R PL. XVI
gravité, ni la profondeur, nous reconnaissons toutefois que ce n’est pas ici le lieu de la sonder. De même que la plupart des grandes industries ne peuvent être décrites et comprises que dans leurs ateliers, de même pour l’industrie lyonnaise, c’est à Lyon, c’est au milieu de sa population, c’est au comptoir du fabricant, c’est au métier du canut, qu’on peut seulement regarder cette industrie en face, et lui demander compte de ses douleurs et de l'immense inquiétude qu’elle projette sur tout le pays, et rechercher enfin, en la touchant, les moyens de la guérir; tâche laborieuse; où il faut s’armer d’un inébranlable courage pour combattre à la fois les préjugés si opposés qui soufflent la haine et entretiennent la discorde dans les deux camps, entre lesquels se partage la ville de Lyon. C’est ce que nous ferons ailleurs; mais ici, comme pour les autres industries des tissus, nous nous bornerons à une revue rapide de celle des soies, telle que l'Exposition nous Pa montrée.
Les départemens producteurs de soie ont à peine envoyé quelques faibles échantillons, sur lesquels il était complètement impossible de se former une idée de létat actuel de cette branche si importante et si féconde de la production agricole, aussi bien que de celle qui constitue la première main-d'œuvre dela soie, le moulinage. Nos progrès dans ces deux industries sont inconteslables; il est certain que nous avons considérablement étendu l’éducation du ver à soie blanche, ver séna; il est certain que nos organsins ({)sont égaux, si ce n’est supérieurs, a tout ce que le Piémont produit de plus parfait. Mais PExposition n’en a rien dit.
Ilest certain aussi que la culture de la soie, limitée il y a vingt ans à onze départemens, s’est étendue depuis; nous sommes portés à croire qu’elle s'exerce aujourd’hui dans vingt départemens. Une enquête faite par les soins de M. Huskisson, ministre du commerce en Angleterre, dans le temps où il cherchait a éclairer son pays sur la nécessité de modifier le système restrictif adopté par l’Angleterre pour acclimater chez elle le travail de la soie, enquête dirigée entre autres par deux des plus habiles magnaniers (2)
(x) L’organsin se forme avec les soies les plus belles et les plus légères tirées des cocons les plus fins. Chaque brin de soie, d’abord tordu au moulin, l’est encore une seconde fois avec plusieurs autres dont on forme ainsi une sorte de petite corde, L’'organsin est, par conséquent, une soie filée et moulinée, Elle est communément employée à la chaîne des étoffes.
: (2) Magnanier, producteur de soie. Magnanerie, bâtiment où s’elève le ver à soie.
du Piémont, a appris à la France qu’elle pourrait élever des vers à soie dans soixante-trois départemens. Sans doute tous ne seraient pas également favorables pour cette délicate et difficile éducation. Mais il suffit de cette indication pour montrer tous les progrès qui nous restent à faire à cet égard.
Une preuve éclatante de la possibilité de ces progrès se produisait à l'Exposition. M. Camille Beauvais exposait de la soie récoltée par lui dans la ferme royale des Bergeries, département de Seine-et-Qise; la remarquable beautédecettesoie, sa force et sa souplesse, ont offert l’incontestable démonstration que nos départemens du centre sont aptes à l’éducation des vers à soie; quelque temps encore, et M. Camille Beauvais y ajoutera une démonstration sans laquelle la première serait sans aucune valeur; il prouvera que l'éducation des vers à soie est une bonne spéculation dans la France centrale, et que beaucoup de terres impropres à d’autres cultures pourraient, avec de grands avantages, être remplacées par celle du müûrier. Sans doute, ce genre de culture entraîne plus de soins, suppose plus d’habileté que les cultures habituelles, que nos agriculteurs apprennent et pratiquent de routine; mais il est bon autant qu'utile que les travaux des champs puissent offrir à des hommes intelligens matière à des spéculations un peu plus lucratives que la production des céréales. C’est un des moyens les plus certains de rappeler à l’agriculture, cet élément si considérable de la force du pays, les capitaux et l’intelligence qui semblent chaque jour s’en détourner davantage.
Tissus, — Quelques mots d’abord sur la staüstique de l’industrie lyonnaise. En 1739, le nombre des métiers à Lyon était d’environ 14,000, et dans ses faubourgs et environs de 4,000; aujourd’hui on en compte 25,000 dans Lyon et ses faubourgs, et 6 à 7,000 dans les : campagnes à douze lieues à la ronde.
En même temps, les procédés de fabrication s'étant perfectionnés, surtout pour le faconné, et Les étoffes essentielles, celles qui occupent le plus de bras, étant maintenant bien plus légères et plus faciles à fabriquer, il faut admettre que cent métiers fout aujourd’hui autant de travail que soixante-cinq à soixante-quinze en faisaient avant la Révolution. La baisse de la matière première, mieux et plus largement cultivée, les simplifications des procédés de fabrication , Pac: tion de la concurrence sur les bénéfices et les salaires, ontcontribué à mettre la soieric à portée
dan plus grand nombre de consommateurs.
- De 1806 à 1820, dans l'établissement de la condition publique où passent presque toutes les soies achetées pour que leur poids soit constaté, il à été conditionné, année moyenne, 380,000 kil., avec un petit mouvement ascendant. Depuis 1830, le mouvement est devenu plus rapide, et la moyenne de 1820 à 1833 s’élève à 565,000 kil.
Cetaccroissement de l'industrie lyonnaise s’est opéré en présence de l’installation de l'industrie des soies dans dés pays que Lyon approvisionnait à peu près exclusivement, il y à cinquante ans , la Suisse, l’Allemagne, la Russie, l'Angleterre. Zurich s’est créé comme producteur détoffes de soie; comnne tels aussi, Crevelt et Elberfeld ont plus que doublé; la Saxe et la Russie ont vu naître leurs fabriques; l'Autriche a doublé les siennes, et lAngléterre aussi; ce dernier pays a passé de 20,000 à 40,000 métiers (1). ;
Nous avons déjà dit que'ques mots (pages 19 et 20) des causes qui ont maintenu la supério. rité de lindustrie lyonnaise au milieu de ces concurrences loujours plus actives des nations étrangères, Le métier Jacquard, en donnant plus de facilités pour les étoffes faconnées, a contribué à étendre la partie de cette industrie, où le génie national se développe avec tous ses avantages. Aiunsi,. c’est particulièrement des étoffes unics que fabrique l'étranger, tandis qu'à Lyon la proportion des faconnés devient chaque jour plus forte.
En même temps, l’industrie Iyonnaise s'ouvre des voies nouvelles, celles des étoffes mélangées, soie et coton, soie et laine; et comme là encore, c’est le goût, c’est Le dessin qui donnent le plus de prix à ce genre d'étolfes, on peut entrevoir dans ce genre nouveau une immense source d'activité pour la population de Lyon et de son ressort. Mais il faudrait pour cela que notre système de douanes ne vint pas interposer ses malheureuses restrictions, et sous le prétexte de Pintérèt de notre agriculture, qui, comme nous Pavons vu, produit si peu de laïnes fines, et particulièrement de laines peignées , imposer des entraves à l’entrée de cette belle matière, égale, si ce n’est supérieure à la soie, et qui, dans les habiles mains dé nos fabricans lyonnais, produirait de si belles étoffes, accessibles sans nul doute aux consommations moyennes. Et puisque nous parlons de cette industrie, rappelons que c’ést à M. Berna que Lyon la doit; c’est lui
(1) M. Charles Dupin dit quelque part que le nombre des métiers à soie de l'Angleterre est de 80,000; C’est une erreur.
qui, à force d'efforts t de sacrifices, est parvenu à en doter sa ville natale, Ajoutons q’après lui, c’est à MM. Vidalin et Henry: Dobler que Lyon est particulièrement redevable des progrès de cette industrie qui peut sauver cette belle ville. Le premier comme teinturier, le second comme fiateur, lui ont donné un grand développemeut, Mais que sont ces efforts en pré: sence d'un système de douanes qu’il faut chaque jour combittre par Pimmorale et honteuse ressource de la contrebande ? Il est prouvé que des fabricans de Lyon paient jusqu’à 40, 60 et même 80 p.°/, de prime aux coutrebandiers qui leur fournissent des laines filées anglaises qui x’on4 pas d'analogues chez nous.
Au reste, ni cette industrie, n1 celle des soies unies et faconnées n’ont paru à l'Exposition dans des proportions et avec des produits qui pussent permettre de juger la véritable situation de l'industrie lyonnaise. Il n’est pas possible de dire que Lyon fût représenté la où manquaient pour les étoffes unies, MM. Lapeyre et Boyer, G.-J. Bonnet, Guérin Philippon, Arnaud frères, Farges ,. Michel frères , et pour les faconnés, MM. Dutilien et Rey, veuve Mouterad et fils, Gentelet frères et C*. Quelques: grandes mai: sons de Lyon avaient exposé cependant, entre autres l’ancienne et respectable maison de MM. Grand frères, qui semblaient n’avoir travaillé que pour l'Exposition , tant leurs étoffes étaient belles et riches, et qui ne produisaient cependant que des échantillons d’étofles pour meubles ei tentures , fournies par eux pour des ameublemens connus. MM. d'Hautencourt et Garnier, qui marchent à la tête de l'industrie des châles de Lyon, étaient présens aussi; les magnifiques produits de ces deux maisons faisaient regretter davantage l'absence de leurs dignes émules.
Tandis que cette exhibition si incomplète de, industrie de Lyon réveillait si douloureusement le souvenir des scènes lamentables qui venaient d'y éclater encore une fois (et puisse-t-elle être la dernière!) , Lyon préludait à une exhibition spéciale et comparée de ses produits avec les produits analogues des peuples concurrens. Heureuse et fééonde idée, que le pays entier, espérons-le, voudra bientôt imiter , et qui donnérait une valeur immense aux expositions des produits industriels! La comparaison est le plus énergique et le plus rapide stimulant de l’émulation et du progrès. C’est ce qu'a parfaitement compris la Chambre de commerce de Lyon; elle a réuni les produits étrangers.les plus parfaits en soieries, et les a soumis aux fabricans de
Lyon qui ont pu se rendre ainsi parfaitement compte de tout ce qu’ils pouvaient craindre ou espérer ,'et chez qui cette étude ne peut manquer d’évriller une ardeur nouvelle, pour maintenir leur supériorité. La Chambre de commerce de Lyon, en décidant cette exposition, a fait preuve d’une portée de vues qui ne doit pas étonner au reste quand on se rappelle la sage et libérale fermeté avec laquelle cette Chambre a déja prêté son appui à la réforme commerciale, L’assentiment et la sympathie de tous les hommes généreux et éclairés lui sont depuis loug-temps acquis , et certes, il me faut pas désespérer d'une ‘ville d’où peuvent sortir et s’exécuter de telles ilées , au milieu de ruines encore fumantes , détestable résultat de la plus détestable des guerres civiles, celle où les hommes de travail et de production ont deux bannières et deux camps.
Dentelles, tulles et blondes. — Le fil, le coton et Ja soie sont les matières premières des dentelles, des tulles et des blondes, et l’on ne devrait rigoureusement reconnaitre que des dentelles de: fil, de coton et.de soie. Ges trois industries se :trouveut aujourd’hui dans des positions bien différentes ; la première est toutà-fait stationnaire ; la seconde en pleine prospérité; la troisième a acquis un certain développement depuis quelque temps. Deux ou trois exposans seulement ont présenté des dentelles de fil; mais le prix en a paru généralement si exorbitant , entre autres celui d’une robe .es-
timée 8,000 fr., que cette circonstance a été plutôt. défavorable qu’utile à leur industrie. Le | tulle a obtenu plus de succès ; on n’en fait pas |
aujourd’hui «en France. pour moins de 25 mil- Hous. Le tulle bobin dont l'introduction ne date que:de 1817, oecupe environ 1,500 méuers, et emploie des cotons du numéro 170 .ou
180 anglais. Ou a vu aussi à Exposition quel- :
ques échantillons de tulles Mecklins, obtenus au-moyÿen d'une mécanique qui ressemble beau- <oup au métier à faire des bas. On fait sur ces mêmes méuers des dessins brochés et de peiits bords dentelés, appelés picots, qui servent à “oruer les écailles des dentelles brodées à la mar,
La blonde ou dentelle de ‘soie se fabrique principalement aux environs de Caen dans le Calvados, et: à Chantilly ; dans le département de l'Oise. L'Exposition en offrait de fort beaux échanüllons , parmi. lesquels ,on :a remarqué ceux de MM. Leblond et Lange, de M. Debon:aire , de. M. Violard.et de madame: Conville,
M. Violard a imaginé de faire une dentelle de laine et de cachemire, qui peut se porter en temps de deuil, et qui a paru obtenir quelque succès, quoiqu’elle soit un peu lourde : c’est une innovalion qui peut avoir son utilité. En général , les blondes étaient trop chargées d’ornemens : on y a prodigué des dessins qui leur ôtent leur grâce et leur légèreté, et qui en augmentent le prix déjà fort élevé. Nous avons remarqué avec intérêt que celte fabrication tendait à pénétrer dans nos montagnes où la longueur des hivers laisse les femmes et les jeunes filles sans ouvrage. La viile du Puy s’est surtout distinguée dans cet essai qu’elle a eu raison de commencer par des blondes de peu de largeur et du prix le plus modeste,
Teintures. — Les progrès des arts chimiques en France se démontrent particulièrement par la supériorité de plus en plus décidée qu’acquièrent nosteintureries, Unmomentsurpassés par les Anglais , qui nous avaient précédés dans les applicauons de la vapeur aux opérations de la teinture, nous reprenons aujougd’hui tous nos avantages, el nos teintures et impressions sur la soie, sur la laine, sur le coton, sur le lin, et particulièrement sur les étoffes mélangées, sontaujourd’hui au premier rang. Un fabricant de Paris, M. -Beauvisage, est un de ceux qui ont le plus contribué à ce progrès. Nul nele surpasse pour la teinture des alépines et autres étoffes du même genre, qui offrent une difficulté particulière, parce que la soie et la laine qui les composent n’ont pas une disposition égale à recevoir la teinture. On a particulièrement remarqué dans l’exhibition de M. Piédanna une pièce teinte en noir, et dont l'Amérique du nord fait une consommation considérable pour habits d'homme. On ne saurait rien imaginer de plus moelleux et de plus ferme à la fois. M. Beauvisage a d’autres titres, au reste, à l'estime de ses concitoyens. Suivant une formule qui lui est familière, ilne faut pas, en industrie, veiller seulementau perfectionnement des procédés, mais aussi à celui des ouvriers ; ilest bien clair d’ailleurs qu’ils sont intimement liés tous les deux.-M. Beauvisage, conséquent avec ce principe , apporte au développement intellectuel et moral de la classe ouvrière une acuivilé et une sollicitude qui ne sauraient être trop louées, tropimitées. Touslesdimanches,son vaste établissement recoit un nombreux auditoire d'ouvriers, qui assistent à des enseignemens faits par M: Raucourt, ingénieur ; et plusieurs fois nous avons admiré l’intelligence avec laquelle cet auditoire reçoit et s’assimile ces ensei-
gnemens. Ce n’est pas que nous partagions toutes les idées de M. Raucourt, et qu’au point de vue philosophique et moral, son cours nous paraisse à l'abri de toute criuque. Il n’en a pas moins droit, pour ses efforts, à la reconnais-
sance de tous les hommes qui regardent comme
impossible ou vicieux, tout développement social qui laisserait en dehors de lui la majorité, c'est-à-dire, Les classes ouvrières.
D’autres fabricans encore ont puissamment contribué aux progrès de l’art de la teinture: M. Boutarel, chef du premier établissement de Paris en ce genre, aussi supérienr pour les teinttures de mérinos que M. Beauvisage pour celles des étoffes mélangées; M. Faure fils aîné, qui avait exposé un tableau de teintures sur laine où les dégradations de couleur se succédaient avec une harmonie parfaite, et montraient l'étendue les ressources de l’art de la teinture , et Part du fabricant à les mettre en œuvre; M. Vidalin de Lyon, M. Gonfreville de Rouen, etc.
En général, on ne saurait accorder trop d’attention au développement de cette branche d’industrie, aiusi que de celle des impressions sur étoffes ; ces deux fabrications , éminemment appropriées au génie de n'tre nation , NOUS assurent une part immense dans le travail industriel de l'Europe. Bientôt on reconnaitra que la mise en œuvre des tissus des autres peuples doit être une des principales sources de travail et de prospérité pour la France, et l'on apprécrera tout ce qu'il y a de faux et de stérile dans un système prétendu protecteur , qui, sous prétexte de favoriser le travail, lui interdit l'emploi des matères premières sur lesquelles il pourrait le plus largement s'exercer.
Nos principales exportations de tissus sont évaluées comme il suit par l'administration des douanes, pour 1834 :
Toile écrue. 8,310,000 fr.
Toile blanche ou mi-blanche.
Batiste et linon.
Draps.
Casimirs de laine et mérinos.
Châles brochés et facon:
nés (laine).
Étoffes de soies unies.
Étoffes de soies faconnées.
Etoffes de soie mêlées de fil, coton ou laine.
Crêpe.
A reporter. 132,916,000fr.
132,916,000 fr.
Report.
Passementerie de soie pure.
Rubans unis et develours.
Toiles de coton.
Toiles, percales et calicots teints et imprimés.
Châles et mouchoirs.
Basins, piqués, flanelles.
La somme totale de nos exportalions étant évaluée par la douane à 507 millons, on voit que les tissus y entrent pour les deux cinquièmes. Croit-on que de telles industries en soient encore à avoir besoin du faux et honteux appui des prohibitions ?