CHAPITRE IX
L'INFAILLIBILITE VERIFIEE,
A côté du fait que je viens de constater, il en est un autre qui lui correspond : c'est le fait de l'impuissance des efforts tentés pour découvrir, depuis tant de siècles que les Pontifes Romains parlent au monde , un ?eul acte doctrinal ex cathedra qui soit entaché d'erreur.
Mais est-il bien certain que les Souverains Pontifes n'aient jamais posé un seul acte de cette nature ?
En voici la preuve décisive :
Les adversaires de l'infaillibilité du Saint-Siège ont lu et relu l'histoire ecclésiastique, et dans cette histoire de près de vingt siècles, qu'ont-ils trouvé déplus fort en faveur de leur triste thèse?
Deux faits étrangers à la question !
En effet, ces deux faits sont ceux de Libère et d'Honorius, du saint pape Libère signant la première formule de Sirmium, et du grand Ho-
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norius répondant à Sergius de Gonstantinople à Tarigine du monothélîsme.
Or, dans ces deux eîrconslanceS; ni Libère, ni Honorius, n'ont parlé ex cathedra.
Que faul-il, en effel, pour que les Souverains Pontifes parlent ex cathedra ?
U faut qu'ils parlent librement à TEglise uni* verselle, et que la doctrine qu'ils lui proposent soit formulée en termes qui expriment Tobligation de croire.
Rien de semblable, d'abord, dans ce qu'on reproche à Libère.
Libère n'était pas libre quand il souscrivit la première formule de Sirmium (1). Cette formule, du reste, ne renfermait pas l'hérésie arienne ; elle n'était réprébensible que par ses réticences; et loin delà signer librement, Libère ne la souscrivit que vaincu par les souffrances d'un exil de pluueurs antiées, par la crainte du supplice, et plus encore par la peine de savoir un antipape sur le Saint-Siège. Des historiens protestants, tes centurialeurs de Magdebourg , le reconnaissent eux-mêmes. « Tout ce que l'on raconte
(1) Voyez, sur les trois formules de Sirmium, et sur tout ce qui sy rapporte, le résumé historique qui se trouve dans ladermère édition française de ï Histoire àes hérésies, par S.Alphonao de Liguori. (Œuvres dogmatiques, tom. III. Paris et Tournai chez Casterman.)
de la souscription de Libère , disent-ils , ne tombe nullement sur le dogme arien qui n'était pas exprimé dans la formule, mais sur la condamnation d'Athanase^ et il est certain que Libère ne cessa pas de professer la foi de Nicée (1).»
Et puis, Libère ne proposa certainement pas la formule de Sirmium à la foi de TEglise universelle, et par conséquent ne fit rien qui ressemblât à une définition dogmatique.
Libère a donc péché par faiblesse, mais sans jamais rien enseigner contre la foi. Il a prouvé qu'il n'était pas impeccable, mais ce qu'il a fait ne prouve absolument rien contre l'infaillibilité des Souverains Pontifes parlant ex cathedra.
Libère reconnut sa faute ^ la pleura, reprit avec son premier courage la défense d'Atbanase, rejeta la profession de foi de Rimini en 359, et mourut saintement. Ce Pontife termina sa carrière avec toute la gloire qui avait illustré la très grande partie d'un règne de plus de quatorze ans , et qu'un moment de faiblesse n'a pu ternir. Plusieurs historiens de grande autorité n'admettent même pas ce moment de faiblesse, et les preuves ne leur manquent pas pour établir que rien n'a fait tache dans cette sainte vie.
(1) Hist. eccles. cent. IV, c. 10.
Presque tous les Pères donnent au pape Libère le nom de Bienheureux.
Rien de semblable , non plus, à une définition dogmatique , dans ce qu'on reproche à Honorius.
Honorius n'a rien proposé à ]a foi de TEglise universelle , lorsqu'il répondit à la lettre insidieuse que lui avait écrite,- au commencement du \II® siècle, Sergius patriarche de Constantinople. La réponse d'Honorius est une lettre privée qui n'a aucun des caractères d'une déclaration doctrinale. Et dans sa seconde lettre à Sergius, produite au sixième concile général, Honorius dit expressément qiCil ne veut rien définir.
Mais si les lettres dlionorius sont en dehors de la question de Tinfaillibilité ex cathedra^ il n'en reste pas moins intéressant de savoir si elles ne contiennent pas d'erreur contraire à la foi. Or , elles n'en contiennent aucune.
Voici dans quelles circonstances elles furent écrites :
L'arianisme qui niait le Christ, en niant la divinité du Verbe incarné , l'arianisme était vaincu ; le nestorianismo qui niait le Christ , en niant l'union de la nature divine et de la nature humaine dans l'unique personne du Verbe , était vaincu; Teutychianisme qui niait le Christ
en confondant la nature divine et la nature humaine en Jésus-Christ , était vaincu ; les diverses attaques du Père du mensonge contre Tineffable vérité de Tincarnation du Verbe étaient repoussées. V immortel auteur des hérésies revint à la charge. Un homme digne de lui servir d'instrun ent , « Sergius, s^avisa de demander s^ilj' avait deux volontés en Jésiis^Christ? Déterminé pour la négative , il consulta le pape Ho-
norius en paroles ambiguës. Le Pape, qui n'aperçut pas le piège , crut qu'il s'agissait de deux
volontés humaines, c'est-à-dire de la double loi qui afflige notre malheureuse nature, et qui certainement était parfaitement étrangère au Sauveur. Honorius, d'ailleurs, outrant peut-être les maximes générales du Saint-Siège, qui redoute par dessus tout les nouvelles questions et les décisions précipitées, désirait qu'on ne parlât point de deux volontés , et il écrivit dans ce sens à Ser gius , en quoi il put se donner un de ces torts qu'on pourrait appeler administratifs; car s'il manqua dans cette occasion , il ne manqua qu'aux lois du gouvernement et de la prudence. Il calcula mal, si l'on veut, il ne vit pas les suites funestes des moyens économiques qu'il crut pouvoir employer; mais dans tout cela on ne voit aucune dérogation au* dogme , aucune
erreur ihéologique (1). » Qu'Honorius ait entendu la question dans un sens parfaitement orthodoxe , c'est ce qui est démontré trois fois.
Et d'abord , par les termes mêmes des lettres d'Honorius. Il déclare qu'il y a en Jésus-Christ un seul opérateur , mais deux opérations , selon les deux natures qui étaient unies dans sa personne , et dont chacune avait ses opérations propres. Honorius le dit clairement et en peu de mots dans sa première lettre à Sergius , et l'explique plus longuement dans sa seconde lettre au même patriarche. Voici les termes de sa première lettre : In duabus naturis (Christum) opérât um divinitus atque humanitus (2). — Voici les termes de 'sa seconde lettre : Auferentes ergo, sicut diximuSy scandalwn novellœ adinven^ tionis j non nos oportet unam vel duas opérationnés definientes prœdicare , sed pro una , quam quidam dicunt , operatione , oportet nos unum OPERATOREM Christum Dominum in utrisque na^ turis veridice confiteri , et pro duabus opérationibus , ablato geminœ operationis vocabulo , IPSAS POTius DUAS NATURAS , id est, divinitatis et carnis assumptœ , in una personà Unigeniti Dei
{\) Du Pape , 1. 1. c. 15.
(2) Epist. 1. ad Serg. (Labb. t. 6, col. %U )
Patris y inconfuse , indivise , àtque inconver^ tibiliter nobiscum prœdicare propria, opérantes (1).
Le vrai sens des lettres d'Honorias est démontré une seconde fois par le témoignage exprès et irrécusable de Thomme même dont il avait employé la plume pour écrire sa lettre à Sergius : je veux parler de Fabbé Jean Sympon , lequel , trois ans seulement après la mort d'Honorius ^ écrivait à Tempereur Constantin , fils d'Héraclius : « Quand nous parlâmes d'une seule volonté dans le Seigneur , nous n'avions point en vue sa double nature^ mais son humanité seule. Sergius , en effet , ayant parlé de deux volontés contraires en Jésus*Christ , nous dîmes qu'on ne pouvait reconnaître en lui ces deux volontés , savoir celle de la chair et celle de Vesprit , comme nous les avons nous-mêmes depuis le péché (2). *
Enfin, la même chose est démontrée une troisième fois par ces mots d'Honorius cités par S.Maxime :tf II n'y a qu'une volonté en Jé&us^ Christ, puisque sans doute la* divinité s'était revêtue de notre nature , mais non de notre
(1) Epîst. 2. ad Serg. (Labb. t. 6, col. 969.)
(2) Carol. Sardagna, Theolog. dogmatico-polemica, edît. Poloc. iii-8«, 1810 , tom. I,controv. X, no SOS.
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péché , et qu'ainsi toutes les pensées charnelles lui étaient demeurées étrangères (I). »
« Ajoutons^ dit le comte de Maistre, que si ce Pontife avait gardé le silence après que Sergius se fut déclaré, on pourrait sans doute argumenter de ce silence et le regarder comme un corn* mentaire coupable de ces lettres; mais il ne ces^sa au contraire, tant qu'il vécut ^ de s'élever contre Sergius , de le menacer et de le condam^^ ner. S. Maxime de Constantiaople est encore un illustre témoin sur ce fait intéressant. « On » doit rire, dit-il , ou pour mieux dire on doit » pleurer à la vue de ces malheureux (Sergius et
» Pyrrhus), qui osent citer de prétendues déci^ » sions favorables à V impie Echtèse, essayer de » placer dans leurs rangs le grand HonoriuSy et m séparer aux yeux du monde de F autorité d^un » homme émirent dans la cause de la religion^... » Qui donc a pu inspirer tant d'audace à ces » faussaires ? quel homme pieux et orthodoxe, )i quel Evéque^quelle Eglise ne les a pas conjurés n d'abandonner F hérésie; mais surtout que n'a w pas fait le divin Honorius ? (2). »
(1) Quia profecfo a divinitate assumpta est natura nostra non culpa..... absque carnalibus voluntatibus.(Ëpist. ad Marinum. — Inter opéra varia Syrmondi, edit. in-fol., Venet. 1728, t. «.col. SOI.)
(2) Qu» hos (monothelitas) non rogavit Ecclesia, etc.—
« Voilà, il faut Tavouer, un singulier hérétique (1). »
Mais, dira t-on, le sixième concile œcuménique n Vtil pas condamné Konorius, même comme hérétique ?
Il est certain qu'il ne Ta pas condamné comme personnellement coupable d'hérésie. La lettre du pape Léon II à l'empereur Constanliii le prouve, car le Pape en confirmant par cette lettre le sixième synode, reproche uniquement à Honorius d'avoir permis que la tradition sacrée et immaculée fut souillée par la profane. Le même Pape, dans sa lettre aux évêques d'Espagne dit encore qu'Honorius a été condamné, parce quil n éteignit pas, de son autorité apostolique, et dès le commencement (2), la flamme du monothélisme, mais la fomenta ainsi par sa négligence. Non-seulement donc il n'est pas vrai que le papeHonorius ait proposé une erreur à la foi de l'Eglise universelle , mais il est faux aussi que ses lettres à Sergius contiennent quoi que ce soit d'erroné ; si le nom d'Honorius se trouva
Quid autem et divin us Honorius ? (S. Maxîmus, Epist. ad Petruna illustrem. — Syrmond. loc. cit. col. â08.)
(1) Du Pape, liv. ï, chap. 15.
(2) Honorius ne cessa de combattre le monothéIism3 jusqu'à sa mort.
réellemenl mêlé à ceux des hérétiques dans les actes du sixième concile^ ce ne fut que dans le sens déclaré par les lettres de Léon II, mais ces lettres elles-mêmes rendent infiniment plus probable le sentiment des historiens qui affirment sans hésiter la falsification par les Grecs des Actes de ce concile.
'Les Grecs se rendirent si souvent coupables de semblables altérations, qu'on a le droit d'affirmer celle-ci en présence de deux grands faits : le premier, c'est qu'au huitième concile œcuménique, les Pères, c'est-à-dire l'Orient lout entier^ présidés par le patriarche de Constantinople, professent solennellement « qu'il n'était pas permis d'oublier les promesses faites à Pierre par le Sauveur, et dont la vérité était confirmée par r expérience, puisque la foi catholique avait tou" jours subsisté, sans tache ^ et que la pure doctrine avait été invariablement enseignée sur le Siégf apostolique (1). » — Le second fait, c'est que, depuis l'aflaire d'Honorius ; et dans toutes les occasions possibles, jamais les Papes n'ont cessé de s'attribuer cette louange et de la recevoir des autres (2).
Mais quoi qu'il en soit de la falsification par les
(1) Act. I. (Labbeus^ t. 8. col. 988.) (2] Gonf. Du Pape, loc. eit.
122 L'iNPAILLIBlUTé VERIFIEE.
Grecs des Actes du sixième concile général, il n'en reste pas moins démontré que ee que Ton a su découvrir de plus fort ^ dans une histoire de plus de dix-huit siècles, contre rinfaiUibiUlé du Saint-Stége y ce sont deux faits parfaitement étrangers à la question. L^infaillibilité de fait est donc incontestablement vérifiée.