie, 8e année, janvier 1921). — Guillet (L.) et Durand (J.). L'industrie française. L'Œuvre d'hier, l'effort de demain (Paris, Masson, 1920, petit in-8). — Kann (Réginald). La politique industrielle du Reich (l'Illustration, 16 octobre 1921). — Id. Rathenau et Stinnes (ibid., 14 septembre 1921). — Pinot (R.). La métallurgie et l'après-guerre (Bulletin de la Société de l'Industrie minérale, 1917, 5). — Id. Le Comité des forges de France au service de la nation, août 19 14 -novembre 1918 (Paris, Armand Colin, 1919, in-16). — Tribot-Laspière (J.). Le bassin de la Sarre. Etude minière et métallurgique (Le Génie civil, LXXI, 21 juillet 1917).
Le Comité des Forges publie, chaque année, dans son Bulletin, des études sur l'industrie du fer en France et chez les principales puissances de l'étranger.
Par ailleurs, on trouvera une documentation très précieuse dans les publications spéciales telles que : Iron and Coal trades reviciv (Londres, hebdomadaire) et Slahl und Eisen Zeitschrift fur dus deutsche Eisenhùttenwesen (Dusseldorf, hebdomadaire).
Appendice
Production mondiale
de charbon, de coke, de minerai de fer,
de fonte et d'acier en 1913.
(En milliers de tonnes métriques1.)
Pays.
Allemagne . . .
Autriche-Hongrie Belgique . .
Canada . . .
Espagne . .
États-Unis .
France . . .
Grande-Bretagne Italie. . . .
Luxembourg Russie . . .
Suède . . .
Autres pa ys .
Total. .
Miner, il dr fer.
Mit
Charbon. Coke.
Fonte brute.
A< ier.
1. D'après les statistiques publiées par le Comité des Forges. Dont 8722:! tonnes de lignite.
— 3 fi 332 — — —
— 2I!2 tonnes d'anthracite.
— S3 013 tonnes d'anthracite.
— 702 tonnes de lignite.
— 1 G07 pour Cuba, 1336 pour l'Algérie, 500 pour la ïi)
TABLE DES MATIÈRES