LA QUESTION MORALE
quité et le moyen-âge ont léguée à l'homme du vingtième siècle.
Gomme le Travail, qui produit tout ce qui est nécessaire à l'existence, l'Amour, dont la flamme de vie préside à la reproduction de l'espèce, demeure encore, lui aussi, esclave des conditions économiques et continue à subir les souillures de notre infâme morale spiritualiste.
De tous temps la poésie a semé des fleurs sous les pas des amoureux, mais toujours aussi les épines ont cruellement meurtri leurs chairs.
Polygames (1) ou monogames, quelles qu'aient été les formes des unions sexuelles, consacrées par la loi, nous voyons partout le mariage ou l'union légitime se différencier orgueilleusement de la prostitution douloureuse, qui étaye son existence et assure sa respectabilité.
(1) Nous ne mentionnons pas les unions polyandres « légitimes, » car elle n'existent qu'à Tétat d'infinie exception. La polyandrie ne se rencontre que parmi les habitants des montagnes du Thibet, chez les Garras à la frontière indo-chinoise, chez les Baïgas à Godwana, chez les Naïrs dans l'extrême sud de l'Inde et probablement aussi chez les Aléoutes.
Prostitution, prostituée, ces termes injurieux devraient en bonne justice, cingler la fece impudente des puritains hypocrites, qui essaient de flétrir par de semblables épithètes les lamentables et innocentes victimes du présent ordre social.
Dans une société, basée sur Tantagonisme du tien et du mien et sur la fameuse loi de Toffre et de la demande, la prostitution est la règle, la probité l'exception.
Le coureur de dot, ce maquereau légitime, la jeune bourgeoise sans tache et dont la vertu chlorotique, lasse de languir à l'ombre malsaine des codes, a trouvé dans un mariage riche la récompense d'une virginité, avide de placements fructueux, sont, eux surtout, des prostitués. Prostitué aussi le député qui trafique de son mandat, le journaliste qui vend sa plume, le savant qui biaise avec sa conscience et l'ouvrier, hélas, qui, pour manger et nourrir sa nichée, se voit dans la cruelle nécessité de vendre sa force de travail contre un morceau de pain.
Toutes ces formes de prostitution sont licites et parfois honorées'. Seule la malheureuse petite marchande d'amour, que le
moyen-âge parquait dans des ghettos comme une pestiférée et que Thonnêteté repue de nos jours poursuit de sa bave envenimée, reste Téternelle insultée d'une société sans entrailles.
La prostituée miséreuse est la sœur du prolétaire, comme la sienne son histoire est écrite avec des larmes et du sang.
Sur le long et dur calvaire que le Préjugé lui a fait gravir à travers les âges, elle a été, héroïne obscure, en apaisant des passions que l'institution du mariage s'est montrée impropre à satisfaire, la véritable gardienne de cette vertu, de ce foyer et de cette famille, qui la honnissent et la persécutent.
« Fille de joie », c'est à la peine surtout qu'a été cette ouvrière de l'amour, qui est à la grande dame et à l'honnête bourgeoise ce que le prolétaire est au capitaliste, l'esclave au patricien.
Hormis Athènes, sous le ciel toujours souriant de la Grèce païenne, où la prostitution était honorée et où la prostituée, transformée en prêtresse d'amour, exerçait un véritable sacerdoce, la société parjure a partout laissé protester la dette de reconnaissance qu'elle
a contractée envers elle. Humiliée et bafouée, la pauvre enfant, qu'une nécessité de fer a obligé de vendre des baisers qu'elle aurait été si heureuse de donner, a été le souflfre-douleur de rhumanité, la victime dolente d'une monstrueuse injustice sociale.
La polygamie et la monogamie sont encore les deux formes légales de l'union sexuelle les plus répandues parmi les hommes. La*" première se rencontre surtout en Orient, la tartufferie régnante n'admet officiellement que la seconde en occident.
Théoriquement, il y a une dififérence profonde entre ces deuxformes de mariage, mais pratiquement il n'en est rien pour l'immense majorité des individus.
Seuls, les riches, ou au moins les hommes très aisés de l'orient peuvent se permettre le luxe d'avoir plusieurs femmes à la fois. Chez les Musulmans la loi limite à quatre le nombre des épouses légitimes. Ce chiffre une fois atteint, il n'y a plus place que pour des Odalisques. Or rOdalisque est par le fait une esclave, qui ne jouit même pas des minces prérogatives qui s'attachent à la qualité d'épouse mahométane.
La polygamie, c'est-à-dire la prise de possession exclusive de plusieurs femmes par un seul homme, n'a — quoiqu'on ait pu dire à ce sujet — jamais existé qu'à l'état d'exception et cela pour la bonne raison qu'il naît sur la terre environ autant d'individus d'un sexe que de l'autre.
Par ce fait la polygamie, dans le sens qu'on attribue ordinairement à ce mot, est incompatible avec l'intérêt de l'ensemble de la population. Elle est en plus dégradante pour la femme qu'elle livre, sans défense et en toute propriété au mâle, qui devient, par le mariage, le maître incontesté de sa personne.
La monogamie, ou la prise de possession exclusive d'une femme par un homme à vie et avec obligation de fidélité mutuelle, est tyrannique pour les deux sexes.
C'est une monstruosité et une inconcevable aberration de faire — évidemme'nt à défaut de la chasteté impossible — de la monogamie la base de la société et de considérer les humains, qui transgressent ses préceptes draconiens, comme des êtres immoraux.
Par instinct, l'homme et la femme ne sont ni monogames ni monoandres.
La fidélité absolue en amour est un cas rare, presque pathologique. Pour que la monogamie puisse être conforme à la nature, il faudrait que tous les hommes et toutes les femmes, sortis chastes deTenfance, aient dès leur puberté trouvé le conjoint oulaconjoiute auquel ils puissent, sans contrainte, rester fidèles jusqu'à la tombe. Étendu à tous les hommes, ce rêve de fidélité générale n'est même pas discutable. Gomme cas particulier une union aussi harmonique ne prouverait rien et relèverait presque du miracle, car elle sous-entendraitqu'à tous les moments de son existence, et à travers toutes les vicissitudes de la vie, les deux amants qui la composent se soient constamment complétés au triple point de vue physique, moral et intellectuel.
Tous les peuples de la terre nous représentent l'amour comme une passion souveraine, dont Thomme ne saurait braver impunément la loi. Tous s'accordent à vanter ses bienfaits en déplorant son caractère inconstant et capricieux.
Il semble, en effet, qu'il y ait ici une loi de nature et que les éclosions passagères de la ^e organique sont à l'éternité de la matière,
toute proportion gardée, ce que la passion éprouvée par nous pour une personne donnée estànotre capacité amoureuse.
Gomme dans l'Univers immense, où la vie, sans fin dans le temps et dans l'espace, est essentiellement changeante et fugitive dans ses apparitions individuelles, Éros, éternel lui aussi relativement à notre faim d'amour, ne nous incite pas nécessairement àconsumer pour la même personne la flamme de passion et de tendresse, qu'il a allumée dans nos cœurs.
La fidélité absolue, en admettant qu elle existe, est incontestablement rare à l'excès, le désir de varier, de multiplier et d'intensifier le plaisir des sens la règle.
Quoi qu'il en soit, l'amour, enfant de hasard, ne vit que de liberté. Ame de la vie il détermine toute notre existence. Aussi les peines de cœur tuent plus sûrement que le manque de pain, car si on meurt de faim, on se suicide par amour.
De toutes les passions, l'amour est la passion maîtresse, le dispensateur des joies les plus pures, le stimulant de Taltruisme, des actes de dévouement et d'éclat. Geste créateur par excellence, il est la sélection naturelle^
le beau et le bien, absolu relativement à l'individu, car il est le bonheur.
Mais la liberté de l'Amour n'existe pas plus que celledu Travail. Ils revêtent encore tous les deux la camisole de force du propriétariat et du préjugé spiritualiste.
L'amour, qui devrait au moins avoir droit au même respect que l'amitié, continue àagoniser sous le joug tyrannique d'une loi morale qui relève du moyen âge.
Dès l'aube de la la jeunesse, la société s'applique à refouler l'instinct génésique et à donner la chasse à la moindre velléité amoureuse des garçons etdes filles. L'adolescence est systématiquement empoisonnée par la contrainte sexuelle que nos mœurs imposent au réveil joyeux du printemps humain. Au lieu de guider fraternellement les premiers pas que les jeunes gens font dans la vie, de leur apprendre à lire, à cœur ouvert, dans lé 'grand livre de l'amour, l'éducateur ou la famille, transformés en garde-chiourme de leur vertu, se font hargneux et autoritaires.
Aussitôt pubères, les enfants, qui avaient poussé pêle-mêle jusque-là, sont claustralement séparés, selon leur sexe, au grand
préjudice de leur développement ultérieur.
Cette séparation est un crime, car l'homme et la femme, étant faits pour se compléter, ne devraient jamais être isolés Tun de l'autre.
Il est doublement nuisible de les empêcher de grandir ensemble entre la douzième et la dix-huitième année, car c'est précisément à cette époque, âge fondamental de la vie selon la forte expression de Bjôrnstierne- Bjôrnson, que les caractères se forment et que l'individu acquiert sa personnalité distincte.
Mais il s'agit surtout d'éviter les unions prématurées — entre parenthèse moins fréquentes avec la liberté que sous la contrainte — et à cette fin la tyrannie des mœurs et des lois s'entendent pour comprimer et écarteler le corps et l'esprit de la jeunesse.
Lachasteté, la conservation de la virginité, considérées comme un capital qu'il ne faut aliéner qu'à bon escient, deviennent 'le principal objectif de l'éducation féminine. Tout est subordonné à ce but si contraire aux commandements de la nature.
Les leucorrhées opiniâtres et les aménorrhées rebelles qui flétrissent en pleine sève
tant de jeunes filles sont dues à cette éducation.
L'onanisme, la tribadie, la pédérastie et autres déviations sexuelles, qui déforment le caractère et perturbent la mentalité, ont également leurs sources dans la continence forcée.
Les suicides par amour ont la même cause.
Et comme si des couples aimants ne s'évadaient pas assez souvent dans la mort pour fuir le courroux de l'autorité familiale et la médisance de l'opinion publique, la loi, toujours cruelle et abjecte, vient à la rescousse pour mater les tentatives d'indépendance et ternir les tendres floraisons d'amour libre, qui se produisent entre la quinzième et la vingtième année.
Les lois qui règlent la majorité, c'est-àdire Tàge où l'être humain est sensé rentrer en pleine possession de sa personnalité et de tous ses droits civils et politiques, sont, comme presque toutes les lois et surtout celles qui consacrent l'infamie du Gode
Napoléon, souverainement injustes et dénuées de toute logique.
La raison exige qu'il y ait corrélation entre les droits et les devoirs et possibilité d'exercer une faculté ou une aptitude anssitôt qu'elle se révèle.
A cette vérité primordiale le Gode répond par une quantité de dispositions restrictives des besoins et des droits les plus élémentaires.
Toujours féroce et impitoyable lorsqu'il s'agit de repression, il stipule qu'à 16 ans, l'adolescent, à peine sorti de l'enfance, doit être traité en homme fait pour ce qui concerne les peines qu'il pourrait encourir. C'est à partir de cet âge, frêle et tendre, que Téchafaud guette les délinquants, victimes de notre monstrueuse organisation sociale.
Par contre, l'adolescent qui est passible du bagne et de Téchafaud à partir de 16 ans, demeure jusqu'à 21 sous le pouvoir autocratique de son père ou de sa famille, qui peuvent, si tel est leur bon plaisir, l'enfermer dans une maison de correction jusqu'à sa majorité.
Majeur dès 16 ans pour la prison, le
bagne et Féchafaud, le Gode ne fixe qu'à 21 ans révolus la majorité de l'homme pour les droits à exercer ou à faire valoir.
Cette majorité de 21 ans est du reste elle-même restreinte à la faculté Jllusoire de gérer une fortune qui n'existe pas ou de se voir souvent, si elle existe, contester sa gestion par un conseil judiciaire.
Quant au droit de vote, réservé injustement aux homlnes seuls, il n'existe à 21 ans que pour les infirmes, les valides de cet âge tombant sous l'article du Gode, qui prive de leurs droits politiques les forçats et les soldats.
En Allemagne, en Angleterre et en Suisse, on est électeur et éligible à partir du même âge et respectivement à partir de 25, 21 et 20 ans.
Le législateur français qui en a disposé autrement a évidemment, en exigeant une plus grande maturité d'âge pour l'éligibilité, voulu indiquer que l'élu devait être le guide, le chef, le maître de l'électeur, ce qui est la négation absolue de la conception démocratique.
Mais il y a plus et mieux.
"■"i-iJS
Contrairement aux pays Anglo-Saxons, où dès la première jeunesse l'homme et la femme peuvent s'unir légalement de par leur seule volonté, et à la plupart des pays européens, tels que, par exemple, la Norvège, la Suède, l'Allemagne, etc., etc., où au moins à partir de 21 ans — pour la Suisse 20 ans — aucun consentement n'est requis pour contracter mariage, l'odieux Gode Napoléon, honte de la France, maintient Thomme jusqu'à 25 ans révolus pour cet acte essentiel de la vie sous la sujétion absolue de ses parents ou ascendants.
Cette impossibilité pour l'homme de se marier sans siutorisation préalable de ses parents ou ascendants avant 25 ans, c'esf-àdire 10 ans après Véclosion moyenne de la pubertéy est un legs des temps barbares et constitue une criante violation des besoins les plus naturels et des droits les plus imprescriptibles de la personnalité humaine.
La loi qui empêche, faute de consentement familial, un homme de 22 ou 23 ans de légitimer par le mariage ses enfants naturels, va à rencontre de son but avoué. De protectrice du principe familial qu'elle prétend
être, elle en devient un élément destructeur au premier chef.
L'arbitraire de toutes les dispositions qui règlent la majorité de l'être humain ressort d'une laçon particulièrement typique et grotesque de la loi, qui dans la plupart des monarchies proclame majeurs, dès 18 ans (1), trois ans avant le coirimun des mortels, les rois et les empereurs et cela en dépit de la fiction monarchique qui exige des têtes couronnées une maturité exceptionnelle de jugement et des aptitudes spéciales.
Même dans l'état actuel des choses il serait conforme aux usages et à ce qu'on appelle l'esprit des lois, que la minorité civile et politique prenne fin au moins à 20 ans, âge auquel les législateurs européens imposent à l'homme, sous forme de service militaire, le plus lourd et cruel des devoirs.
Mais la science ne saurait s'arrêter à un critérium qui s'inspire exclusivement de la légalité, et la raison exige que la minorité pour le mariage ou Vunion libre prenne fin
(1) En Espagne la loi fixe à 16 ans la majorité pour les rois.
194 l'inévitable bévolction
avec ia puberté, îa minorité politique avec V âge adulte.
Tous les physiologistes s'accordent pour fixer Tàge moyen de Téclosion de la puberté chez l'homme entre 14 et 16, chez la femme entre 11 et 15, ce qui donne, comme moyenne absolue pour les deux sexes, 13 et 15 ans, l'âge fixé par la Convention Nationale comme minimum pour contracter mariage.
L'âge adulte ou de raison, qui devrait normalement coïncider avec l'âge de la nubilité complète, paraît à priori plus difficile à déterminer. Il n'en est cependant rien.
L'expérience prouve qu'à partir de 18 ans l'homme et la femme sont aptes à créer des enfants dans de bonnes conditions et à fournir un travail d'adulte sans nuire à leur santé. La science établit en outre que les deux sexes atteignent leur majorité vers 18 à 20 ans.
Les savants physiologistes, MM. Comby et Landois, ont dressé un tableau sur le poids respectif de Thomme et de la femme duquel il ressort, qu'égaux en poids jusqu'à un an révolu, le garçon gagne 2 kilos sur la
l'inévitable bévolution 195
fillette de la deuxième à la neuvième ou onzième année. A 10 ans le gaçon pèse en moyenne 26 kilos, 1, la fillette 24 kilos, 2. A 14 ans, la fillette, devenue nubile, a presque atteint le poids du garçon, qui ne la dépasse que de 400 grammes. Ils pèsent à cet âge,, lui, 38 kilos, 5, elle, 38, 1. Devenu pubère à son tour le garçon pèse à 16 ans 53 kilos et est en avance de 9 kilos, sur la fillette, ce qui rétablit à peu près Véquilibre physique des deux sexes, que la nubilité plus précoce de la femme, qui devance de près de 2 ans celle de Thomme, avait momentanément rompu.
A 18 ans, le poids moyen du jeune homme est d'environ 62 kilos, celui de la jeune fille de 52 kilos. L'écart entre leurs poids respectifs atteint 9 à 10 kilos et se maintient sans augmentation intrinsèque appréciable, de 20 à 30 ans presque constamment à 12 kilos.
D'après le célèbre physiologiste Roberts la stature moyenne de la population anglaise, lu>mmes et femmes, présente, en pouces (1 pouce = 25 millimètres), le tableau suivant :