DES METAUX PRECIEUX
JOAILLERIE, ORFEVRERIE, BIJOUTERIE,
J'arrive un peu tard pour parler des industries qui se rattachent au travail des métaux précieux, et je serai l)ref. La joaillerie, l'orfèvrerie et la bijouterie sont des sœurs qu'il est difficile de séparer; elles se confondent par plusieurs côtés, visent aux mêmes effets et s'adressent, ou peu s'en faut , à la même clientèle. Toutes les trois appartiennent à la France à bien des titres et tiennent, parmi nos industries de luxe, un rang que personne ne leur conteste et que confirme un témoignage évident, l'imitation au dehors. Elles ont tout ce qui constitue un art sérieux et c|^irouvé, des luttes d'écoles, des changements de manière, des maîtres et des élèves, des noms glorieux et une longue suite de traditions. Elles ont de plus ce mérite fort apprécié que tout en elles ne
périt pas et que le prix de la matière survit aux révolutions de la main-d'œuvre.
Ce serait une fort belle histoire que celle des métaux précieux et du rôle qu'ils ont joué dansle monde, une liisioire mêlée de bassesse et de grandeur et où la plume serait souvent trempée de sang humain. Quand il s'agit d'or et d'argent^ involontairement on se reporte à cette conquête du Nouveau Monde où une poignée d'aventuriers espagnols^ excitée par la vue du butin, suflit pour réduire des royaumes tlorissants et soumettre des populations innombrables; on songe aussi à ce mouvement contemporain qui a entraîné vers les déserts de la Californie et de l'Australie cette foule de spéculateurs de toutes les conditions, isres jusqu'à la férocité, fouillant, sous l'empire d'une fièvre qui dure encore, les flancs des rochers et les sables des rivières pour demander à la fortune, au prix d'un jour de souffrance, ce qu'ils n'auraient pu en obtenir pendant une vie entière vouée à un travail obstiné. L'histoire de For et de l'argent, c'est presque l'histoire des peuples et des civilisations depuis qu'on en a fait le signe et la mesure de la richesse par suite d'un concert presque universel.
Même renfermés dans leur emploi somptuaire,
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les métaux précieux offriraient une étude pleine d'intérêt à qui voudrait rechercher les métamorphoses qu'ils ont subies, les modes de traitement, les procédés , les formes auxquels on a imaginé de les soumettre. Depuis Fidole massive jusqu'aux bijoux en filigrane^, où le métal n'estqu'un fil étiré, que de combinaisons ingénieuses, que de prodiges de patience et d'habileté de main ! Toutes les nations qui ont passé sur la terre en y laissant une empreinte et un noui ont connu à un certain degré cet art de travailler les métaux et d'en varier les façons suivant les goùtS;, les habitudes et les mœurs des classes qui devaient en faire usage. Il faut lire dans Juvénal et dans Pétrone le détail des ornements qui entraient dans la toilette des dames romaines ; c'est à confondre nos petites vanités et nos petites prétentions. Pline raconte qu'à un souper de fiançailles LoUia Paulina, qui fut depuis la femme de Caligula, portait pour 40 millions de sesterces (8 millions de francs à peu près) de perles, d'émeraudcs et de diamants. A cette magnificence, il est vrai, étaient attachées quelques servitudes ; les Ijracelets pesaient jusqu'à dix livres; les pendants n'étaient pas moins lourd-s, et, composés de plusieurs étages de pierreries, déchiraient l'oreille ou l'allongeaient disgracieusement. Mais les
femmes se prêtent volontiers à de tels supplices; elles en supportent, même aujourd'hui, d'aussi raffinés avec une résignation au moins égale à celle de Lollia et sans avoir autant de millions de sesterces à étaler. Chaque peuple a ses goûts : les sauvages se fendent les narines et les lèvres pour y introduire des disques de bois ; nos grand'mères portaient des cerceaux en osier, leurs petites-filles ont la crinoline.
Le travail des métaux précieux resta longtemps en France entre les mains des moines et limité aiLx ornements d'église. Saint Éloi, orfèvre avant d'être évêque, avait mis l'un des premiers l'industrie sur cette voie, et les procédés d'exécution passèrent de couvent en couvent comme une propriété et un privilège. De là ces missels chargés de pierreries, ces belles croix ciselées, ces châsses et ces reliquaires dont les congrégations religieuses tiraient un certain orgueil et où elles luttaient de magnificence. Au milieu de guerres interminables, d'invasions qui mettaient le royaume en péril, le grand luxe n'avait d'autre abri que les chapelles et les églises; il y demeura confiné-jusqu aux jours de la Renaissance et quand l'art se réveilla sous l'influence des maîtres italiens, Le Piimalice et Bcnvenuto Cellini , attirés
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par François l", parurent au Louvre^ et une révolution s'opéra : l'un renouvela l'architecture et la petnture, Taulre Torfévrerie et le travail des bronzes. Quoiqu'il y ait eu depuis lors bien des variations dans ces arts et bien des litiges d'écoles, il n'est pas hasardé dédire qu'ils obéissent encore à l'impulsion puissante qu'ils reçurent de ces hommes de génie , toujours imités et restés inimitables.
Ce qu'on y peut remarquer également, c'est une conformité constante avec l'esprit qui règne. Ni les arts ni les industries n'échappent à cette condition. S'ils ont leur vie propre, indépendante des temps et des lieux, ils s'imprègnent néanmoins et presque à leur insu des sentiments, des goûts, des préjugés dominants; comme toute chose, ils ont leur date. Voyez les bronzes, l'orfèvrerie, la joaillerie, la bijouterie même depuis Louis XIV jusqu'à nous. Comme les formes répondent bien aux époques et s'y assortissent pour ainsi dire ! Tant que l'Italie nous donne des reines, c'est l'art florentin qui prévaut; il fait partie de la suite des Médicis et entre avec elles à la cour. Tout s'en ressent, les dagues ciselées, les poignées d'épée, les bijoux de femmes, les bronzes, les objets de décoration. Date mémorable pour le travail des métaux précieux et qui en rap-
at4 l'industrie en EUROPE.
pelle les chefs-d'œuvre ! La salière de Gelliiii et le coffret de Farnèse s'en détachent comme deux merveilles; mais combien d'autres morceaux de prix on pourrait citer encore, coupes en sardoine, en jaspe, en lapis, armes plaquées d'or, décorées d'émaux, pendeloques ornées de pierres précieuses, bougeoirs encadrés d'émeraudes et d'onyx, camées montés sur vases !
Avec Louis XIV, cette variété d'ornements, ces délicatesses de la main-d'œuvre s'effacent devant un art plus sévère et qui vise à la majesté. Les allures de la cour ont changé ; elles ont perdu la grâce et la familiarité italiennes; le caprice et l'abandon n'y sont plus soufferts. La cour est une école de respect, et tout s'y conforme, costumes et parures. Dès lors Benvenuto est abandonné ; Le Brun et le cavalier Bernin donnent le ton; une règle rigide remplace la fantaisie ; on en revient à des formes plus guindées, où rien ne rappelle ni la naïve recherche du moyen âge ni la hardiesse d'imagination des Florentins. La Ijijouterie s'efface, l'orfèvrerie devient fastueuse. Non pas qu'il n'y ait eu çà et là d'heureuses exceptions : Balin, s'inspirant du Poussin, exécuta les vases de bronze de la terrasse de Versailles, encore appréciés de nos jours, et on en citerait d'autres
après lui ; mais ces exceptions mêmes font ressortir ce qui manque à l'ensemble de ces travaux. Il faut arriver au règne de Louis XV pour retrouver les libertés et les caprices de l'art. A un excès, il est vrai, succède l'excès contraire : c'est réternelle bistoire de l'esprit bumain ; on osa trop après avoir trop peu osé. Les aberrations du Barromini firent école; ce fut à qui encbérirait; de témérités en témérités on alla jusqu'aux extravagances. N'importe, les barrières étaient brisées de nouveau. Il ya dans la liberté quelque cbose de fécond qui survit à l'abus qu'on en fait et aux écarts qui l'accompagnent. A force de bizarrerie on devait rencontrer l'originabté. Jamais l'orfèvrerie et la ])ijouterie n'avaient tant multiplié les essais ni plus audacieusement cbercbé leur voie. Les Germains s'y firent une place à pari dans une suite d'ouvrages délicats, très-étudiés et d'un grand mérite d'ajustement; ils réglèrent le goût de l'époque tout en y cédant et formèrent de nomljreux élèves. De là nous viennent ces bijoux couverts de sculptures repoussées, émaillées et ornées de pierreries, ces guirlandes, amours, coquilles etrocaillescontournées, ciselées en relief ou gravées, ces piqués sur écaille, formés de petits clousd'or réunis en dessin et empruntés à la Cbine, compositions
capricieuses et pleines de mouvement et où l'imagination de l'artiste pouvait se donner libre carrière. Sous Louis XVI le mouvement s'arrête et l'art reprend un peu de sévérité ; on est sorti du régime des favorites ; la cour se réforme et les parures aussi. Plus d'exagération de style; les bijoux sont plus simples et moins cbargés d'ornements; c'est sur les émaux que l'effort se reporte ; il y en a d'unis et de transparents dans toutes les nuances, bleus^ gris de fer, opalins ; on en décore les bronzes, les tabatières, les bonbonnières, les étuis, même les meubles; quelquefois, sur un fond d'émail, on distribue des perles et des diamants qui forment des chiffres, des étoiles, des losanges; on y enchâsse aussi des portraits. C'est encore de l'enjolivure, mais elle est plus sobre que celle du règne précédent; il se fait évidemment un retour déjà sensible au moment où la couronne change de main, plus marqué à mesure que l'on se rapproche du régime révolutionnaire. Quand la tourmente éclate, tout ce luxe s'évanouit; bijouterie, joaillerie, orfèvrerie, bronzes de prix disparaissent dans ce tourbillon qui emporta tant de choses; à peine resta-t-il, comme dernier débris, quelques bijoux d'un or équivoque représentant des faisceaux, des triangles, des bonnets phrygiens,
et même des guillotines. Voilà les seules parures permises ; les autres sont frappées d'interdit, même les boucles d'argent aux souliers. On dirait que les métaux précieux sont retournés dans les entrailles de la terre; on n'en voit sous aucune forme , ils font partie de la liste des suspects et émigrentpour cause d'opinion.
Quand vient le Directoire, ils osent se montrer de nouveau, quoique timidement, et ne reprennent bien courage que sous le Consulat et l'Empire ; encore faut-il qu'ils passent à un creuset où ils s'épurent de tous les souvenirs du passé. L'Empire • n'entend pas raillerie ; il veut avoir un genre à lui, et ne s'accommode ni des bergeries ni des rocailles. En fait de traditions, il remonte aussi loin que possible et se rattache à ce monde antique dont le pinceau de David vient d'évoquer les trésors. Adieu les Amours joufflus dont naguère on était si prodigue; moutons et houlettes sont relégués sous la remise ; ils feraient une triste figure au milieu des décharges des mousquets et des fanfares des clairons. Gomme les régimes qui l'ont précédé, l'Empire a son art et ses artistes, un art à son image et des artistes à sa dévotion. On sculpte le marbre, on couvre la toile, on façonne l'or et l'argent, on cisèle le bronze comme
il convient de le faire chez un peuple qui a le sabre au poing et va d'épopée en épopée. Tout est romain ou grec, ornements, décorations, meubles, bijoux; on n'en sort que pour tomber en pleine mythologie. Si dans cet entraînement universel quelques dissidents, comme Prudhon, essayent de ne relever que d'eux-mêmes, il n'y a autour d'eux ni école ni adhérents; ce sont des protestations solitaires. La vogue est à l'imitation, à une imitation d'où la vie est absente. Le marbre ne s'anime pas, la toile est sans couleur ; rien ne respire , rien ne se meut dans ces créations d'emprunt, revêtues d'une fausse grandeur et d'une fausse majesté.
Ce qui manqua surtout à l'Empire dans ce plagiat de l'art ancien , ce fut une notion exacte de cet art. La paix seule et des voyages plus récents devaient en révéler les richesses. Ni la civilisation étrusque ni la civilisation assyrienne n'avaient livré leur secret, et on en était aux rudiments de l'industrie grecque et égyptienne. Quelques homm^ pourtant marquèrent alors dans l'orfèvrerie, et entre autres Auguste, Odiot père et Biennais. C'est à eux que l'on doit presque tous les travaux qui ont un caractère officiel. Auguste exécuta la tiare du pape et des nefs du service offert à l'empereur piar la ville de Paris ; Odiot
père , le berceau du roi de Rome , en collaboration avec Thomire; Biennais, une très-riche soupière que MM. Percier et Fontaine avaient dessinée pour l'impératrice Joséphine. Sauf le berceau, dont les dessins sont de Prudhon , aucune de ces pièces ne supporterait aujourd'hui l'examen. lien est de même des objets de bijouterie, qui ne sortent pas de quelques inodèles reproduits à satiété : armilles en forme de serpent, anneaux unis, colliers de corail, scaral)ée ou camées, et vers 1812 bijoux en or mat, que l'on décora d'ornements hémisphériques , parsemés de petits grains d'or. Ce fut la grande vogue du temps.
Avec la Restauration, l'industrie s'anime ; on n'est plus assourdi par le bruit des armes , la paix a affranchi les mers et donné à l'activité du pays un vigoureux essor. Il y eut alors pour les arts une sève et une floraison nouvelles. On les discuta comme on discutait toute chose; ils eurent leurs partis, leurs journaux, ceux-ci pour la résistance, ceux-là pour le mouvement. Qui ne se souvient de ces luttes , et parmi les contemporains combien y ont pris part ! Tout se ressentit de l'esprit qui dominait, l'esprit de contrôle et de controverse ; volontiers on allait aux extrêmes , soit dans la louange, soit dans le dénigre-
ment. L'art était une arène où l'on échangeait des défis avant d'en venir aux mains. Que de confusion , mais aussi que de vie ! Comme tous les travaux qui relèvent de l'imagination , l'industrie des métaux précieux fut entraînée dans ce mouvement et jetée dans cette mêlée. Il y eut deux camps parmi les orfèvres, comme il y en avait deux parmi les écrivains. Les uns, comme MM. Cahier, Odiot père et fils , restèrent fidèles aux formes sérieuses ; les autres, comme MM. Fauconnier et plus tard Froment-Meurice , abandonnèrent l'imitation anglaise et se composèrent une sorte d'originalité à l'aide d'autres emprunts faits au moyen âge , à la renaissance et au dix-huitième siècle. Ce fut des ateliers de Fauconnier que sortit cette révolution , et il faut ajouter que, si elle lui valut un peu d'honneur, en revanche elle lui coûta sa fortune. En industrie on n'innove qu'à ses dépens , et le succès même n'est pas une indemnité suffisante. Déjà Auguste , trop téméraire pour son temps , avait vu sa vogue et sa célébrité aboutir à une déconfiture ; il en fut de même de Fauconnier, dont le nom n'avait pas eu moins d'éclat et à qui l'on doit l'aiguière du duc de Bordeaux, le service du duc d'Angoulème et le vase de La Fayette. L'auteur de ces travaux si célébrés,
trop célébrés peut-être, mourut indigent et ne laissa pas de quoi payer ses funérailles.
C'est qu'il y a dans l'industrie des métaux précieux deux éléments qu'il faut savoir y maintenir en équilibre : d'un côté, ce qui tient à l'art, de l'autre , ce qui tient au commerce. Si on n'est pas un bon orfèvre sans le juste sentiment de l'art, on ne lest pas davantage sans quelques notions du calcul et une saine appréciation de ce qui convient aux. clients. Presque toujours ceux qui font à l'imagination une grande place dans leurs travaux méconnaissent les conditions essentielles de leur carrière. Ils ont alors desprôneurs et mènent un grand bruit; ils s'assurent même ainsi le privilège des ouvrages d'exception, les commandes du gouvernement, la fourniture de quelques maisons opulentes; c'est un tribut que l'on paye au nom , tribut plus forcé qu'on ne le suppose et où la convenance a moins de part que la vanité. Mais ce qui manque à ceux qui penchent trop de ce côté , c'est la vente courante , ce sont des affaires régulières et suivies , c'est l'esprit commercial en un mot. Ainsi s'expliquent ces chutes soudaines qui paraissent incompatibles avec des réputations si bien assises et des ouvrages en possession d'un tel crédit. Réunir dans une juste mesure lahar-
diesse et la prudence, ne pas s'endormir dans la routine et ne pas se jeter dans les aventures, avoir en vue le grand, le vrai public , et non ces groupes d'amateurs qui crient à tout propos au miracle et se passionnent pour des raffinements de mauvais goût, voilâtes qualités du bon joaillier et du bon orfèvre , celles qui trompent le moins et n'exposent à aucune déchéance ; ce sont les plus rares aussi , et ne les possède pas qui veut.
Quoi qu'il en soit, après Fauconnier la révolution est faite, d'autres en recueilleront les fruits. A la sobriété des ornements a succédé une certaine intempérance de style. En vain les plus réservés essayentils de s'en défendre ; le mouvement devient impérieux , aucun art n'y échappe ; force est de céder. C'est ainsi que s'est formée l'école nouvelle , dans laquelle se sont rangés, à côté de noms nouveaux , tous les anciens noms de la joaillerie et de l'orfèvrerie. Mais si l'élan est commun, déjà les rôles se partagent; les uns savent régler leurs allures, les autres en sont à l'emportement et ouvrent la campagne sous l'empire d'une ivresse qui ne les abandonnera plus. Pour s'éloigner avec i)lus d'éclat de ces compositions trop réglées , empruntées aux Anglais ou léguées par l'empire, ils se jettent dans des
excès de fougue ou de mouvement cjui déparent leurs œuvres les plus admirées. Ils veulent tout éteindre à la fois et tout résumer dans un art hybride ; la naïveté du moyen âge , la délicatesse de la renaissance, l'enjolivure du dix-huitième siècle ; ils prennent ici un détail , là un procédé , et tirent de cette confusion des genres des effets qui ne sont pas tous louables ni heureux. Comment en serait-il autrement? Au dehors ils n'ont point déjuges, mais des complices ; leurs écarts sont ce qu'on applaudit le plus ; la vogue est acquise aux témérités. On pourrait citer tel orfèvre, tel dessinateur qui n'ont fait leur chemin et rendu leurs noms populaires qu'au moyen de compositions déjà frappées d'un désaveu et qu'on dirait sorties de cerveaux en délire. Comme toutes les révolutions , celle-ci dépassait ses limites ; l'arc avait été trop tendu dans un sens , on le tendait trop de l'autre : ainsi vont les choses humaines. Aujourd'hui , et à en juger par l'exposition actuelle, il semble que cette effervescence se soit un peu calmée. Dans l'orfèvrerie, il y a bien encore çà et là des corps qui pèchent par l'anatomie, des groupes forcés, des attitudes où Ton trouverait beaucoup à reprendre , de la confusion et des exagérations sensibles dans le dessin, des erreurs de per-
spective , des combinaisons plus prétentieuses que vraies, plus Ijizarres que satisfaisantes; il y a aussi, dans la bijouterie , une certaine affectation de manière, une incohérence, des défauts d'ajustement et des écarts de goût qui frappent l'œil le moins exercé; mais c'est là un dernier tribut payé aune épidémie récente, et il est aisé de s'assurer que dans l'ensemble il s'opère un retour vers des formes moins équivoques et des compositions plus sensées. Déjà on tient compte, plus qu'on ne le faisait naguère , des règles immuables de l'art, hors desquelles il n'y a que des succès éphémères , de la correction du dessin , de la pureté et de l'harmonie des lignes, conditions fondamentales dont on ne s'affranchit pas impunément ; on s'essaye à être sobre sans sécheresse , simple sans froidem'^ digne sans paraître emprunté; on se modère enfin, on s'amende, on se règle, on rentre dans le giron des grandes écoles qui ont su allier la hardiesse et le respect des traditions, le calme et le mouvement, la grâce et la majesté.
Que dire maintenant de cette exposition qui a si longtemps tenu l'Europe en haleine et qui bientôt ne sera plus qu'un souvenir? Dans les métaux précieux et les pierreries, presque toutes les maisons importantes y ont figuré et soutenu leur ancienne
renommée. Rien de bien nouveau ni de bien éclatant depuis l'exposition de Londres, mais un ensemble d'efforts heureux et dignes d'être encouragés. 11 y a des noms qui s'en détachent et qu'on est accoutumé de voir à la tête de leur industrie et de leur art; danslajoaillerie, MM. Bapst et Lemonnier; dans l'orfèvrerie, MM. Vetche, Froment-Meurice, Rudolphi, Wiese, Marrel, Dafrique, Auguste-Paul, Bapst et neveu, Maurice Mayer, Durand et Lecointe. Citer ce qu'ils ont exposé de remarquable serait bien long et aujourd'hui superflu. Il y a des objets qui ne vivent plus que dans les mémoires, comme le magnifique diadème de MM. Bapst, leur parure en diamants et rubis, leur ravissante résille dont chaque maille est relevée d'une pierre précieuse, leurs fermoirs d'un si grand goût et d'un si haut prix et tant d'autres merveilles d'une richesse à la fois délicate et sévère. Si quelque jour nous devons retrouver ces joyaux, qui tenaient si peu de place et avaient tant de valeur, ce sera sur des fronts ou sur des épaules qui les feront mieux ressortir et sous l'éclat de bougies qui en multiplieront les feux. Il en est de même des parures de M. Lemonnier, de la garniture de robe de M. Rouvenat, des bracelets de M. Duron, des châtelaines et des broches de M. Le-
coiiite. Dans l'ensemble, la joaillerie a montré une grande sûreté d'exécution, et il faut dire à sa louange qu'en aucun temps elle n'a eu de ces écarts que l'on peut reprocher à la bijouterie et à l'orfèvrerie.
Quand on parle de cette dernière industrie, il est impossible d'en séparer le nom de M. Froment-Meurice. Il est mort récemment, dans la force de l'âge et dans la maturité de son talent. Après Fauconnier, c'est lui qui a le plus osé et marché le plus résolument dans la voie des découvertes; il a fait école, et il lui est arrivé ce qui arrive à tous les maîtres, ses élevés n'ont pris de lui que ses défauts. Personne n'a recherché plus studieusement les origines et les procédés de son art ni fait plus d'emprunts heureux aux industries du moyen âge et du monde byzantin. Ses œuvres capitales sont connues : un surtout modelé d'après Jean Feuchère; le coffret du comte de Paris; la toilette de S. A. R. la duchesse de Parme ; les épées du général Cavaignac et du général Changarnier; le beau triptyque en style allemand ; la série des coupes des quinzième et seizième siècles; les bracelets, les châtelaines dans les styles byzantin et mauresque! L'exposition actuelle n'ajoute rien à ces titres, elle les confirme seulement;
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il n'y a à remarquer que des fleurs de pierreries reposant sur des feuillages émailléS;, des coupes, des vases d'or avec nielles en argent qui encadrent des figurines en ronde bosse.
Près du nom de M. Froment-Meurice se place naturellement celui de M. Vetche; c'est encore un maître, et un maître qui rappelle les Florentins. M. Vetche ace don rare d'exécuter lui-même ce qu'il compose et de manier avec un égal succès le crayon et l'ébauchoir. Les débuts de M. Vetche dans la grande orfèvrerie eurent quelque chose de romanesque et de mystérieux dont les amateurs et les antiquaires se souviennent. Il parut alors, sans certificats d'origine , des objets en repoussé dans le style de la renaissance : boucliers, vases, armets, plats d'argent d'un mérite supérieur et d'une délicatesse rare. D'où venaient ces morceaux? On ne citait ni les musées ni les cabinets, et pourtant l'exécution était si achevée que personne ne consentait à y voir un produit de l'art contemporain. La vogue s'y attacha, une vogue longtemps anonyme et dont quelques initiés seuls avaient le secret. Enfin M. Vetche se nomma et signa ses ouvrages : son talent l'avait trahi. Depuis ce temps il est à la tête de son industrie pour l'invention, l'originalité et le caractère
particulier qu'il imprime à tous ses travaux. 11 n'emprunte qu'aux anciens maîtres, et il emprunte en maître. Un beau vase d'argent repoussé, dont le sujet est tiré des gravures de Marc-Antoine et qui représente Neptune et Galatée entourés de tritons et des sirènes , lui assigna un rang dont il ne devait plus déchoir. D'autres morceaux, devenus populaires, n'ont fait qu'ajouter à sa renommée : l'aiguière des centaures et des lapithes, le vase représentant le combat des dieux contre les géants, la coupe d'argent exécutée pour M. de Vandeuvre; enfin les deux boucliers qui figurent , l'un le Massacre des Innocents, l'autre l'Apothéose de Milton, et dont le dernier a eu les honneurs d'une double exposition, celles de Londres et de Paris.
C'est évidemment de M. Vetche que s'inspirent aujourd'hui les fabricants et les dessinateurs à qui manque le génie de l'invention. Quand M. Vetche a fait des vases, ils ont fait des vases ; aujourd'hui ils se mettent à sa suite pour faire des boucliers. Chaque exposant a voulu avoir le sien : bouchers de chasse , boucliers héraldiques , boucliers numismatiques, boucliers fantastiques, boucliers épisodiques, bouchers allégoriques. A les voir en si grand nombre, on se croirait revenu aux temps d'Homère ou
aux époques de chevalerie, k la bonne heure, voilà les armes; mais où sont les preux? A coup sûr, ceux qui combattent en Crimée ne s'accommoderaient pas de hochets pareils; ce serait une faible ressource contre la brutalité des boulets. Restent donc les faisceaux d'armes et les panoplies; si répandu qu'en soit le goût, je doute qu'il suffise à l'écoulement de tant de boucliers , et plusieurs sans doute, faute d'emploi, iront où va la vieille argenterie, au creuset et à la refonte.
J'ignore si cette influence de M. Vetche sur l'industrie qu'il exerce a été remarquée; elle m'a paru manifeste, plus manifeste que celle M. Froment-iMeurice, dont on a beaucoup parlé. M.Froment-Meurice n'était qu'un homme de goût et presque un amateur; M, Vetche est un véritable artiste, qui imagine même quand il imite, et s'est composé un genre à lui du mélange de divers genres. Dans ses travaux il est aisé de reconnaître ce qui lui appartient à côté de quelques réminiscences. Le Neptune, par exemple, où il s'inspire de la renaissance, prend un caractère d'originalité dans ses ornements distribués sur des fonds unis ou granulés, dans ses monstres fantastiques bigarrés de détails gravés et ponctués avec un soin extrême. Dans l'aiguière, dans la coupe d'ar-
gent, dans les boucliers, le sentiment de Fantiquc est tempéré par une inspiration personnelle, plus vivante, plus moderne et qui se montre en plus d'un point. D'autres orfèvres, comme M. Morel, ont pu pousser plus loin la perfection du travail; aucun ne s'est élevé aussi haut que M. Vetche pour l'invention et l'imagination ; aucun surtout n'a réuni plus de facultés et possédé à la fois, comme lui, l'esprit qui crée et la main qui exécute.
D'où vient qu'un maitre aussi bien doué n'ait pas fait de meilleurs élèves , et que son influence se réduise à d'assez médiocres imitations? Par un motif bien simple et qui est commun à tous les arts contemporains et aux lettres elles-mêmes. Tous les chefs d'école, ceux que la voix publique a reconnus pour tels dans ces trente dernières années, ont été, chacun dans sa sphère , aussi loin que le permettait le goût le plus accommodant, brillants, mais extrêmes, plus ingénieux que vrais, plus ardents que sensés, ne sachant ni se châtier ni se contenir, outrant toutes choses, ici la pose, là l'expression, épris du réel au point d'arriver au trivial, s'enivrant de leurs œuvres et oubliant dans cette adoration d'eux-mêmes le respect salutaire que l'on doit garder en présence du public, négligés de parti pris, incorrects par
système, n'ayant d'oreilles que pour la louange et opposant aux critiques les plus adoucies les grands airs et les dédains fanfarons, exagérés en un mot et touc^hant à cette limite où le génie dégénère en impuissance et n'est plus qu'une monnaie do mauvais aloi. Dans ces conditions, on peut rencontrer encore des talents originaux, des esprits doués d'une véritable force, des plumes animées d'un grand éclat, des imaginations souveraines et des mains sûres pour l'exécution ; mais on n'a que de détestal^les écoles. Comme tous les phénomènes, ceux-ci n'ont point d'aïeux et restent sans postérité. Quand on les imite, c'est dans ce qu'ils ont de défectueux et de répréliensible ; la lumière disparait; il ne reste plus que les ombres.
L'art étranger se ressent aussi de cette influence, et, à vrai dire, il n'est que la contre-épreuve de l'art français. L'Angleterre même, qui se défend avec tant de soin de l'imitation , nous a emprunté trois orfèvres, MM. Vetche , Morel et Bisson : les deux premiers sont des émicrrés volontaires, le troisième est un réfugié politique. L'exposition anglaise est ainsi une suite et un complément de la nôtre. Nous y retrouvons les principaux travaux de M. Vetche, devenus la propriété de M. Mortimeret de ses successeurs,
MM. Hunt et Boskel. Ailleurs, il est vrai, l'industrie anglaise se montre dans ses véritables conditions et sous un autre aspect. Ainsi en est-il de la fontaine arabe qu'expose M. Garrard avec un groupe de chevaux d'un fort beau style, et du surtout de M. Hancock, où deux chevaliers se livrent un combat à outrance. Il y a aussi , dans les pièces exposées par la compagnie des orfèvres de Londres , et toutes en argent massif, un échantillon de cette solidité et de cette richesse qui ont de tout temps distingué l'orfèvrerie britannique. Même luxe, même opulence dans les coupes, dans les candélabres, dans les vases, dans les boucliers, où l'on n'a pas épargné la matière , et dans cette collection de parures et de bijoux où la lieauté de la monture ne le cède qu'à la profusion des pierres. Si les joailliers anglais n'en tirent pas autant de parti que nos grands joailliers , ils les prodiguent davantage, et c'est ainsi que la balance se rétablit. L'Angleterre a d'ailleurs, à côté de son exposition propre, une autre exposition qu'elle peut revendiquer et dont l'originalité ne saurait être contestée, c'est celle des bijoux de l'Inde. Il est impossible de passer sans étonnement à côté de cette collection, aussi remarquable par sa délicatesse que par sa date; aucun de ces modèles n'est d'hier; ils
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sont de tradition et d'une tradition presque immémoriale; l'Orient est le pays de l'immobilité. Et pourtant que de grâce dans ces aiguières si sveltes, dans ces bracelets et ces colliers en filigrane dont les mailles ont la légèreté de la dentelle ; dans ces coffrets d'ivoire et d'ébène où la façon ajoute tant de prix à la matière ! Que de prodiges de patience et d'habileté! Quels artistes ! et comment ne pas s'intéresser à eux ! Point de gloire à espérer^ point de bruit autour de leurs noms, et pour tout salaire quelques poignées de riz.
Il me reste peu d'espace pour achever ce tour du monde à la suite de l'orfèvrerie; le temps presse d'ailleurs et se refuse aux développements. L'Orient a ses armes damasquinées, Rome ses mosaïques, la Belgique ses joailleries, rivales des- nôtres, et son orfèvrerie d'église, où elle tient son rang à côté de Lyon et de Paris; le Danemark et la Suède ont des sabres, des épées et des boucliers; l'Espagne a des ornements d'église, la couronne de laurier émaillé sur or donnée à Espartero par la ville de Barcelone ; la Hollande a des paniers d'orfèvrerie à jour d'une délicatesse extrême et qui font honneur à M. de Meyer, de la Haye, et un petit groupe de M. Salm
composé de deux figures en argent ciselé d'une seule jDlaque et sans soudure; la Prusse a les vases de M. Friedeberg, le livre à reliure d'or avec incrustation d'émaux de MM. Sy et Wagner; l'Autriche a sa belle collection de bijoux ornés de grenats de Bohême; la Lombardie ses colliers et ses épingles à deux têtes qui sont un produit du goût local ; enfin la Suisse offre le plus bel assortiment de montres que l'on puisse voir, et on sait qu'elle y excelle : bracelets à montre, broches à montre, lorgnons à montre, tabatières à montre , bagues et épingles à montre, montres de toute dimension et de toute forme. La Suisse a trouvé moyen d'en mettre partout, et il faut ajouter qu'elles font partout une trèsbelle figure.
Telle est l'exposition des industries qui travaillent les métaux précieux. Pour ne rien omettre , il convient d'accorder une mention aux arts accessoires , comme l'émail, la gravure des pierres et l'orfèvrerie argentée, dorée ou plaquée. Tous sont dignement représentés à l'exposition : l'émail par MM. Charlot, Deverdum et Datin; la gravure par M, Albités; l'orfèvrerie argentée par MM. Elkington et Christofle, dont le surtout exposé sons la rotonde a mé-
rite , par le nombre des pièces et la beauté calme des sculptures, de figurer à côté des diamants de la couronne et des travaux de Sèvres et des Gobelins. Me voici au bout de cette revue, et je n'y ajouterai qu'un dernier mot. Tous les arts qui relèvent du dessin ont été entraînés, depuis vingt ans , vers un abus de leurs forces. Si je ne me trompe, ils commencent à se régler, à se discipliner et touchent à cette réaction qui suit les fièvres de l'esprit comme celles du corps. Ainsi contenue, aucune révolution n'aura été ni plus salutaire ni plus légitime. Il était à craindre que les libertés conquises ne périssent par l'excès et que cet excès nous ramenât violemment à la roideur des formes. Les exemples de ces retours d'opinion ne manquent pas, et on sait de quels sacrifices ils sont accompagnés. En faisant leur police eux-mêmes, en s'imposant des règles. en veillant sur leurs propres écarts, les arts donneront à leur affranchissement la seule sanction qui puisse en assurer la durée, et s'épargneront la douleur de tomber sous un joug nouveau. La liberté n'est possible, elle n'est sûre qu'à la condition d'en user dignement et sagement. Que l'on renonce donc aux emportements de la composition. Des coteries
peuvent y applaudir; iiiais le grand, le vrai public ne s'y associe pas ; il se tient à l'écart, d'abord indifférent, puis sévère, et quand le tapage va trop loin il voit sans regret la férule d'un maître s'appesantir sur des écoliers turbulents.
L'EBENISTERIE.
Ce que j'ai dit de l'orfèvrerie alnV géra ma tâche pour ce qui touche à Féhénisterie. Les deux industries ont cela de commun qu'elles exigent l'une et l'autre une composition préalable et relèvent à la fois de là sculpture et du dessin. On sait quelle révolution s'est opérée dans Tébénisterie durant ces quinze dernières années. Aux formes simples et sèches, longtemps en crédit, ont succédé des formes plus étudiées, et au placage uniforme d'acajou des bois plus riches, comme le bois de rose et le palissandre , des marqueteries , des incrustations de cuivre, de nacre ou d'écaillé, souvent même des sculptures sur chêne ou sur poirier. A peine essayées, ces innovations ont eu la vogue, et s'il en fallait des preuves, on en trouverait de suffisantes
dans le noml^re toujours croissant des antiquaires et des brocanteurs qui envahissent les quartiers de Paris et y font une très-bonne figure.
A quoi tient ce succès? Y avait-il dans les formes nouvelles un mérite d'invention? Pas le moins du monde. Y avait-il, à défaut d'invention, une certaine originalité dans la mise en œuvre , dans l'ajustement? Pas davantage. Le seul et le vrai titre des meubles que la mode adoptait était d'avoir un caractère historique et de rappeler, ceux-ci l'époque gothique, ceux-là les siècles de Louis XIV ou de Louis XV, d'autres la renaissance, d'autres enfin les dernières années du règne de Louis XVL L'imitation leur servait de passe-port. Moins ils paraissaient modernes, plus ils avaient de chance d'être agréés. Il fallait qu'on pût jusqu'à un certain point les confondre avec des meubles véritablement anciens, débris restaurés à grand'peine et à grands frais; il fallait qu'ils fissent oublier autant que possible leur origine et leur date. Le moyen de réussir était là; dans cette illusion : donner au neuf l'aspect du vieux; ordinairement c'est l'effet inverse que l'on poursuit.
Il est vrai qu'en fait d'ébénisterie la tradition n'est point à dédaigner et qu'on peut y puiser à pleines
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mains pour le choix des modèles. Entre les sculptures informes et naïves du moyen âge et les raffinements de marqueterie des deux derniers siècles il y a tout un art, et un art des plus exquis. Cet art sort de ses langes au moment où l'on met en œuvre les premiers procédés d'assemblage, c'est-à-dire où les meubles cessent d'être assujettis au moyen de goujons en fer et où l'on emploie la colle pour faire les joints. Alors naît la grande sculpture sur bois, et dès le début elle se place à une telle hauteur qu'elle ne sera plus dépassée. La renaissance arrive, et avec elle arrivent les maîtres : Jean Goujon, Germain Pilon, Jacques Sarrazin. De là ces chefs-d'œuvre qui seront l'objet d'une éternelle admiration et feront le désespoir des imitateurs : frises, décorations, buffets d'orgue, stalles, chaires, bahuts, armoires, crédences. Ce qu'on en voit dans nos musées et dans nos églises suffit pour donner une idée complète du génie de ce temps : rien de plus achevé ni de plus vigoureux; c'est la grâce même unie à la force et une entente dans l'exécution , une disposition des ornements et des figures , un choix d'attributs , une harmonie générale qu'il est impossible d'égaler. Pourquoi cela? Par un motif bien simple : c'est que le sculpteur, si glorieux qu'il fût, restait enchaîné à
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son œuvre depuis le premier jusqu'au dernier jour ; c'est qu'il ne s'en remettait à personne , ni pour le fond ni pour les accessoires; c'est qu'il n'avait ni suppléants ni élèves, et ne laissait pas d'autre ciseau que le sien toucher au bois ou à la pierre qu'il avait entrepris de décorer. Ces grands artistes étaient en même temps des ouvriers habiles et demeuraient ouvriers sans crainte de déroger.
Dans cette période , c'est la sculpture qui l'emporte; plus tard ce sera la marqueterie. Déjà sous Henri IV et sous Louis XIII la renaissance perd quelques-unes de ses grâces ; le meuble devient plus lourd, plus triste; les artisans de premier ordre se font rares, et à peine reste-t-il quelques médiocres sculpteurs. Il faut franchir un demi-siècle pour arriver à un autre genre et à une autre supériorité. Boule imagine alors et pousse à une perfection incomparable l'art d'incruster le bois et d'y distribuer avec un goût parfait des ornements de cuivre, d'écaille, d'ivoire, de nacre, de burgau, même de corne et de baleine. Du temps des sculpteurs, les bois indigènes suffisaient et le chêne défrayait presque toutes leurs con. positions. Pour les œuvres de marqueterie on eut recours à d'autres bois, et le commerce en amena de tous les points du globe ; l'acajou
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d'abord, resté le vérital^le chef d'emploi malgré l'abus qu'on eu a fait, puis l'acacia, l'ébèue, le palissandre, l'aloès, le cèdre, le citronnier, le courbaril , le bois de fer, le figuier, le micoucoulier, le santal et toutes les variétés des essences tropicales. Ce fut le temps des essais, et aucune espèce n'y échappa, soit en massif, soit en placage, quand le prix était trop élevé. La marqueterie fît des merveilles, et jamais meubles plus riches ne garnirent les appartements. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu, même au moyen âge, des travaux de marqueterie dignes d'attention. Jean de Verme, contemporain de Raphaël , exécuta quelques morceaux qui comptent dans l'histoire de l'art; mais Boule poussa les ornements à un degré inouï et laissa un nom qui ne s'est point effacé des mémoires. Aujourd'hui encore qui ne le cite à tous propos? Ce qu'on ignore, c'est qu'après avoir tant fait pour son art et couvert la France de merveilles il mourut pauvre, comme tous les hommes qui font plus de cas de la gloire que de la fortune.
Après lui il y eut, sous Louis XV, quelques déviations et un excès dans le mouvement des formes. Un bois peu connu, peu employé jusqu'alors, le bois de rose, fournit un placage très-recherché , et
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sous ce nom on comprit toutes les essences d'un ton fauve ou jaune allant jusqu'au rouge veiné de noir. C'étaient ou le liseron des Antilles ou le balsamier de la Jamaïque, parfois même des racines d'autres arbres à couches concentriques , inégales et bizarres dans leurs dispositions. Les formes furent appropriées à la matière , et le style sérieux de Boule dégénéra, chez les ébénistes qui lui succédèrent, en ce genre un peu affecté qui prévalut vers le milieu du quatorzième siècle. Plus de jambes droites ni de lignes uniformes ; les pieds sont contournés , les panneaux courbes ; on sent la manière et l'effort : l'ameublement répond à la galanterie qui règne. La laque joue aussi un rôle ; déjà connue sous Louis XIV, elle entre pour une plus grande part dans le revêtement et se marie avec l'incrustation et la dorure. Le Japon, la Chine et la côte de Coromandel fournissent des modèles que nos ouvriers imitent à l'envi. Mais dans cette prodigalité d'ornements la sculpture avait été un peu délaissée ; elle ne reprit son rang que sous Louis XVI et dans le travail des sièges et des fauteuils. Ce fut une belle époque pour l'ébénisterie , celle où la délicatesse du goût s'allia le mieux à la richesse de l'exécution. Riesner y donnait le ton pour la marque-
terie^ Goutière pour la ciselure^ et c'est à leurs talents réunis que l'on doit ces meubles ornés de cuivre et ces honheur-du-jour, qui ont laissé un nom et une date dans l'industrie. Jamais l'art du doreur n'avait été poussé plus loin ni mieux approprié à la décoration, jamais les coupeurs de bois ne s'étaient montrés plus habiles ni plus ingénieux. Çà et là, dans des magasins de revendeurs et dans les dépouilles des vieux châteaux, on retrouve des pièces de ce genre qu'on ne peut se lasser d'admirer malgré les dégradations et les injures du temps. Des médaillons en tapisserie de Beauvais ou en damas de Lyon garnissaient ces bois merveilleux et en rehaussaient l'effet; tout était assorti dans ces témoignages d'une opulence qui allait disparaître et se signalait par un dernier éclat.
Quand on parle de l'ébénisterie, il faut oublier les trois régimes qui ont suivi : la république, l'empire et la restauration ; le silence est la seule faveur qu'on leur doive. On vit régner alors comme une épidémie d'antiquité grecque et romaine qui gagna tous les arts et en altéra la physionomie. Il n'y avait plus qu'un bois, l'acajou; plus qu'une forme, celle des lignes droites : à peine osait-on s'en écarter. Plus de sculpture dans la se-
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rieuse acception du mot , plus de marqueterie ; la sévérité allait jusqu'à la nudité. 11 fallut, pour sortir de cet ameublement uniforme , que des ébénistes plus audacieux et mieux avisés fissent un retour vers le siècle qui venait de finir et dont les souvenirs paraissaient oubliés. Jacob en eut, des premiers, le sentiment, et copia, en les modifiant, quelques-uns de ces vieux meubles qu'on laissait pourrir dans les greniers comme des débris sans valeur. Cet essai réussit au delà de toute espérance. Toute cette grâce méconnue et abandonnée surprit et charma les yeux ; l'engouement s'en mêla , et, comme toujours, on passa d'un excès à l'autre. Depuis lors les préférences du public ont incliné de ce côté , et l'ébénisterie est entrée dans la voie où nous la trouvons aujourd'hui. Plus d'un ridicule est né de ce mouvement d'opinion, et les préférences du public ne sont pas toujours justifiées. La passion de ce que l'on nomme le bric-à-brac a fait des victimes; les faux connaisseurs abondent et les maquignons ne manquent pas. De là bien des collections hétéroclites et des assortiments étranges qui font sourire les gens de goût et déparent les salons les plus opulents ; de là cette chasse aux vieux meubles qui a mis en campagne tant de brocanteurs et
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dépouillé la province au profit de Paris. Mais, au milieu de ces petits travers, l'ébénisterie moderne n'en a pas moins fait son chemin. Elle a trouvé dans ce retour à des formes trop négligées des éléments de succès et des conditions de rajeunissement. On est revenu à l'ornement et à la décoration, on est revenu surtout à la sculpture du bois, qui constitue un art véritable, exige des études et forme des ouvriers de choix. Si l'essor ne va pas au delà d'une imitation habile et si un peu de confusion s'y mêle, l'originalité prendra tôt ou tard le dessus, et, le genre étant fixé, l'harmonie naîtra d'elle-même.
Déjà parmi les meubles qui figurent à l'exposition on en peut distinguer quelques-uns dont le mérite ne se réduit pas à une production pure et simple. L'exposition de M. Barbedienne , celle de M. Fourdinois, celle de MM. Weber, Grohé et d'autres encore sont là pour témoigner qu'il se fait dans les diverses branches de cette industrie des efforts persévérants et quelquefois heureux. Ce qu'on peut reprocher à l'ensemble de ces travaux, c'est que l'effort est trop visible, et qu'en raison de la circonstance on l'a sensiblement outré. Plus d'un meuble est surchargé d'ornements au point d'en paraître ridicule. En eux-mêmes les ornements sont dignes
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d'élog-es; ils ont de la délicatesse et prouvent une grande sûreté de main : l'excès seul est de trop. Un autre défaut tout aussi général et qui à mes yeuxestplus grave, c'est que les plus considérables d'entre ces meubles manquent de caractère, ou, pour employer un mot plus juste, d'appropriation. Ainsi il en est plusieurs devant lesquels l'œil hésite. A quoi sont-ils destinés? On ne le saisit pas d'abord. Faut-il y voir des bibliothèques, des armoires, des étagères à curiosités? L'aspect des meubles ne se refuse à aucun de ces emplois, tant la forme est peu précise. Cela tient à ce qu'on les a exécutés en vue de l'effet plutôt que de l'usage, et qu'on les a jugés suffisamment commodes dès le momentqu'ils étaient bien sculptés. De là aussi une profusion de bronzes et de cuivres qui ne sont pas tous disposés avecgoiit ni distribués avec bonheur. Pour les sièges et les faulouils, l'excès est manifeste; parmi ceux qui attirent le regard, il en est peu qui seraient d'un bon service, et pourtant, quelque bon marché qu'on en fasse, l'objet esta considérer.
Mieux que les autres, les ébénistes que l'on s'accorde à citer comme les chefs de cette industrie ont évité cet écueil et se sont montrés sobres d'ornpmonts. K.» bibliothèque en poirier noirci de
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M. Fourdiiiois donne la mesure exacte d'une exécution riche et sévère à la fois; le profil en est beau et les ornements se réduisent à des filets d'acier et à des émaux en grisaille ; quelques gravures traitées avec soin complètent sa décoration. Les deux corps de bibliothèque de M. Barbedienne, l'un en poirier noirci, l'autre en noyer, sont plus chargés de sculptures, le dernier surtout. Il est vrai que ces sculptures sont d'un bon style et qu'il n'y a rien à reprendre ni dans le choix ni dans l'ajustement des bronzes. Le meuble en noyer a en outre le mérite de reproduire des œuvres célèbres, les Chanteurs de Lucca délia Robbia , les Esclaves de Michel-Ange et deux des figures à demi-couchées du tombeau des Médicis. A prendre des modèles dans le passé, on ne pouvait mieux choisir, et ils ne perdent pas trop à cette réduction. L'exposition de MM. Grohé se renferme dans ce caractère de simplicité qu'il faut désormais recommander aux ébénistes; les ornements n'y sont pas prodigués avec excès et la distribution en est heureuse; les formes et les dimensions répondent à l'emploi. C'est d'abord un bureau en ébène, avec quelques incrustations de pierres dures et de lapis; puis un meuble d'appui en bois de rose et d'amarante , avec des bronzes ciselés et des mé-
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dajllons d'attributs; puis encore deux trépieds où l'ébénisterie s'efface devant le bronze; enfin une jardinière en bois d'amarante avec incrustation de lapis et encadrement en ébène, meuble charmant que relèvent des bronzes du meilleur goût.
Si l'exposition n'était pas à la veille de nous échapper, il me resterait beaucoup à dire sur les autres ébénistes qui y figurent et qui tous ont fait de louables efforts pour y paraître dignement. Paris surtout, ce grand atelier des objets de luxe, en compte une légion imposante par le nombre et par le mérite, et pour être juste il faudrait presque tout citer. Voici M. Jossey, qui est à la fois dessinateur, sculpteur et ébéniste ; son armoire de chasse a de très-bonnes parties, ainsi que la liibliothèque en noyer de M . Meynard. La bibliothèque de M . Weber se recommande également par l'habileté de main qui distingue ses sculptures; la composition en est vague et renferme une allégorie difficile à saisir; mais, prises en elles-mêmes, les figures ont de l'expression, et l'ensemble est une œuvre de patience et de conscience. D'autres meubles , celui de M. Ribaillier entre autres, affectent cette forme monumentale et un peu symbolique qui sied mieux à des sculptures d'église qu'à des meubles d'appar-
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tement. Il est à présumer que l'exposition en est cause, et que dans des travaux ordinaires les ébénistes ne visent pas si haut ; à le faire ils manqueraient le but. A ce point de vue, la province se montre plus sage que Paris, s'il faut en juger par l'exposition de M. Beaufils, de Bordeaux. Sans négliger la décoration, M. Beaufds ne lui accorde pas une importance exagérée; il a une bonne partie de sa clientèle en Amérique, et ses meubles conviennent à l'exportation. Aussi s'en tient-il à deux conditions essentielles : bonne confection et prix modérés. Gela vaut mieux que les tours de force et l'excès de raffinement.
Les clients de M. Talian lui demandent autre chose, et il les sert suivant leurs goûts. Certes les petits meubles de M. Tahan sont des merveilles ; mais il y a quelque chose de plus merveilleux encore que ces meubles , ce sont les prix qu'il y met. La plume se refuse à les reproduire, tant ils semblent empruntés au monde des fables. Tant d'or pour un nécessaire, pour un coffret, pour un bureau en miniature, et cela quand les vivres sont chers et les loyers inabordables! Après tout, c'est une affaire à régler entre M. Tahan et les privilégiés de la fortune. L'essentiel, c'est qu'il plaise à ce public, et il y emploie tous ses
soins. Son bureau sculpt»^ à jour fera des caprices ; il est impossible de rester indifférent devant ces fleurs et ces fruits taillés dans le poirier ; c'est fait de main de maître. Il y a moins à louer dans la volière qui figurait au centre du Palais et dans la bibliothèque en acajou qui porte un excès de charge en bronzes eten cuivres dorés. Peutrètre est-ce moins la faute de celui qui a exécuté ce meuble que de celui qui l'a conimandé; de pareilles concessions sont fréquentes , et elles expliquent comment les industries qui tiennent à l'art ne peuvent pas s'élever de nos jours à la supériorité qu'elles ont eue à d'autres époques. En effet ni le fabricant ni l'ouvrier ne sont libres en présence de l'acheteur; il faut qu'ils subordonnent leur goût à ses convenances ou à ses caprices. Autrefois l'artiste n'avait affaire qu'à des souverains ou à des grands seigneurs; maintenant il est obligé de compter avec tout le monde, et souvent de se gâter la main pour plaire à des acquéreurs inintelligents. La profusion des ornements nous vient de là; c'est une des faiblesses des parvenus. On aime ce qui brille, ce qui saute à l'œil, ce qui a les apparences de la richesse; on prise moins les travaux délicats ou sévères qui s'adressent à l'élite et visent à des suffrages plus éclairés.
Dans le découpage des bois et dans la marqueterie^ les progrès sont sensibles; l'imitation des ouvrages du dernier siècle y est poussée à un point surprenant. Parmi les découpeurs habiles il faut citer M. Souvrezy, qui expose une console en poirier finement coupée, un écran taillé dans le palissandre massif et un grand bureau plat en chêne lïlanc avec des moulures en poirier noirci. M. Jeanselme jeune, dont l'exposition est un peu succincte, a un très-beau fauteuil dans le style Louis XVI. Parmi les cheminées sculptées, celle de M, Roudillon se fait remarquer. Quant à M. Cremer, il tient un bon rang à la fois dans le découpage et dans la marqueterie; c'est le fabricant en crédit; la plupart des meubles en ce genre sortent de ses ateliers. Il ne fait pas d'ébénisterie , mais seulement des plaques de bois de diverses couleurs que les ébénistes distribuent ensuite à leur guise. M. Wasmus se distingue à un autre titre : il brûle les bois pour leur donner différentes teintes et les assemble ensuite ; c'est un procédé ancien qu'il a étudié avec soin et qu'il emploie avec succès. Dans les laques , il y a quelques pièces d'assez bon goût et un effort pour se rapprocher du Japon et de la Chine. Quelques ébénistes, comme M. Hoeffer, ont essayé de tirer parti des bois
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que peut fournir notre colonie du nord de l'Afrique, du thuya, du houx et du buis, et ces essais sont généralement heureux. D'autres fabricants ont employé avec plus d'avantage encore les l)ois teints en grume par le procédé de M. Boucherie et dont la coloration ne laisse rien à désirer. Enfin il est d'autres exposants qui ont cherché à attirer la curiosité publique par des combinaisons ingénieuses et des meubles à surprises ou à double fin : ce sont là des •joujoux avec lesquels l'art n'a rien à démêler.
Dans cette exposition de rébénisterie, quelle est la part de l'industrie étrangère ? Fort restreinte en quantité et en importance. On dirait que les ouvriers du dehors ont craint de se mesurer avec les nôtres et fuient le rapprochement. S'il en est ainsi, ce serait céder à un mauvais sentiment. TJn concours comme celui dont nous sommes témoins a moins pour objet de vaincre que de s'éclairer. Aussi ne saurait-on faire trop d'accueil aux hommes qui, comme MM. Jackson et Graham , se sont mis audessus de ces préventions étroites et ont bien voulu nous fournir quelques éléments de comparaison. On a pu voir dans la nef du Palais le meuble en bois de rose qu'ont exposé ces fabricants et qui leur a valu une récompense de tout point méritée.
C'est un fort bel ouvrage, dans le style Louis XVI, avec quelques parties de marqueterie et surmonté d'une glace qu'entoure un cadre sculpté et doré. L'ébénisterie en est entièrement anglaise^ et donne une idée avantageuse du degré de perfection que celte industrie a atteint chez nos voisins. M. Holland a également exposé un cabinet en bois noir, orné de grisailles dont quelques parties sont d'un bon effet. Le nord de l'Europe, où les sculpteurs halîiles ne manquent pas, est représenté par M. Hausen, de Copenhague , qui a une fort belle ])ibliothèque en style gothique, et surtout par une série de chaises dans le même style qui appartiennent à MM. Cuypers et Neneman, pièces bien étudiées, bien sculptées et dont les figures et les rinceaux méritent des élog'es. L'Inde anglaise ajoute à ces échantillons de l'art étranger des mosaïques d'ivoire et de bois qui sont un témoignage de plus de la patience et du génie de ses inimitables ouvriers.
Que conclure de cet examen rapide et quel horoscope en tirer? L'ébénisterie a beaucoup fait sans doute, mais il lui reste encore plus à faire. Après avoir parcouru le cercle des imitations , il est temps qu'elle prenne un caractère qui lui soit propre et
aspire à l'originalité. Ce n'est pas là, j'en conviens, une tâche facile. Dans la sphère des arts, comme dans les autres sphères, il y a des limites assignées à l'esprit humain, et à mesure que les civilisations vieillissent le champ de l'invention se rétrécit ; même dans ce qui parait le plus nouveau il n'y a guère qu'une combinaison et une appropriation heureuses des formes du passé. N'importe, plus la tâche est ingrate, plus elle promet de gloire à qui l'accomplira. Le génie d'ailleurs, quand il se révèle, a ime force et une puissance devant lesquelles on voit les résistances céder et les obstacles s'aplanir. Tout ce qui nous enchaîne aujourd'hui à une certaine médioci'ité, la diffusion de la richesse, l'action qu'exerce dans le domaine des arts cette foule de clients qui autrefois s'en tenaient éloignés, l'altération du goût dont cette invasion a été suivie, la nécessité où l'on est d'y conformer les travaux de la pensée et de la main, tous ces empêchements, toutes ces difficultés ne seront rien le jour où prévaudra une inspiration réelle et où le génie, un génie véritable, se montrera. Mais les génies, où sont-ils? qui en donnera à notre monde appauvri? C'est du ciel qu'ils descendent, et il en est avare. Qui nous don-
nera surtout de ces génies simples dans leur grandeur, et qui , à force de s'enivrer d'eux-mêmes, ne gâtent pas les dons qu'ils ont reçus d'en haut? C'est là le problème, et, à vrai dire, il n'est pas à la veille d'être résolu.