A. — DANS L'INDUSTRIE. DU DÉLAINAGE
L'industrie du délainage, sans être une industrie très nuisible à la santé des ouvriers, comme certaines industries chimiques, ne présente pas ce caractère de salubrité que revêt, par exemple, le tissage. Tout d’abord, l’ouvrier sabreur ou peleur est presque toujours mouillé, et, par suite, sujet aux maladies, dont l'humidité favorise l’éclosion et le développement : les bronchites, les pneumonies et les rhumatismes. De plus, d’après certaines personnes, le travail au chevalet serait susceptible de produire des désordres chez les ouvrières
enceintes.
Le chevalet est une sorte de banc à forme de lavoir, posé sur le sol à l’une de ses extrémités et supporté à l’autre par un X, dont le déplacement permet de régler la hauteur du chevalet, au gré de la taille de l’ouvrier oude l’ouvrière. La peau est étendue sur le chevalet, et le peleur ou la peleuse la maintiennent en serrant son extrémité entre leur ventre et la partie supérieure du chevalet; pour enlever la laine, avec les doigts ou le couteau, l’ouvrier doit ensuite s’allonger sur le chevalet. Beaucoup de personnes soutiennent que, si la peleuse est une femme enceinte, ce genre de travail peut avoir pour elle et pour l’enfant qu’elle porte de graves conséquences.
L'opinion des industriels et des médecins que nous avons consultés est que ces craintes ne sont nullement fondées; une double constatation vient à l'appui de leurs dires. D'abord, on n'a Jamais vu une peleuse mourir des suites de couches, et les registres de l’état civil établissent d'une manière indiscutable que le travail au chevalet n’influe nullement sur la proportion d'enfants mortsnés. D'autre part, c’est depuis 1869 et 1870 que l'industrie du délainage a pris son extension; si donc les garçons nés à dater de cette époque étaient plus faibles, depuis 1889, année où les premiers, nés dans ces conditions, ont satisfait aux
obligations du recrutement, il devrait y avoir une
plus grande proportion de réformés. Or, la moyenne des réformés, qui était de 15,79 pour 100 dans la période de 1875 à 1889, tombe à 9,69 pour 100 pour la période de 1889 à 1895, et à 6,33 pour 100 pour celle de 1896 à 1903.
Ceux qui, malgré tout, croient au caractère nuisible du travail au chevalet, ont proposé de remplacer le pelage au chevalet par le pelage à la table, la laine étant détachée par un simple mouvement horizontal des bras. Mais il faudrait pour cela laisser fermenter davantage les peaux et les cuirs s’en ressentiraient.
Pour toutes ces raisons, le Comité consultatif des arts et manufactures «estimant d’une part que les peaux de choix ne peuvent être travaillées qu’au chevalet, tout autre mode de préparation diminuant leur valeur dans des proportions notables, et, d'autre part, que ce genre de travail n’a aucune influence, ni sur la santé, ni sur la conformation des enfants des ouvriers », a exprimé l’avis « qu’il n’y avait pas lieu d'interdire, contrairement à la proposition qui lui était faite, l'emploi des filles et des femmes au travail du délainage des peaux de mouton à l’aide du che-
valet » (1).
(1) Lettre ministérielle du 2 septembre 1897. Bulletin de l'Inspection du travail, 1897, p. 297.
On a prétendu aussi que les ouvriers délaineurs peuvent être sujets à l’intoxication par l’arsenic. Une circulaire ministérielle du 28 novembre 1893,: adressée aux Inspecteurs du travail, appelle leur attention « sur les dangers-que peuvent présenter pour la santé des ouvriers, les travaux effectués sur les peaux de mouton de provenance exotique, conservées au moyen d’une solution d'acide arsénieux, dans le carbonate de soude, plus ou moins étendue d’eau. »
Certaines des peaux de mouton délainées à Mazamet, celles en provenance de Buenos-Ayres et Montevideo, sont, en effet, badigeonnées, pour assurer leur conservation, avec une bouillie composée de carbonate de soude ou de potasse, et d’anhydride arsénieux. Mais l’arsenic, qui joue là seulement le rôle d’insecticide, de préservateur des mites, est presque toujours en quantité infime.
Toutefois, si peu d’ar$enie qu'il y ait, il pourrait produire des effets toxiques, soit par l’intermédiaire des poussières, soit par celui de l’eau des bassins de trempage.
Pour les poussières, il n’y a rien à craindre; même au sec, la manipulation des peaux n’en produit pas; et d’ailleurs, sauf au moment de l’ouverture des balles, les peaux sont toujours manipulées mouillées. D'autre part, l’eau des bassins de trempage se renouvelle constamment et entraîne
hors de l’usine les principes caustiques.
Aussi, pour toutes ces raisons, jamais aucun accident d'intoxication imputable à l’arsenic n'a été constaté dans les délainages de Mazamet. Le Conseil d'hygiène de l'arrondissement de Castres l'a reconnu et proclamé après une enquête minutieuse.
Le Comité consultatif d'hygiène publique, luimême, après avoir réuni et collationné les observations faites sur tous les points de la France où on manipule des peaux exotiques, est arrivé à la même conclusion et a repoussé l'idée, non seulement de prohiber le travail de ces peaux, mais même de la réglementer.
Ainsi, le danger que le travail au chevalet pourrait faire courir aux femmes enceintes et aux enfants qu'elles portent, et le danger d'intoxication par l’arsenic paraissent purement chimériques l'un et l’autre. Mais, en revanche, une catégorie d'ouvriers délaineurs : les peleurs, sont sujets à une maladie professionnelle qui leur est spéciale, et qui, sans présenter un caractère de gravité, est souvent très douloureuse; cette maladie est connue dans le pays sous le nom d’ « échauffe » ou de « mal des peleurs ».
Elle est caractérisée par un amincissement progressif de la pulpe de l'extrémité des doigts; les vaisseaux sanguins sont mis à nu et l'extrémité
des doigts devient si douloureuse que l'ouvrier est
obligé d'interrompre son travail pendant plusieurs jours.
Souvent, l'échauffe a été attribuée à l’action de l'arsenic. Mais, nous l’avons vu tout à l'heure, l'arsenie est entraîné par l'eau des bassins de trempage ; s’il en restait quelques traces sur les peaux, après le trempage, les opérations du sabrage et du retrempagese chargeraient bien de les faire disparaître; il est donc certain que les peaux n’en contiennent pas un atome lorsqu'elles arrivent sur les chevalets des peleurs; d'ailleurs, la provenance des peaux n’influe pas sur le développement de la maladie, et il y a des peaux de certaines provenances qui ne sont pas badigeonnées à l’arsenic; enfin, les peleurs qui pèlent les peaux toutes fraîches, dans les pays d’origine, sont sujets à l'échauffe. Tous ces faits semblent bien prouver que l'échauffe ne provient nullement de l’action de l’arsenic sur les doigts des peleurs. Pour nous, nous adoptons, à la suite de plusieurs de ceux qui ont étudié l'industrie du délainage, l'explication suivante : pendant l'étuvage, des composés ammoniacaux basiques prennent naissance sur les cuirs autour des bulbes pileux ; ce sont ces composés qui dissolvent l’épiderme et même le derme des doigts du peleur, lorsque ceux-ci entrent en contact avec la peau.
Le fait qui confirme pleinement cette théorie
est celui-ci: l’échauffe apparaît surtout au moment où l’on travaille les peaux rasons, c'est-àdire les peaux provenant d'animaux morts peu de temps après la toison et portant, par suite, une laine très courte; elle disparaît lorsqu'on pèle des peaux haute laine. Pourquoi cela? Tout simplement parce que au moment où les ouvriers pèlent des peaux rasons, le brin de laine étant très court, chaque fois que les ouvriers en arrachent un, l'extrémité de leurs doigts vient en contact avec le cuir; au contraire, lorsqu'ils pèlent des peaux haute laine, les doigts n’entrent pas en contact avec le cuir.
Le moyen préventif le plus efficace que l'on pourrait employer contre l’échauffe, serait de faire porter des gants âux ouvriers peleurs. Mais ceux-ci étant payés à tant les cent peaux pelées, trouvent que les gants leur enlèvent leur dextérité et amènent une diminution de leurs gains
journaliers, aussi ne veulent-ils pas en mettre.