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LE SAVON

Je me propose de parler du savon comme d'un compatriote : nous avons eu le même berceau^ et il est doux de s'occuper des choses au milieu desquelles on a grandi et qu'on a bien connues. Peutêtre me manque-t-il un peu de chimie pour cela : j'essayerai d'y suppléer par quelques notions, telles quelles. Il ne faut pas, en matière de technologie , se montrer trop exigeant vis-à-vis des hommes de notre génération; ils n'ont pu choisir entre la classe des lettres et celles des sciences , ni profiter de ce qu'on nomme la bifurcation des études. De notre temps nous n'usions pas de si gros mots.

Que le savon soit né à Marseille, c'est de notoriété publique, et j'y ai cédé en le répétant. Il confient pourtant de faire des réserves. Les premières

fabriques de savon furent établies à Savone dans le cours du sixième siècle, et à défaut d'une tradition plus formelle le nom seul du produit dénoncerait cette origine. Le voisinage de grands bois d'oliviers fournissait la matière essentielle, l'huile, et quant aux alcalis, on se contenta d'abord des plus grossiers, par exemple des cendres provenant du foyer ou de la combustion de quelques plantes marines , comme la soude. Un lessivage et un amalgame, voilà à quoi se réduisirent les procédés en usage dans cette période de débuts procédés bien élémentaires, comme on le voit, et qui pourtant sont restés les mêmes, sauf de légers perfectionnements.

Cette industrie s'adressait à l'un des besoins sur lesquels on peut mesurer le degré de richesse et de civilisation des peuples. Le savant M. Liebig en juge ainsi, et il ajoute que les seigneurs du moyen âge, avec leur luxe de vêtements, d'armes et de chevaux, étaient bien voisins de la barbarie pour tout ce qui tient aux soins de la personne. L'honneur des temps modernes sera d'avoir écarté ce faste au profit d'une plus grande propreté , et, s'il faut en croire le chimiste allemand, l'usage du savon entre pour une bonne part dans ce progrès. Il a même là-dessus des formules presque mathématiques : tel chiffre

de savon consommé, telle somme d'aisance; en d'autres termes : Dis-moi comment tu te laves, je te dirai ({iii (ii rs. M. Liebig était évidemment sur la voie des étuves et des bains populaires.

Quoi qu'il en soit, l'industrie du savon acquit dès l'origine une grande importance , et bien des villes s'en disputèrent le sceptre avant qu'il échût à Marseille , où il devait rester. Gênes, Alicante, Malaga, Barcelone eurent leurs savonneries et firent valoir à l'envi les avantages de leur position. Rien de plus légitime; mais voici qui l'est moins. Un matin, Gênes s'éveilla avec l'idée que Savone, sa voisine, jouissait depuis trop longtemps des bénéfices de sa découverte. Comment tolérer cela? Une petite ville épiscopale en remontrer à une aussi fière république, lui tenir tète et la vaincre dans un duel manufacturier ! C'était d'un détestable exemple, et il fallait en finir. De quelle manière? Ici les Génois firent preuve d'imagination. Dans la nuit même, vingt galères quittèrent leur môle, chargées de blocs de rocher et de tous les débris de fer et de fonte qu'on put recueillir dans les arsenaux. Elles voguèrent en silence vers Savone, et, arrivées devant ce petit port, en comblèrent l'entrée en jetant leurs cargaisons à la mer. Le lendemain, les gens

de Savone avaient encore un port, mais un port sans issue vers le large. Voilà les premières prouesses de la concurrence de nation à nation et un moyen passablement brutal de se débarrasser d'un rival incommode. De nos jours on y met plus de formes sans y mettre moins d'âpreté; au lieu de blocs de pierre, on a des tarifs de douane et des droits différentiels. C'est aussi sûr et moins barbare.

Les violences profitent rarement , et Gênes l'éprouva bien; cette industrie dont elle s'était emparée de vive force lui échappa insensiblement. On a dit que les fabricants ne purent imputer leur décadence qu'à eux-mêmes, et que des fraudes nombreuses amenèrent le délaissement qui les frappa. On ajoute que le sénat fut obligé de sévir et de faire brûler sur les places publiques des masses de savon surchargé de corps hétérogènes. Je doute que ce motif soit le seul et le vrai, et en y réfléchissant on en trouve de bien plus péremptoires pour expliquer ce déplacement d'industrie. En effet, c'est vers ce temps que les grands États de l'Europe entrèrent résolument dans cette voie qui consiste à favoriser le regnicole et à exclure l'étranger dans toute la sphère des transactions intérieures. Dès lors chaque État demeurait en présence de ses débouchés et de

sa consommation propre. Or^ que restait-il à Gènes, réduite à son domaine naturel ? Un territoire insignifiant et une population bien restreinte. Marseille, au contraire^ qui déjà s'essayait à cette fabrication, avait à ses portes le plus beau marché du monde , ce naarché de France dont elle était le pourvoyeur privilégié.et que lui assurèrent mieux encore des règlements de commerce et de navigation. De là un développement de travail devant lequel Gènes dut désarmer, comme désarmèrent plus tard Venise, Carthagène , Alicante et Gaëte. Si Marseille l'emporta, c'est qu'elle desservait un rayon plus étendu et défrayait les besoins de populations plus nombreuses.

En possession de l'industrie du savon, Marseille en a été, il faut le dire, la bonne et fidèle gardienne. C'est même un fait curieux et presque unique dans l'histoire des arts manufacturiers qu'une fabrication demeurée pendant plus de deux siècles conforme à elle-même, et, lorsque autour d'elle tout se transformait, conservant presque intacts ses procédés, ses instruments , ses combinaisons et jusqu'à ses mélanges. Non pas que des changements et des améliorations n'aient eu lieu, et je dirai lesquels; mais la part de la tradition est encore la plus grande, et

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l'aire d'une savonnerie, avec ses chaudières au centre et ses bacs à lessive sur les côtés, est un des derniers monuments d'autrefois que le génie moderne ait respectés faute de pouvoir rien mettre à la place. Nulle part la main de nos pères n'a laissé une plus puissante empreinte ni mieux assuré la durée de ses œuvres.

Les personnes, nombreuses dans ce pays, qui convient volontiers le gouvernement à s'emparer de la tutelle du travail ont vu l'origine de cette prospérité dans un édit du 5 octobre 1688 qui imposa à la fabrication du savon des règlements très-sévères. Non-seulement cet édit suspendait Taotivité des établissements dans le mois de juin, juillet et août, mais il excluait de la composition de la pâte tout corps gras qui ne fut point l'huile d'olive pure; il allait même jusqu'à fixer l'époque où l'huile nouvelle pourrait être employée : le tout sous peine de confiscation de la marchandise. Comme sanction et comme garantie , une sorte de conseil de prud'hommes, composé de deux négociants experts, devait veiller à l'exécution de l'édit , dénoncer les contrevenants et les livrer à la justice ordinaire. C'était un luxe de précautions et de servitudes sous lesquelles eût succombé une industrie douée de

moins de vitalité. Heureusement les habitudes furent plus fortes que la loi ; à quelques exceptions près , l'édit demeura une lettre morte : il resta comme une menace , et non comme un empêchement. Des arrêts du conseil d'État de 1754 et de 1760 n'eurent pas plus d'effet^ et les deux décrets de l'Empire, en date de 1811 et 1812 , tombèrent eux-mêmes et le plus naturellement du monde en désuétude. Exemples anciens ou récents dont il faudrait se mieux souvenir, et qui prouvent qu'en matière d'industrie la responsabilité ne se déplace pas sans résistance ni sans inconvénients.

Si la savonnerie de Marseille s'est maintenue au premier rang durant une si longue période et à travers tant de régimes, ce n'est ni aux édits, ni aux arrêts du conseil, ni aux décrets qu'il faut en reporter rhonneur; c'est en elle-même, dans sa position , dans ses débouchés, dans le caractère des hommes qui l'ont honorée et perfectionnée , dans leur intérêt bien entendu, dans les traditions locales, dans une habileté de main transmise de génération en génération que se trouvent et se perpétuent les éléments de cette supériorité. Elle a pu ainsi se défendre et contre les attaques de ses concurrents et contre ses propres excès; elle a fait sa police mieux

qu'aucun gouvernement n'aurait pu la faire. Menacée bien des fois, elle s'est toujours relevée avec un certain éclat et a donné de durs démentis à ceux qui la tenaient pour morte. Si elle a repoussé les essais téméraires, jamais elle ne s'est refusée à un progrès réel, et là où on la croyait à bout de voie elle a trouvé des ressources inattendues. A l'appui de cet éloge les faits ne manqueraient pas.

Sous l'Empire, et en plein blocus, on crut que la savonnerie allait périr ou du moins désarmer. La soude naturelle , cet aliment de la fabrication, lui manquait; c'était d'Espagne qu'on la tirait, et nous étions en guerre avec l'Espagne. Cette fois, le génie de la science intervint et sauva l'industrie en péril. Leblanc, un homme à qui la renommée n'a pas fait la part qui lui est due, trouva la soude artificielle , et cela avec une précision si grande et une telle sûreté de combinaisons qu'elle est restée ce qu'il l'a faite après un demi-siècle écoulé. Dès ce moment la fabrication de savon eut pour accessoire la fal^rication des produits chimiques et mit ses procédés en harmonie avec cette découverte. Ce fut un premier pas en avant. Plus tard , et quand la soude abonda, l'huile d'olive devint rare à son tour et hors de prix. Bien des circonstances y contribuaient ;

la morialité des oliviers, Fintermittence des récoltes, l'emploi plus général du produit, Fénormité du droit qui le frappait à l'entrée, la concurrence du pavillon étranger sur les lieux de provenance. Il fallait aviser et avant tout rompre avec le préjugé local, rompre aussi avec les édits de 1688 et les décrets de l'Empire , qui ne voyaient point le bon savon hors de l'huile d'olive pure. On essaya donc des mélanges ; on se mit en quête d'autres oléagineux. DéjàThuile d'œillette était acceptée ; on songea au lin et au ravison, qui ne répondirent pas à l'attente du fabricant, puis au sésame et à l'arachide, dont le succès fut général. Désormais plus d'exclusions ni de proscriptions ; tous les corps gras furent appelés à donner la mesure de leur vertu et à se faire une place par leurs services. C'est ainsi que la savonnerie a marché, ne livrant rien au hasard , mais ne négligeant aucune conquête, heureuse surtout quand le gouvernement la tenait en oubli et ne frappait pas de droits excessifs, comme en 1844-, les matières premières qui lui servent d'aliment.

Aujourd'hui nous la retrouvons à l'exposition avec ce caractère de simplicité qui est inséparable de la force. Point d'étalage, point de vains ornements : une vitrine bien nue où des pains de savon

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reposent sur les caisses qui leur ont servi d'enveloppe pendant le trajet , le tout sous l'étiquette suivante :

Production actuelle des savons de Marseille.

54 millions de kilogrammes pour la consommation

intérieure.

6 millions et demi pour l'exportation.

60 millions et demi.

Valeur 50 millions de francs.

C'est court , mais éloquent , et pourtant la foule ne s'y arrêtera pas. Elle préférera les plans en relief de quelque industrie imaginaire ou le débit de café à la vapeur que renferme la galerie de l'annexe.

Je me souviens d'une époque où la savonnerie y mit plus d'apprêts et ne dédaigna pas un succès de surprise. C'était en 1814- à la première rentrée des Bourbons. Le comte d'Artois venait d'arriver à Marseille, et y avait trouvé l'accueil le plus enthousiaste et le plus bruyant. On le promenait de fête en fête au milieu des acclamations de la foule et des harangues de l'autorité. Dieu me garde d'entrer dans les détails ! je n'insisterai que sur un point du programme. A nombre des curiosités locales et comme

preuve d'intérêt vis-à-vis d'une grande industrie, il avait été décidé que S. A. R. honorerait de sa visite une de nos principales fabriques de savon. C'était, il m'en souvient, celle de M. Payen, située sur les hauteurs de la vieille ville et qui avait été pavoisée et décorée pour la circonstance. Les ouvriers y étaient à leur poste, en hahits de travail, les contremaîtres aussi ; on devait donner au prince le spectacle d'une fabrication en miniature. Elle eut lieu en effet, et qu'en sortit-il? un buste de Louis XVIII , en savon , d'une blancheur transparente et sur le socle duquel on pouvait lire cette inscription :

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