CHAPITRE PREMIER
Ce quHl faut entendre par le mot liberté.
i • L'homme , aux premiers regards que nous portons sur lui> se présente à nous comme un être sujet à des besoins^ et pourvu de facultés pour les satisfaire* Nous savons tous qu'il lui faut se nourrir, se désaltérer, se vêtir^ s'abriter, etc. Nous savons aussi qu'il a pour cela une intelligeace , une volonté , des organes*
On a beaucoup cherché si le mobile de ses facultés étî^t en lui-même ou hors de lui, en sa puissance ou hors de sa puissance ; s'il donnait son attention, comparait, jugeait, dédirait, délibérait , se déterminait , parce qu'il le Toulait et comme il le voulait ; ou bien si ses facultés étaient mises en jeti sans lui , même malgré lui , par l'influence de causes sur lesquelles il n'avait aucun empire , et si le résultat de leur travail était aussi indépendant de sa volonté. Nombre de philosophes ont prétendu qu'il était également maître de
GHAPiTRB PREMIER. 2^
leur action et des résultats de leur action ; et ce suprême ascendant qu'ils lui attribuaient sur elles , ils Font appelé libre arbitre ^ liberté mo^ raie. Je n'ai nullement à in'occuper ici de cette sorte de liberté. Il y a une autre recherche à faire.
Que rhomme ait ou n'ait pas en lui-même le principe de son activité^ on conviendra qu'il n'agit pas toujours avec la même aisance; on m'accordera sans doute qu'il peut exister au dedans de lui-même et en dehors de lui, dans ses infirmités, dans les choses, dans ses semblables une mul» titude de causes qui l'empêchent plus ou moins de se servir de ses facultés. J'appelle libertéVè\:A où il se trouye quand il lui arrive de pouvoir s'en servir sans obstacle. Je dis que l'état où il est le plus libre est celui où il peut s'en servir avec le moins d* empêchement ' .
(i) L'idée ai absence éP empêchement est la première qae le mot liberté réveille ; elle est aussi la première qui pai^ît résulter de Fétymologie de ce mot. Le substantif ubketas, dont nous avons fait liberté^ est un dérivé du verbe iibbaire , délivrer, (franchir; de libeaatus on a sans doute fait, par contraction, LiBB&TUs, affranchi^ et de uBERTns,LiB£RTA8,^/i<ait«cJiise^ manière d'être d\in bomme exempt (Tentraves et de contrainte. Un bomme libre y d'après Tétymologie du mot, c'est
3o CHAPITRE PREMIER.
Il n'est guère personne qui ne placé ainsi la liberté dans le pouvoir de se servir sans obstacle de ses forces. Mais ce que les hommes veulent faire n'est pas toujours ce qui présente le moins de difficultés. Il leur arrive à tout moment au contraire de tenter Fimpossible, de vouloir exécuter sans obstacle Iqs choses quidoivent trouver le plus d'opposition y de chercher la liberté dans les manières d'être et d'agir avec lesquelles elle est le moins compatible. Il s'agirait donc, si nous voulons savoir précisément en quoi la liberté consiste , de chercher quel est Tétat où l'usage de nos facultés doit rencontrer le moins d^empê^ chetncfit.
2. Naturellement l'homme dans l'exercice de ses facultés peut être empêché par plusieurs causes très générales.
Il est d'abord circonscrit par les lois de son organisation, lesquelles ne lui permettent pas de sortir d'une certaine sphère d'activité* Tandis qu'en un sens il peut se développer et s'étendre presque à l'infini, sous un autre aspect, il tou-
donc un homme délivré d'obstacles , un homme que rien n'empêche d'agir.
qu'est-cb que la liberté? 3i
che immédiatement aux'limites du possible. Tout ce qui implique contradiction avec sa nature ,, il est dans Fimpos^ibilité la plus absolue de Fexécuter. Il n'est aucunement en son pouvoir, par exemple , dé se dérober aux lois générales de la pesanteur /de respirer dans un lieu privé d'air^ de voir en Fabsence de toute lumière. Il ne faut donc pas demander en quoi consiste à cet égard sa liberté; car , un obstacle insurmontable s'opposânt ici à son action , il est visible qu'en ceci toute liberté lui est refusée \
Ensuite , dans la sjihère même qui a été ouverte à son activité , l'homme peut naturellement être empêché d'agir, d'un côté par Pignorance, qui retien t toutes ses facultés dans l'inertie, et d'u n
(i) Le mot liberté n*exprime jamais quWe quantité relative. Il n'y a pas de liberté absolue. Tout être créé est soumis à àeê lois et ne peut agir que dans des limites fixes et précises. L'expression, libre comme l'air, dont on se sert quelquefois, comme pour désigner une liberté sans bornes , n'exprime qu'une liberté très limitée : l'atmosphère est inyinciblement liée à la terre; les yents sont souaiis k d'irréfragables lois : Fâir n^esl donc pas indéfiniment libre. Nul corps matériel ne l'est. Les êtres animés ne le sont pas davantage , et Tbomme ne Test pas plus (jpe le reste de la création. L'homme , ainsi que les am<^ maux, ainsi que toutes les forces répandues dans la nature, n'est susceptible que d'une certaine espèce et d'une certaine étendue d'action. '
52 CHAPITAB PaBMIER.
autre côté par la paissioa, qui leur donne une activité déréglée ; quii'exçite à s'en servir d'une manière préjudiciable pour lui-même ou pour les autres 9 et qui tend ainsi perpétuellement à en affaiblir , à en entraver Tusage.
L'bonimey par les lois invincibles de sa nature^ ne peut donc user de ses forces sans efn/pêchemewt ou ax^ec liierté qne dans l'espace où il lui a été donné d'agir; et, dans cet espace même, j^our^ qu'il puisse en dispose? librement^ il faut, ;>re-* mièrementf qu'il les ait développées; secondemen^ / qu'il ait appris à s'en servir de manière à ne pas se nuire ; troisièmement y qu'il ait contracté l'habitude d'en renfermer l'usage dans les bocnes de ce qui ne peut pas nuire aux .autres hommes.
5. Je , dis premièrement qu'il doit les avoir développées. Et en effet, qui ne voit qu'il n'a pas la liberté de s'en servir tant qu'il n'a pas appris à en faire usage. Mettez le clavier d'un piano sous les doigts d'un homme qui , de sa vie , n'aura manié que la bêche ou la charrue : sera-t-il libre d'exécuter une sonate ? Nos organes , avant que nous les ayons formés , sont pour nous comme
qu'est-ce QUE LA LIBERTÉ? 35
s'ils n'existaient poiiit; nous ne sommes nuU&* ment les maîtres de nous en servir.^1 est bien en général en notre pouvoir d'apprendre ce que nous ignorons; mais nousne sommes les u>aitres de le faire qu'après l'avoir appris : l'ignorance a pour nous tous les effets d'un insurmontable empêchement 5 «t le plus violen t despotisme ne nous mettrait pas dans une impuissance plus absolue d'a^r que ne le fait le manque d'exercice et d'expérience.
En second lieu , je dis que, pour être libres d'user de nos facultés , il faut que noqs sachions en i^enfermer Fusage dans les bornes de ce qui ne nous peut pas nuire. Il est clair en e£Pet que nous ne pouvons nous en servir de manière à nous faire du mal sans diminuer par cela même le pouvoir tjue nous |ivons d'en faire usage. Nous sommes bien les maîtres, j usqu'à u n certain point, d'exécuter des actions qui nous sont préjudicia*^ blés ; mais nous ne le sommes pas, en exécutant de telles actions , de ne rien perdre de notre liberté. Il est d'universelle expérience que ce qui déprave, énerve, abrutit nos facultés, nous ôte la liberté de nous en servir; et de toutes les prétentions la plus absurde et la plus contradictoire
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serait sans doute de vouloir à la fois en abuser et les conserver saines, vivre dans la débauche et ne pas nqire à sa santé , prodiguer ses forces et n'en rien perdre , etc.
Je dis enfin , et celte troisième proposition n'est pas moins évidente que les deux premières, que , pour disposer librement de nos forces, il faut que nous nous en servions de manière à ne pas nuire à nos semblables. Nous avons bien, dans une certaine mesure, le pouvoir de nous livrer au crime ; mais nous n'avons pas celui de nous y livrer sans diminuer proportionnellement notre liberté d'agir. Tout homme qui emploie ses facultés à faire le mal , en compromet par cela même l'usage : c'est en quelque manière se tuer que d'attenter à la vie d'autrui ,• c'est compromettre sa fortune <^ue d'entreprendre sur celle des autres. Il n'est sûrement pas impossible que quelques hommes échappent aux conséquences ou du moins à quelques-unes des conséquences d'une vie malfaisante; mais les exceptions, s'il y en a de réelles, n'infirment point le principe. L'inévitable effet de l'injustice et de la violence est d'exposer l'homme injuste et violent à'des haines, à des vengeances, à des représailles, de lui ôter
qu'est-ce que la liberté? '55
la sécurité et le repos, de Tobliger à se tenir contiDuellement sur ses gardes, toutes choses qui diminuent évidemment sa liberté '. Il n'est au pouvoir d'aucun homme de rester libre en se mettant en guerre avec son espèce* On peutdire même que cela n'est au pouvoir d'aucune réunion d'hommes. On a vu bien des partis, on a vu bien des peuples chercher la liberté dans la domination f on n'en a pas vu que la domination , à travers beaucoup d'agitations^ de périls et de malheurs provisoires^ n'ait conduits tôt ou tard à une ruine définitive \
(r) Si vous Toulez, disait Sully à Henri IV, soumettre par la force des armes la majonté de vos sujets , ce II vous faudra passer pai* une milliasse de difficultés, fatigues, peines, ennuis , périls et travaux ; avoir toujours le cul sur la selle , le ha- , lecret sur le dos , le casque en tête , le pistolet au poing et l'épée à la main... » (Economies royales.)
(2) Hobbes dit qu^en Félat de nature il est loisible à ^lacun de faire ce que bon lui semble [Elémens ptUlosopSdu citoyen). Il n'est pas douteux quVn quelque état que ce soit un homme n'ait le pouvoir physique de commettre un certain nombre do violences. Mais est-il quelque état, selon Hobbes , où rhomme puisse être injuste et méchant avec impunité? N'est-il pas également vrai , dans tous les temps et dans toutes les situations , que Finjure provoque Tinjure , que le meurtre expose la vie du meurtrier? Que signifie donc (^e dire qu'en Fétat de nature il est permis à chacun de faire ce que bon lui semble? U
36 CHAPITRE FKEMIEA.
Ainsi rhommé, parla nature même cîes choses, ne peut avoir de liberté , dans l'espace où il lui
est, en tout état, impérieusement commandé à qui ne veut pas souffrir d'insultes de n'en pas commettre. Je sais bien que, dans les premiers âges de la société, chacun exerce plus de violences; mais chacun aussi en endure beaucoup plus. La résis-* tance se proportionne naturellement à l'attaque, et la réaction à faction. C'est par-là que l'espèce se maintient : il n'y a que ce ^ qui résiste qui dure. >
En général si pour être libre il est nécessaire de s'abstenii* du mal , il est tout aussi indispensable de ne pas le supporter; car c'est par l'énergie qu'on met à ne pas le supposer qu'on intéresse les autres à ne pas le faire. Tant qu'on se plie à une injustice, on peut compter qu'elle se commettra. Rien de plus connipteur que la faiblesse : en consentant à tout souffrir^ on excite les autres à tout oser. Alceste fait un partage égal de sa haine entre les hommes nialfaisans et Xe^Yiommes complaisansi je ne sais s'ils y ont un même droit. Le mal vient encore moins, je crois, de la malice des injustes, que de la faiblesse des pol* trons. Ce sont ceux-ci qui gâtent les autres. Cest lé grand nomr bre qui déprave lé petit, en se soumettant trop facilement à stis caprices. Nous ayons tous besoin de frein, et d'autant p\us que nous disposons de plus de forces. S'il faut que les individus soient conlenus par le pouvoir, le pouvoir a encore plus besoin d'être contenu par la société. C'est à la société à lui fournir des motifs de bonne conduite, c'est à elle d'attacher tant de dégoûts et tant de périls à l'abus de la puissance que les despotes les plus har* dis, que les factions les plus effrénées seutent la nécessité de se contenir. Yeut-on }uger combien nous avons besoin d'être retenus pour ne pas donner dans l'injustice, et à quel point une légitime résistance est nécessaire à la liberté , il n'y a qu'à i*e-> * garder comment les forts traitent partout les^ faibles ; il n'y a qu^à voir comment notre race, qui se dit chrétienne et civili'
qu'est-ce qub la liberté? 5j
a été permis d'exercer ses forces, qu'en raison de son industrie, de son instruction, des bonnes habitudes qu'il a prises à l'égard de lui-même et envers ses semblables. Il ne peut être libre de faire que ce qu'il sait; et il ne peut faire avec sûreté que ce qui ne blesse ni ini^ ni les autres. Sa liberté dépend .tout à la fois du développement de ses facultés et de leur développement dans une direction convenable. .
4* «Si pour être libres nous avons besoin de développer nos facultés, il s'ensuit que plus nous les avons développées , plus est étendu y varié , l'usage que nous en pouvons faire , et plus aussi nous avons de liberté. Ainsi nous sommes d'autant plus libres que nous avons plus de force , d'activité , d'industrie , de savoir; que nous sommes plus en état de satisfaire tous nos besoins ;.que nous sommes moins dans la dépendance des choses : chaque progrès étend notre puissance d'agir, chaque faculté de plus est une
sée, traite celles qui ne sont pas capables de résister à ses yiolences : les Européens font encore le commerce des nègres , et ont, suivant M» àe Humbolc|t^ plus de cinq millions d^esclaves dans les colonies, {f^ojr, la Revue protestante ^ i«' cahier.)
38 ^ CHAPITRE PRJSMIER.
liberté nouvelle. Tout cela est évident de soi. Rousseau a beau mettre la libe^'té de l'homme sauvage au-dessus de celle de l'homme civil, son éloquence rie fera point que celui dont les facultés sont à peine ébauchées en puisse disposer aussi librement que celui qui les a développées , fortifiées , perfectionnées par la cultui?e.
Si pour être libres nous avons besoin de nous abstenir dans l'exercice de nos facultés de tout ce qui nous pourrait nuire , il s'ensuit que mieux nous en savons régler l'emploi relativement à nous , plus nous avons appris à en faire un usage éclairé, prudent, modéré, et plus «.«aussi nous sommés libres. Mettez un homme qui ait de bonnes habitudes morales à côté d'un homme incapable de régler aucun de ses sentî'^ mens> de satisfaire avec mesure aucun de ses appétits , et vous verrez lequel en toute circonstance conservera le mieux la libre disposition.de ses forces.
Si pour être libres enfin nous devons nous défendre, dans l'emploi de nos facultés, de tout acte préjudiciable à autrui, il s'ensuit que mieux nous savons en tirer parti sans nuire, plus nous avons appris à leur donner Une direction utile
QU'iSST-GE QUE LA LIBERTÉ? 5q
pour nous-mêmes sans être offensive pour les autres^ et plus aussi nous avons acquis de liberté. Cette proposition a toute la certitude des précédentes. Comparez Tétat des peuples qui prospèrent par des voies paisibles à Tétat des peuples qui ont fondé leur prospérité sur la domination ; comparez les nations guerrières de l'antiquité aux nations industrieuses des âges modernes; com^ parez rEurope , où tant d'hommes encore cherchent la fortune dans le pouvoir, à ces Etats-Unis d'Amérique où Fujaiversalité des citoyens n'aspire à s'enrichir que par le travail , et vous découvrirez bientôt où il y a le plus de liberté véritable.
Les hommes ne sont donc esclaves que parce qu'ils n ont pas développé leurs facultés et appris à en régler l'usage. Ils ne sont libres que parce qu'ils les ont développées et réglées. Il est vrai de dire, à la lettre, qp'ils ne souffrent jamais d'autre Qppression que celle de leur ignorance et de leurs mauvaises mœurs y comme il est vrai de dire qu'ils n'ont jamais de liberté que celle que comportent l'étendue de leur instruction et la bonté de leurs habitudes. Plus ils sont incultes et moins ils peuvent agir; plus ils sont cultivés..
4o CHAPITRE PAEMIBft.
el plus ils sont libres : la vraie mesure de la liberté c'est 1h civilisation.
5. Il est peu de choses qu'on ait entendues plus diversement que la liberté et dont on ait en général des idées pins imparfaites. Il esi; assez rare qu^on la considère comme un résultai; de notre développement. Loin de penser qu'elle suit le progrès de nos facultés , bien des gen6 s'imaginent qu'elle décroît à mesure qu'elles se. perfectionnent; et que l'homme inculte, l'homme sauvage était plus libre que ne l'est l'homme eivilisé. On n'a pas l'idée surtout que tous nos progrès, de quelque nature qu'ils soient, contribuent immédiatement à l'éte&dre. On dira bien peut-être que les hommes deviennent plus libres en devenant plus justes, en se renfermant tous plus exactement dans les bornes de l'équité; mais on ne dira pas, quoique la chose soit aussi certaine, qu'ils deviennent plus libres en devenant plus sobres , plus tempérans , en apprenant à mieux user de leurs facultés respectivement à eux-mêmes. On ne dira pas non plus qu'ils deviennent plus libres par cela seul qu'ils deviennent plus industrieux , plus riches , plus
.QU'eST-<3E que tA LIBERTÉ? 4*
instruits > bien que ce soit upe vérité également incontestable. Examinons succinctenient quel-» ques-unes des idées qu'on a de la liberté. Nous achèverons parla d'éclairer et de confirmer celle cpi'il convient de s'en faire.
Les hommes "naissent et demeurent libres ^ a dit l'assemblée constituante ' ; ce |>eu de mots me feraient douter que cette illus^tre assemblée eût de la liberté une idée bien juste. La liberté n'est pas quelque chose de fixe et d'absolu^ comme cette déclaration semblerait 'le faire entendre* Elle est susceptible de plus et de moins; elle se proportionne au degré de culture. Ensuite , elle n'est pas une chose qtt'op apporte en naissant. Il n'es t -pas vrai ^ en fait j que les hommes naissent libres; ils naissent avec l'aptitude à le devenir; mais l'instaDt de leur naisss^nce est assurément celui où ils le sont le moins. S'ils ne naissent pas libres, on ne peut pas dire qu'ils demeurent tels ; mais on pept dire qu'ils le deviennent, et ce qu'il faut dire c'est qu'ils le deviennent d'autant plus qu'ils apprennent à faire
(i) Déclaration des droits de Thomme et du citoyen, art i*'.