‹ L'infaillibilité et le Concile général: Étude de science religieuse à lChapitre 29 sur 30 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

SVK L OPPORTUNITE DK LA DEFINITION DOGMATIQUE DR ï/lNFAILLlBILITÉ . DU SAINT-SIEGE.

Monsieur,

En écrivant sur rinfaillibilité du Saml-Siége à Toccasion du prochain Concile, j'ai cru faire chose utile aux gens du monde. Les faits que vous me rapportez, et les choses que vous me dites, me prouvent que je ne me suis pas trompé. Vous êtes chrétien. Monsieur, tout-à-fait chrétien, c'est-àdire catholique; vous avez lafoi,et vous savez rendre raison de votre foi, parce que vous en connaissez les inébranlables fondements, et cèpendant^la science positive de la foi et des enseignements de la foi n'ayant jamais été, chez vous , au niveau des autres sciences, vous n'avez eu, jusqu'ici, que des notions imparfaites sur la nature de l'infaillibilité , sur son évidente nécessité , sur son organe, son objet propre et ses limites. Toutes ces choses qui n'en font qu'une dans le plan divin,

vous apparaissent maintenant clans leur majestueux ensemble et leur lumineuse simplicité. Les cinq thèses du chapitre VIII*, où Tinfaillibilité du Siège apostolique est démontrée , sont nouvelles pour vous, Monsieur, mais croyez-lè bien , elles ne contiennent absolument rien de nouveau. Je me suis borné à les rendre accessibles aux esprits les moins familiarisés avec les études théologiques. Les trois premières de ces thèses s^appuient sur TEcriture , sur la tradition et sur les définitions de foi qui impliquent rinfaillibilité. On les rencontre toutes les trois, plus ou moins développées, dans presque tous les ouvrages classiques qui traitent de cette matière. Les deux dernières, la thèse que j'ai appelée du droit ^ exposée par le génie de de Maistre, et la thèse du Jait^ si victorieusement formulée par Muzzarelli^ ne sont pas, il est vrai , généralement répandues dans les écoles , mais elles ne peuvent manquer d'y devenir classiques comme les autres. Vous les trouvez toutes irréfutables , et vous êtes , me dites-vous , cinq fois convaincu. Je n'en suis pas surpris : qui quœrit legetn , replebitur ab ea : et qui insidiose agit , scandalizabitur in ea (1) : La lumière de la. vérité abonde toujours a^x yeux de ceux qui la cherchent , et elle ne blesse que

(1) Eccli. XXXII, 19.

les yeux de ceux qui la craignent en feignant de la rechercher.

De votre côté ^ Monsieur y vous ne serez donc pas surpris non plus , si le théologien le plus autorisé des derniers temps, S. Alphonse de Liguori , appuyé sur les maîtres de la science sacrée , sur les Suarez par exemple , les Bannez , les Melchior Canus, lesBellarmin, n'a pas craint de dire de cette doctrine de rinfaillibilité que tout au moins elle touche à là foi : nostram sententiam esse saltem fidei proximam ; et que la doctrine contraire parait tout- à-fait erronée et touchant à rhérésie : contrariam vero videri omnino errO' néant et hœresi proximam (1).

Si ces grands hommes et ces saints se contentent de dire de la doctrine de Tinfaillibilité du Chef de TEglise en matière de foi^que tout au moins elle touche à la foi , et de la doctrine opposée, qu'elle leur paraît par conséquent erronée jusqu'à toucher à Thérésie^c'est uniquement pour ne pas prévenir le jugement de l'Eglise , selon ces paroles de Melchior Canus :

« A ceux qui demandent si c'est une hérésie » d'affirmer que le S. Siège peut errer* dans la » foi , S. Jérôme répond en déclarant parjure » celui qui ne suit pas la foi du S. Siège ; S. Gy-

(1) De legibus, dissert, de Rom. Pont.

» prien en déclarant séparé de l'Eglise celui qui

■ se sépare de la chaire de Pierre sur laquelle «"TËglise est fondée.; le Concile de Constance » en déclarant hérétique celui qui, sur les ar- » ticles de foi, ppnse autrement que la sainte » Eglise romaine. J'ajoute que les traditions » apostoliques fournissant une règle sûre pour • convaincre une doctrine d'hérésie, et que, » d'après la doctrine certaine des apôtres , l'au- » toritë suprême de Pierre, dans renseignement » de lafoi^ persévérant dans ses successeurs les » Pontifes romains, je ne vois pas ce qui pourrait

■ noms faire craindre de condamner la doctrine » contraire comme hérétique. Mais nous ne vàu^ » Ions pas provenir le jugement de rEglise.^ous » n'en affirmons pas moins, avec une pleine M assurance , que ceux-là répandent dans l'E- » glise une doctrine pernicieuse et pestilentielle, » qui nient que le Pontife romain succède à' » l'autorité suprême enseignante de Pierre en » matière de foi , ou qui affirment que le su* » prême pasteur de l'Eglise peut errer dans » l'enseignement de la foi. Ce sont là , en effet, » les deux choses que font les hérétiques , et n l'Eglise tient pour catholiques ceux qui ne » font ni l'uue , ni l'autre. » (1).

(l) Hinc quaeri solet,an haereticum sit asserere posse quan*

On voit qu'aux yeux de Melchior Canus, comme aux yeux du comte de Maistre , autorité suprême enseignante et autorité infaillible sont deux choses parfaitement synonymes. Elles sont également synonymes aux yeux de la raison , puisque les jugements d'une autorité supième sont nécessairement irréformables, et que des , jugements irréformables sont nécessairement infaillibles dans une société divinement instituée , et divinement fondée sur cette autorité même : super hanc petram.

S'il m'était donné , Monsieur, de revoir ceux qui se prononcent hautement contre l'opportu-

doque Romanam Sedem, qupmadmodiim et cîcteras , a Chrîsti fide deficere ? Ei faciant salis Hieronymus perjururo dicens , qui Homanse sedis fidem non fuerit secutus ; Gyprianus dicens : qui catliedram Pétri , supra quam fundata est Ecclesia, deserit, în Ecclcsia esse. non confidat; Synodus Constantiensis hseretîcum jiidicans, qui de fidel articulis aliter sentit, quana S. Rom. Ecclesia docet. Illud postremo addam , cum ex traditionibus apostolorum ad evinceiidam hreresim argumenlum certum trahatur ; constet autem , Romanos epi> scopos Petro in fidei magisterîo successisse , ab apostolis esse traditum, cur non audebimus assertionem adversam tanquam hsereticam condemnare? Sed nolumus Ecclesiie judicîum antevertere : illud assero , etfidenter quidem assero, pestem eos Ecclesise et perniciem afferre, qui aut negant Romanum Pontificem Petro in fidei doctrinœque auctoritate succedere , aut certe astruunt Summum Ecclesis Pastorem , quicumque ille sit, errare in fidei judicio posse. Utrumque scilicet hœretici faC'iunt : qui vero illis in utrpque répugnant, lit în Ecclesia catholici habentur. (De locis theol. lib. VU, c. 7).

ni té de la définition dogmatique de rinfaillibilité du S. Siège en matière de foi , je leur rappellerais les paroles de Melchior Canus que je viens de citer , et j'attirerais ensuite leur attention sur les. points suivants :

1^ L'opinion qui nie Tinfaillibilité du chef de TEglise définissant ex cathedra peut-elle être considérée comme une opinion vraiment libre^ouj en d'autres termes, comme une opinion vraiment probable? Non^ car elle est opposée à la doctrine générale de l'Eglise : Non solum enim major vars , sed totafere Ecclesia^ excepta Gallia (une école en France), id docet, et semper docuit. Aut igitur infallibiUtatem Pontificis fateri opor^ tet , aut dicere quod Rcclesia catholica tantum ad exiguum Gallorum humer um redacta sit {\). Voilà pourquoi les théologiens qui ne s'expriment pas aussi énergiquement que les grands hommes cités tout à l'heure , disent de cette opinion qu'elle est , tout au moins , téméraire. fiossuet l'a si bien senti , qu'après avoir souffert des années pour faire , défaire et refaire la défense de la Déclaration de 1682, afin de mettre celle-ci en harmonie avec sa foi sur l'indéfectibilité doctrinale du siège apostolique, (2) il est mort

(1) S. Alph. ibid. (2) Voyez les paroles de Bossuet. L7nfaillibilité et le Concile général. Ch. VIII. p. 98.

sans avoir voulu publier ce labeur imposé par sa faiblesse à son génie ^ et avec le sentiment de dégoût si bien exprimé par cette parole : abeal declaratio quo libuerit. Mais ce que Bossuet n'a pas voulu publier^ d'autres Tont publié plus d'un quart de siècle. après sa mort, et c'est en parlant de cette publication que le grand Pape BenoîtXIV dit dans son bref du 31 juillet 1 749 à l'Archevêque de Compostelle. :

« Il serait difficile de trouver un autre ou- « vrage aussi contraire à la doctrine professée » sur r autorité du S. Siège par toute F Eglise ca- » tholique y la France seule exceptée. Sous le » pontificat de notre prédécesseur Clément XII, » il fut question de le condamner, mais on » s'abstint de le faire par la double considéra- » tion des égards dus à un homme tel que Bos- » suet , qui a si bien mérité de la religion, et I) de la crainte trop fondée d'exciter de nouveaux » troubles. »

En disant la France seule exceptée , Benoit XIV parle de l'école gallicane ou du gallicanisme, et non de l'épiscopat français, comme le prouvent les déclarations mêmes des assemblées du clergé de France. Or, le gallicanisme est actuellement réduit à un tel état, que la crainte de nouveaux troubles n'est plus fondée aujour d'hui.

Et puis, le fait constaté de la publication de la Défense, malgré la dernière volonté de Bossuet, préserve les œuvres immortelles de son génie de Taitteinte réservée à Tœuvre , abandonnée par lui-même, de sa faiblesse. L'opinion théologique contenue dans la Déclaration de 1682 a donc été simplement soufferte par TEglise pour des motifs qui ont cessé d'exister.

2"^ Le Concile du Vatican se taira-t-il sur cette opinion ou sur cette erreur ? L'esprit promis à l'Eglise enseignante par son divin fondateur la dirigera dans cette circonstance, mais s'il nous est permis de pressentir ce à quoi la portera cet Esprit de sagesse et de force, il nous semble que le Concile ne se taira pas. — Et pourquoi? Parce qu'à l'abri du silence solennel, du silence œcutné^ nique et plein d'égards pour elle du premier concile assemblé depuis 1682, l'opinion simplement soufferte jusqu'ici dans l'Eglise relèverait la tête, prendrait des forces nouvelles, et se poserait fièrement comme ayant droit au respect de tous.

N'est-ce pas justement pour qu'il en soit ainsi, que le gallicanisme d'Etat, absolutiste ou libéral, espère ce silence ? Nous croyons donc que le Concile ne le gardera pas.

d"" Sa parole , du reste , n'apportera pas le moindre obstacle au plein retour de ceux des

Orientaux et des protestants qui aspirent à fwnité. Pour les uns et pour les autres^ toute la question de Tunité se réduit à celle de la primauté du successeur de Pierre. Ceux qui ne veulent pas le reconnaître comme Juge suprême, ou juge en dernier ressort y des controverses en matière de foi , c'est-à-dire ceux qui ne veulent pas de son infaillibilité, sont uniquement ceux qui ne veulent pas de sa primauté.

Qui peut penser , cependant , à taire ou à cacher celle-ci ? Qui donc peut penser à taire ou a cacher celle-là ?

' La crainte de mettre obstacle au retour des Grecs à lunité catholique a-t-elle empêché le concile de Florence de définir, comme point de foi, la vérité révélée de la primauté des successeurs de Pierre ? La même crainte n'empêchera donc pas le concile du Vatican de déclarer que la primauté et Tinfaillibilité dans renseignement de la foi sont inséparables en elles-mêmes, comme elles le sont dans TEcriture et la tradition, et qu'en définissant tune , le concile de Florence a défini F autre.

J'ai déjà rappelé que Jésus-Christ n'a rien affirmé avec autant d'amour et de richesse d'expression dans l'Evangile, que les deux dogmes qu'on peut appeler le cœur et la tête de son Eglise, le dogme de l'Eucharistie et le dogme de la souveraine

puissance de Pierre. Ayons donc plus de confiance de ramener nos frères séparés au sein de leur mère par l'attrait supérieur des œuvres de Dieu. Ce n'est pas en voilant la première de ces œuvres ou le premier de ces dogmes, que l'Eglise ramène aujourd'hui tant d'âmes dans la protestante Angleterre, c'est, au contraire, en leur découvrant son cœur, le cœur du Dieu vivant dans ses tabernacles. Elle ne craindra donc pas non plus, soyezen sûr, de déchirer le voile que bien tard, et dans de malheureuses circonstances, l'assemblée de 1682 a voulu lui jeter sur la tête. Oui, ce sera en faisant retentir le Tu es Petrus et \Ego rogavi pro te ut non deficiat fides tua^ avec le même éclat que \^Ego sum punis vivus qui dé cœlo de-scendi, qu'elle fera sentir à toutes les âmes qui cherchent Dieu^ où sont dans leur plénitude les paroles de la vie éternelle : Verba vitœ œternœ. Je pense qu'après nuire réflexion, nos communs amis n'en douteront plus, et je serais heureux de le savoir par vous. Je le serais plus encore de le savoir par eux-mêmes. Veuillez le leur dire et croire à mes sentiments les plus dévoués.

f VICTOR AUGUSTE, Arch. de IVI aunes.

MaUnes, le 8 Juillet 1869.

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