INDUSTRIE DU COTON
L'industrie du coton est la dernière venue en France, comme dans le reste de l'Europe ; avant le XVP siècle, c'est à peine si on en trouve quelques traces dans le Midi, où Ton en fabriquait avec des fils achetés dans le Levant, et plus tard, en Italie, des futaines, dont la
chaîne était cle laine et la trame de coton. Dans la seconde moitié du XVP siècle, les ports de Rouen, de Dieppe et du Havre commencèrent à recevoir du Brésil et des entrepôts espagnols des cotons bruts qu'on filait en Normandie et qui servaient au tissage des siamoises, toiles de fil et de coton fabriquées surtout à Rouen. Cependant, Findustrie des cotonnades ne se développa, en Normandie comme en Alsace, que vers 1750, et, malgré ses progrès, les toiles de coton de fabrication française étaient encore regardées comme des produits inférieurs et dédaignées par les manufactures d'indiennes de Jouy, de Mulhouse et de Rouen, qui n'employaient que des toiles de l'Inde. Le merveilleux essor de l'industrie anglaise, la découverte des procédés mécaniques de filature et de tissage, n'éveillèrent qvie lentement l'émulation des manufacturiers français ; en 1780, nos fabriques ne consommaient encore que 4 millions de kilogrammes de coton, et la filature à la main, qui occupait, en Normandie, près de 20,000 personnes, était seule usitée. Cependant, la filature mécanique introduite en France par Martin d'Amiens, et appliquée pour la première fois dans la manufacture d'Arpajon, était déjà adoptée à Rouen, à Orléans, à Lyon, à Toulouse, à Marseille, quand le traité de commerce de 1786 avec l'Angleterre, et bientôt après, les troubles de la période révolutionnaire, vinrent arrêter brusquement cette trvinformation à peine ébauchée. L'industrie coton nière ne se releva que sovis le Consulat, grâce à l'initiative des deux célèbres associés Richard et Lenoir, à Paris, en Normandie et en Picardie, et à celle des Kœchlin, des Dollfus et des Hartmann, en Alsace. Sous la Restauration, la consommation annuelle dépassait 30 millions de kilogrammes de coton; elle s'élevait à 54 dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, à 81 en 18S9, à 100 millions en 1869, à 106 en 1876; elle n'était plus, en 1888, que de 96 millions.
La Normandie^ qu'on peut regarder comme le berceau de l'industrie des cotons en France, en est restée le centre le plus important ; elle comptait, en 188S, 302 établissements, 37,400 ouvriers? 2,339,000 broches et 22,750 métiers mécaniques. Les filatures et les tissages de Rouen, de Dieppe, du Havre, d'Evreiix, de Bernay, de Gisors (Eure), de Falaise, les fabriques de coutils de Fiers (Orne), figurent parmi nos premiers établissements.
Le groupe du Nord^ où l'industrie s'est développée plus tard, doit surtout sa prospérité à Tabondance du combustible. Le département du Nord, avec ses grandes filatures de Lille, de Roubaix, de Tourcoing, etc., qui mettent en mouvement près de 1,300,000 broches, celui de l'Aisne, avec ses 1600 métiers mécaniques et ses 2,600 nlétiers à bras, en partie concentrés à Saint- Quentin, l'un des chefs-lieux de la fabrication des toiles de coton et des guipures, celui de la Somme, avec ses manufactures de velours de coton d'Amiens, celui du Pas-de-Calais, qui compte 90,000 broches, peuvent rivaliser avec l'industrie normande.
Le groupe des Vosges et du Jura^ où les moteurs hydrauliques remplacent la vapeur ou lui servent d'auxiliaires, a perdu, par les traités qui nous ont enlevé l'Alsace, les puissants établissements de Mulhouse, de Colmar, de Guebwiller, de Munster ; une partie, cependant, s'est transportée sur le territoire français, et si nous sommes loin des 33,000 métiers mécaniques, des 1,500,000 broches et des 60,000 ouvriers que M. E. Dollfus relevait, en 1856, dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, des Yosges, de la Meurthe, de la Haute-Saône et du Doubs, le groupe vosgien comptait encore, en 1886, 30,000 ouvriers, près de 30,000 métiers mécaniques et 730,000 broches de filature.
Au lieu d'être agglomérés comme dans le Nord et
en Normandie, les établissements de la région vosgienne sont dispersés dans toutes les vallées et depuis la perte de Mulhouse, le groupe de TEst ne compte plus aucun centre industriel comparable à Rouen, au Havre, à Lille, à Roubaix, les métropoles de la région du Nord et du groupe normand.
En dehors de ces trois groupes industriels, d'une importance exceptionnelle , 23 départements possèdent des établissements plus ou moins considérables ; mais les seuls qui méritent d'être mentionnés sont ceux de l^roijes (5,000 ouvriers), presque exclusivement consacrés à la fabrication de la bonneterie ; de Laval^ qui fabrique des toiles de coton et des tissus mélangés ; de Boanne, centre de la fabrication des futaines et des toiles dites de Vichy ; de Tarare^ de Ville fraiiche, qui rivalisent avec la Suisse pour la production des mousselines, des rideaux brodés, etc.
La statistique de 1883 évalue à 9i5 le nombre des établissements, à 102,700 celui des ouvriers, à plus de 5 millions celui des broches, à plus de 70,000 celui des métiers mécaniques, à 33,000 celui des métiers à bras (37,700 en 1881) et à 32,300 chevaux-vapeur la force des appareils hydrauliques et des machines à vapeur.
Le nombre des ouvriers, celui des broches de filature, celui des métiers mécaniques, ont diminué depuis trente ans; il était plus considérable en 1861 qu'en 1889. Cependant, grâce aux perfectionnements apportés aux procédés de filature et de tissage, la quantité et la valeur des produits n'ont pas sensiblement baissé ; on estime qu'ils représentent un chiffre de 700 à 800 millions. L'Angleterre seule nous est supérieure, et si l'Allemagne nous égale, elle le doit surtout à l'annexion de l'Alsace.
L'importation du coton en laine oscille entre HO et
150 millions de kilogrammes, dont les deux tiers nous viennent des États-Unis, un sixième des Indes anglaises, le reste de l'Egypte, de la Turquie, de TAmérique du Sud, des Antilles, des entrepôts anglais, mais nous en réexportons annuellement 30 à 40 millions de kilogrammes ; c'est donc à peine s'il nous en reste une centaine de millions pour la consommation nationale.
La valeur des tissus exportés a augmenté depuis quelques années : elle n'était que de 70 millions en 1869; elle dépassait 88 millions en 1881, 117 en 1887 et 106 en 1888. L'importation des fils et des tissus étrangers a suivi une progression contraire : elle était de 137 millions en 1872, de 110 en 1878, de 110 en 1882; elle n'était plus que de 81 en 1887 et de 67 en
L'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique et la Suisse, qui étaient les principaux importateurs, ont vu, en quinze ans, leur trafic diminuer de près de moitié.
Quant à nos exportations, si elles sont restées à peu près stationnaires en Europe et aux Etats-Unis, elles ont augmenté dans une proportion considérable à destination de FAmérique du Sud et surtout de nos colonies. L'Algérie seule figure pour 27 millions, le quart de la valeur totale. Nous pourrions nous créer, dans nos nouvelles possessions orientales ou africaines, une clientèle non moins importante si nous consentions à nous plier, avec la même souplesse que les manufacturiers anglais, aux goûts et aux habitudes de peuples à qui nous ne saurions imposer les nôtres.