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LES OBJETS HORS DE CLASSE

Il y a à rexposition quelque chose de plus curieux à étudier que l'exposition même; c'est la foule qui s'y succède. Cette foule est un spectacle toujours piquant et toujours nouveau. Quel sujet d'études pour la plume et pour le crayon ! Que de variétés et de contrastes ! Que de bonnes physionomies dans ce flot mobile ! Comme chacun y garde le cachet de sa nationalité, depuis l'Anglais en casquette de voyage et en gants chamois jusqu'à l'Allemand, qui retrempe son admiration à toutes les buvettes. Comme l'Espagnol y est espagnol, l'Américain du Nord américain du Nord ! Et les femmes ! sont-elles assez de leur pays? Leurs visages n'en diraient rien que leurs chapeaux les trahiraient. Parmi ces robes et ces mantelets, combien ont franchi les mers ou tra-

versé rivière sur rivière avant de se montrer sous ces voûtes où toutes les coupes et tous les tissus se confondent dans une même hospitalité ?

Voilà un premier champ ouvert à l'observation, et qu'il est vaste ! Point de région ni de peuple qui n'y fournissent un contingent. J'ai aperçu pour ma part, dans les galeries du palais, des Tyroliens coiffés de leur chapeau en cône, des Orientaux en cafetan, des Arabes en burnous, des Catalans avec leurs espadrilles, des Écossais aussi légèrement vêtus qu'on peut l'être dans les Hautes Terres, tous les costumes et tous les teints; blanc, noir, cuivré et jaune. Eh bien ! autant de races, autant d'impressions , et Dieu sait lesquelles! Puis, outre la race, il y a l'individu , autre élément d'observation non moins fécond ni moins varié. Les visiteurs à l'exposition sont un peu comme les fagots de Sganarelle ; il y en a des uns et des autres. Il y a le visiteur sérieux qui examine en connaissance de cause, le visiteur spécial qui s'attache aux objets de son commerce et couvre le reste de ses dédains , le visiteur superficiel qui voit et juge au pied levé, le visiteur qui prend des notes, celui qui commente à haute voix, celui qui s'informe des prix et charge son calepin d'adresses, le visiteur isolé qui erre de vitrine en vitrine et ne jouit de rien

faute d'un confident, le visiteur en famille qui a le souci contraire et veille surtout à ce qu'aucun des siens ne s'égare, le visiteur qui fait le modeste et celui qui tranche de l'important , le visiteur qui va droit au meilleur buffet et en étudie à fond les ressources, le visiteur des jours réservés et celui des jours au rabais, le visiteur qui traverse le palais comme une flèche et celui qui volontiers y élirait domicile et, n'étaient les gardiens, passerait la nuit au sommet d'un phare, ou camperait entre la Turquie et la Chine, sur une natte à défaut d'un tapis.

J'indique ces sujets et n'y prétends point de droits d'auteur ; que d'autres les traitent : ils appartiennent au domaine public ; ni la reproduction ni la traduction n'en sont interdites. Ce que je veux étudier aujourd'hui, c'est moins la foule en elle-même que la foule dans les directions qu'elle prend, les impulsions qu'elle reçoit, les goûts et les préférences qu'elle manifeste.

Le cœur humain est ainsi fait qu'il poursuit surtout ce qu'il ne lui est pas donné d'atteindre. Point de livre de philosophie qui n'ait signalé cette disposition et ne se soit évertué à la combattre. Tempérer ses désirs, c'est ce qu'enseignent les sages : ils ont là- dessus des préceptes de la plus grande beauté,

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et qui ont d'autant moins vieilli qu'il en a été fait plus rarement usage. Mêmes recommandations à propos du luxe, sans compter que la loi s'en est souvent mêlée et a porté des peines contre les écarts somptuaires. A quoi cela a-t-il abouti ? on peut le voir. En dépit des maximes et des édits, l'homme est resté ce que la nature l'a fait, avide de nouveautés et de jouissances, inquiet, remuant, aimant le bruit et l'éclat, allant vers l'inconnu avec une sorte d'ivresse, mal à l'aise dans sa sphère et tourmenté du besoin d'en sortir, dédaignant ce qu'il a sous la main pour convoiter ce qui est hors de sa portée , chimérique et positif, fasciné par ce qui brille : par les verroteries quand il est sauvage, par les pierreries quand il est civilisé ; faisant toujours une part, même dans la plénitude de sa raison, au clinquant, à l'imaginaire , à ces hochets de la vanité qui sont de tous les pays et de tous les temps et semblent porter des défis aux moralistes, avec l'insolence d'une longue impunité.

S'il en fallait une nouvelle preuve, l'exposition se chargerait de nous la fournir.

Dans une société où régneraient des goûts sensés et qui ne sacrifierait pas autant à la fantaisie, quel serait le mouvement de cette foule après avoir fran-

ohi les portes du palais? Il est aisé de répondre à cette hypothèse. Naturellement chacun devrait aller d'abord vers les objets qui le touchent personnellement, dont il connaît la valeur et l'emploi, qui se rattachent à sa profession ou lui sont d'une utilité notoire, là en un mot où un intérêt direct peut et doit l'attirer. Ainsi l'agriculteur se porterait du côté des machines qui aident et suppléent les bras de l'homme, des instruments qui donnent au travail plus de précision et de sûreté, des produits du sol étranger, comme élément de comparaison. De son côté l'industriel, ouvrier ou patron, irait droit aux outils et aux produits de son ressort, jugerait les autres et se jugerait lui-môme, verrait d'un coup d'œil quels progrès lui restent à faire, quels perfectionnements à obtenir. Et quant aux hommes à qui manque un but spécial , n'ont-ils pas, en leur qualité de consommateurs, une enquête générale à poursuivre ou à compléter? N'ont-ils rien à apprendre sur les articles usuels, sur ceux qui défraient leurs besoins journaliers? Ne leurimporte-t-il pas de connaitre ce qu'on a imaginé de mieux, soit en France, soit au dehors, pour loger, nourrir, vêtir, éclairer, chauffer les populations, quels sont les objets les plus avantageux, les prix les plus discrets, les pro-

lâ.

cédés les plus économiques, tout ce qui ajoute au bien-être, accroît les facilités de vivre et compte dans l'existence comme utilité d'abord, puis comme agrément ?

Voilà de quelle façon devraient se régler les mouvements de la foule dans une société sensée et positive comme on dit qu'est la nôtre : d'abord les objets essentiels et accessibles, puis les frivolités et les curiosités que personne n'a la prétention d'acquérir. Est-ce le spectacle auquel nous assistons, et les rôles se distribuent-ils de cette manière? La vogue est-elle acquise aux produits utiles, aux industries élémentaires , à celles qui emploient le plus de bras et s'adressent au plus grand nombre de clients? Hélas! non, et là-dessus aucune illusion n'est possible ; il suffît d'un regard pour juger que c'est l'inverse qui a lieu.

Où vont ces flots de monde? où aboutit cette file qui remplit la rotonde et se développe dans les galeries extérieures? S'agit-il d'un spectacle gratis ménagé au sein du palais? 11 faut alors que ce spectacle offre un attrait bien vif et soit du goût de toutes les classes. J'aperçois là comme un abrégé du personnel social, depuis la grande dame en toilette du matin jusqu'à la grisette dans ses plus beaux atours.

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des gens du monde mêlés aux gens de la campagne, des artistes, des ouvriers, des hommes qui vivent de leurs rentes près d'hommes qui vivent du travail de leurs mains. Et comme cet attroupement supporte les ennuis de l'attente! Quelle persévérance exemplaire! quelle méritoire opiniâtreté! Point de privilège ni de passe-droit; plumes ou bonnet, blouse ou habit noir, robe de satin ou robe d'indienne, tout relève de la même police, emboîte le même pas et fait plusieurs heures durant le même pied de grue. C'est l'égalité dans toute sa rigueur, comme la prêche l'Évangile, comme elle règne aux portes du ciel.

Pourquoi cette attente? pourquoi cette corvée? en quel honneur se forme ce rassemblement toujours le même et toujours nouveau? En l'honneur des diamants de la Couronne. C'est le grand succès de l'exposition, celui que personne ne conteste, dont personne ne se défend et qui a un caractère évident d'universalité. Au lieu d'aller d'abord vers les objets de sa compétence , tout visiteur marche vers l'idole et s'empresse de lui payer tribut. Il y emploiera une séance entière s'il le faut, s'y morfondra au milieu de coudes turbulents et de piétinements incommodes, malgré la fatigue, malgré la chaleur

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et les révoltes de son odorat; mais il n'en aura pas le démenli , il aura satisfait au premier et principal article de son programme, il aura vu les diamants de la Couronne.

Encore s'il avait le sentiment de ce qu'il fait et la conscience de ce qu'il admire; s'il connaissait l'histoire de ce Régent qui pèse cent trente-HX carats et est estimé cinq millions; s'il savait comment il fut acquis et à travers tant de révolutions conservé à la France; s'il pouvait apprécier ce que vaut cette couronne qui figura, je crois , au sacre de Charles X, l'un des chefs-d'œuvre de la maison Bapst, qui en compte et aujourd'hui encore en expose tant d'autres; s'il savait quel art patient et ingénieux il a fallu pour faire entrer dans une seule pièce et juxtaposer 5,200 brillants, 144 roses et 59 saphirs d'un prix de 15 millions environ; s'il avait une notion, même superficielle, des grandes existences en fait de diamants , par exemple celui du rajah de Bornéo, qui pèse 300 carats; celui de l'empereur du Mogol, qui en pèse 279 et que Tavernier évaluait à 18 millions; celui de l'empereur de Russie, du poids de 136 carats ; celui de la couronne d'Autriche , qui va à 139 carats; enfin les deux diamants d'une notoriété plus récente, le Koh-i-Nor, exposé à Londres

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en 1851 , et VÉloile-du-Sud, que M. Halphen expose à Paris et qui atteint, dit-on, le'poids de 125 carats !

Mais qu'importe au visiteur cette nomenclature? Descend-il à de pareils détails? Il a vu les diamants de la Couronne, c'est tout ce qu'il en veut. Quand cette Cauchoise avec sa coiffure en pyramide , quand ce mineur venu des houillères du Nord , cet herbager du Cotentin, ce vigneron de la Bourgogne, ce forgeron du Berry, ce saunier des côtes de la Manche, ce pà,tre de l'Auvergne ou du Jura , ce tisserand de la Normandie ou de l'Alsace, ce bûcheron des Ardennes ou des Vosges, ces ouvriers de Saint- Étienne et de Lyon qui donnent à la soie des formes si variées et si riches; quand ces milliers de curieux venus de tous les points du territoire retourneront les uns vers leurs champs, les autres vers leurs ateliers , dans leurs villes ou dans leurs hameaux, quel souvenir restera le plus profondément gravé dans leurs mémoires? Celui des diamants de la Couronne. Ils en parleront beaucoup plus que de ce qui les touche, et réussiront mieux ainsi à se faire écouter, tant est général l'empire du merveilleux , tant est grande la puissance des mots.

Il faut dire qu'on y aura un peu aidé par la mise

en scène. J'aurais voulu qu'à montrer ces joyaux on déployât moins d'appareil et qu'on en fit quelque chose de moins solennel et de moins théâtral. Un peu de simplicité n'eût pas nui à la grandeur et à l'intérêt du spectacle. Que signifient cet échafaud ménagé au milieu de la rotonde, cette double estrade par laquelle la foule monte et descend , cette niche qui semble disposer les esprits à l'adoration, et ces gardiens qui ont toujours à la bouche les mois familiers à Isaac Laquedem : « Marche ! marche ! » comme s'ils avaient peur que l'éblouissement ne dégénérât en convoitise et que le plaisir des yeux, prolongé outre mesure, ne poussât les doigts à de moins légitimes entraînements? J'avoue que l'ensemble de cette exhibition m'a toujours laissé un sentiment pénible. En serait-il autrement s'il s'agissait de montreraux fidèles, empressés et fervents, un reliquaire précieux, lâchasse d'un saint, un morceau de la vraie croix? Hélas! c'est aussi un culte que celui-là, et un culte bien dominant, celui de millions réunis dans un petit volume et sous une forme qui frappe les imaginations. Mais ce culte n'a pas besoin d'être encouragé; il fait son chemin tout seul et se passe d'auxiliaires.

Ce penchant de la foule pour ce qui brille au re-

gard et sort de la vie usuelle ne se trahit pas seulement sur ce point du palais ; partout il se reproduit et se retrouve. Quand les curieux en ont fini avec les diamants de la Couronne , où vont-ils , où se portent ils ? Aux porcelaines de Sèvres et aux tapisseries des Gobelins. Cette fois , je l'avoue , la force me manque pour les blâmer : on ne peut être censeur là où on est complice. Je sais tout ce qu'on peut dire contre ces produits d'exception pour lesquels la dépense n'est point en rapport avec les résultats et qui ne s'obtiennent qu'au moyen de grands sacrifices. Mais c'est là, pour notre pays, une affaire de tradition et des plus dignes de respect. Fonder aujourd'hui de tels établissements serait insensé ; les supprimer, les amoindrir, quand ils ont la consécration des siècles, ne le serait pas moins. D'ailleurs il est bon d'entretenir au sein de la foule le sentiment des beautés de l'art , et rien ne vaut pour cela ces ateliers qui ne relèvent que d'eux-mêmes et conservent intacts les éléments d'une exécution supérieure. Ce sont autant d'écoles pour l'industrie ordinaire, autant de modèles qui lui sont offerts et l'obligent à élever son niveau. Ainsi envisagés , les frais de ces établissements ne sont pas sans compensation ; si l'État y perd, la nation y gagne, et peut-être leur devons-

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nous cette supériorité de goût qui distingue nos produits et en assure le débit.

J'accepte donc comme une faiblesse justifiée l'intérêt qui s'attache à ces belles pièces que Sèvres expose et qui n'ont point de rivales ^ à ces porcelaines dures où MM. Diéterle, Choiselat, Feuchère, Klagmann, André, Delacour, Roussel et d'autres encore ont épuisé les ressources de l'art le plus raffiné et le plus ingénieux, aux frises sur biscuit, aux coffrets , aux candélabres , aux jardinières, au baptistère en pâte céladon, aux jattes, aux coupes, aux services de table, aux émaux de MM. Apoil, Meyer et Schill et à cette collection de porcelaines tendres qui rappelle un procédé dont la vogue fut grande et qui est une des traditions de notre établissement officiel. J'en dirai autant des tapisseries de haute lisse qu'exposent les Gobelins et Beauvais , des tapis de la Savonnerie , celui entre autres qui a été exécuté pour un salon du pavillon Marsan. Tout cela est du plus grand style et d'une exécution qui ne laisse rien à désirer : à en parler, même en passant, il ne faut oublier ni les noms des artistes qui y ont concouru ni les œuvres auxquelles ces noms se rattachent ; par exemple la Psyché, d'après Raphaël, par MM. Buffet et Munier; la Pêche miraculeuse , de MM. Flamant;

la Viei^ge au poisson, de M. Munier'; le canapé, do MM. Carmont et Chabal; les chiens de chasse, de M. Lépine ; la Nature morte, de MM. Chevalier et Dufour; les raisins sur un vase antique, de M. Falloux; les attributs de l'hiver, de M. Milice; les écrans, les meubles style Louis XVI, de MM. Dubigny, Quentin et Levesque; enfin la Fable de la Fontaine, de MM. Milice et Chevalier. Je cite sur des notes prises à la hâte , et peut-être ai-je omis quelques noms et des meilleurs; c'est inévitable dans luie œuvre collective.

Mais j'en reviens à dire que, si c'est là de l'art et de la grande industrie , ce n'est en vue ni de cette industrie ni de cet art qu'une exposition universelle a lieu, et que, s'ils en sont le brillant accessoire, ils ne sauraient avoir la prétention d'en être l'objet principal. H y a toujours dans les travaux que le gx)iivernement provoque et féconde quelque chose d'artificiel et qui s'écarte du régime ordinaire des ateliers. Point de rapprochement, point de concurrence possibles entre les produits de l'une et de l'autre origine. L'État agit en patron magnifique qui ne lésine sur rien , paye libéralement son monde , ne regarde ni au coût de la matière ni au prix de de la main-d'œuvre, tandis qu'un établissement

privé est obligé, sous peine de périr, d'établir la balance entre ses recettes et ses dépenses et de la faire incliner plus ou moins à son protit. Puis l'État a un second et précieux avantage, celui d'être son propre client et de ne redouter ni les caprices ni le délaissement des acheteurs, tandis qu'un établissement privé est le serviteur de tout le monde , le jouet de tous les goûts, et doit constamment se tenir sur la défensive tant pour maintenir ses prix que pour faire valoir ses qualités.

A ces divers titres, les produits officiels sont, je le répète, de véritables hors-d'œuvre dans une exposition de l'industrie proprement dite ; et quand l'attention du public s'y fixe trop vivement cette exposition manque son but et dévie de son objet. Une exposition, si je ne me trompe, est un combat à armes égales , et ici où est l'égalité ? C'est en outre une réunion d'articles d'un usage courant et auxquels chacun peut prétendre , tandis que dans ces porcelaines d'un grand prix et ces tapisseries de haute lisse il est impossible de voir autre chose qu'un luxe de souverain et tout au plus de quelques grands seigneurs.

C'est pourtant à cela que s'attache d'abord la foule, qui ne boira jamais dans du Sèvres et ne

songe pas à tejdre ses appartements avec des Gobelins.

Il y a plus, le voisinage de ces morceaux d'art est contagieux et semble agir comme aiguillon sur Tindustrie ordinaire ; de là des efforts qui rappellent la grenouille voulant imiter le bœuf. On sait comment se passaient les choses aux belles époques du compagnonnage , lorsque chaque corps ou fraction de corps d'état se piquait de produire son chefd^ œuvre et de le mettre au-dessus de toute rivalité. Que de temps et d'efforts dépensés pour aboutir à quelque pièce bizarre et d'un goût suspect; une cathédrale en miniature, un palais byzantin, une coupole démesurée. Puis, quand il s'agissait d'adjuger le prix , les passions s'en mêlaient et la victoire restait aux compagnons qui avaient les poings les plus solides et les bâtons les plus noueux. Il en est de même parmi les exposants ; c'est à qui aura et montrera son chef-d'œuvre. Dieu sait que de tours de force ont été exécutés avec cette idée fixe d'éblouir le public et d'écraser ses concurrents ! Ni l'argent ni la patience n'y ont été épargnés. On a tourmenté le bois , le cuivre, tous les métaux, toutes les matières textiles pour en faire sortir de fastueuses inutilités , des prodiges ruineux, des phénomènes à l'appui des-

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quels un peu de musique ne serait pas déplacée. Qui sait même si avec une police moins bien faite les poignets ne s'en mêleraient pas?

Du haut en bas du palais, au rez-de-chaussée comme dans les galeries supérieures, dans l'annexe comme dans la rotonde, partout je retrouve cet effort, cette contention, cette tendance de l'industrie libre à viser plus haut qu'il ne convient et qu'elle ne doit. Pour parler de ce que je puis mieux juger, voici, par exemple, une tapisserie de MM. Sallandrouze, représentant une vue du port de Marseille. C'est un chef-d'œuvre, je le veux bien ; mais ce n'est point Marseille; j'ai beau m'y reprendre, je ne reconnais ni ces eaux, ni ce ciel, ni ces rochers , ni surtout ce palais qui appartient au monde imaginaire et met en défaut mes souvenirs. Non loin de là MM. Requillard nous montrent aussi leur chefd'œuvre, un meuble de salon où la laine, dans ses nuances délicates, semble porter un défi au burin et au pinceau , où chaque médaillon est une peinture achevée et vivante. Mais, de grâce, qui oserait s'asseoir sur ces petits Amours si joufflus, si frais , si roses, au risque d'en altérer le teint et d'en dénaturer les formes? Ce sera tout ce que vous voudrez, des tableaux, des mosaïques; ce ne sera ni un

canapé ni des sièges; les réduire à cette condition serait les outrager. Et cette glace qu'expose la manufacture de Saint-Gobain et qui semble nous insulter du haut de sa taille ! Comment l'assortir? où la placer? Voilà deux problèmes. Je ne vois pas de palais qui soit à sa mesure ni de population de géants qui puisse s'y regarder sans affront. Toujours et partout des produits d'apparat!

Même dans les objets usuels règne celte exagération épidémique et surtout chez les exposants de seconde main. A ce sujet, qu'on me permette une simple observation : il me semble que la commission s'est montrée bien indulgente pour les exposants de cette catégorie. Que le palais fût ouvert aux fabricants, aux inventeurs, à tous ceux qui produisent, créent avec plus ou moins de succès et une habileté plus ou moins grande, c'était dans l'ordre. Tout ce qui appartient directement à l'industrie, à une industrie honorable y avait droit d'asile. Mais les intermédiaires ne pouvaient prétendre à la même faveur ; sauf quelques exceptions bien rares et surabondamment justifiées, ils ne devaient pas figurer dans ce concours. Ce qu'ils étalent sous leur étiquette et en y attachant leurs noms est l'œuvre d'autrui et constitue une sorte d'usurpation. Même

quand ils ont ajouté une façon, une forme particulières, la propriété initiale n'en reste pas moins où la justice veut qu'elle soit, c'est-à-dire au fabricant, à celui qui a transformé la matière brute en un produit industriel. S'écarter de ce principe, c'étaii faire dégénérer l'exposition et lui donner ces airs de bazar qu'on y remarque de loin en loin et qui jurent avec la grandeur et la sévérité de l'ensemble.

C'est aux produits de seconde main que l'on peut surtout adresser ce reproche, sur lequel j'insiste à dessein; c'est là que se donnent carrière les écarts de la montre et de l'étalage. Pour les grands magasins de Paris, pour les marchands et marchandes en crédit, pour ceux qui tiennent le sceptre de la mode ou y aspirent, c'était une belle occasion d'annonces gratuites, et ils n'ont pas manqué d'en tirer parti. Ceux même qui n'étaient pas admis aux honneurs directs de l'exposition ont su y arriver par des moyens indirects et figurer comme acquéreurs, sinon comme exposants. De là un bariolage de noms et d'adresses, multipliés comme un défi aux concurrents et une amorce aux acheteurs. Aussi que de merveilles et à quels prix ! Des robes en dentelles de 40,000 fr. 1 des robes simplement brodées de

4,000 fr. ! des irantelets de tO,000 fr. ! des manteaux de cour de 20,000 fr. ! de simples corsages qui coûtent 15,000 fr. ! Jusqu'à des chemises d'hommes qu'on ne donne pas pour moins de 1,000 fr. et que je ne consentirais pas à porter, dût-on m'en donner mille autres pour cela. Il n'y a qu'un prince allemand qui puisse se mettre sur la poitrine ces tissus à jour, où tout est festons et astragales, et encore faudrait-il y ajouter, comme assortiment, la perruque de soie, les épaulettes en diamants et le luxe de broderies et de crachats qui distinguent les cours de la Confédération germanique. Vraiment, c'est à en prendre le luxe en pitié. Il n'est point de loi somptuaire qui puisse, mieux qu'un tel spectacle, ramener le public à des goûts plus simples; c'est le luxe dans son ivresse, et il n'est pas édifiant à voir. Et cependant, si la foule se montre quelque part à flots plus pressés, soyez sûr qu'elle a en face d'elle un de ces étalages. Elle en rit parfois, mais elle s'y arrête ; elle n'y prétend pas , mais elle regarde. Il existe dans le rez-de-chaussée du palais des expositions vraiment sérieuses et où nos grandes industries ont déployé leurs richesses, où chaque nom de ville, chaque nom de fabricant rappellent des succès ininterrompus;, où près d'anciennes re-

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nommées s'élèvent des renommées nouvelles, toutes justement acquises et en possession d'une légitime popularité. Il y a là Roubaix , Reims, Tourcoing, Sedan, Louviers, Elbeuf, la Normandie, l'Alsace, nos cités, nos provinces manufacturières. N'y allez pas; c'est un désert, c'est une Thébaïde : à peine y trouveriez-vous quelques ombres égarées qui les traversent à la course, ou quelques connaisseurs honteux de leur isolement. La foule n'est pas aux choses utiles; il lui faut des spectacles, et c'est ailleurs qu'elle en va chercher.

Rien ne servirait de s'en affliger ou de s'en plaindre ; il est des courants contre lesquels on ne saurait lutter. La commission impériale l'a compris elle-même et a fait récemment un effort pour ramener le public dans une direction plus sensée et pins vraie. Elle a imaginé une exposition spéciale dans l'exposition générale, celle des produits à bon marché et d'usage courant. L'idée est juste, l'intention bonne; le succès y répondra-t-il ? Je me propose de voir cela près et en détail, et, s'il y a lieu, d'en dire mon sentiment.

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