EX CATHEDRA
Cette infaillibilité est une vérité certaine appuyée sur la révélation , ou contenue dans la parole de Dieu écrite et traditionnelle ; '- — une vérité liée inséparablement à des vérités de foi , à des dogmes définis ; une vérité sans laquelle la conduite publique de TEglise serait inconciliable avec les promesses de Jésus-Christ.
IJ infaillibilité du Pape enseignant ex cathedra, c^est^'à-^dire enseignant F Eglise en matière dejoi^ est une vérité certaine appuyée sur la révélation ou contenue dans la parole de Dieu écrite et traditionnelle .
C'est aux Catholiques que nous parlons directement ici. Pour leur démontrer que rinfaillibilité du Pape est une vérité certaine , il nous suffira donc de la leur faire voir évidemment appuyée sur la révélation, ou contenue dans l'Ecriture et dans la tradition de toutes les Eglises. Les acatholiques apprendront néanmoins en nous lisant y que si le prochain Concile définit rinfaillibilité pontificale, il ne définira qu'une croyance aussi ancienne et aussi catholique que l'Eglise elle-même.
Mais avant d'en donner les preuves , il faut prévenir tout malentendu.
Il ne s'agit donc nullement ici de l'impeccabilité , mais de l'infaillibilité.
Il ne s'agit pas non plus du Souverain Pontife comme personne privée ou comme docteur privé , tel que le fut , par exemple , Benoît XIV dans bien de ses ouvrages , ou tel que le fut Grégoire XVI dans Le Triomphe du Saint-Siège (1).Non, il s'agit du Pape considéré comme Pape, comme successeur de Pierre , comme chef de l'Eglise et docteur de tous les chrétiens ; en un mot , il s'agit de l'infaillibilité du Saint-Siège ou du Pape parlant ex cathedra^ c'est-à-dire
(t) Grégoire XVI publia cet ouvrage avant son avènement au Saint-Siège, mais il le réédita sous son pontificat.
88 DE l'infaillibilité
comme suprême puissance enseignante. Il ne s'agit pas non plus de toutes les ' paroles du Pape , ni de toutes ses décisions , par exemple de celles qu'il adresse a quelque fidèle ou à quelque Evêque en particulier , comme le fit Honorius dans sa lettre à Sergius de Constantinople , mais il s'agit des décisions que le Pape adresse à toute l'Eglise , ou du moins dans une forme qui fait comprendre qu'il parle pour toute l'Eglise (1). La comparaison d'une lettre parti-' culièie d'un Roi et d'un arrêté royal rendra la chose sensible aux gens du monde.
Enfin , il ne s'agit pas de décisions ou de jugements qui concernent les personnes ou les questions de faits purement personnels , mais des jugements qui concernent les doctrines , c'est-à-dire qui ont pour objet des questions de foi ou de morale , et dans lesquels une doctrine est définie comme devant être acceptée , en tant que conforme à la foi et aux bonnes mœurs , ou comme devant être rejetée, en tant qu'opposée à la foi et aux mœurs, C'est ce que nous avons expliqué déjà au Chapitre IV , où tout ce que nous avons dit de l'objet de Tinfail-
(1) Nous reviendrons au Chapitre XI, sur la forme des décisions ou des enseignements dogmatiques.
lîbilité de l'Eglise, doit s'entendre de Tobjet de rînfaillibilité du Saint-Siège.
^ Un saint et savant théologien , le plus fidèle et le plus puissant écho. de la tradition dans les temps modernes , S. Alphonse de Liguori , résume ainsi tout ce que nous venons de dire :
Licet Romanus Pontifex quatenus particularis personUy sive privatus doctor^ possit errare (sicut etiam est fallibilis in quœstionibus meri facti , quœ ex hominum testimoniis prœcipue pendent)\ cum tamen Papa loquitur tanquam doctor uni^ versalis definiens ex cathedra , nempe ex pote-^ State suprema tradita Petro docendi Ecclesiam , tune dicimus ipsum in controrersiis fidei et morum decernendis omnino infallibilem esse (1).
(I) Theol. mor. L. I. tr. 2. De legibus. Dissert, de înfallib. Papae. — En disant da S. Al|)honse de Liguori quil fut le plus puissant écho de la tradition dans ces derniers temps, je suis loin de partager le sentinr.ent de ceux qui le donnent comme un simple écho des Pères , des Docteurs et des écrivains ecclésiastiques , laissant entendre par là qu*il n'a . rien ou presque rien produit par lui même. Sa théologie morale est incontestablement une œuvre originale. S*il a pris Texcellent ouvrage de Busenbaum pour texte , et comme une sorte de table de matières , ce nest pas qu il Tait pris pour règle, comme il le dit lui-même. Il est évident , du reste , qu'il a fait sur ce texte un travail qui napparlient qu'à lui , travail de premier ordre et dont Vaclion sur les écoles catholiques est devenue universelle. Ses œuvres de dogmatique générale et spéciale ont égalennent un cachet à part. Leur
90 DM l'infaillibilité
Nous avons traduit ces paroles d'avance, et nous pouvons passer maintenant à la démonstration de Tinfaillibilité du Saint-Siège.
Cette vérité est évidemment appuyée sur l'Ecriture, si les textes qui prouvent la primauté de Pierre et de ses successeurs (1) prouvent en même temps et avec la même clarté leur infaillibilité ; s'il est évident , en d'autres termes, que l'une est inséparable de l'autre. Or , il en est ainsi , nous allons le voir.
lucidité est telle que les difficultés semblent disparaître sous la plume du saint auteur. Nous ne serions pas surpris , si ces œuvres étaient un jour citées dans les écoles comme ses œuvres morales. Quant à ses ouvrages ascétiques, il suffit de dire qu'ils sont traduits dans toutes les langues. S. Alphonse a su parler , comme son divin maître, un langage qui gagne tous les cœurs , et qui fait à la fois la consolation des simples et Tadmiration des sages. Sa Pratique de L'amour e:i' vers Jésus-Christ , pour ne citer que l'un des chefs d'œuvre du Saint, n'est-elle pas digne d'être placée à côté de Ylmitalion ? Parmi ses livres ascétiques , il en est un que S. Alphonse s'est modestement contenté d'intituler Recueil de textes. Au premier abord , on pourrait croire que ce livre n'est que cela, mais si on le parcourt attentivement « on voit que la pensée de l'auteur en forme seule la trame et l'harmonie , et que tout ce que la tradition a de plus fort et^de plus suave y est mis par sa science au service de sa plume. Nous ne connaissons • lien de plus difficile à faire qu'une œuvre semblable , où les textes ne sont pas juxtaposés , mais enchaînés par une pen«ée vivante et qui les fait revivre. Si S. Alphonse est un écho , c'est donc à la façon de S. Bernard.
(1) Nous avons vu au Chapitre V°i<', que la primauté du Prince des Apôtres , telle que Jésus-Christ Ta établie, appar-
DU SAINT-SIEGE. 9f
Il y a trois textes principaux qui prouvent la primauté de Pierre et de ses successeurs. Les voici tous les trois :
« Tu es Pierre , et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise , et les portes de Tenfer ne prévaudront jamais centre elle (1).» — « Simon, Simon, voici que Satan vous cherche , vous et les autres Apôtres (vos)y pour vous cribler comme le froment; mais j^ai prié pour toi (prote)y afin que ta foi (fides tua)y ne défaille point: quand donc tu seras relevé de ta chute , ce sera à toi Ae confirmer tes Frères (2). »»
Jésus dit à Simon Pierre : « Simon , fils de Jean , m'aimes- tu plus que ceux-ci (les autres Apôtres) ne m'aiment ? — Pierre lui répondit : Seigneur, vous savez que je vous aime. — Jésus lui dit : Pais mes agneaux, — 11 lui demanda de nouveau : Simon , fils de Jean , m'aimestu f — Pierre lui répondit : Oui , Seigneur , vous savez que je vous aime. — Jésus lui dit : Pais mes agneaux. — Il lui demanda pour la troisième fois : Simon , fils de Jean, m'aimestu ? — Pierre fut touché et contristé à la fois de celte troisième demande; il répondit : Sei-
lient à la constitution fondamentale et perpétuelle de TEglîse, çt qu'elle persiste par conséquent dans les successeurs de Pierre , les Pontifes Romains.
(1) Matth. XVI, 18. — [t) Luc^XXII, U.
92 DE l'infaillibiute
gneur, vous savez toutes choses ; vous savez que je vous aime. — Jésus lui dit : Pais mes brebis (1). »
. Le premier de ces textes dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise et les forces de Tenfer ne prévaudront point contre elle. » — L'Eglise sera donc inébranlable dans sa foi j parce qu'elle sera appuyée sur Pierre comme sur son fondement. Mais comment rédifice serait-il inébranlable, si le fondement de rédifice pouvait être ébranlé?
« Il est plus clair que le jour, dit Fénelon, que le Saint-Siège ne serait point le fondement éternel, le chef elle centre de la communion catholique (ce qui est de foi), s'il pouvait définir quelque chose d'hérétique dans ce qu'il ordonne à toute l'Eglise de croire. »
Nous verrons tout à l'heure qu'en entetidant ainsi l'Ecriture, Fénelon n'est que l'écho de la tradition tout entière.
Le second texte dit . « J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point , et ce sera à toi de confirmer tes frères. »» — Mais comment Pierre confirmera-t-il ses frères dans la foi , s'il peut enseigner l'erreur ?
Le troisième texte dit : « Pais mes agneaux
(l)Joan.XXI.
DU SAINT-SIÉGR. 93
^t mes brebis. » — La nourriture du troupeau spirituel c'est, avant tout , la doctrine. Mais si TEglise pouvait réformer renseignement du Souverain Pontife, ce ne serait plus le Pasteur qui nourrirait les brebis, ce seraient, au contraire, les brebis qui nourriraient le Pasteur.
La tradition n'a qu'une voix sur cette vérité. La tradition c'est la foi vivante des Eglises depuis leur origine. Ecoutons quelques-uns de ses plus illustres témoins :
S. Irénée, évêque de Lyon, qui avait conversé avec les premiers disciples des Apôtres en Orient , en appelait à la Chaire de S. Pierre comme à la règle de foi : « C'est à l'Eglise Romaine , dit-il , à cause de sa puissante primauté^ que toute l'Eglise (les fidèles partout répandus) doit nécessairement rester unie, parce que c'est en elle que se conserve pour tous la tradition des apôtres (1). »
S. Cyprien déclare, au milieu du IIP siècle, « qu'il TJLjf avait des hérésies et des schismes dans l'Eglise, que parce que tous les yeux n'étaient pas tournés sur le Prêtre de Dieu, sur ce Pontife qui juge l'Eglise à la place de Jésus-Christ (2). >•
(1) Adv. Uieres. lib. III. c. 8. (Migiie, Pair, grœca, t. 7. col. 849.)
(2) Ëpist. 55 ,ad Cornelium. (IMigne, Patrol. lai. t 3. col.802.)
94 DE l'infaillibilité
Au IV* siècle, S. Basile le Grand, cvêque de Césarëe de Cappadoce, dit : « Si ce qui doit être cru n^est pas défini par le concile, il faut le faire définir par lé Ponlife Romain (1). »
S. Augustin, parlant de la condamnation de rhérésie pélagienne par Innocent I, dit à son peuple : « Deux Conciles ont déjà fait parvenir leur jugement au Saint-Siège sur cette cause : la réponse de Rome est arrivée, la cause est finie (2). »
S. Jérôme écrit au pape S. Damase : « Je parle au successeur de Pierre; je sais que T Eglise est bâlie sur cette pierre, c'est-à-dire sur la chaire apostolique ; — quiconque ne recueille pas avec vous, disperse ; — il n'est pas avec le Christ, mais avec TAnlechrist (3). »
Au commencement du V* siècle, le grand pape Innocent I écrivait aux évêques d'Afrique réunis à Carthage et à Milève : « Vous n'ignorez pas ce qui est dû au Siège apostolique d'où découle répiscopat et toute son autorité — Quand on agite des matières qui intéressent la foi, je pense que nos frères et coévêques ne doivent en référer
(I) Epist. 69. ad Athan. (Mîgne, Patrol, grseca , t. 82. col. 431.)
(â) Serra, lâl. (Migne. Patr. latin, t. 38. col. 734.) (3) Epist. 15. (Migne, Patr. lat. t 22. col. 35S.)
qu'à Pierre, c'esl-à-dire à Fauteur de leur nom et de leur dignité (1). »
Vers le milieu du même siècle, le pape S. Léon dit au concile général* de Chalcédoine, en lui rappelant sa lettre à Flavien : « Il ne s'agit plus de discuter audacieusement, mais de croire ma lettre à Flavien , d'heureuse mémoire , ayant pleinement et très-clairement décidé tout ce qui est de foi sur le mystère de Tincar nation (2) » — Et parmi les six cents évêques qui entendirent la lecture de cette lettre, aucune voix ne réclama, et c'est de ce concile même, comme le remarque le coin te de Maistre, que partent ces fameuses acclamations qui ont retenti dans toute l'Eglise : « Pierre a parlé par la bouche de Léon, Pierre est toujours vivant dans son Siège.»
C'est la répétition de ce que le pape S. Célestin disait peu de temps auparavant à ses légats (qui connaissaient sa pensée) y\ovè(\yxW^ partirent pour le concile général d'Ephèse : « Si les opinions sont divisées, souvenez-vous que vous êtes là pour juger et non pour disputer (3). »
S. Maxime, abbé de Chrysople, né en 580 (un
(1) Epist. 29 et SO. (D. Constant, Epist. Rom. Pont. col. 888 et 896.)
(2) Epist. 9i. (Mîgne, Patr. lat. t. 54. col. 987.)
(3) Epist. 17. (Migne, Patr. lat. t. 50 col. 503.)
96 DE l'infaillibilité
grec, comme S. Basile de Gésarée), écrite dans un ouvrage contre les monothéliles : « Si Pyrrhus prétend n^étre pas hérétique, qu^il ne perde point son temps à se «disculper auprès d'une foule de gens : qu'il prouve son innocence au bienheureux Pape de la très-sainte Eglise Romaine^ c'est-à-dire au Siège apostolique à qui appartient l'empire , l'autorité et la puissance de lier et de délier, sur toutes les Eglises qui sont dans le monde, en toutes choses et en toutes manières (1). »
Au milieu du VIP siècle, les évêques d'Afrique, réunis en concile, disaient au pape S. Théodore^ dans une lettre synodale : « Nos lois antiques ont décidé que de tout ce qui se fait , même dans les pays les plus éloignés, rien ne doit être examiné ni admis avant que votre Siège illustre en ait pris connaissance (2). »
A la fin du même siècle, les Pères du sixiè-
(1) Opuscula theologica. (Mîgne, Patr. graeca , t. 91. col. U4)
(2) Ântiquis regulis sancUum est ut quidquid , quarnvis in remoth vel in longinquo positis ageretur provinciis , non prius tractandum vel nccipiendum sit, nisi ad nolitiam Almœ Sedis ve&lrœ ful^set deductvm (Labbeus, t 6. col. 128.) — Le comte de Maislre reproduit cet acte du concile où siégeaient trois primats d'Afrique, et il y ajoute la traduction de Fieury en faisant remarquer quelle ne sera pas trouvée servile.
DU SAIKT-SIÉGE. 97
me concile général (troisième de Constanlinopie) reçoivent, dans la qualrième session , la lettre où le pape S. Agathon dit au concile : « Jamais TEglise apostolique ne s'est écartée en rien du chemin de la vérité. Toute TEglise catholique, tous les conciles œcuméniques ont toujours embrassé sa doctrine comme celle du Prince des Apôtres (1). »
.Cette lettre d'Agalhon, ayant été lue au concile, les Pères y souscrivirent par acclamation : « Le chef suprême des Apôtres, dirent-ils, combattait avec nous; nous avions pour nous soutenir son imitateur, le successeur de sa chaire, éclairant par ses lettres le mystère de Dieu. Car, ô prince, l'ancienne Rome vous a offert une confession écrite de Dieu même, et une lettre de rOccident a ramené le jour de la doctrine !
L'encre y paraissait, mais Pierre y parlait par Agathon. » — Enfin, le concile, écrivant au Pape pour le prier de confirmer ce qui avait été fait, lui dit dans sa lettre : « C'est à vous, comme occupant le premier siège de l'Eglise universelle , comme élanl établi sur la pierre ferme de la foi, que nous remettons ce qui est à faire, acquiesçant de grand cœur aux lettres de la
(1) Lableus, t. 6. col. 6S5.
98 DE L INFAILLIBILITE
confession véritable, eavoyées par votre paternelle Béatitude à notre pieux empereur ; lettres que nous reconnaissons comme divinement écrites par le chef suprême des Apôtres, et par lesquelles nous avons mis fin aux erreurs de la nouvelle hérésie (I). »
Nous nous bornons , puisqu'il le faut bien , à ces témoignages des premiers siècles, mais sur le dernier de ces témoignages , nous voulons citer un mot de Bossuet. L'évêque de Meaux appelle cette déclaration du sixième concile général n un formulaire approuvé par toute TEglise catholique , le Saint-Siège, en vertu des promesses de son divin Fondateur , ne pouvant jamais faillir (2). »
V infaillibilité du Pape enseignant ex cathedra est une vérité inséparablement liée à des vérités de Joi. — Sans elle , la conduite publique de T Eglise serait inexplicable , et inconciliable avec
les promesses de Jésus^Christ .
Le huitième concile œcuménique (quatrième
de Constantinople) approuva la profession de foi
(1) Labb.. t. 6, col. 1053 et 1078. (âjGallia ortb. IX, c.7.
formulée pour les Orientaux par le pape S. Horrnisdas , à Toccasion du schisme d'Acace (1), et renouvelée plus de trois cents ans après, par Adrien II , à Toccasion du schisme de Photius. Or , voici les termes de cette profession de foi :
» On ne peut déroger à la parole de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a dit : Tu es Pierre^ et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. — La vérité de cette parole est prouvée par le fait même: car la religion a toujours été consei^vée pure et sans tache dans le Siège apostolique. C'est pourquoi suivant en tout le Siège apostolique eisous'-crivant à tous ses décrets , j'espère mériter toujours de demeurer dans une même communion avec vous, qui est celle du Siège apostolique, dans lequel réside f entière et vraie soli^ dite de la religion chrétienne ; promettant de ne point nommer , dans les sacrés mystères , ceux qui sont séparés de la communion de TEglise catholique , c'est-à-dire qui n'ont pas en tout les mêmes sentiments que le Siège apostolique (2).» « Ainsi , ajoute Fénelon , quiconque contredit la
(1) Jean, qui occupait a cetle époque le siège patiiaical de CoASlantiuople, apposa ]a signature suivante au Formulaire d'Hormisdas : « J'ai souscrit cette profession de foi de ma propre main. » (Labb. t. 4. col. 1487.)
(2) Labbeus, t. 4, col. 1486, et t. 8, col. 988.
100 DE L INFAILLIBILITE
foi Romaine, quiesl le centre de la tradition commune, contredit celle de l'Eglise enlière. Au contraire , quiconque demeure uni à la doctrine de cette Eglise toujours vierge, ne hasarde rien pour sa foi. Cette promesse , quoique générale , quoique absolue dans une profession de foi, n'a rien de téméraire ni d'excessif pour les évêques mêmes qu'on oblige de la signer dans leur réunion. Gardez-vous donc bien d'écouter ceux qui oseront vous dire que ce formulaire du pape S. Hormisdas , fait il y a douze cents ans , pour remédier au schisme d'Acace , n'était qu'une entreprise passagère du Siège de Rome. Cette profession de foi, si décisive pour l'unité, fut renouvelée par Adrien II plus de trois cents ans après, pour finir le schisme dePhotius , et elle fut universellement approuvée dans le huitième concile général — Chaque évêque y promet de ne se séparer ni de la foi, ni de la doctrine du Siège apostolique, niais de suivre pr in" cipalement en tout les décisions des Pontifes de ce siége(\). » — Un évêque ne peut promettre de suivre Terreur en quoi que ce soit.Une peutdonc souscrire à tous les décrets du Siège apostolique^ ni promettre de suivre en tout ses décisions , qu'autant que tous les décrets ou décisions dog'^
(l) Second mandement snr la Constitution UufgeniluSy n. 6.
DU SAINT-SIfiGE. ^ 101
matiques de la Chaire apostolique sont infailliblement conformes à la doctrine de Jésus-Christ.
Au second concile général de Lyon ^ de Tan 1274 , Tempereur Michel Paléologue écrivit au nom des Grecs à Grégoire X une lettre dans laquelle on lit la profession de foi suivante acceptée et confirmée par le concile :
« La sainte Egliise Romaine a la primauté suprême ei pleine et la principauté sur F Eglise universelle. Cette Eglise a reçu sa principauté avec la plénitude de puissance de Jésus^Chrîst même, dans la personne du bienheureux Pierre, prince ou chef des Apôtres , auquel le Pontife Romain a succédé. Comme le Pontife est tenu plus que tout autre de défendre la vérité de la foi, cest par son autorité que doivent être définies les questions qui s'élèvent touchant la foi. Quiconque ayant à se plaindre de quelques injustices en matière ecclésiastique, peut en appeler à son tribwuil et recourir à son jugement. Toutes les Eglisejs lui sont soumises, et les évêques lui doivent respect et obéissance. Telle est la nature de la plénitude de sa puissance , qu'il admet à une partie de sa sollicitude les autres Eglises , dont plusieurs et sur»tout les Eglises patriarcales, ont été honorées de divers privilèges par F Eglise Romaine ,
1 02 DE L^INFAILLIBfLlTE
sans cependant que sa prérogative puisse être violée , soit dans les conciles généraux , soit dans les autres. En souscrivant à ces vérités, telles qu'elles viennent d'être exposées , nous admettons la foi vraie , sainte , catholique , orthodoxe ; nous confessons de cœur et de bouche la vraie doctrine , que tient , enseigne et prêche la sainte Eglise Romaine ; nous promettons de Tobserver inviolablemenl, et de ne jamais nous en écarter en aucune manière. Nous reconnaissons , 'nous confessons et nous acceptons la primauté de TEglise Romaine, comme elle vient d'être exprimée dans le texte de cette lettre , voulant obéir en tout à cette Eglise (i). »
Au concile général de Florence , en 4 439, les Grecs et les Latins ont souscrit au décret d'Eugène IV ainsi couru : « Nous définissons que le Saint-Siège apostolique et le Pontife Romain a la primauté sur l'univers entier ; que ce même Pontife Romain est le successeur du bienheureux Pierr-e, prince des Apôtres; qu'il est le Vicaire de Jésus-Christ et le Chef de toute l'Eglise, le Père et le Docteur de tous les chrétiens; et qu'il a reçu de Notre-Seigneur, dans la personne du bienheureux Pierre, le plein pouvoir de paître , régir
(1) Labbeus, t. 11. p. 1. «ol. 966.
DU SAir<iT-*SlËG£. 103
et gouverner TEglise universelle , ainsi qu'il est exprimé dans les actes des conciles œcuméniques (1).»
11 faut voir maintenant comment Tinfaillibilité du Saint-Siège ou du Pape enseignant ex catke" dra^ est inséparablement liée à ce qui est enseigné ou défini par ces conciles généraux, et surtout par celui de f lorence sur la primauté des Pontifes Romains.
La profession de foi des Grecs acceptée et confirmée par le concile général de Lyon, n'implique-t-elle pas déjà clairement Tinfaillibilité du Pape? « Le Pontife Romain, dit-elle, étant tenu, plus que tout autre, de défendre la vérité de la foi y c'est par Vautorité de son jugement que doivent être définies le» questions qui s'élèvent touchant la foi. Toutes les Eglises lui sont soumises et tous les évêques lai doivent respect et obéissance. »
Ce que le concile général de Lyon dit presque formellement, la raison le conclut avec évidence du dogme détlni par le concile de Florence sur la primauté. Comment répondre , en effet, à cet argument ?
Le Souverain Pontife, en vertu de sa primauté de juridiction, a le droit de porter sur la foi des
(1) Sess. uUima (Lab')eus, t. 1^. col. 1167,)
1 04 DE L INFAILLIBILITE
décrets qui obligent TEglise universelle, et auxquels toute TEglise doit non-seulement Tobéissance extérieure^ mais Tobéissance mtérieuie, ce que le gallicanisme lui-même n'a jamais contesté (1). Or, un enseignement en matière de foi auquel TËglise doit la soumission intérieure , ne pourrait être faux sans que TEglise tombât, pour un temps du moins, dans Terreur, ce qui est impossible , Jésus-Christ ayant promis d'être avec elle tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. Donc, un décret touchant la foi, promulgué par le Souverain Ppntife pour
(1) V Concedimus ullro, dit Tournely (De Eccl. q. 5. art. 8. — Ed. Paris. 17^7, t.^. p. !277.),definitisa Pontifice circafidem et mores debere fidèles interiori mentis obsequio acquiescera, nisi aut hjpôcritœ vellnt haberi aut rebelles. » — £t (p. 38^): « Tenentur fidèles Pontificum de fide constitutionibus, juxta morem receptum, in unoquoque regno promulgatis, acqule- (cere, etiam mentis obsequio, quamquam nondum constet de acceptatione ac consensu aliarum Ëcciesiarum. adeoque etiam si nondum plane irreformabiles dicî possin't tune temporis illde constitutiones. »
La même cbose est confirmée par un acte solennel de l'Eglise gallicane : «( Il est de la doctrine constamment enseignée dans TEglise gallicane, que tous les chrétiens , les évêques même, sont obligés par le devoir que leur impose leur eoBscience, de soumettre leur esprit aux jugements rendus par les Papes pour affermir la règle de la foi, sur la consultation des évêques.» — Ce sont les paroles des évêques de France, écrivant au pape Innocent X, ea ]6ë3, rapportées par M. Languet(Avert. 2. \ï^ 27.), et enregistrées dans les procès-verbaux delassembléw du Cleroré de 1655.
DU SAINT-SIÉGR. 105
ioule l'Kfjlise, est nécessaiieiiieiil vrai ou infaillible.
C'est ici que trouve sa place la fameuse ihèse du comte de Maistre, si mal comprise de tant d'esprits qui ne Tout pas saisie dans son ensemble. Pour la saisir ainsi, plaçons-nous au point de vue du grand écrivain :
La primauté des Pontifes Romains est une primauté de juridiction sur TEglise entière ; c'est la pleine puissance dont parle le concile de Fioreilce : c'est donc la souveraineté spirituelle. S'il est vrai que le gouvernement de l'Eglise a quelque chose de démocratique et quelque €hose d'aristocratique, ou, selon l'expression de Beltarmin (I), si ce gouvernement est suffisamment tempéré d'aristocratie et de démocratie, c'est en ce sens que, d'un côté, l'Episcopat est d'institution divine, et que d'un autre côté, le Souverain Pontife lui-même peut sortir, comme Pierre, des derniers rangs du peuple. Mais ce quelque chose d'aristocratique et de démocratique n'enlève kien à la pleine souveraineté du Vicaire de Jésus-Christ, et il est absolument certain que le gouvernement de l'Eglise n'est ni un gouvernement aristocratique, ni un gouvernement démocratique, mais une
(1) De Romano Pont. lib. I, c. S, et seqq.
106 DR L^NFAILLIBILITE
vraie monarchie, clans laquelle la souverainelé appartient aux successeurs du Prince des Apôtres, puisque la primauté de juridiction, ou la pleine puissance du Pape sur toute TEglise, est une veVité de foi.
Mais quelle est la principale fonction de cette souveraine puissance , la fonction qui prime toutes les autres? C'est renseignement de la vérité : Magisterium. La souverainelé dans TEglise. est donc une souveraineté doctrinale, et il ne faut pas oublier qu'elle est (T institution divine. Le comte de Maistre a donc eu raison de dire :
« L'infaillibilité dans Tordre spirituel, et la souveraineté dans Tordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes. L'un et l'autre expriment celte haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n'est pas gouvernée, qui juge et n'est pas jugée.
» // ne s'agit donc que de savoir où est la souveraineté dans F Eglise , car dès qu'elle sera reconnue , il ne sera plus permis d'appeler de ses décisions.
)» La forme monarchique une fois établie, l'infaillibilité n'est plus qu'une conséquence nécessaire de la suprématie^ ou plutôt, c'est la même chose absolument sous deux noms différents. »
Cette comparaison de l'infaillibilité et de la
DU SAINT-SIEGE. i07
souveraineté , et la manière dont le comte de Maistre Texpose aux hommes d'Etat qui ne sont pas théologiens, a fait dire à d'impuissants critiques que, selon lui , « l'important n'est pas qu'on décide une question dogmatique de telle ou telle manière , mais qu'on la décide , et que là grande affaire n'est pas de croire une chose plutôt qu'une autre , mais de croire. »
C'est le publiciste cité plus haut , au Chapitre VII ^ qui attribue celte pensée au comte de Maistre , et qui la trouve admirable de pro fondeur ! Mais il n'y a de profond ici que le mensonge calculé pour échapper aux étreintes du génie. Le comte de Maistre a commencé par dire avec.Mallebranche : une société divinement constituée suppose F infaillibilité , et il a montré que la souveraineté religieuse ou doctrinale , dans une société semblable^ doit nécessairement être infaillible , puisqu'elle juge en dernier ressort. Les sentences du-juge en dernier ressort , dans la société temporelle , sont nécessairement irréformables. Les sentences du juge en dernier ressort dans la société spirituelle, étant nécessairement irréformables, doivent être infaillibles.
Après la thèse du comte de Maistre , qu'on pourrait appeler la thèse de droit .il y a la
108 DE L INFAIIXIBIUTK
thèse de Muzzarelli , qu'on pourrait appeler la thèse de fait. Quelques paroles d'un illustre théologien lui serviront de préface :
« L'usage perpétuel de TEglise , dit Melchior Canus (1), donne Tinterprélalion la plus suie des institutions de Jésus-Christ; or, dans les choses de la foi, ce n'est ni au patriarche d'Antioche , ni au patriarche d'Alexandrie , ni au patriarche de Jérusalenj , mais au Ponlife Roniain que , de lout temps , TEglise a recouru , considérant toujours les jugements du Pape comme irréformables. Comment donc pourrionsnous douter de la prérogative d'infaillibilité des successeurs de Pierre ? Comment le pourrionsnous en présence du témoignage des faits , les promesses faites à Pierre se trouvait accomphes dans TEghse Romaine, la seule où Terreur n'a jamais eu d'accès (2)? »
Voici maintenant la thèse de MuzzareHi :
Celui-là veut et doit être tenu pour personnellement infaillible (3), qui prononce des déci-
(1) De Locîs theol. lib.Vl. c. 7.
(2) Nous en donnerons plus loin la preuve péreroptoire.
(â) Muzzarelli n'ignore pas que la prérogative d'infaillibilité divinement promise à Pierre et à ses successeurs ne regarde pas la personne dos Souverains Pontifes, mais leur dignité^ comme il le dit formeliemi'nt dans ses opuscules La dignité ^e confond avec la per.^oHnc publique du chef de
rKglise.
DU SAIINT-SIÉGE. 109
sions dogmatiques absolues, les publie et les adresse à tous les fidèles et à tout l'Episcopat catholique , sans requérir le consentement direct ou indirect, exprès ou tacite des évêques , mais en leur commandant de publier et d'exécuter ses décisions, et en* leur défendant de les enfreindre, ou de s'y opposer témérairement , sous peine d'excommunication encourue par le fait même, réprimant les évêques qui prétendraient discuter et juger ses décisions , et protestant qu'il n'atlend pas leurs suffrages , mais qu'il leur enjoint l'obéissance , comme l'ont fait ses prédécesseurs sur le Saint-Siège pendant une longue suite de siècles, hon-seidement sans que l'Eglise ait réclamé , mais avec l'assentiment de l'Eglise universelle toujours soumise à l'autorilé suprême du Saint-Siège , tandis que le petit nombre d'évêques qui firent le contraire, ne restèrent dans le sein de l'Eglise qu'en expiant leurs murmures ou leurs résistances par leurs excuses et leurs regrets.
Or, c'est là ce que le Souverain Pontife a fait, de son côté, dans ses constitutions dogmatiques pendant des siècles; et c'est là ce que l'Eglise a fait aussi , de son côté, pendant des siècles (i).
(l) Vide, verbi gratia , Gonst. Cum occasione, Innocentii X, n. 1658 ; — Brève Dilecli filii^ ejusdem Pontifîcis, directum
110 DE l'infailubilite
Donc , le Souverain Pontife veut et doit être tenu pour infaillible ; car s'il ne l'était pas, ses constitutions dogmatiques contiendraient une usurpation tyrannique des droits de TEpisco* pat, une présomption téméraire contre TEsprit- Saint., uœ erreur intolérable et destructive de la foi de l'Eglise universelle ; ce que Dieu ne pourrait permettre sans manquer à Tassistance qu'il a promise à son Eglise, et ce que l'Eglise elle même ne pourrait approuver ni par ses paroles, ni par son obéissance, comme elle Ta fait^ J'Ëglise n'approuvant jamais, ni par ses actes , ni même par son silence ce qui est contraire à la foi et aux mœurs.
Si j'écrivais pour des théologiens, je reprodui-
episcopis Gallise , 29 septemb. 1654 ; — Const. Regiminis ttposlolUij Âlexandri VU, 17 fisbf. 1665 ; — Const. Ftzzaim Dominiy, démentis XI, 16 julii 1705 ; — Brève Gratulationes vehtras, ejusdem démentis XI, datum ad prselatos conveirtus gai. 15 jun. 1706; — Bpist. eonyentus gaUîcani, Àd Pétri si'Uviy ad Alexandrom VII, SO fiabr. 1661; — Bcey« PaJl^nuB chanta li, Innocentii XI, ad conventum gallicanum, 11 apriL '1682; — Const. Inter muUiplices, Alexandri VIII, 4 aug. 1690 ; -^C^nsA.. Audm-en fidei, Pii VI, S8 aog. 1794; —Bpist. Cum in hac ttmta , datata a 87 ecclesiasticis ad episcqpatum nominatîs, Innocentio XII, 1692 ; — Past. Epfst. Georgil Izclepsemi, primatîs regni HuRgarne*, Ubi primnm Ecelesias Strigoiunsi , 2^ octob. 1662 ; — Bpist. card. de Noailles, ad Clementem XI, quse exstat in opère cui titulus : Constitutio Unigenitus theologice propngaata, Rom. 1734, tom. 4. col. 259.
rais ici les développements que Muzzarelli donne à celle thèse, avec la solution des difficultés que certains d^entre eux ne sont janaais embarrassés de soulever contre les thèses les plus sûres; mais j'écris pour les gens du monde, et ce que je viens de dire suffit pour les convaincre que rinfaillibilité des Souverains Pontifes enseignant TEglise universelle en matière de foi , est une vérité manifestement appuyée sur la révélation évangélique, inséparablement liée à des dogmes déjà définis, et sans laquelle Faction continue du Saint-Siège, et la pratique constante deTEglise entière, resteraient inexplicables et inconciliables avec les |>romesses de Jésus-Christ.