‹ L'industrie et la morale considérées dans leurs rapports avec la libertéChapitre 2 sur 20 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Cet Ouvrage n'est que le recueil des leçons que j'ai faites cet hiver ', à l'Athéne'e, sous le titred'JE'conomie et de Morale ' . Ce titre .avait le de'faut de ne pas .énoncer assez clairement l'objet de mon cours, et quelques personnes étaient d'abord incertaines de savoir comment je pourrais réunir dans un .même cadre deux choses aussi distinctes que l'Industrie et la Morale , et traiter convenablement de ces deux choses à la fois. Cette incertitude était naturelle; mais il m'était aisé de la dissiper : il m'a suffi de dire que je me proposais de considérer ces deux choses moins en elles-mêmes que dans leur application à une troisième, à ia Liberté, et que celle-ci serait le véritable et unique objet de mon étude.

On m'a demandé plusieurs fois , dans le cours de mes recherches sur la libei^té, si cç que je faisais n'était pas un traité de politique. Il me semble qu'il n'j avait pas lieu à m'adresser une teUé question ; car mon objet n'offrait rien d'équivoque , et j'aurais pu

(i) Dans rhtirer de idaS.

(2) Je dois dire que Vai fait à plusieurs de ce$ l«çOii« des chaDgemens assez considérables. '

ij . PRÉFACE. ...

me borner à repondre simplement que je traitais de la liberté. Cependant je ne demande pas mieux que de dire si traiter de là liberté c'est traiter de la politique. Mais pour cela il faut que nous sachions ce qu'il convient d'entendre par ce dernier mot.

Le mot Politique dit par lui-même assez peu de chose touchant l'objet de la science qu'il désigne. Les seules idées qu'il réveille immédiatement sont les idées de ville ^ de citéy de société ' : il nous apprend que la politièiue a la société pour objet.

Mais sous quel rapport la société est-elle l'objet de sa politique? Car. il n'est pas de science qui , d'une manière plus ou moins directe ^ ne s'occupe aussi de la société : l'Economie , en enseignant comment se forment les richesses ; la Morale , en exposant les conséquences des bonnes et des mauvaises actions ; la Physique, la Chimie, en recherchant comment agissent les forces répandues dans la nature et quel parti les hommes peuvent en tirer, travaillent toutes, chacune à leur façon, pour la société humaine....

Il est vrai ; mais en travaillant pour la société,^ce n'est pas la société que ces sciences considèrent; elles ont chacune leur fin spéciale et ne s'occupent qu'indirectement de la société. La politique au contraire fait de la société son objet spécial et ne

(i) Politique de polis ville ^ cité. On sait que par cité les Grecs entendaient moins Tasscmblage des demeures que la réunion des citoyens, et que ce mot chez eux était synonyme de société*

PRÉBAGË. iij

s'occupe qu'indirectement de ce qui entre dans le domaine particulier des autres sciences. Elle ne recherche précisément ni comment se forment les richesses , ni comment agissent les forcés de la nature , ni quels SQht les effets moraux de nos actions. Elle est loin sans doute de dédaigner ces études ni aucune autre, car il n'en est point qui ne se rattachent plus ou moins à son sujet 5 mais elle ne les considère que dans leur rapport avec son sujet paême; elle ramène tout à l'objet fondamental de ses considérations , à l'étude de la société, c'est-à-dire à la recherche de ce qui la constitue , de ce qui l'a fait être et de sa nleilleure manière d'être.

Il est, comme on le sait, pour les sociétés humaines des manières d'être presque infinies. Un peuple peut exister à l'état de pêcheur, de chasseur, de pasteur; il peut se nourrir par le pillage, la guerre, l'esclavage; il peut se nourrir aussi par l'agriculture, le commerce et les arts ; il fonde ordinairement sa subsistance sur plusieurs de ces moyens ensemble ; quelquefois sur tous ces moyens réunisv Un peuple a aussi des manières extrêmement diverses àe s'ordonner et d'agir conséquemment à sa manière fondamentale de vivre. Tous les peuples guerriers ne sont pas organisés de la même façon , ni tous les peuples industrieux non plus : le peuple guerrier de Rome n'était pas constitué comme le peuple guerrier de Sparte ; les nations industrieuses seront ordonnées sous le régime de la libre concurrence tout autrement qu'elles ne

rëtaieiit sons le régime du privilège et des Gorpora^ lions* Quelle est la manière génërale de vivre j et dans ce mode d^existence quelle est là manière de s^arranger et d'agir la plus favorable à la sociétd? Quelle est celle où Tbomme peut tirer le plus grand et le meilleur parti de ses- forces ? celle où il peut davantage les développer et les perfectionner? Voilà sans doute ce que, dans des études bien faites^ doit se proposer de découvrir la science qui traite spécialement de la société , la science politique.

On définit souvent la politique la science dé For^ ganisation du gouvernement. Cette définition a pu être vraie aux époques où la société était toute. dans le gouvernement, et où le gouvernement était l'unique ptijel delà société. La politique a pu être la science du gouvernement chez les pepples dominateurs de l'anr tiquité et du moyen âge , par exemple , où les gou*vernans formaient à eux seuls toute la société, et où le gouvernement , l'exercice du pouvoir, était l'unique affaire sociale. Mais aujourd'hui que les gouvernans ne sont pas tout ; aujourd'hui que le gouvernement ne tient plus dans la société qu'une place circonscrite , il est clair que définir encore la politique la science du gouvernement, ce serait employer ce mot dans une acception beaucoup trop restreinte. La politique considère la société non-seulement dans son activité collective , mais dans tous ses modes d'activité ; non-seulement dans les fonctions qui sont du ressort du gouvernement, mais dans tous ses or-

fii:^s de fonctions; eUe l'embrassé tout ënti^ce; elle cherche; à là fois quelle est l'espèce de'J:ra'>!^oi8 sur lé^qviels elle doit fonder sa subsistance^ lt|;^<)nraent elle doit s'organijser consëquemment à cette espèce de travaux; c'est-à-dire qu'elle cherche^ comiïk^j:qyrTiena de l'énoncer plus haut , quels sont à la fois té genre de vie et le mode d'organisation les raieux appropriés à la nature de l'homme et les plus favorables à son perfectionnement; ou bien quelles sont les conditionis auxquelles , par la nature des choses , se trouve subordonne le développement des facultés humaines. /

Si tel est véritablement l'objet de la politique^ il n'est pas douteux que je ne traite d® cette science eii traitant de la liberté ; car en traitant de la liberté je n'ai pas un autre objet que celui que je viens d'assigner à la politique : mon seul dessein est de chercher quel est le mode d'existence le plus naturel à notre espèce , le plus favorable à ses progrès j celui où noMs parvenons à user de nos forces avec le plus de perfection et d'étendue.

J'ai vu élever dans quelques écrits de ce temps une discussion en vérité bien frivole. On demande à qui doit appartenir l'empire , du sentiment ou de la raison , de la réflexion ou de l'entraînement 'y de l'imagination ou des idées positives. En ïjSi , l'académie de Corse avait proposé cette question ; « Quelle est la vertu la plus nécessaire ,aux héros »» ? La discussion actuelle est à peu près aussi raisonnable. On ne demande pas quelle est la vertu la plus nécessaire

VJ PRÉFACB.

à Phumanité ; mais quel est l'ordre de ses facultës qui doit prévaloir , quel est celui qu^il faut préférablement cultiver : nous livrerons - nous tout entiers à l'exercicede nos facultés productives ? ne nous occùperons-nous que du perfectionnement de nos facultés morales? voilà ce que j'ai vu mettre en question. Je ne saurais rien imaginer de plus futile. D faut cultiver toutes nos facultés : cela peut-il faire l'objet d'un doute ? J'ose dire que cela n'est douteux pour qui que ce soit : nos philosophes platoniciens, tout en déclamant contre l'industrie et son prétendu matérialisme , ont une sincère admiration pour, la beauté de ses produits et ne sont point indifférons aux jouissances qu'ils procurent \ nos stoïques ont le bon goût de vouloir être agréablement logés , élé- , gamment vêtus , d'aimer à faire une chère délicate ; et de leur côté , nos épicuriens, il faut leur rendre ce témoignage, ont l'esprit trop cultivé et l'âme trop noble pour être insensibles aux plaisirs de l'intelligence et pouvoir se passer d'indépendance et de considération. Il n*y a donc pas à demander quelles sont celles de nos facultés que nous devons préférablement développer; car, encore une fois, nous devons et nous voulons les développer toutes.

Mais quel est le genre de vie le plus favorable au développement de toutes nos facultés ? voilà la question importante ; voilà celle qu'il est utile et raisonnable de discuter. C'est aussi celle que j'examine ^ans ce livre.

PnÉPACE*; vij

Je peux annoncer d'avance que cette recherche me conduit au régime industriel', et que ce mode ^'existence me paraît être celui oti peuvent se perfectionner ou plus ou point non-seuleihent les arts qui ^lous enrichissent, mais le savoir et les vertus qui nous honorent. Qu'on dédame tant qu'on voudra contre les hommes qui chercheraient à borner l'activité humaine aux; soips de la vie physique : je dis que l'industrie est surtout favorable à la vie intellectuelle et morale ; je dis que le régime où notre existence devient la plus douce est en même temps celui où elle acquiert le plus d'éclat et de dignité*

Si cet ouvrage obtient d'être lu , j'ai l'espérance que la société industrielle y trouvera les moyens d'éclairer et d'affermir sa marche; qu'elle y apprendra à se connaître ; qu'elle y verra d'où elle vient , où elle va , à quelles causes tiennent ses progrès et comment elle travaille efficacement à se rendre libre.

Bien des choses sans doute m'ont manqué pour rendre ce travail aussi utile que je l'aurais voulu. J'ai souvent regretté de n'avoir pas une instruction plus vaste , une connaissance plus précise et plus circonstanciée de beaucoup de faits. J'ai dû regretter aussi de ne pouvoir donner à mon langage

(i) On verra dans le chapitre IX de cet ouvrage ce que j'entends par les mots de régime industriel, de société industrielle. On a tellement abusé de ces termes, que j'aurais voulu pouvoir me dispenser de les employer. Dans l'impuissance de les remplacer, j'ai tâché du moins de les bien définir.

vu] pftiràCB.

des formes plus neuves, plus saillantes, plus propres à produine ufie forte iinpressian sur les esprits. Tespère , quant aux faits, que j'ai connûtes piùs és^ sentiels et que j- ai su les chotses avec assez de détail pow ne pas m'étre trompé dans mes conclusions générales. Quant au langage , j'ai làdié de suppléer pat ia clarté à la richesse des images , par la franchise de l'expression à ce qui peut lui manquer du côté de la ilbuYeaùté ; et quoique, pour certains esprits , ce ne s^oient là que des qualités fort secondaires , je me trouverai enmve assez ék>qaeiit si j'ai bien su me faire entendre ^ et assez original si je suis vrai.

ET

Objet et plan de cet ouvrage. — Méthode que Fauteur a suivie.

1. JMocs ne sortons de Téikt ^e faiblesse et de dépendance où la naturel nous a mis que par nos conquêtes sur les choses et par nos victoires sur nous-mêmes; nous ne devenons libres qu'en devenant industrieux et moraux. Telle est la vérilé fondamentale qui sera développée dans ce livre. Je ne veux faire ni un traité de morale, ni un traité sur l'industrie : je veux, comme mon titre Fannonce, montrer l'influence de ces êeuX choses' sur Texercice de nos facultés ; 'mon dessein est de faire voir comment elles donnent naissance à la liberté humaine.

2. Que Ton considère la société dans toutes ses manières d'agir , dans tous les ordres de fonc^ tions et de travaux que sa conservation et son développemeqt réclament, et Ton verra que depuis le plus simple jusqu'au plus élevé , depuis le labourage jusqu a la politique^ il n'en est pas UA qui, pour s'exercer avec fîicilité^ avec puissance , avec liberté , ne demande aux hommes deux choses : du savoir-faire et du savoir-vivre , de la morale et de l'industrie*

. 3. Je ne sais point si je m'abuse; mais il ma semble que , dans notre tendance vers la liberté , nous commettons de fâchegses méprises.

La première, et à mon sens la plus capitale, c'est de ne pas assez voir les difficultés où elles sont , c'est de ne les apercevoir que dans les gou* vernemens» Comme , en effet , c'est ordinairement là que les plus grands obstacles se montrent, on suppose que c'est là qu'ils existent , et c'est là seulement qu'on s'efforce de les attaquer. On ne veut pas arriver jusqu'aux nations qui sont par derrière. On ne veut pas voir que les nations, sont la matière dontles gouyernemens sont faits; que c'est de. leur sein qu'ils sortent; que c'est

OBJBT DB l'ouvrage.

^fis leur sein qu'ils se recrutent ^ qù^ils se renouvellent; que par conséquent^ lorsqu'ils sont mauvais , il faut bien qu'elles ne soient pas excel-lentes. On ne veut pas voir que tout le mal qu'ils font alors a ses véritables causes ou dans la corruption <lu public qui le provoque ^ ou dans son ignorance qui l'approuve, ou dans sa pusilla* nimité qui le tolère , quand sa raison et sa con^ science le condamnent. On ne veut voir que le gouvernement : c'est contre le gouvernement que se dirigent toutes les plaintes, toutes les censures; c'est sur \e gouvernement que portent tous les projets de réformation ; il ne s'agit que de réformer le gouvernement ; il n'est pas question que la société s'amende ; on ne parait pas admettre qu'elle en ait besoin; on. nous dit bien assez que nous sommes victimes des excès du pouvoir : on ne s'avise point de nous dire que nous en sommées coupables, et ceci, qui n'est pas moins vrai, serait pourtant un peu plus essentiel à nous apprendre '.

' (i) Cette censui'e a été l'objet d'un reproche grave : « Ne découragez pas , m'a-t-on dît, les esprits positifs et les caractères énergiques qui se mettent à travers le torrent du mal poui* en retarder le cours.» (^Bes^, ^ncyclap', janv, iB^S.) On ne sau-

A. INTRODiJeTION.

Ce nest pas tout. Tandis qâ'on ne veut pas voiries obstacles où ils sont , on ne v^nt apercevoir qu-une partie de ces obstacles, on ne veut considérer que ceux qoi naissent des vices du gouvernement, ou, Comme il serait plus exact et plus juste de s'exprimer, ceux qui résultant de l'imperfection de nos idées et de nos habitudes politiques. Cependant il est sûrement très î)Ossible que nous ne soyons pas imparfaits seulement dans cetle partie de nos moyens d'agir. Il est possible que nous ignorions la plupart des arts et des sciences ; il est possible que nous ayons beaucoup de vices personnels; il est possil)leque nous tombions, les uns envers les autres,

rait trop estimer les esprits positifc , ni trop honorer les cai-actères énergiques ; mais si le mal vient du public, esl-d posUiJ ftu'on peut l'arrêter en faisant la guerre à des noms propres, et si cela n'est pas positif, est-ce faire un bon emploi de son énergie que de le combattre de cette façon? Je ne voudrais sûrement pas dëcouroger les hommes qui se dévoueot pour eu.pêcher le mal; mais je voudrais qu'un si beau dévouement ne fût pas en liure perte ; je voudrais qu'on ajoutât au prix du sacrifice en le rendant aussi fructueux qu'il est susceptible de le devenir. Or. se sacrifie-t-on aussi uUlement qu'il serait possible de le faire? Cette question est assez importante pour mériter d'être examinée avec soiu. J'y reviendrai à la fin de ce volume, en répondant aux diverses objections qu'on a élevées contre le» doctrines qu'il renferme.

dans UD grand nombre d'injustices et de violences particulières. Or très certaineoient cette ignorance et ces désordres privés y s'ils n'affectent pas la liberté au même degré que lé manque d'instruction et de moralité /lo/iV^^t^e^, ne laissent pas de lui être encore excessivement pernici^ii^^ On a donc tort de ne pas les comprendre au nombre des causes qui noijsi^mpéchentd^être libres.. Une troisième erreur fort accréditée, et qui peut-être n'est pas moins grave ^ c'est > en même temps que nous ne voulons pas prendre gardée à tous nos défauts , ni même en général tenir compte de nos défauts,, de croire que certains de nos progrès nous sojit nuisibles, de prétendre , par exemple, que l'industrie ^ Taisance, les lumières sont des obstacles à la liberté. II n'est sûrement personne parmi nous qui n'ait fréquemment entendu dire que nous sommes trop civilisés , trop riches, trop heureux pour être libres. C'est une expression universellement reçue et dont les beaux esprits, et quelquefois même les bons esprits se servent comme le vulgaire; Un de nos publicistes les plus justement renommés, M. B. de Constant, dans son otivrage sur les religions , croit que TEurope njai>

6 ÏNTaODUCTÏON.

che à grands pas vers un état pareil à celui de la Chine ', qu'il représente à la fois comme très Civilisée et très asservie. M- de Cliâteaubriand, dans un pamphlet en faveur delaseptennalité, enseigne expressément que plus les hommes sont éclairés et moins ils sont capables d'être libres. De sorte que, suivant ces écrivains, l'espèce humaine se trouverait réduite à la triste alternative de rester barbare ou de devenir esclave, et qu'il lui faudrait nécessairement opter entre la civilisation et la liberté.

Enfin , tandis qu'on veut que la liberté soit diminuée par de certains progrès , il semblerait, ^ voir l'insouciance que l'on montre pour des perfectionuemens d'un ordre plus élevé, qu'on regarde ces perfectionnemens comme inutiles.

Nous travaillons de toutes uos forces à l'accroissèment de cette industrie, de celte aisance, qui sont mortelles, disons-nous, pour la liberté, et , en même temps , nous ne mettons aucun '/.ele à développer nos facultés morales qui lui pourraient être si favorables. Nous faisons aux arts de merveilleuses applications de la mécanique, delà chimie et desautressciences naturelles, et nous ne songeons point à y appliquer la science

OBJET DE l'oUVRAGB. 7

des mœurs , qui pourrait tant ajouter à leur puissance '..Nous ne voulons pas voir combien sont encore imparfaits les peuples qui ne sont qu'habiles , et combien se montrent plus habiles ceux qui sont aussi moraux. Nous ne sentons pas àssee d^aillenrs qu'il n'est pas seulement question d'ba* bileté, mais aussi de dignité, d'honneur, de liberté; et que si la liberté naît de l'industrie , elle naît surtout des bonnes habitudes, soit privées, soit publiques.

4* Je m'écarterai, sur ces points fondamentaux, des idées qui paraissent le plus généralement reçues.

D'abord, je ne parlerai point des gouvernemens , ou du moins ce que j'en pourrai dire ne se distinguera pas de ce que j'ai à dire des populations. Je ne porterai mes regards que sur

(i) Il y aurait à faire, sous le titre àe Morale appliquée aux arts , quelque chose de très neuf et d'ëiuinerament utile. Je ne sais pas si Ton enseigne rien de semblable dans les écoles d'arts et métiers des départemens ; mais je sais bien qu'il ne •se fait à Paris, de cours de ce genre dans aucun établissement •poblic , et cela est sûrement très regrettable. Je ne pense pa» qu'il y ait d'enseignement qye réclantent da\>«&tage lès befoins de l'industrie et des classes industrieuses.

8 iNTnODUCTlON.

les majsses; leur industrie et leur morale seront le sujet de toutes mes observations r la matière de toutes mes expériences. C'est en effet là que. sont tous les mojens de la liberté , et aussi tout ce qu'eljepeut rencontrer d'obstacles, mêmeceux qui naissent du gouvernement, ordre de travaux ou de fonctions, qui, comme tous les autres, ^'est jamais, à dire vrai, que ce que l'état des peuples veut qu'il soit. Je trouverai les obstacles dans le défaut d'industrie , desavoir, de capitaux, de bonnes habitudes particulières et politiques. . JLes naoyens sortiront du progrès de tout cela '.

(i) On a dit que, par cette manière d'envisager \é% choses , ce Je transportais la théorie politique hors de la sphère trop , « sujette à controverse des institutions , pour la ramener dans « les termes beaucoup plus positifs de l'amélioration morale il et industrielle de lliomnie, » {Rev* encyclop., ja^nv. iSsS.) Il est très yrai qi;e je fais dépendre la perfection de la société de la peiiTeclTon des arts et de celle des mœurs. Cependant il ne faiidrait pas induire de là que je ne tiens pas compte des institutions,, et que j'exclus le gouvernement des considérations de la politique. J'évite Seulement de séparer le gouvernement dé la société; mais je considère la société dans son activité politique comme dans tous ses autres modes d'acUvité. Je la considérerai même dans celui-là avec plus de soin que dans aucun autre ; parce qu'il n'en est pas dans lequel il lui importe davantage de hien agir, et je montrerai qu^elle est d'au«tant plus libre qu'elle déploie à cet égard plus d*art et de moralité. Je ferai sur cet ordre de faits les mêmes raisonoemens oue sur tous les autres.

OBJKT DE L OUVRAGE. 9

Je coii$i<jléri»rai ce progrès dans les masses y parce que c'est là qu'il doit se faire pour être de quelque effet, et aussi parce que c'est réellement là qu'en est le mobile et que s'en opère le développement. Les nations vivent d'une vie qui leur est propre. Elles ont , en toutes choses, l'initiative des améliorations. Ce sont les a^ifriculteursquiperr6CtioDnentl'agriculture;lesarlssont avancés par les artistes, les sciences par les savans, la politique et la morale par les moralistes et les politiques. Il j a seulement, entre les choses qui sont Taffaire particulière de chacun et celles qui sont l'affaire de tout le naonde , cette différence que , dans les premières , les perfectionnement sont imméaiatement applicaj^les pour celui qui les invente, tandis que, dans les secondes , à savoir dans les politiques , les applications ne peu^ vent avoir lieu que lorsque la pensée du publiciste est devenue la pensée commune du public, ou du moins d'une portion très considérable du public. Jusque-là, on ne peut faire, pou ries réa- * liser , que des tentatives impuissantes. Il est possible qu'un pouvoir de bonne volonté entreprenne de les établir ; mais il ne fera point œuvre qui tienne. Il est possible que la chose soit es*

lO

IIITKODUCTIOW.

sayée , malgré le pouvoir , par ùh parti qui le renverse et le remplace ; mais les insurrections les plus heureuses n'auront pas plus d'effet que les concessions les plus bienveillantes. La chose ne s'établira que fort à la longue, à mesure qu'elle passera dans les idées et les habitudes du grand nombre. Par où Ton voit que ce dernier ordre de perfection nemens, qu'on voudrait réserver exclusivement à certains pouvoirs ou à certains hommes, est, plus qu'aucun auti*e,raffaire de la société; puisqu'aucune amélioration de ce genre n'est praticable que lorsque la société j donne son corftentement, et ne devient effective que lorsqu'elle l'a réellement adoptée.

Encore une fois-, je n'envisagerai donc que la société ; je ne chercherai les moyens de la liberlé que dans les progrès de la société.

Ensuite je^me garderai bien de ne considérer qu'une partie de ces progrès : je tiendrai compte de tons. Je rtie garderai bien de dire que certains sont nuisibles à la liberté, ou d'avoir l'air de croire que d'autres lui sont inutiles: je dirai qu'ils lui sont tous favorables et nécessaires, les progrès industriels comme les progrès moraux, les moraux comme les industriels. Telle estl'idée

OBJET DE l'ouvrage, 11

que je me fais des uns et des autres, qu'il me serait fort difficile de dire lesquels la servent le mieux , et quels homnies travaillent davantage à se rendre libres , de ceux qui acquièrent de Tindustrie , de ceux qui contractent de bonnes habitudes personnelles, ou de ceux qui se forment à de bonnes habitudes civiles. Cet homme est un habile nautonier : il ne sera pas embarrassé pour conduire une barque et franchir une rivière; cet autre a vaincu son penchant à Tintempérance î rivresse ne le fera plus trébucher malgré lui; ceux-là renoncent mutuellement à toute prétention injuste : ils vont cesser par cela même de s'entraver dans l'usage inoffensif de leurs facultés. On voit ainsi que nos progrès de toute nature contribuent également à nous rendre libres : les uns nous tirent de la dépendance des choses , les autres de la dépendance de nousmêmes, les autres de la dépendance de nos semblables.

Après cela on verra que ces divers développemens , bien loin de se contrarier , comme on veut le dire, se soutiennent, s'aident réciproquement'^ et coiltribueot à l'extension les uns des autres , de même qu'ils contribuent tous a l'accroisse-

ment de la liberté. Nous ne faisons pas une es* pèce de progrès qui n'en provoque plusieurs autres sortes. Nous ne pouvons pas développer une partie de nos moyens sans travailler par cela même au développement de tous. L'améliora^ tion des moeurs ajoute aux pouvoirs de l'indus^ trie; les progrès de Tinduslrie amènent ceux de la morale. Il n'est pas vrai qu'en acquérant plus de bien-être nous devenions moins sensibles à la considération. Je ne veux pas admettre que les habitans de Pari$ aient moins d'honneur aujourd'hui qu'ils n'en avaient au temps de la ligue ou à des époques plus reculées et partant plus barbarest Je ne saurais imaginer qu'en pavant et éclairant leurs rues, en purifiant et ornant leurs demeures, en se procurant de meilleurs habits et de meillçurs alimens, en se tirant par le travail de l'ordure et de la misère, ils aient dû perdre de leur dignité. Il est vrai qu'en nous élevant sous un grand nombre de rapports nous sem*blons avoir décliné sous quelques autres. On peut observer avec raison , par exemple , que beaucoup de villes ont aujourd'hui moins de pouvoirs municipaux qu'elles n'en possédaient aux xïii*^ et xiv« siècles; mais il ne serait ni rai-

OBJET DE l'oUTKAg'e. i3

sônnable , ni historiquement vrai de dire que c'est la faute de Findustrie. C'était au contraire à l'industrie que ces villes étaient redevables de ces pouvoirs, qu'elles ne purent défendre plus tard contre les envahissemens de la puissance rojale. C'était l'industrie, au moyen âge, qui avait affranchi les communes de la tjrannie des seigneurs; ce sera elle, tôt ou tard, qui les délivrera du despotisme plus concentré des cours et de la domination des capitales. L'industrie prépare les peuples à l'activité collective comme à tous les genres d'activité nécessaires au développement et à la conservation de l'espèce. Il ne faut qu'ouvrir les jeux pour voir que , de notre temps , les populations les plus industrieuses et les plus cultivées sont aussi celles qui ont le plus de vie et de capacité politiques. Les Espagnols du littoral, plus laborieux et plus aisés que ceux du centre, ont beaucoup mieux défendu les institutions protectrices qu'une partie de la nation avait voulu établir. Nous vojons en Grèce les hommes riches et éclairés donner tout les premiers l'exemple des dévouemens héroïques; Enfin ne sont-ce pas en France les villes comraerçantes et manufacturières qui usent de leurs

l4 ' IKTIiODUCTlON.

droits politiques avec le plus dlntelligence.^ é^ mesure et de fermeté?

Il n'est donc pas vrai que le développement de nos facultés morales soit incompatible avec celui de nos facultés industrielles. Mais ce qui est vrai, et ce que j'aurai soin de reconnaître , c'est que certaines dispositions de notre ame peuvent mettre de grands empêchemens aux progrès des unes et des autres. Voilà ce que font notamment la passion du faste et cette sensualité excessive auxquelles, d'âge en âge, on accuse les peuples de se. laisser entraîner. Il ne faut pas croire ce qu'on dit de ces vices, qu'ils sont un fruit de la civilisation , qu'ils sont particuliers aux na* tibns que l'industrie a rendues très opuleptes. On verra bien au contraire /que ces nations^ toute proportion gardée, s'y laissent infiniment moins emporter que les peuples barbares, et que la civilisation , qui nous éloigne de tant d'excès, tend aussi à nous détourner de celui-là. Mais enfin il paraît vrai de dire que nous y donnons beaucoup trop encore ; et qu^au point ou ils dominent , ils continuent à opposer de grands obstacles aux progrès de l'induslrie , et surtout à celui des mœurs. Certainement , si nous consa--

OBJET DE l'ouvrage. i5

crions à TavaDceinent de nos travaux ce que nous donnons de trop à la satisfaction de nos plaisirs , Ja ricbesse 9 et les arts qui en sont les créateurs , prendraient des accroissemens bien plus rapides. Certainement encore si nous étions aussi sensibles à rhonneur qu^à la volupté; si nous prenions de notre dignité morale autant de soin-que de notre bien-être phjsique , les mœurs ne resteraient pas autant en arrière de Findustrie. C'est, il n'en faut pas douter, à notre amour trop exclusif pour les jouissances sensuelles , c'est à l'universelle préférence qu'elles obtiennent sur des plaisirs plus nobles et plus relevés qu'il faut attribuer cette disproportion choquante qu'on remarque entre la perfection des arts et celle des habitudes , entre la capacité industrielle et la capacité politique , entre la grandeur des fortunes et le peu d'importance des personnes. Je m'attacherai donc à faire sentir combien il nous iiiiportede ne pas nous laisser absorber parle soin de nos facultés productives, combien nous avons besoin de cultiver nos facultés morales , et à quel point le progrès de ces dernières, si nécessaire à celui des au très, est particulièrement indispesH sable à la liberté.

l6 IKTRODUCTIOÎÎ.

5. Jd commencerai par dire ce qu'il convient d'entendre par ce mot.

Je chercherai ensuite successivement : si les diverses variétés de l'espèce humaine sont également aptes à devenir libres; si la liberté peut être la même à tous les dégrés de la civilisation; quel degré de liberté est compatible avec la manière de vivre des peuples sauvages ; des peuples nomades; des peuples sédentaires qui se font entretenir par des esclaves; de ceux qui n'ont pas d'esclaves, maïs chez qui tout est privilèges ; de ceux qui n'ont pas de privilèges, mais^où tout est emporté vers la recherche des places; de ceux enfin où l'activité universelle est dirigée vers l'industrie; où l'on ne voit plus ni maîtres, ni esclaves, ni privilégiés , ni solliciteurs; où il n'y a que du travail et des échanges, et où lé gouverneitient lui-même n'est qu'un travail fait par une petite portion de la société au nom et pour le cœnpte de la société tout entière '.

(i) Je dois dire ici^ qu'en passant en revue ces divers âges de la société^ jen^ai p»s eu un moment la prétention de refaire le tableau historique des progrès de Tesprit humain , qu'avait ébauché Condorcet. Une telle entrepiise eût dépassé de beaucoup la mesure de mes forces; e\\e eût exigé un ensemble et une étendue de connaissances que fort peu d^hommes possèdent»

PLAN i)E l'oUVBAGE. 1"]

Parvenu à ce dernier terme, le plus élei^ où il paraisse que nous puissions atteindre , je m^ar* rçterai quelques instans pour faire remarquer les obstacles qu^y trouve encore la liberté ., et les bornes inévitables qu'elle rencontré dans la nature des choses. ^

Après quoi, je considérerai cet état dans les divers modes d'activité indwiduelle et collectwe dont il présente le spectacle ; dans l'agriculture , les arts , le commerce , les échanges , les transmissions gratuites de biens entre-vifs et à cause de mort, les conomunications intellectuelles^, les beaux-arts , les persuasions et lès observances religieuses; dans les associatiofis industrielles, scientifiques , littéraires , morales , religieuses » domestiques, municipales, politiques. Et de

et que malheureusement je suis loin d*avoir. Aussi n^est-ce point une histoire delà civilisation que j'ai prétendu faire. J'ai vmiitt seulement examiner, dans leur ordre naturel ^ une suite d'états sociaux, de manières d'être plus ou moins déterminées, par lesquels il paraît qu'il est dans la nature de notre espèce de passer, â mesure qu'elle se civilise, et chercher quel est le degré â^ liberté que comporte chaci|n de ces modes généraux d'existence. Gela suffisait à Tobjet de mon travail, qui estd'ex» poser comment PtepèCe humaine devient plus libre à mesure que ses facultés deviennent plus puissantes et plus parfaites , à mesure qu'elle acquiert plus de morale et d'industrie.

l8 I^'riRODtJCTlON.

méma que j'aurai d'abord cherché quel est le mo^e général d'existence où nous derenons le plus libres, deinéme je chercherai cpmment nous devenons libres dans chacu tt dé ces modes partiéûliers d'activité^ et quelle influence la liberté de chacun exerce sur celle de tous les autres *♦

6.^ Ml me semble qu'en me réduisant ainsi à de simples recherches sur un ordre de faits assurément très susceptibles d'observation; en me bor-^ nant à demander ce qui résulte pour la liberté de .telle manière de vivre, de telles connais^ «ances , de telles vertus , je n'ai pas à craindre de mé laisser égarer par l'esprit de système. Que ^ veuxr-je prou ver ? Rienl Je cherche une chose i je voudrais savoir comment se produit cette manière d'être que nous appelons liberté. J'ai trouvé qu'elle naissait des progrès de l'industrie et de la morale, de tout ce qui étend nosfàcultés et tout

(i) Le développement des points indiqués dans ce dernier alinéa ne se trouve pas compris dans le volume quton ya lire. Mais le sujet que ce Volume embrasse forme un corps d'ouvrage très complet, et que je pouvais, sans nul inconvénient, publier à part. Le reste , c'est-à-dire la société industrieuse ou industrielle^ considérée dans ses divers modes d*aclivité, formera la matière d'une publication subséquente.

MÉTHODE DB L^AUTEUU. I9

ce qui en rectifie l'usage. Je veux exposer com^ ment cela se fait. Je pourrai sûrement me trowa*per dans mes explications; mais ce ne sera pas la faute de ma méthode. Je pourrai me tromper, comme je le pourrais en faisant un calcul /saiis que pour cela on dût faire le procès à Farithmétique. Mes erreurs d'ailleurs seront faciles à rectifier : en donnant le résultat de mes obseryalions , j'en exposerai la matière ; de sorte que , si je me trompe, il sera bien aisé de le voir : chacun pourra refaire mes expériences.

On remarquera sans doute combien cette méthode diffère de celle de ces publiciistes dogmatiques qui ne parlent que de droits et de devoirs ; de ce que les gouvernemens ont le dei^oir de faire, de ce que les nations ont le droit d'exiger : chacun doit être maître de sa chose ; chacun doit pouvoir dire sa pensée; tout le monde deurmt participer à la vie publique : voilà leur langage accoutumé. Je ne m'expliquerai point de la^rte; je ne dirai pas sentencieusement : les hommes ont droit d^être libres j je demanderai : comment arrive-t-il qu'ils le soient? à quelles conditions peuvent-ils l'être? par quelle réunion de con-

^O IWTKODUCTXOW:

naissances et de bonnes habitudes morales par^ viennent-ils à exercer librement telle industrie privée? comment s élèvent-ils à l'activité politique? Il n'y a là , comme on le voit , rien d'impérieux, rien <jui oblige- Je ne dis pas : il faut que telle chose soit ; je montre comment elle est possible. Chacun sans doute pourra voir si elle vaut que nous acquiérions les qualités nécessaires pour en jouir; mais je n'impose rien , je ne propose même rien': j'expose.

Non-seulement cette méthode ne tend point à surprendre ou à violenter les esprits; maiselleest la seule propre à les éclairer. C'est cellequ'on suit

. dans toutes les sciences d'observation ; c'est par elle que, depuis un quart de siècle, ces sciences

■ ont fait de si remarquables progrès. On ne parle point en physique , en mathématiques de ce qui doit être; on cherche simplement ce qui est, ou comment il arrive qu'une chose soit. Le géomètre remarque dans quelles circonstances deux lignes forment un angle ; mais il ne dit pas que .deux lignés ont le droit de former un angle. Le chimiste observe que l'eau soumise à l'action du feu passe à l'état de vapeur; toàis il ne dit

MÉTHODB DE L AUTEUR. 21

pas qa'un des^ droits Ae Feau est de se transformer en gaz. Le pubîiciste peut observer de mêm'e dans quelles circonstances Thomme parvient à

la liberté; mais il ne doit pas dire, s'il vieut parler scientifiquement , que Thomme a droit d'être libre. Que nous apprendrait en effet ce langage, et que prétend-on en disant ici que l'homme a droit? veut-on dire qu'il est désirable qu'il devienne libre? mais exprimer des vœux n'est pas expliquer des vérités. Veut-:On dire que la liberté est une propriété de la nature? mais cela n'est vrai qu'à de certaines conditions. Deux lignes droites ont la propriété de former un angle; mais ce n'est que lorsqu'elles se rencontrent en un point. L'eau a la propriété d'être compressible; mais elle ne l'est à un haut degré que lorsqu'elle est réduite à l'état de gaz. La liberté estune propriété de la natui^e humaine; mais seulement quand cette nature est cultivée. Vous avez beau dire a priori que V homme est une force libtè^ tant qu'il conserve son ignorance et ses vices, il reste en effet très dépendant. Au lieu donc de nous dire dogmatiquement que la liberté est sa loi, enseignez-nous comment elle devient sa ma-»

nière d'être. Ce n'est cfu'ainsi que vous pourrez nous éclairer \

Enfin, tandis que cette méthode est plus propre à instruire, elle est aussi plus propre à faire bien agir. Quand on dit aux hommes : Pous açez droit d^être libres ^ la justice ordonne que vous le sojez) on parle vivement à leur imagination, on leur inspire le désir de la liberté , mais sans leur rien communiquer de ce qui la donne , et il est possible qu'on les pousse , pour la conquérir,

(t) Les hommes ont droit d'être libres! Autant j^aimerais dire qu'ils ont le droit d'être intelligens, actifs, instruits , pru-^ dens , justes , fermes , en un mot , qu^ils ont le droit de réunir toutes les conditions d'où Ton sait que dépend l'exeréiçe plus pu moins libre de leurs facultés. Les hommes ont sûrement le droit d'être libres... s*ils peuvent; mais Fessentiel est de savoir à quelles conditions cela leur est possible. L'abbé Ràynal disait f\ij^ avant toutes les lois sociales, l'homme avait le droit de vivre, «Il aurait pu, » observe judicieusement Malthus,« dire, avec tout autant de vérité qu'ayant l'établissement des lois sociales tout homme avait le droit de vivre cent ans. Il avait oe droit sans contredit , » a joute Malthu^ , (c et il l'a encore ; il a le droit de vivre mille ans, s'il peut ^ etc. » (Bssai sup^ le principe de lapop,, liv, 4? c» 40 Mais quels moyens a^-t-il d'assurer, de prolonger son existence ? Voilà ce qu'il faudrait lui apprendre et dont Raynal ne dit pas un ^not. II est vrai que ceci est moins facile que de proclamer emphatiquement le droit qu'il a de vivre, droit qu'on ne lui conteste pas , ou qu'il ne doit jamais supposer qu'on lui conteste. %

MÉTHODE DE l' AUTEUR. 23

à des résolutions violentes ^ qui lefir causeront de grands maux^ sans laisser peut-être après elle aucun bon résultat \ Mais si on leur dit : «c plus Yoqsserez habiles , ingénieux ^ éclairés , et ce. mieux V0U3 disposerez de vos forces ; plus vous « aurez de modération , d'équité 9 de courage , et « plus vous 'aurez de liberté , » on n'a sûrement rien de pareil à craindre. Il se pourra que ce lan* gage touche peu; mais s'il excite à. agir ce ser^ d'une façon utile. Ce qu'il recommande en effet c'est de s'instruire , de se fortifier , de se rendre meilleur ; il n'excite à la liberté qu'en exhortant à acquérir les qualités qui la procurent : il ne saurait jamais être dangereux d'inspirer aux hommes l'amour d*un art utile ou d'une vertu quelconque , et l'on est sur , en les poussant dans les voies de l'industrie et de la m<!>rale y de le$ mettre sur le vrai chemin de la liberté;

(i) Tout effet tient de sa cause, et celui qu'on obtient pa^ des déclamations ne vaut ordinairement pas mieux que les déclamations qui le produisent. On parvient sans doute, par ce moyen , à exciter les passions des hommes contre une domination injuste , à leur inspirer le courage nécessaire pour la renverser ; mais le courage n^a de bons effets que lorsqu'il naît des lumières , et la seule manière vraiment utile de faire baïr l'injustice c'est d'éclairer sur ses effets.

24 INTRODUdTlOW.

J'aurai donc soin de rester fidèle à Tobjet; de cet écrit, qui e^t de montrer là liberté dans ses causes. Au lieu de la considérer comme un dogme, je la présenterai comme un résultât; au lieu d'en faire Tattribut de l'homme, j'en ferai l'attribut de sa civilisation; au lieu de me borner, comme on l'a presque toujours fait, à imaginer des formes de gouvernement propres à l'établir; ce qu'aucune forme de gouvernement n'est, à elle seule, capable de faire, j'exposeraide mon mieux comment elle naît de tous nos progrès '.

7. Que n'ai-jé tout ce qu'un tel travail demanderait de talent et de connaissances positives

(1) Dit^ que je ne me bornerai pas à parler des formes du gouvernement, ce n^est sûrement pas dire que je ne paillerai pas de ces formel. La manièi'e dont la société s^ordonne pour agir n'est indifférente dans aucun ordre d'actions , et surtout elle ne l'est pas dans celui-ci. Je sais ce que peut une bonne organisation de la puissance publique; mais je sais aussi ce qu'il y a d'insuffisant et de trompeur dan^ les théories qui font venir toute liberté de là. C'est beaucoup sans doute que les pouvoirs publics soient bien constitués; mais ce n'est pas assez pour qu'ils agissent d'une manière éclairée et morale. Ensuite, quand une nation serait capable à la fois de bien organiser son gouvernement et de le faire bien agii*, cela seul ne la ferait pas être libre. Sa liberté, en effet, ne vient pas.unjquemoit de sa capacité politique , elle vient de toutes ses capacités. Il ne suffit donc pas de la considérer dans un seul dé ses modes d'ac^

OBJET DB l'outrage. 25

pour^tre coQyeDablement exécuté! Je me croirais assuré de rendre un service réel à la politique. Je croirais aussi pouvoir contribuer efficacement à répandre parmi nous des semences d'ordre et de paix. Il est vrai que ce livre n'a poar objet que d'expliquer un seul mot; mais que ce mot renferme de èhoses, et combien pourrait faire cesser de discordes une bonne définition de la liberté ! Qui de nous n'a vu quelr quefois tout ce que peut, au milieu des débats les plus animés , une explication lumineuse et vraie de la chose débattue ?

J'étais témcnn un jour d'une querelle entre plusieurs personnes sur l'éclairage par le moyen du gaz. Il s'agissait de savoir si l'existence au sein de Paris d'ëtablissemens destinés à produire et à tenir en dépôt de grands amas de cette matière inflammable était ou n'était pas une chose dangereuse pour les habitans. La dispute s'était bientôt échauffée, et elle était d'autant plus vive que les contendans , à ce qu'il paraissait, n'a«valent qu'une connaissance fort imparfaite du sujet sur lequel ils disputaient. Survint un chi-

tîon; il faut, pour juger à quel point elle est libre, examiner ce qu'elle déploie dans tous d^ntelligence et de morale.

miste reconnu pour habile. Oale consulta: Une prit point parti dans la querelle; mais du ton le plus simple et dans le langage le plus clair, il décrivit l'appareil destiné à recevoir le gaz , et il expliqua , d'après les expériences qui venaient d'être faites ^ quel concours extraordinaire de circonstances serait nécessaire pour qu'une explosion pût avoir lieu* Il n'y eut plus moyen de contester. 'Ce peu de paroles calma Tardeur des contendans , et mit fin à leur discussion qui avait

été longue, et qui n'était pas près de se terminer.

Si l'on dispute sur des matières susceptibles d'être si sûrement et si facilement éclaircies , la liberté est bien un autre sujet de querelle. Quel service ne rendrait pas aux hommes celui qui parviendrait à mettre un tel sujet hors de toufe contestation ! Mais celui-ci est-il matière à expérience comme l'autre? est-il de nature à être aussi clairement , aussi catégoriquement expliqué? Je n'en fais aucun doute. Il n'y a pas plus d'effets sans cause en politique qu'en chimie.L'enchaînem^t des causes, aux effets n'est pas plus impossible à apercevoir dans la première de ces sciences que dans la seconde. J'ai peine à croire,

OBJET DE l'ouvrage. 2y

par exemple / que le phénomène moral auquel je donne le nom de liberté se refusera l'analjse plus que la cbaleur , la lumière > Félectricité et pUisieurs autres phénomènes sensibles. Il me parait très possible de bien expliquer comment la liberté naît , s'étend , se resserre , se modifie. Je ne me flatte pourtant pas de porter dans cet exposé le degré de certitude et de précbion qu'on trouve dans les bons livres de chimie et de physique ; mais cela viendra moins encore > je dois l'avouer, de la difficulté de la matière que de l'insuffisance de l'auteur. Tout en étant convaincu de l'imperfection de mon travail, je crois fermement à la possibilité de le bien faire, et peutêtre ce que je tente d'autres réussiront-ils a l'exécuter. Quand je ne ferais dans cet ouvrage qu'ouvrir aux études politiques une nouvelle voie, que leur imprimer une direction un peu plus sûre, que montrer un peu plus clairement le but où il. s'agit d'arriver et les moyens que nous avons de l'atteindre, je serais loin d'avoir perdu mon temps. Mais cela même est une tâche immense, et je n'oserais dire que j'ai pris la plume avec l'espérance de la remplir.

38 qu'est-ce que la liberté:

Page 1