‹ L'Industrie Lainière Dans Le TarnChapitre 14 sur 84 · A TRE · texte numérisé non relu

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veloppât à Mazamet, il fallait que de nombreux habitants de cette ville se décidassent à aller s'implanter en République Argentine, pour y fonder des comptoirs et acheter sur place, dans de bonnes conditions de prix, la matière première du délainage : la peau en laine; or, il se trouva qu'un double élément de gain allait attirer les Mazamétains vers l'Argentine et les y retenir ensuite. En même temps qu'ils y achetaient des peaux, que les usines de leur ville natale dépouillaient de leur laine, ils y vendaient les draperies, les molletons, les flanelles fabriqués aussi à Mazamet; pour une des plus importantes maisons de Mazamet, l’exportation en République Argentine représenta jusqu’au tiers de la production totale.

Si beaucoup d’industriels mazamétains ont abandonné la vieille industrie qui avait fait pendant soixante ans la prospérité de leur ville pour la jeune industrie du délainage, la difficulté de se procurer de bons ouvriers fileurs et tisserands, les dissenssions entre patrons et ouvriers y ont été pour beaucoup. Le délainage est une industrie, qui présente cette particularité de permettre de réaliser un très gros chiffre d’affaires avec un personnel relativement restreint.

Plusieurs industriels de Mazamet, qui, tout

d’abord avaient organisé un délainage à côté de

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leur fabrique de draperie ont fermé la seconde pour développer le.premier, précisément parce qu’ils trouvaient fort avantageux de n'avoir pas à recruter et à diriger un très nombreux personnel ouvrier. :

Le voisinage de Graulhet favorisa aussi beaucoup le développement de l’industrie du délainage à Mazamet. Les peaux en laine qui alimentent les usines de délainage tirent leur valeur principale de la laine; les peaux provenant le plus souvent d’animaux morts de maladie ou de soif, le cuir n’a pas très grande valeur. Toutefois, même au début de l’industrie du délainage où il n’y avait absolument que des peaux dites « d’épidémie », les cuirs pouvaient avoir une valeur à condition d’arriver à les préparer de façon à ce qu’ils puissent trouver quelque utilisation.

Les mégissiers, de Graulhet, très habiles, firent tous leurs efforts pour arriver à ce but, et ils transformèrent les cuirots mazamétains en peaux pour doublure de chaussures, qui, tout de suite se vendirent fort bien. Dans cette branche du travail des cuirs ils conquirent une supériorité indiscutable, bientôt reconnue dans le monde entier. Jusqu'à l'installation des mégisseries à Mazamet et à l’arrivée des acheteurs américains, les .délaineurs n'auraient pas trouvé sans eux à

vendre leurs cuirots. C’est ce qui est arrivé à

beaucoup d'industriels qui ont voulu concurrencer Mazamet, et qui n’ont pas réussi précisément parce qu'ils ne trouvaient pas à vendre les cuirots qu’ils produisaient.

Après avoir élucidé les causes qui ont amené l'évolution de l’industrie à Mazamet, de 1860 à nos jours, il nous faut maintenant étudier les différentes phases de cette évolution.

Pour la clarté de l’exposition, nous étudierons successivement l’évolution des quatre industries entre lesquelles se partagent aujourd’hui l’activité des Mazamétains : le délainage, la fabrication des draperies, molletons et flanelles, la bonneterie de laine, la mégisserie.

En 1860, l’industrie du délainage était encore dans l’enfance, un seul comptoir avait été, à ce moment, fondé à Buenos-Ayres : celui de la maison Périé. Le sabrage se faisait en tapant avec des « sabres » de bois sur les peaux suspendues, travail particulièrement pénible à cause des saletés qui rejaillissaient sur les sabreurs et de l’atmosphère empoisonnée qui régnait dans les ateliers. Les produits obtenus étaient loin d’être parfaits, les laines n'étaient pas d’une propreté absolue, les cuirs étaient très minces. En revanche, les peaux étaient achetées à Buenos-Ayres à si bas prix que les bénéfices étaient énormes. Aussi

tout changea et se perfectionna vite. En 1875, il y

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avait déja à Mazamet dix-neuf usines de délainage; à Buenos-Ayres, Montevideo, Rio-de-Janeiro et Oran, quinze comptoirs s’occupaient à la fois de l’achat des peaux et de la vente des draps fabriqués à Mazamet (1). De plus, à ce moment, les procédés de fabrication s’améliorèrent ; au rudimentaire sabrage à la main on substitua le sabrage à lamachine au moyen des premières sabreuses, dites sabreuses à poigne.

En 1880, année où la Chambre consultative des arts et manufactures de Mazamet publia, pour la première fois, sa Revue commerciale et industrielle annuelle, si précieuse pour l’étude du développement de l’industrie mazamétaine dans les trente dernières années, la gare de Mazamet reçut 19.939 balles de peaux pesant 8.657.455 kilogrammes et expédia 1.927.454 kilogrammes de laine. Malgré ce résultat, bien beau pour une industrie à peine vieille de vingt ans, les Mazamétains étaient soucieux. Leurs laines étaient, jusqu’en 1871, en grande partie vendues à des négociants de Verviers (Belgique). Un de ceux-ci venait de commencer à délainer au lieu d'acheter les laines de peaux à Mazamet; les délaineurs de Mazamet

n'étaient pas sans inquiétude sur les conséquences

(1) Rapport sur l’industrie manufacturière de Mazamet, par M. Elysée Brenac, Journal L’Industriel, n° du 13 janvier 1878 et suivants.

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que pourrait avoir pour eux cette concurrence. Le tableau des importations à Anvers n’était pas fait pour les rassurer ; en 1880, il en fut importé 12.889 balles. Mais ces craintes ne furent pas justifiées, l’essai tenté à Verviers n’eut qu’un médiocre succès et, dès 1883, alors que la gare de Mazamet recevait 29.096 balles pesant 13 millions 098.501 kilogrammes, le port d'Anvers n’en reçut que 4.962. En 1865, on commença à remplacer les sabreuses à poigne par les sabreuses « anglaises » plus perfectionnées. Par suite de cette transformation et par suite aussi de l'ouverture de nouveaux et importants délainages, la production fit un bond énorme. De 1884 à 1885, les arrivages de balles passèrent de 13.728.032 à 19.204.568 kilogrammes et les expéditions de laines de 3 millions 873.221 kilogrammes à 4.638 948 (1). La concurrence belge était définitivement vaincue; sur 52.031 balles de peaux exportées de Buenos- Ayres, du 1° juin au 81 mars 1886, 37.392 vinrent en France, 4.074 en Belgique, 4.896 en Angleterre, 2.863 en Italie et les autres en divers pays (2).

De 1885 à 1890, il n’y a pas d'éléments saillants

à signaler. Vers 1890, les négociants de Maza-

1) Revue commerciale et industrielle de Mazamet. (2) Le Réveil du Tarn, n° du 22 mai 1887.

met, se disant qu'ils trouveraient certainement, pour leurs usines, de nouveaux éléments d'activité en achetant sur place: des peaux de mouton d'Australie, fondèrent des comptoirs dans ce pays. Le succès répondit à leur attente et, dès 1893, sur un arrivage total de 31.747.257 kilogrammes de peaux brutes, il y en avait 7 852 214 en provenance d'Australie.

En 1896, on commença à importer quelques peaux du Cap et de quelques autres pays. De 1896 à 1899 inclus, Mazamet traversa une période de grande prospérité; les arrivages de peaux en laines dépassèrent en moyenne 36 millions de kilogrammes. C’est dans cette période que fut solutionnée la question du conditionnement public des laines, qui était d’une importance capitale pour la prospérité de l’industrie du délainage. Le fait qu'il n’y avait pas à Mazamet de conditionnement public, comme dans la plupart des centres lainiers, et les manœuvres déloyales de quelques industriels peu scrupuleux qui profitaient de l’absence de contrôle pour mouiller leurs laines, avaient jeté un certain discrédit sur le commerce mazamétain.

Aussi, depuis 1885, on parlait d'établir un conditionnement public. En 1896, 1897 et 1898, les démarches et formalités nécessaires pour arriver à un accord entre la Chambre de commerce et la

ville de Mazamet furent faites, le conseil munici-

pal vota un emprunt, les décrets et lois nécessaires pour l’autorisation de ces divers actes furent promulgués. Dans les premiers jours de novembre 1898, on posa la première pierre du conditionnement et son inauguration eut lieu le 31 décembre 1899. L’année qui suivit l'inauguration de cet établissement fut malheureusement une des plus désastreuses du délainage. Par suite de spéculations, la laine était arrivée, à la fin de 1899, à des prix que l’on n'avait pas encore vus. Les négociants de Mazamet avaient, comme toujours à cette époque de l’année, de gros stocks de laine en magasin ou en exploitation; tout à coup une baisse formidable se produisit et ne fit que s’accentuer pendant six mois, faisant sentir, au commerce lainier en général et aux délaineurs de Mazamet en particulier, des pertes énormes.

Aussi, les arrivages de peaux en laine et les expéditions de laine en suint se présentèrent-ils en 1900 en forte diminution. Les arrivages de peaux passèrent de 38.718.907 kilogrammes en 1899 à 27.156.598 kilogrammes en 1900, et les expédiditions de laines de 18.369.755 kilogrammes à 12.804.710 kilogrammes. Mais la crise ne fut que passagère et, en 1901, l’industrie du délainage avait repris une telle prospérité, que les arrivages de peaux, pendant l’année 1901, s’élevèrent à 45.229.283 kilogrammes, c’est-à-dire un peu plus

de cinq fois le chiffre de 1883.

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C'est deux ans après, en 1903, que l’industrie du délainage atteignit son apogée, tout au moins en ce qui concerne les arrivages de brut qui s’élevèrent à 47.197.410 kilogrammes de peaux brutes et 2.588.536 kilogrammes de laine en suint. En cette même année 1903, les expéditions s’élevèrent à 18 335.377 kilogrammes de laine lavée et 6.157.748 kilogrammes de cuirs bruts, représentant ensemble une valeur approximative de 84.600.000 francs ; si à cela nous ajoutons les expéditions de draps, molletons et flanelles qui s'élevèrent à 1.456.488 kilogrammes valant approximativement 15.000.000 de francs, celles de cuirs mégissés, 018:898 kilogrammes valant approximativement 9.600.000 francs ; celles de bonneterie, 160.000 kilogrammes et 2.400.000 francs ; celles d'engrais, 600.000 francs; nous avons un chiffre total d’expéditions de 104 millions, chiffre respectable si l’on songe que c’est celui du ressort d’une Chambre de commerce qui comprend environ 25 à 30.000 habitants.

À la fin de 1903, une grève éclata parmi les ouvriers délaineurs ; elle se termina par des augmentations de salaire importantes, surtout pour les sabreurs. Mais ce qui préoccupa surtout les délaineurs, dans le cours de cette année et les années suivantes, ce fut la terrible concurrence faite

aux acheteurs mazamétains sur le marché de La

Plata, par les délainages qui s’y étaient organisés depuis quelque temps; d'autre part, les délainages installés dans divers pays de l’Europe et aux Etats-Unis concurrençaient aussi Mazamet. Tout cela se traduisit par une très sensible diminution dans les arrivages de peaux brutes, 34.711.481 kilogrammes en 1904, contre 47.197.430 en 1903. En 1905, la situation s’aggrava encore ; les arrivages descendirent à 31.361.919 kilogrammes, et le rapporteur à la Chambre de commerce de Mazamet exprimait ainsi les craintes de tous, dans

la Revue commerciale : « Dans le cours de ces

dernières années, constatant le développement

progressif de l’industrie du délainage dans le Nord de l’Europe, aux Etats-Unis et, plus particulièrement, en Australie et à La Plata, nous arrivions à cette pénible conclusion que l’avance acquise par notre place nous serait vivement disputée avec de meilleures chances de succès pour nos concurrents du fait de l’infériorité de notre position géographique par rapport avec les marchés d’origine et de consommation. Nos craintes n'étaient que trop justifiées (1). »

Mais, dès 1906, les délainages de Mazamet repri-

rent de l’avance sur leurs concurrents, le chiffre

(1) Revue comm. et indust. de Mazamet, année 1905, p. 5.

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des arrivages remonta à 36.028.873 kilogrammes, la part de Mazamet dans les importations de peaux de mouton de la Plata en Europe etaux Etats-Unis remonta à 77,2 °/,. La reprise s’accentua encore en 1907, les arrivages s’élevèrent à 42.533.164 kilogrammes, malheureusement, à la suite de la crise monétaire aux Etats-Unis, les cours de la laine et des cuirs s’effondrèrent, et le commerce mazamétain subit de grandes pertes.

En somme, le danger d’une concurrence extérieure des délainages de la Plata, des Etats-Unis, d'Europe, parait conjuré. La part de Mazamet dans les importations de peaux de mouton de la Plata, en Europe et aux Etats-Unis, a été depuis 1903 la suivante:

19032277 SULALOT 000 DATES ES 86.947, soit 81 0 LOUER SUTMOS 000 SDAIIES 65.921, soit 67 0% TOOLS SU 000MDAIlES F7 48.559, soil 61,6 0% LOUE SUR A O0OOMDATTES SEE 95.79, soit 77,2 0h LOUTERERSS SUP TA OUDRDAIIES ER 66.587, soit 86 0, LUS SULS/ROUOMN ALES PRE 98.806, soit 76,5 0% (1)

D'autre part, les arrivages de peaux d'Australie, du Cap, du Maroc, etc., ont augmenté.

L'industrie du délainage comprend actuellement

dans le ressort de la chambre de Commerce de

(1) Revue commerciale et industrielle de Mazamet.

pride Mazamet, cent huit établissements, dont quarantehuit usines de délainage, onze lavages de laine, quarante-cinq magasins de triage, trois épaillages et le conditionnement, qui occupent 3.200 ouvriers (1). En 1908, il est entré dans ces établissements 41.832.471 kilogrammes de peaux en laine, et 1.073.002 kilogrammes de laine en suint; il en est sorti 17.869.640 kilogrammes de laine et 2.300.000 douzaines de cuirots bruts, valant ensemble 85.000.000 de francs. Pour concrétiser ces chiffres, disons que les délainages de Mazamet ont travaillé les peaux de 28.000.000 de moutons, c’est-à-dire de plusieurs millions de moutons de plus qu’il n’y en a en France. C’est là un résultat vraiment magnifique pour une industrie qui n’existait pas il y a soixante ans. Le tableau et la courbe ci-après, montrent, mieux que tous les discours, le rapide et magnifique développement

de l’industrie du délainage à Mazamet.

(1) Bulletin de l'Inspection du Travail. L'industrie du délainage à Mazamet, par M. Cavaillès, inspecteur départemental du travail à Castres.

Le

Tableau des arrivages et expéditions de peaux en laine, laines, peaux brutes et houilles à Mazamet, de 1880 à 1908.

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