‹ L'industrieChapitre 38 sur 74 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ORFEVRERIE», PLAQUE.

L’orfévrerie, la bijouterie, la joaillerie parisiennes , sont à juste titre renommées au-dessus de celles de toute autre ville, de toute autre contrée. C’est là peut-être, plus que partout ailleurs , que se montreut le bon goût de notre nation et l'extrême habileté de nos ouvriers.

L’Exposition de celte année wa rien présenté en orfevrerie, ou bijouterie, qui dénote , dans cette industrie et dans cet art, des changemens ou des amélior: tions dont nous devions faire l’objet d’une meution spéciale, sauf les nielles dont nous parlerons plus loin.

Nous ne saurions regarder comme un changement important dans notre ortévrerie les imitalons du genre anglais qu’on y remerque depuis quelques années, et dont des échantillons nombreux ont été produits cette année. Quelques esprits, qui se sont fuit une habitude, un besoin de la critique, ont cru ÿ voir une invasion de mauvais goût qui signalait, chez nous, la décadence des arts; sans revenir aux explications que nous avons données ailleurs (pages 84 et 35) relativement à l'incertitude qui règne aujourd’hui dans les applications des arts à Pindustrie , rappelois seulement qu’à mesure que l’habileté de nos fabricans fait mieux connaître au-dehors la supériorité non-seulement de leur goût, mais de leur travail, leurs débouchés à l'extérieur s’accroissent, et pour eux aussi là nécessité de confectionner plus de produits dans le goût étranger. Ne nous lassons pas de répéter que, lorsque l’on aperçoit industrie entrer dans de telles voies, une seule chose est à considérer

(1) Ce chapitre devait précéder celui des produits chimiques; l'absence de quelques renseignemens importans nous a obligé à l’ajourner,

sous le point de vue de l’art, à savoir si, au cas où les formes étrangères étaient vicieuses , nos fabricans ont su, tout en s’y conformant pour satisfaire à la volonté des consommateurs, | introduire cependant toutes les améliorations que le bon goût a pu leur inspirer sans blesser leurs intérêts. C’est sous ce point de vue que nous avons examiné les pièces d’orfévrerie et de plaqué produites à l'Exposition , et nous ne eraignons pas de dire que MM. Odiot, Du.

rand, Lebrun, Hardelet, Veyrat, Parquin et Pauwels, ont complètement satisfait à cette diff. cile condition.

Nous venons de nommer M. Odiot en première ligne ; on peut se rappeler toutefois que déjà nous avons condamné (page 47) la prinei. pale pièce de son exhibition, le surtout à fleurs en argent; nous persisions, en effet, à penser que ces sortes d’imitations de la nature ont quelque chose de faux et d’exagéré qui est contraire aux lois du goût ; nous ne pouvons croire qu’un berceau de fleurs en argeat, qu'un vase à glace entouré d’un cep de vigne, puissent produire un instant d’illusion, et suppléer à de simples fleurs , à la variété de leurs couleurs, à la douceur de leurs parfums. Les hommes assez riches pour coivrir leur table du surtout de M. Oliot, pour garder et entretenir un objet

aussi susceptible, aussi délicat, ne peuvent évi-

demment voir dans sa possession, qu’une occasion d’étaler leur opulence. Un grand service orné de masses de fleurs naturelles et rares peut leur en fournir aussi bien Île moyen ; les hommes riches et de goût savent que ce genre d'ornement des tables est assez coûteux pour que les convives , ainsi traités, ne puissent douter du désir qu’on a eu de leur faire honneur, et d'exercer à leur égard une généreuse hospi: tahité.

Toutefois, il y a dans le service en argent de M. Odiot quelques pièces qui nous paraissent mériter exception au. jugement que nous venons de porter. Ainsi, sessalières (PL. XE.1—4), qui consistent en ‘un plant de mauves, dont les larges corolles s’épanouissent au bas d’une tige élégante, ne présentent rien d’exagéré ni de disgracieux. En en simplifiant les détails, on pourrait mettre ce genre de salière à la portée des fortunes moyennes, et soit en bronze, soit en argent, en composer un joli ornement pour les tables,

À côté de ce surtout à fleurs , M. Qdiot expose un grand service, dont nous donnons les deux pièces principales (PL. XIH— 1, ?2)et le moutardier (PL, XIII—3). Ce service, destiné au

roi de Sardaigne, est en tout digne de la réputation de son auteur.

Enfiu nous avons vu chez M. Odiot des pièces d’argenterie en imitation du genre an.,lais, du travail le plus exquis. C’est la surtout que nous avons pu reconnaître les traces du bon goût, qui sait améliorer et embellir, tout en restant fidèle au modèle qui lui est imposé.

Au nombre des objets d’orfévrerie qui ont le

plus fixé l'attention à l'Exposition, se trouve le vase exécuté par M. Fauconnier, lun de nos premiers arüstes en orfévrerie; ce vaseest fait avec le produit de la souscription ouverte après Juillet en honneur du général Lafayette. Il n’a pu être terminé assez tôt pour être offert à ce noble et inébranlable représentant de toutes les idées généreuses et progressives de 89.

Nous n’avons pas trop d’éloges pour lexécution de ce vase; comme travail d’orfévrerie, c’est, sans aucun doute, la pièce la plus achevée de l'Exposition. Nous n’en saurions dire autant de la composition (PL. XIV. — 2). Il y règne quelque chose de vague et d’incertain; les génies qui portent Pinscription sont lourds et sans inspiration ; les statues des angles du socle ont le même défaut ; ce socle lui même a des formes qui semblent destinées à être reproduites en marbre et sur de grandes dimensions, et non pas en métal précieux et dans des proportions aussi réduites. On dit que le dessin en a été fourni par un jeune architecte; ainsi s’expliquerait le défaut que nous venons de signaler. Le bas-relief de ce socle est d’une exécution exquise ; il aété ciselé par M. Eck, dont nous avons déjà eu l’occasion de citer le nom dans lindustrie des bronzes. Ce bas-relief représ: nte la soumission d’un corps de l’armée anglaise aux troupes américaines , pendant la guerre de l’indépendance. Le général anglais s’avance pour remettre son épée à Lafayette ; celui-ci lui indique c’est au général en chef Washington, etnon à lui, qu’il doit la rendre.

On a remarqué avec plaisir un dessus de cheminée en lapis-lazuli et en bronze doré de M. Denière. Ces produits sont d’un joli goût et d’un travail achevé (PL, XIII — 5, 6,7).

MM. Mention et Wagner ont exposé des nielles qui ont excité l'admiration générale. Nous nous y arrêterons quelques instans. Il se rattache à cette partie de lorfévrerie à la fois des souvenirs d'art et un avenir d'industrie qui la rendent doublement intéressante.

Une nielle est une pièce d’orfévrerie ornée de dessins qui ressortent en noir sur un fond d’ar-

gent ou d’or. Voici comment on obtient ce genre d'ornement. On creuse au burin sur la pièce d’orfévrerie les parties qui doivent être colorées en noir, en laissant intactes les parties claires qui sont produites par la planche de métal, Cela fait, on répand sur la planche une poudre composée d’un mélange de soufre, de plomb, d’argeut et de cuivre, et, en soumeltant la planche à la flamme d’une lampe d’émailleur , on fait fondre sur toute sa surface l’alliage fusible et pulvérulent qu’on v a répandu; puis, avec une lime douce et avec le brunissoir, on découvre la gravure, ou, en d’autres termes, on enlève toute la partie de la composition niellée qui recouvre la planche de métal, et lon arrive ainsi à ne laisser intactes que les parties de cette composition que la fusion a fait entrer dans les parties creuséés au burin.

On voit que ce travail a de grandes analogies avec l’art de graver sur cuivre. Dans la gravure sur métal, en effet ,-on laisse intactes les parties qui, dans l'épreuve, doivent rester claires, et l’on fouille plus ou moins les tailles en raison de l’intensité de couleur qu’elles doivent avoir, Pour tirer épreuve sur le papier, on étale l’encre à imprimer sur toute la planche, puis on l’essuie soigneusement, de manière à n’en laisser que dans les tailles ; alors, et au moyen d’une forte pression, on fait passer le papier humide sur la planche. Cette humidité et les étolfes moëlleuses en laine qui sont derrière le papier lui donnent assez d’élasticité sous la pression à laquelle il est soumis, pour qu’il entre dans les tailles de la gravure et y enlève le noir qui y est resté.

Il y a donc, comme nous l’avons dit, beaucoup d’analogie entre les deux procédés , et c’est par là que lorfévrerie niellée est particulièrement chère aux artistes ; c’est à elle que l'on doit le procédé de la gravure sur métal.

Une femme ayant posé sur létabli de Maso Finiguerra, célèbre artiste et orfévre florentin du quinzième siècle, un paquet de linge mouillé, sans faire attention qu’il s’y trouvait une planche prête à être niellée, ce paquet resta quelque temps sur la planche, et, quand on lPenleva, on s’apercut que le dessin était fidèlement repruduit sur le linge humide. De là à répéter le même essai avec du papier humide, 1l ny avait qu’un pas, et bientôt Maso Finiguerra fut en possession de l'art de tirer sur papier des épreuves d’une gravure sur métal.

L’orfévrerie niellée offre de grandes difficultés d'exécution, C’est à cela qu’il faut attribuer sans doute l’abandon où elle a été délaissée plusieurs

Page 1