CONVENTION. — ÉCOLE POLYTECHNIQUE
Dans la pacifique histoire de l'industrie , une page appartient à la Convention ; du sein de la lutte terrible engagée: par elle avec l'Europe, pour préserver la France de lPinvasion étrangère, ont surgi des arts tout nouveaux ; le gé: nie de nos savans, invoqué au nom du salut de la patrie, et à qui elle demandait des armes et des munitions , dépassa toutes les espérances: ils suppléèrent par des .produits indigènes aux produits étrangers qui manquaient ; aux bras qui n'étaient pas en assez grand nombre, par des machines nouvelles. La fabrication des fusils, des armes blanches, du salpêtre , de la poudre , des bouches à feu, fut ou créée ou en-
tièrement, renouvelée par les efforts de ces grands, et ‘utiles citoyens au nombre desquels il: faut rappeler surtout Monge, Berthollet, Fourcroy, Clouet, Conté, Prieur, Leblanc, Savoye-Rollin, Guyton-Morveau, Molard, Louis Costaz. À compter de cetté époque, les prévenuons fâcheuses et profondes qui avaient séparé Ja science de l'industrie , les théories de la pratique, commencèrent à s’effacer ; les savans entrèrent avec enthousiasme dans le waste champ des applications, et apprivent à aimer l’industrie autant par les secours qu’ils pouvaient lui
| donner, que par les inspirations qu’ils en pou-
vaient recevoir. Les fabricans commencèrent à comprendre l'utilité, la puissance des théories, et à respecter les hommes qui, pénétrant par la science dans les secrets de la fabrication , leur ouvraient ainsi carrière à d’inépuisables perfectonnemens. Nous verrons plus loin combien ces communications, combien cette confiance et cette estime réciproques ont contribué au développement des arts et surtout des arts chimiques , pour lesquels la France tient aujourd’hui le premier rang dans le monde industriel.
L'organisation de Ecole normale, de lenseignement du Muséum d'histoire naturelle, le Conservatoire des arts et métiers, le Bureau des longitudes, sont dus à la Convention. A elle aussi appartient une création plus importante.
Le 18 mars 1794, la Convention décréta la formation d’une Ecole de travaux publics, sur le rapport de Fourcroy. Le plan de cette Ecole était présenté par Monge et Prieur (de la Côted'Or). L'idée en appartenait à Monge et à Lamblardie.
Le 21 mars 1196 , l’organisation définitive. de l'Ecole fut arrêtée. Elle reçut ls nom d’Ectole polytechnique. L'enseignement y durait trois ans. 11 comprenait outre l’étude des sciences mathématiques, géométriques et physiques, ænseisnées aujourd’hui à l'Ecole polytechnique , celle des fortifications, des travaux publics; et des mines, réservés maintenant aux diver:ses écoles spéciales , où peut se donner un enseigmement plus étendu sur les sciences d'application.
Le-choix des premiers professeurs de l’Eccole polytechnique fut digne de-li pensée qui insspirait cette féconde institution. On y remarquait Lagrange, Prony, Arbogast, Ferry, Monge, Hachette, Fourcroy, Guyton-Morveau, Berthollet, Vauquelin, Pelletier, Chaptal, Chaxssier.
Depuis sa fondation , l'Ecole polytechnique a fourni3,600 élèvesenviron.aux services publiées, et près dé 1,200 à l'instruction publique ow à
l'industrie. Plus de 12,000 candidats se sont présentés pour y être admus, et, alors même qu’ils n’ont pu l'être, ont gardé le bienfait de la forte instruction qu’ils avaient dû recevoir pour se préparer à leur admission. Partout, dans les sciences , dans l’armée , dans les fonctions publiques et dans Pindustrie enfin, sont des hommes sortis de cette Ecole ; l'Ecole polytechnique est une des institutions qui ont la plus féconde initiative des progrès pacifiques , et la plus vive influence sur le développement de ce travail.
Nous n’avons pas à nous occuper des doétrines commerciales de la Convention. Elle avait trouvé la guerre commencée avec l'Allemagne ; elle eut la légitime et politique audace de la déclarer à l'Angleterre. Dès-lors, tous les liens commerciaux furent rompus ; l'œuvre commerciale de la Constituante fut détruite. Jamais la haine de l'étranger n’avait eu en France une intensité semblable à cellede ces terribles années. Le système prohibiuf reparut dans toute sa force ;; etpénétra profondément dans lesmæurs. Pour donner une idée des pas rétrogrades que les circonstances avaient fait faire à l Assemblée et au pays, en matière industrielle et commerciale , il suffit de rappeler que Robert Lindet , dans son fameux rapport du 20 septembre 1794, où il examinait la situation de la France après le 9 thermidor et la Terreur, déclarait qu’il fallait révoquer les lois destructives du commerce , rendre aux marchandises leur eirculation, permettre d'exporter, pour qu'on apportât à la France ce qui lui manquait ; c’étaient là sans doute des idées justes et libérales ; mais pour les réaliser, que faisait-il ? il faisait ordonner par la Convention à ses comités de finances et de commerce d'examiner :
10. Les avantages de la libre colportation des marchandises de luxe, sous la condition d'enfaire rentrer en France la valeur en marchandises de toute espèce.
2°. Les avantages ou les désavantages de la libre exportation du superflu des denrées de première nécessité, sous la condition d'un retour, et de. différentes formalités.
Il suffit de ces indications pour faire mesurer l'immense intervalle qui sépare l’économie
politique de la Convention de celle de la Constituante.
À part la première exposition des produits de Pindustrie, nous. n'avons à emprunter: à
cètte partie de notre histoire aucun fait important pour le développement dé nos manufactures et de notre commerce. L'industrie cependant et le travail commencaient à renaître; la plus légère ombre de sécurité suffit pour leur rendre de l’activité, et, malgré ses divisions intestines et ses luttes avec lés deux Assemblées et contre les deux partis extrêmes qui avaient succombé , le Directoire remettait quelque ordre dans les finances et dans l'administration, et s’il ne faisait rien pour l'industrie, du moins, il ne faisait rien contre elle. Nos ports restaient fermés au commerce régulier ; mais une contrebande active y régnait. À nos frontières, les échanges commencaient à se multiplier ; la Hollande et l'Espagne avaient accepté notre alliance.
L’héroïque campagne de 1796 , la campagne d’'Arcole, de Mantoue et de Rivoli, venait de jeter un lustre immortel sur les armes de la République. La confiance, l’espoir reparaissaient., Jamais gouvernement issu de la crise républicaine n'avait paru plus puissant et plus assuré dé l'avenir. On décréta qu’une fête splendide célébrerait l'anniversaire de la fondation de la République.
Francois de Neufchâteau était ministre de l'intérieur : il fut chargé d’ordonner la fête. C’était un homme éclairé , sincèrement ami des arts utiles, dont il appréciait et Putilité et la puissance civilisatrice. Il proposa une exposition des produits de Pindustrie, et son avis fut reçu avec acclamation. Elle fut ouverte le troisième jour complémentaire de lan VI (10 septembre 1798).
Avant d'entrer dans lés détails de Pexposi:
tion de lan VE, voyons d’abord ce qu’il faut penser de cette mesure de François de Neufchateau , successivement adoptée par le Consulat, l'Empire, la Restauration ét le gouvernement issu de Juillet.
L'utilité des expositions des produits de Pin-' dustrie est contestée ; c’est une matière sur laquelle les argumens contraires ne manquent pas, sans doute; mais, après tout, les meilleurs
juges de cette question , ce sont les fabricans
eux-mêmes. À voir leur affluence toujours croissante aux expositions de 1800, 1801, 1806, 1819, 1823 et 1827, il est difficile de croire que ces solennités ne leur présentent pas quelque utilité réelle. Aujourd’hui même (19 avril), ilest déjà certain que les vastes édifices élevés sur la place Louis XV pour l'Exposition de 1834 (PL, I— 1et 2), suffisent à peine aux
nombreux produits que veut y déposer l’active émulation de nos manufacturiers. Leur nombre connu dépasse déjà de beaucoup celui de lexposition de 1827.
Ou dit que l’Angieterre n’a pas d'expositions et que son industrie a su grandir et monter aux premiers rangs sans ces coûteuses exhibitions. Mais la Saxe, dont l’mdustrie est si prospère, si active, si avancée, la Saxe a des expositions de ses produits industriels. Tout dépend du génie particulier des peuples. La France et la Saxe sont bien plus artistes que l'Angleterre; c’est surtout par les arts du dessin, par le bon goût que brille Pindustrie francaise; ce genre de talent recherche le grand jour, vit et s’anime aux applaudissemens de la foule, se nourrit d’éloges, et se féconde par la gloire. L’exposition satisfait cette ambition qu’il faut savoir comprendre et encourager : bien dirigée, c’est un des plus puissans moteurs de notre industrie,
On ajoute que la véritable exposition des produits de l'industrie, ce sont les exhibitions des marchands dans leurs boutiques. Il n’est pas de pays où le luxe des boutiques, l’art et l’élégance de /a montre soient poussés aussi loin qu'à Paris; et cependant il n’est pas d'industrie plus empressée aux expositions, plus désireuse d'y déployer tous ses avantages, que l’industrie parisienne,
Le luxe des boutiques de Paris va croissant chaque jour ; le bazar du boulevard Montmarmartre est un marché industriel aussi complet qu’élégant; les charmantes boutiques de Marquis, de Lubin, de Delatouche, celle de Batton (PL. I1—1), dont le plan est dû à M. Lesueur, architecte de la chambre ces députés, tant d’autres magasins que nous pourrions nommer, sont des modèles achevés de bon goût et de grâce. Les passages Véro-Dodat, Vivienne, Colbert, la galerie d'Orléans, et ses jolies boutiques avec leurs gracieux et hardis escaliers en fonte , dont le noyau sert de cheminée à Pétage inférieur, et échauffe la boutique et lhabitaüon supérieure (PL. I1— 2), ce sont là sans doute d’utiles et attirantes expositions des produits de lindustrie; leur nombre augmente tous les jours, et, à chaque exposition aussi, augmente le nombre des exposans de Paris; c’est que la destination de ces exhibitions est pour les fabricans toute différente.
Il est certain qu’il se présente à exposition beaucoup de preduits qu’on ne saurait considérer que comme des tours de force, et qui ne font pas connaître l’état réel de l’industrie de l'exposant, Il est certaines industries, pour les
quelles ce genre de mensonge est fâcheux de toute manière. C'est à la sagacité des jury: et du public à le dévoiler, et à le punir par la publicité ; mais pour les industries des beaux-ats, par exemple, si l'Exposition provoque des tours de force, réjouissons-nous de cette influerre : elle n’est point stérile. C’est par là qu’une des branches les plus actives de notre production se rajeunit d’artistes nouveaux, les fait connaitre, et nous maintient au rang élevé que leur génie a su nous conquérir.
L'exposition des produits de l’industrie de 1798 nous paraît digne d’un vifintérêt: c’estun point de départ d’où l’on peut exactement nesurer le chemin parcouru depuis. Constatons donc soigneusement ce que fut cette exposition, et si les souvenirs de celles dont nous avonsété témoins nous font paraître celle de 1798 nesquince et pauvre, n’oublions pas qu’à cette é0que la grandeur de la France était sous ses drapeaux. à
Le Moniteur du 1 brumaire an VII rend compte en ces termes de la cérémonie d’ouverture de exposition. Nous lui faisons à dessein cet emprunt ; il est caractéristique des mœurs et du langage du temps.
« À dix heures du matin, le ministre de l'intérieur.s’est rendu à la maison du Champ-de- Mars, et de-là, au lieu de l'exposition par le milieu du Cirque. Cette marche a été réglée ainsi qu’il suit :