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IL EFFACE TOUTES LES TACHES

L'hommage fut apprécié comme il devait l'être , l'allusion aussi. Qu'est devenu ce buste et à quoi a-t-il servi? Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que la maison Payen , aujourd'hui Court de Payen, est restée à la tête de cette industrie et soutient dignement un nom honorable et honoré.

J'aurais tout dit sur la savonnerie de Marseille si, après s'être montrée si modeste dans sa vitrine , elle n'avait fait distribuer à la commission impériale une note pleine d'assez grosses prétentions. Voici de quoi il s'agit :

Marseille fait le meilleur savon de France, mais elle n'est pas seule à y faire du savon. Elle a vu s'élever des concurrences , et quelle industrie n'est pas dans ce cas ? Elle les supporte avec peine et voudrait s'en délivrer; c'est de règle. Mais elle les accuse, elle les dénonce, elle appelle sur ses rivaux l'attention et les foudres de l'État; elle demande qu'on en revienne aux décrets de l'Empire, aux édits de Colbert ou à quelque chose d'approchant ; elle consent à ce qu'on la ramène aux carrières , pourvu qu'on y conduise aussi ceux qui marchent sur ses brisées; elle crie à la fraude, à l'altération du produit, à la décadence de la fabrication , et , pour y mettre ordre, elle adjure le gouvernement de tirer quelques chaînes de ses vieux arsenaux afm de les arrangera son usage.

Voilà qui est plus grave et mérite examen. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'un cas isolé : dans bien des industries il y a un penchant vers ces mesures extrêmes et comme un besoin de servitudes contre les abus de la liberté. A ce titre, la question s'agrandit et devient sérieuse.

Au fond, et pour s'occuper de Marseille, est-elle vraiment fondée à se plaindre? Où est le tort, où est le dommage qu'on lui fait? Dans l'approvisionne-

ment du pays elle compte pour la moitié environ ; dans l'exportation elle a à peu de chose près la totalité. Son travail, le travail d'une seule ville, s'élève à 60 millions de kilogrammes, tandis qu'on n'évalue pas à plus de 90 millions de kilogrammes le travail du Royaume-Uni tout entier. L'Autriche ne ^fabrique que 4 millions de kilogrammes de savon et l'Espagne 8 millions; le reste de l'Europe en est réduit à des chiffres insignifiants. Encore une fois, est-ce le cas de se plaindre?

Si des quantités on passe aux qualités , l'avantage reste encore à Marseille. Ailleurs, et même en Angleterre, on en est encore à l'empirisme ; point d'amalgame fixe, point de procédé suivi. Les modes varient comme les éléments; le savon est tantôt à base de suif, tantôt à base d'huile de palme, parfois d'huile de coco, souvent de, résine, où nos voisins excellent et dont ils usent largement. Or rien de tout cela n'égale ce beau savon marbré , à la base d'huile d'olive , qui a constitué de tout temps et constitue aujourd'hui encore la supériorité de la savonnerie marseillaise. C'est là vraiment une fabrication régulière , portant en elle-même ses garanties , reposant sur des doses exactes et qu'on ne peut modifier impunément (0 à 7 pour 100 d'alcali,

59 à 60 pour 100 de corps gras, 30 à 35 pour 100 d'eau), donnant un produit qui ne se rancit ni ne se détériore jamais, d'un beau manteau, d'une odeur franche et qui n'a point de rival à l'emploi. S'il en est ainsi et si ces faits sont avérés, d'où vient tant de mauvaise humeur? Marseille est en première ligne pour les quantités et les qualités; que lui fautil de plus?

Recherchons Forigine et l'objet de cette colère. Il s'est fondé à Paris et dans sa banlieue des savonneries qui ne sont pas, dit-on, fort scrupuleuses sur la qualité des matières qu'elles emploient, et jettent indistinctement dans leurs chaudières des suifs, des graisses, des oléines, tous les débris imaginables combinés avec quelques huiles de coco ou des huiles de graines colorées en jaune ou en rouge. De là des savons sans marbrure, que Ton nomme dans le commerce lisses, liquides, unicolores, et que l'on surcharge d'eau presque à volonté. C'est dans l'excès d'eau que serait surtout la fraude, et aussi dans un mode de vente des plus arbitraires que l'on puisse imaginer. Avec l'habileté de main qui les distingue, les fabricants de Paris ont su donner à ces savons unicolores les apparences du produit le mieux confectionné et, à défaut de qualités solides.

tout le prestige du coup d'oeil. La pâte reçoit dans des moules ingénieux les formes les plus diverses, et se débite ensuite par fragments qui devraient peser un demi-kilogramme. C'est ce qu'on appelle la vente au morceau. Or il se trouve que ces morceaux d'un aspect si séduisant, au lieu du poids régulier de 500 grammes, n'en ont guère que 470 ou 475, c'est-à-dire 25 grammes de moins.

Ainsi d'une part excès d'eau, de l'autre déficit dans le poids : voilà, s'il faut en croire l'accusation, ce que l'on peut reprocher au savon unicolore de Paris. Et pourtant il est si bien coupé, d'une tournure si coquette , si adapté aux besoins courants , si commode et d'un si prompt débit que l'usage s'en répand de plus en plus, et qu'il tend à évincer des magasins de détail le savon loyal et honnêtement fabriqué. C'est à ce sujet que la savonnerie de Marseille jette feu et flamme : pour de si grands coupables, ce n'est pas trop que les anciens appareils de torture, combinés avec des appareils nouveaux , la marque obligatoire, l'interdiction de la vente au morceau, les saisies, les procès-verbaux, les confiscations, toutes les servitudes de Colbert et toutes les entraves de l'Empire.

Il serait temps d'en finir avec ces récriminations

et ces plaintes, bien souvent reproduites. Je crois qu'il est dans les habitudes des industries de se déprécier et de se calomnier elles-mêmes. Le moindre cri d'alarme jeté par une voix intéressée y trouve à l'instant des échos irréfléchis. La chose grossit de bouche en bouche ; le ciron devient un éléphant. Au fond, dans toute industrie sérieuse ;, la fraude n'est que l'exception ; la règle est la bonne foi. Quand ce ne serait pas une question d'honneur pour le fabricant, ce serait une question d'intérêt. La fraude, en effet, a rarement enrichi ceux qui s'y adonnent ; si elle a des surprises, elle a aussi de cruels retours, et le délaissement est au bout. Rien ne vaut l'industrie régulière; elle conduit seule à la considération et à la fortune. Il se peut que par intervalles elle ait à souffrir de quelques écarts; mais ce sont là des épreuves où elle se retrempe , et c'est à elle que reste en définitive le dernier mot.

D'ailleurs n'est-ce pas sur ce mélange de bien et de mal que roulent toutes les relations humaines? Ne sommes-nous pas exposés chaque jour à choisir, à discerner, à accepter ce qui est bon, à rejeter ce qui est mauvais ? N'avons-nous pas à nous défendre les uns des autres, à nous tenir en garde, à nous défier? S'il en est ainsi de toute chose , pourquoi

l'industrie constituerait-elle une exception? Dans les transactions qu'elle crée il y a deux parties en présence, un vendeur et un acquéreur. Que le vendeur sache mieux ce qu'il fait, que l'acquéreur agisse un peu en aveugle, c'est ce qu'il est impossible de nier ; mais vouloir suppléer à ce qui manque de loyauté à l'un et d'intelligence à l'autre par une intervention quelconque; vouloir que le gouvernement ait des yeux pour ceux qui ne voient pas et impose le respect d'eux-mêmes à ceux qui l'oublient, c'est entrer dans la voie des utopies, c'est imiter ces sectes de fâcheuse mémoire qui prétendaient affranchir l'individu de toute responsabilité pour la rejeter sur l'État, et mettaient à la charge de ce dernier le souci et le soin de l'existence commune. Plus on y songe, plus on découvre d'embarras et de périls dans un aussi triste expédient. Aujourd'hui r'est l'industrie du savon qui demande des règlements contre la fraude ; demain ce sera une autre industrie , tout aussi autorisée à le faire. A être juste, il n'en est aucune qui n'y ait les mêmes droits. Vous voulez que le savon que j'achète ait un poids régulier et ne soit pas surchargé d'eau. Vous mettez le gouvernement en demeure d'y veiller. C'est bien, mais ce n'est pas tout. Pourquoi n'exigerai s-je

pas les mômes garanties pour les autres articles que je consomme ?■ Pourquoi ne serais-je pas protégé contre les étoffes mal fabriquées et les imperfections de la main-d'œuvre? Il y a des fraudes partout, et partout des victimes; ce n'est faire qu'une demijustice que d'en réprimer quelques-unes en laissant le reste impuni. Il faut appeler l'œil de la police sur tous les objets imaginables; tous sont susceptibles d'être adultérés. Vite une armée d'agents , d'experts, de chimistes chargée de veiller à la sincérité des produits et à l'honnêteté des moyens de débit. Voilà où aboutit ce régime s'il veut être conséquent.

Que les industries sachent donc se protéger ellesmêmes; l'État est assez chargé de besogne pour qu'on lui épargne celle-là. D'ailleurs il la remphrait mal et tromperait l'espoir qu'on met en lui. Qu'il se réserve un droit de surveillance sur tout ce qui peut intéresser la santé et la vie de ses administrés, qu'il tienne dans une sorte de tutelle les denrées de première nécessité, soit; mais c'est là que se trouve la limite utile de son intervention. Hors de ce domaine restreint et qu'il vaut mieux réduire qu'agrandir, il ne trouverait que difficultés sans issue etinconvé nients sans compensation. Le reste doit se passer

entre producteurs et consommateurs; c'est à eux de se faire justice, et ils se la font certainement meilleure que le gouvernement ne la leur ferait. De producteur à producteur, il y a la concurrence d'état qui oblige à être honnête ceux mêmes qui ne le seraient pas par tempérament. De producteur ou d'intermédiaire à consommateur, il y a la faculté de choisir l'objet qui réussit le mieux à l'emploi et de porter ses préférences vers l'établissement le mieux famé. C'est ainsi que, d'une manière presque inaperçue, tout homme et tout produit sont en fin de compte mis à leur rang et appréciés à leur valeur sans qu'il soit nécessaire pour cela d'avoir recours à ces instruments de contrainte renouvelés des anciens temps et dont s'accommoderaient mal le génie et l'activité modernes.

J'ai été sévère envers la note émanée de la savonnerie de Marseille, et je n'en cacherai pas le motif. C'est qu'il m'est pénible de voir s'élever un vœu de servitude manufacturière d'une ville où sont nées tant et de si légitimes manifestations en faveur de la liberté du commerce. C'est là plus qu'une inconséquence, c'est une faute, et, qui plus est, une faute gratuite. Rien en l'état des choses ne motivait cet éclat. La savonnerie de Marseille est, Dieu merci,

robuste et saine; son exposition le prouve bien et jure avec le cri de désespoir qu'elle pousse. Elle a toujours sa légion de fabricants que le consommateur connaît et tient en haute estime. J'ai cité MM. Court de Payen ; il faudrait citer encore MM. Arnavon, Paranque,Milliau, Charles Roux, Roulet,Bonnefoy et vingt autres dont les noms m'échappent. Elle a un crédit bien établi et une supériorité de deux siècles, le témoignage public qui lui a été rendu à Londres et celui qui lui sera infailliblement rendu à Paris. Qu'elle s'apaise donc et n'appelle pas les proscriptions sur la tête de ses adversaires! Dans tout combat de ce genre, le champ de bataille reste en définitive aux plus honnêtes et aux plus intelligents. Marseille n'a rien à craindre sous ces deux rapports.

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