CHAPITRE Il
Recrutement du personnel.
Les délainages sont ‘situés soit dans de petits villages, soit en pleine campagne. Les ouvriers adultes sont pour la plupart des paysans qui ont délaissé le travail de la terre pour celui, plus rémunérateur, des usines; d’ailleurs, les usines de délainage, chômant en été, précisément au moment des grands travaux agricoles, ils reprennent à ce moment-là leur ancien métier. Il n’y a pas, à proprement parler, un apprentissage organisé dans l’industrie du délainage, les enfants entrent dans les usines, comme étendeurs de peaux, à 14
ou 15 ans; dès la première année, ils touchent un salaire; plus tard, ils deviennent peleurs ou sa-
breurs. Les jeunes ouvrières travaillent dès le début au pelage, sous la direction d’une compagne plus expérimentée. D'ailleurs, le sabrage, le pelage sont des besognes nullement compliquées, et
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un ouvrier ou une ouvrière acquièrent le tour de main nécessaire en quelques Jours.
Bien autrement compliquée est la question de l'apprentissage dans la fabrication des tissus. Un fileur, un tisserand, un teinturier ne se forment pas en quelques jours ; dans toute la circonscription de la Chambre de commerce de Mazamet, la facilité de l’apprentissage et les salaires élevés qui sont payés dans les délainages, détournent vers cette industrie beaucoup de jeunes gens, dont les parents travaillent dans des ateliers de tissage ou des filatures. À Castres, depuis que ce sont des femmes qui tissent, le recrutement est un peu plus facile.
Mais l’ouvrier tisserand, tant homme que femme, est toujours bien inférieur à l’ouvrier de Roubaix ou de Reims. N'ayant pas reçu d'instruction technique, assez mou, il ne veut et ne peut surveiller plus d’un métier. À l'exception des trois cents ouvriers des manufactures de draperies-nouveautés de Mazamet et de Labastide, l’ouvrier tisserand, et surtout la tisseuse de Castres et de Mazazet, sont incapables de tisser un tissu à contexture un peu compliquée.
Cette question préoccupe vivement les industriels de notre pays. Un des fabricants de Castres exposait ses craintes, qui sont partagées par
tous, dans une lettre qu’il adressait à la Chambre
de commerce le 12 mai 1902 (1) : « D’après des renseignements pris à bonne source, disait-il, un ouvrier de Roubaix gagne 4 franes par jour et produit à deux métiers 90 mètres à 44 duites au centimètre, d’un tissu semblable au nôtre, appelé sublime, tandis que chez nous, une ouvrière surveillant un seul métier produit en moyenne 30 mètres du même tissu et gagne 1 fr. 25. A Roubaix, la facon d’un mètre revient à 4 centimes et demi, et chez nous à 6 centimes et demi. D'où provient cette différence? Elle provient du peu d’habileté de l’ouvrier qui, lui, ne peut pas être habile, parce qu’il n’est pas assez instruit dans la partie technique de sa tâche. Ne gagnant pas assez, il déserte les ateliers de tissage, il laisse ce travail aux femmes qui, elles, ne sont qu'un personnel volant en raison de leur changement d’état qui arrive à la suite, soit de leur mariage, soit de leurs devoirs de famille.
€ Il faudrait donc, Messieurs, trouver un moyen pratique pour instruire nos ouvriers, donner à leurs enfants l’instruction technique que possèdent les apprentis de Reims, de Roubaix, de Rouen, de Roanne, d’Elbeuf, de Vienne, etc., à
leur entrée à l’atelier. Nous ne pouvons pas espé-
(1) Bulletin de la Chambre de commerce de Castres, année 1902, p. 12.
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rer que vous arriverez du premier coup à former une école active et possédant tout ce qu’il faut pour donner une instruction complète. Mais pour donner cet élan nécessaire, indispensable à notre industrie, il faudrait pour un début avoir un professeur de tissage ayant des diplômes, ayant beaucoup vu.
« Les fabricants eux-mêmes, en s'imposant un petit sacrifice annuel, pourraient contribuer au traitement de ce professeur, aidés par une subvention de la ville et du département, ainsi serait formé le germe d’une école de tissage qui profiterait aux ouvriers, aux contremaîtres et même aux fabricants. »
Ce projet n’a pas abouti, les tisserands de Castres restent dans leur routine. À Mazamet, il y a vingt-huit ans, une école dite « Ecole pratique de commerce et d'industrie », a été fondée grâce au concours de la ville, de l'Etat et de quelques industriels, dans le but de former de bons employés et de bons ouvriers, en particulier de bons tisserands.
L'École pratique de commerce et d'industrie de Mazamet compte deux sections : la section commerciale, dont les élèves font trois années d’études; la section industrielle, dont les élèves font trois années d’études aussi, à l'exception de ceux
qui veulent se préparer aux Ecoles d’arts et mé-
tiers et ont quelques chances d’y entrer; ceux-là font une quatrième année.
Le nombre des élèves est de 170 environ, dont 90 externes et 80 internes. À la tête de l’école se trouve un directeur qui s'occupe à la fois des deux sections. Le corps enseignant se compose, pour la section industrielle, de deux professeurs et d’un maître adjoint, d’un chef d'atelier, d’un maitre auxiliaire de tissage et de trois contremaîtres s’occupant respectivement de l’ajustage, de la menuiserie et du tissage; pour la section commerciale, de deux professeurs pour le commerce et les mathématiques, de quatre maîtres adjoints pour l’allemand, l'anglais, l’espagnol et le français. Un maître auxiliaire d'histoire naturelle et d'hygiène, un professeur de physique et chimie et un chef de travaux chimiques sont communs aux deux sections. Deux inspecteurs, un pour
l’enseignement commercial, l’autre pour l’enseignement technique, et un conseil de perfectionne-
ment surveillent la bonne marche de l’école. Dans la section industrielle, les travaux d’atelier tiennent une grande place; les élèves y consacrent au moins 25 heures par semaine. Au bout de trois ans l'apprentissage est terminé; les élèves qui ont fait preuve d’une application suffisante reçoivent le certificat d’études pratiques industrielles. Les meilleurs restent encore à l’école; ils consti-
tuent la quatrième année.
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Dans la section commerciale, on met au premier plan l’étude du commerce et celle des langues étrangères. Dans ce qu’on appelle le bureau commercial, les élèves sont groupés par quatre. Chaque groupe constitue une maison de commerce ayant un chef et trois commis. Le bureau commercial compte en moyenne dix de ces maisons; elles font entre elles des affaires, fictives bien entendu, mais qui initient les élèves aux affaires prochaines et réelles Ces maisons fictives s’occupent des marchandises ou des produits manufacturés à Mazamet. On trouve, dans le nombre trois maisons qui tiennent leurs livres et font la correspondance en langue étrangère, l’une en anglais, l’autre en allemand, la troisième en espagnol. Enfin, elles sont toutes réunies par un lien commun, par une maison de banque. Les élèves qui passent avec succès l'examen de fin d’études reçoivent le certificat d’études pratiques commerciales. Depuis trois mois environ, il a été annexé à l'Ecole pratique un cours théorique et pratique de mégisserie.
Cette école a-t-elle réellement formé de bons ouvriers tisserands ? Nous ne le croyons pas. Elle a certainement formé d'excellents employés de commerce très appréciés non seulement par les commerçants de Mazamet, mais par ceux de tout
le Midi de la France. Elle a formé des courtiers,
des commissionnaires, qui n’ont pas peu contribué à répandre les laines et les cuirs produits par les usines de Mazamet, dans le monde entier. Elle a présenté avec succès de nombreux jeunes gens aux difficiles examens des Ecoles d’arts et métiers. Mais elle n’a formé et, telle qu’elle est, elle ne formera qu’exceptionnellement de bons ouvriers. D'abord le programme d’études est trop vaste, trop complexe pour que de simples enfants d’ouvriers, destinés au métier de leur père, s’astreignent à le suivre, puis, pour arriver à appeler à elle la masse, il faudrait que l’enseignement y fut absolument gratuit. Les jeunes gens qui entrent à l’École pratique sont, ou des jeunes gens de familles aisées, ou des fils d'ouvriers qui cherchent précisément à ne pas être ouvriers.
Ce qu’il faudrait arriver à faire, tant à Castres qu’à Mazamet, ce serait d'organiser des cours de filature, de tissage et de mégisserie à l’usage des jeunes gens dès leur sortie de l’école communale, et même des élèves les plus âgés des écoles communales, et des cours de perfectionnement, lesoir, à l’usage des ouvriers adultes. Le défaut que revêt, à notre avis, presque toujours, l’enseignement technique en France, est de comprendre des matières qu'il n’est nullement nécessaire de connaître pour faire un bon ouvrier. Il est tout à fait
inutile, par exemple, pour devenir un bon tisserand,
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d'apprendre l'hygiène ou l’histoire naturelle, et le fait d’être obligé de suivre des cours de cette nature peut parfaitement rebuter un jeune homme, qui suivrait très volontiers un cours devant lui mettre en main un métier rémunérateur.
En ce qui concerne la mégisserie, pour laquelle l'apprentissage est resté jusqu'ici rudimentaire, comme pour le tissage, un sérieux effort vient d’être fait à Mazamet. Le cours, qui vient de s’ouvrir à l'Ecole pratique de Mazamet, constitue un sérieux pas en avant vers l’apprentissage rationnel. Ce cours, qui comprend surtout des travaux pratiques de tannerie, de mégisserie et de mise en œuvre des cuirs ainsi produits, pourra rendre de très grands services. Il a déjà eu un plein succès, etest suivi par de nombreux élèves. Tous les efforts de ceux qui en sont les promoteurs doivent, à notre avis, tendre vers ces deux buts; lui maintenir le caractère pratique qu’il revêt actuellement, le rendre accessible au plas grand nombre de personnes possible.
Dans l’industrie de la bonneterie, il n’y a pas, à proprement parler, d'apprentissage; les ouvrières sont, le plus souvent, des jeunes filles qui sont attirées vers ce métier par son caractère de propreté, ou des femmes qui travaillent chez elles tout en faisant leur ménage. Klles apprennent très vites, les unes et les autres, un métier qui
n'a rien de compliqué.
Les usines d’effilochage, qui se trouvent dans une région surtout agricole, recrutent leur personnel d’effilocheurs, d’épailleurs, de trieuses et de délaineuses, parmi les paysans, ou parmi Îles enfants de leurs ouvriers. Tous ces métiers ne
nécessitent pour ainsi dire pas d'apprentissage.