INDUSTRIE DU LIN ET DU CHANVRE
Le travail du lin et du chanvre est une de ces vieilles industries intimement liées à la production agricole dont les origines se confondent avec celles de la civilisation gauloise. Au moyen âge, les toiles de Normandie, de Bretagne, de Picardie, de Bourgogne, moins fines que celles de Flandre, étaient recherchées pour leur solidité et leur bon marché et s'exportaient surtout en Italie, en Espagne et dans le Levant. La filature et le tissage du lin et du chanvre restèrent, jusqu'au XVIP siècle, une industrie toute rurale : ouvriers et ouvrières étaient des cultivateurs, et le rouet de la fileuse, aussi bien que le métier à tisser, se rencontraient plus souvent dans les campagnes que dans les villes. Ce fut à l'époque de Colbert que s'établirent en Artois, en Picardie, en Champagne, dans le Poitou, les premières manufactures de toiles organisées pour lutter contre les produits des Pays-Bas espagnols et des Provinces-Unies.
Au XVIIP siècle, la concurrence des toiles anglaises et silésiennes et la décadence de la culture du lin portèrent à notre industrie un coup dont ne suffirent pas à la relever les perfectionnements apportés par BerthoUet et Lavoisier aux procédés de blanchiment des toiles. La filature mécanique, découverte en 1810 par un de nos compatriotes, Philippe de Girard, se répandit en Angleterre avant de pouvoir s'acclimater en France. Ce ne fut qu'au bout de 25 ans que les filatures de Lille et d'Essonne commencèrent à appliquer les procédés nouveaux, et, en 1849, la France n'employait pas encore plus de 230,000 broches, tandis que l'Angleterre en comptait plus de 1,400,000. Aujourd'hui,
la filature à la main a presque entièrement disparu, mais le métier à bras lutte encore contre le tissage mécanique, et les grandes manufactures n'ont pas eu raison de l'industrie rurale, condamnée, il est vrai, à succomber plus ou moins lentement dans cette lutte inégale.
Le groupe du No?'d (Nord, Pas-de-Calais, Somme, Aisne), qui met en œuvre à lui seul, en 188S, plus de - 540,000 broches sur 610,000 et de 14,000 métiers métiers mécaniques sur 18,000, a conservé la supériorité qu'il avait déjà au XVIP et au XVIIP siècles : Lille, Armentières, Roubaix, Cambrai , Bapaume, Valenciennes, Saint-Quentin, Amiens, Boulogne, etc., produisent à la fois les fils de lin, de chanvre et de jute, les toiles communes et les toiles fines, le linge de table et de toilette, les guipures, les velours de jute, les cordages en chanvre, les toiles et sacs d'emballage en jute, et possèdent des établissements sans rivaux sur le continent.
Le groupe normand (Seine-Inférieure , Calvados , Orne, Eure), sans pouvoir rivaliser avec celui du Nord, fabrique dans les districts de Lisieux, de Vimoutiers (Orne), de Bernay, ces toiles fortes, si connues sous le nom de cretonnes ; dans ceux d'Evreux et de Fiers, des coutils et du linge de table, et possède, surtout dans la Seine-Inférieure, quelques grandes filatures.
Le groupe de la Bretagne^ du Maine et de V Anjou fabrique des toiles communes dans la région de Rennes, de Guingamp, de Landerneau et du Mans, des toiles à mouchoirs dans celle de Cholet (Maine-et-Loire), des coutils à Laval, des fils de lin et de chanvre, des toiles à voiles et de la corderie à Angers.
Enfin, les toiles de Voh^on dans l lsère, celles des Vosges et le linge de table du Béarn ont conservé une certaine réputation.
La statistique de 1883 estime le nombre des ouvriers
de fabrique à G2,000, répartis dans 435 établissements, celui des broches à 610,000, celui des métiers mécaniques à 17,800, des métiers à bras à 22,843, et la force des appareils moteurs à 20,400 chevaux-vapeur.
D'après des renseignements plus récents le nombre des broches serait tombé au-dessous de 500,000, mais, grâce à des procédés plus perfectionnés, le rendement n'aurait pas diminué. En 1839, on évakiait à plus de 430 milHons la masse des toiles produites annuellement en France : il est prol)able, malgré la hausse des prix, que la production actuelle atteint à peine ce chiffre.
Le rendement moyen du chanvre et du lin cultivés dans notre pays est à peine d'un million de quintaux qui ne représentent que 230,000 quintaux de filasse nettoyée et 100,000 quintaux d'étoupes, quantité qui ne suffit pas à la consommation. Quant au jute, on ne le cultive pas en France et les essais tentés en Algérie n'ont donné que de très médiocres résultats. Nous importons chaque année environ 420,000 quintaux de jute (valeur en 1888, 19 millions) que nous tirons des entrepôts anglais ou des Indes ;'l 95,000 quintaux de chanvre provenant d'Italie, de Russie, d^ Allemagne et de Belgique, et 600,000 quintaux de lin (valeur totale du lin et du chanvre, 83 millions) provenant de Russie, de Belgique, des Pays-Bas et d'Allemagne : nous réexportons 123,000 quintaux dont 21,800 de jute : nos manufactures consomment donc environ 400,000 quintaux de jute et 1,130,000 quintaux de filasse ou d'étoupes de lin et de chanvre.
Notre exportation de tissus et de fils de lin, de chanvre et de jute est en décroissance : elle s'élevait à plus de 23 millions en 1869, à 42 millions en 1873, elle n'était plus que de 34 millions en 1880, de 21 en 1885 et de 18 en 1888, à destination de la Belgique et de l'Angleterre pour les fîls, de l'Algérie, de la Suisse, des États-Unis (dentelles) pour les tissus •
L'importation étrangère a baissé depuis vingt ans d'un cinquième pour les fils (10 millions en 1869, 8 millions en 1888). Elle a diminué des deux tiers pour les tissus (IS millions en 1869, S millions en d888), au préjudice de l'Angleterre, de la Belgique et de l'Allemagne. Du reste on doit attribuer cette diminution moins aux progrès de notre industrie qu'à un phénomène d'un ordre beaucoup plus général ; l'invasion " progressive du coton qui tend à remplacer le lin et à faire disparaître les qualités moyennes pour ne laisser subsister que les tissus de luxe ou les tissus communs.
Il résulte de l'étude qui précède : 1^ que, comme la plupart des industries de luxe, celle de la soie a été gravement atteinte, moins encore par la concurrence étrangère que par la révolution qui a substitué les étofîes légères ou les tissus mélangés aux tissus de soie pure, de plus en plus abandonnés, à mesure que la mode se démocratise et que ses perpétuelles variations enlèvent toute importance à la solidité et à la durée des étofTes ;
2^ Que l'industrie du lin a été également compromise non pas par l'introduction des tissus étrangers, mais par la rivalité des cotonnades moins chères et d'une solidité à peu près égale ;
3^ Que les deux industries de la laine et du coton qui s'adressent surtout à la grande consommation et qui ont eu à soutenir contre la concurrence de l'étranger une lutte plus sérieuse, ont réussi sinon à détruire, du moins à restreindre cette concurrence sur notre marché intérieur et à maintenir ou même à augmenter la valeur de leurs exportations. Nous regagnons d'un côté une partie de ce que nous perdons de l'autre, et, sans être aussi brillante que nous pourrions le désirer, la situation générale de nos industries textiles n'a rien qui doive nous décourager.
Une dernière remarque que je me permets de signaler
à votre attention, c'est que plus de la moitié de notre production lainière, la moitié de notre production cotonnière et plus des trois quarts de notre production linière appartiennent à des pays frontières, la région du Nord et celle des Vosges, et qu'une occupation même momentanée de ces deux régions par des armées ennemies ne nous permettrait plus de suffire à notre propre consommation : c'est une considération assez grave pour qu'il en soit tenu compte en cas de guerre continentale.