EST RESPECTUEUSEMENT DÉDIÉ
Un matin de septembre 1918, le jour de la fête de la Nativité, ou milieu de toute une rumour victorieuse venue du Iront de Champagne, je montais vers Taérienn»^ abbaye de Saint-Martindu-Canijj;ou, vieux muûtier millénaire, récemment relevé de ses ruines par les soins de l'actuel év«^ue d'Elne et de Perpinyan, M^' de Carsaladc du Pont, qui avait bien voulu m'y convier.
Je venais de traverser VillelVanche etCorneillade-Conilent, tout ce long corridor de roches ferrugineuses qui conduit à V»Tnot, j'avais croisé, dans la poussière du chemin, les attelages de bieufs qui charrient le minerai, les mineurs en espadrilles, qui, la musette au flanc, s'en vont au travail; j avais entendu grincer, dans l'air bleu, les bonnes voyageuses qui franchissent l'espace sur des câbles de ter, et, après m'ètre mouillé dans les prairies de Castell, tout imbibées de leau tranchante des montagnes ; après avoir longé les murs de la petite chapelle rustique, en haut y\\\ village, j'avais pris le sentier taillé dans le roc, véritable escalier de clocher, par où l'on grimpe au monastère.
De temps en temps, à quelque coude brusque du chemin, j'apercevais, à une grande hauteur, parmi les branches des pins et les éboulis des précipices,
la grosse tour carrée de Saint-Martin, avec ses créneaux aigus, ses baies en plein cintre et à colonnettes légères, qui lui donnent une physionomie si particulière qu'à (^lle seule elle représente pour l'imagination toute cette contrée pyrénéenne, comme un burg romantique représente tonte la vallée de la Moselle ou du Rhin. Je songeais aux innombrables débris d*' sculptures romanes que j'avais rencontrés en route, depuis Villelranche, — chapiteaux et fûts de colonnes provenant de l'abbaye de Saint-Micliel-de-Cuxa, épiTs dan^ toute la région, comme les ossements d'un immense cadavre. Et, tandis que je montais, les formes étranges de cet art archaïque et encore si mystérieux, se pressaient en toute dans ma mémoire. Les ligures contemplées au cloître d EIne, à la tribune de Serrabon»', aux porches de Villefranche, de Gorneilla, do Saint-André-de-Sorrède. ou de Saint-Génis-des-Pontaines, prenaient, pour moi, une vie fantastique, dans cette solitude des hautes montagnes. A travers la pénombie vert» des Irondaisons, les bestiaires des vieux imagiers se ranimaient à mes yeux. J'entendais passer audessus de ma tète le cri sauvage de leurs aigles et de leurs gerfauts; je voyais, enire les branches, dans l'herbe drue des prairies, comme sur les
f>elouses d'un parc, brouter leurs mouflons et eurs agneaux niysti(]ues. Et je voyais aussi grimacer ou sourire, s'attrister ou s'incliner en une expression méditative et rêveuse les raille visages éiiigmatiques de tout ce peuple de pierre, — télés de moines îi(Vr()nt('M's à des laces hilares de ribauds ou de ribaudes, léles de crucifiés ou d'anùtres bloquées entre des centaures qui bandent leurs arcs, ou entre des soudards qui brandissent leurs cimeterres...
Puis, tout à coup, l'échelle ardue de la sente obliqua vers la droite. Les ramures s'éclaircirent, le ciel libre réapparut et je vis surgir tout en haut, comme un pylône, entre deux masses rocheuses, une ouverture taillée à môme la montagne. C'était la porte forane du monastère, donnant accès à une vaste combe bocagère, toute pleine de noisetiers, de figuiers sauvages, de marronniers, d'arbres avides de fraîcheur etd'humidité. Un peu à gauche, un amas de ruines émergeait des broussailles: la tour de guet et le corps de logis oii étaient sans doute autrefois l'hôtellerie et la porterie du couvent. Fit toujours, surplombant des pentes prosques verticales, pardessus les verdures foisonnantes de la comhe, le clocher quadrangulaire de Saint-Martin sous sa couronne ajourée de créneaux et de colonneltes...
Dans ce petit vallon pastoral suspendu aux lianes de l'énorme Canigou, parmi les mûriers et les cornouillers aux baies rou«j:issantes, les visages grimaçants et les monstres symboliques des imagiers romans s'étaient dispersés comme des fantômes au grand jour. Au sortir des roches déjà brillantes, ce lieu ombragé vous rafraîchissait l'àme en môme temps que le regard. Il était doux, recueilli, débordant d'une paix qui annonçait le cloître tout proche. 11 y tlotlait un air exlraordinairement pur, cet air subtil, et, par instant, glacé, qui dilate la poitrine, sur les hauteurs... Soudain, un son clair, virginal, au timbre délicieux à erttcndre, sembla se détacher de la vieille tour carolingienne. C'était le premier coup des cloches s'ébraiilant pour la volée des grandes fêtes, — les cloches neuves récomment installées par rEvè(|ne dans le campanile muet depuis plus d'un siècle. D'abord isolées, les cou-
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petées tombaient l'une après l'autre, comme des balles d'argent dans ce bassin d'air pur, dans cette immense lumièreazurine des hautssommets, si délicate et si (raîche à cette heure encore voisine de l'aube. Tout le ciel était un vase de cristal limpide et mélodieux où les vibrations lentes, prolongées, se répercutaient à l'inlini. Le métal vierge des cloches, humides à peine de l'eau baptismale, avait une sensibilité de voix humaine, la voix angélique d'un enfant de chœur innocent ou d'une très jeune moniale... Puis, peu h peu, toutes les cloches à l'unisson confondirent leurs nappes sonores. En éclaboussures de diamant, elles rejaillissaient au plus haut des aires granitiques, par delà la région des étangs et des glaciers, et c'était comme un diadème de sons éblouissants, une constellation de pierreries fulgurantes au front immaculé de la montagne. Je montais, porté par les ondes musicales qui déferlaient à flots, comme par des bouches géantes, des larges baies romanes de la vieille tour. Cette salutation céleste des cloches, à cette altitude, dans ce vallon perdu des Pyrénées, dans ce désert redevenu inviolé, était quelque chose de réellement inentendu. La voix des cloches qui rampe au-dessus des campagnes ou des villes fumeuses n'a pas cette pureté virginale, ce jaillissement de source sera phique. Celles-ci, on dirait qu'elles libèrent d'autres voix captives, les voix de la solitude engourdie dans son long sommeil, et qu'elles purilient, dans leur chant, toute cette sauvage nature, et qu'elles la baptisent h leur tour... Ht voilà que, roulant ces pensées, je songeais à (les strophes de Jacinto Verdaguer, le chantre du Canigou, poésie brillante et légère, (|ue l'Hvéque mon hôte m'avait commentée, un
jour, avec toute son éloquence et toute l'émotion de son cœur. C'est ce passage où le moderne troubadour catalan évoque les moines de Saint- Martin, ayant à leur tête le saint abbé Oliva, et montant en procession vers le sommet de la montagne, pour y planter la Croix, après le départ des Maures. Un refrain jubilatoire scande leur ascension conquérante:
Montons, montons vers la cime du Canigou Pour couronner le front du Roussillon Avec le sig^ne sacré de la victoire.
Depuis que je m'étais mis en route, la rumeur annonciatrice partie du front de Champagne, souille encore vague de libération, m'avait accompagné partout. Soudain, au son des cloches de Saint-Martin, un pressentiment radieux m'illuminait : comme elles avaient sonné jadis pour la fuite du Maure, les cloches tidèles sonnaient aujourd'hui pour la fuite du Germain... Entre les oseraies et les noisetiers de la sente, je levai la ièU\ et, de l'autre côté de la combe, je vis le bon Evoque qui m'attendait, debout contre sa tour, appuyé d'une main sur une crosse de bois, comme un berger montagnard. Je lui criai:
— Monseigneur, ce sont les cloches de la Victoire î...
Nous n'en étions pas encore absolument sûrs. Mais nous devinions que quelque chose de grand se préparait. A notre insu, cette certitude nous emplissait d'une confuse et forte allégresse. Les nouvelles, alors, étaient rares, et toujours trop laconiques. Quoi qu'il en soit, ce matin de la Nativité virginale, ce fut vraiment pour nous la nativité de la Victoire...
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Celte jeune Victoire qui ne faisait encore qu'essayer ses ailes et qui courait, légère, au ras du sol,j'en avais eu comme la préfiguration, quelques jours auparavant, en montant à l'abbaye de feerrabone. Une jeune cantatrice catalane précédait notre marche. Sous les boucles de ses cheveux noirs qui encadraient son front étroit et volontaire, dans sa robe de mousseline llottante qui dessinait les lignes de son petit corps nerveux et bruni pnr le hàle, elle allait dans le soleil et dans le vent, la bouche cntr'ouverte, les yeux fixés droit devant elle, sans s'arrêter jamais, sans ralentir le bondissement ailé de sa course. Loniilemps, nous la perdîmes de vue. Et, puis tout à coup, nous la vîmes surgir au plus haut de la montagne, entre les colonnes brisées du cloître, rieuse, narguant nos fatigues, enivrée d'espace, agitant ses bras avec un air de triomphe, comme si elle prenait possession de l'immense plaine abattue à ses pieds.
Vf v
Après la sieste de la méridienne, nous nous rejoignîmes, mon hôte et moi, sous les ombrages de la terrasse en fer à cheval, qui, vers le Nord, termine la croupe montagneuse où est assis le monastère. Ouand la minute lut venue de la pleine splendeur solaire, nous nous avançjlmes jusqu'à la limite extrême de la terrasse, qui, comme un étroit balcon, est suspendue au-dessus de rochers à pic...
Immédiatement sous nos picils, parmi ses
sources bruissantes et fumantes, à demi caché dans a verte ceinture de platanes, le village balnéaire de Vernet avec son cartel et sa tour carrée, lille de la tour de Saint-Martin, puis plus loin, le clocher roman de Corneilia, l'antique château des comtes de Gerdagne, et, tout droit devant nous, comme à l'extrémité d'un long corridor pierreux, accroupi sur une arête de la muraille calcaire, le vieux fort de Villefranche, avec ses bastions à la Vauban, — âpre paysage, brûlé et déchiqueté comme un désert palestinien, mais tout éclatant de lumière, et, dans cet instant, où nous nous penchions sur lui, du haut de notre balcon aérien, teint des roses et des mauves les iplus subtils et, çà et là, dissous dans une poussière d or. Le contraste est saisissant avec l'autre côté du paysage, celui du Sud qui est tourné vers TEspagne et que la sombre masse du Ganigou emplit tout entier. Le premier est d'une sécheresse et d'une précision de lorme toute classique, nu, dépouillé et splenilide. L'autre est romantique. 11 est échevelé et orageux, toujours noyé dans des morceaux de brumes (lottantes : il a des goulTres de verdure, des torrents, des cascades et des précipices.
J'aime mieux le premier, plus méditerranéen, plus coloré et plus ardent, avec ses bruns d'ocre et de fer, ses rondes aru^leux, ses blonds fauves et cuivrés. C'est vers lui que mes yeux se tournent obstinément. Je cherche du regard les sinuosités du Gonflent, cet interminable couloir montagneux qui s'élève jusqu'à la citadelle de Mont-I^ouis et qui, sur l'autre versant, devient la vallée de Gerdagne. Là-bas, ver-s l'Est, je distingue, sur son acropole à la double échancrure belliqueuse, la Força- Keal, l'antique forteresse des rois de
Majorque, qui surveillait la mer et les lagunes. Ici, tout près, dissimulée par cette coupole rocheuse, tapie au creux de sa gorge, comme une araignée en embuscade au coin d'une lucarne, c'est Villefranche, l'autre forteresse qui ferme le couloir du Gonflent, resserré à cet endroit, jusqu'à l'étranglement. Plus loin, contre cette paroi éblouissante et rugueuse, pareille à un nid d'hirondelle collé contre un mur crépi à la chaux, c'est la chapelle do Notre-Dame-de-Vie, la patronne de Villefranche; puis, la région des sources sulfureuses, des pics, des défilés et des cols, qui, presque tous, portent des noms sonores, enchantement de l'imagination, — le col de Balaguer, le col de Garensa, le col de Nuria, le pic d'Eyne, le pic de Fcnesirelle, la Gambre d'Ase, tous ces sommets pyramidaux qui s'échelonnent jusqu'au Puygmal et jusqu'à la Sierra de Gadi, — pays féodal et religieux, à la fois militaire et mystique, plein de châteaux et de donjons, d'ermitages, de sanctuaires, de sources miraculeuses, de monastères, de chapelles et d'églises romanes, — pays de tragédie et d'épopée, où l'on entend le cor de lioland faire écho à celui d'Ilernani...
11 me semble que la poésie et le drame doivent pousser ici comme des plantes naturelles. L'Evé(jue et moi nous nous exaltons à cette idée. Gar il aime passionnément cette terre catalane, dont il a relevé quelques-unes des ruines les plus illustres. Il me le dit, avec un brisement subit de la voix:
— Depuis bientôt vingt ans que je vis ici, je me suis voué corps et àme à ce pays que Dieu m'a donné.
Et, tandis qu'il parle, mes yeux ne quittent pas le fort de Villefraiiclie qui s'empourpre aux premiers feux \\{i couchant, et j'évoque la sombre
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'îtite ville, farouchement tassée à ses pieds dans . gorp:e de la Têt, et si pressée entre sa double .uraille de rochers qu'elle a tout juste la place îcessaire pour y aligner ses deux étroites rues urallèles et pour livrer passage à la rivière. 3udain, je dis à l'Evèque:
— Savez-vous à qui je pense, en cette mille?... Je pense à Inès de Llar (1), à cette jeune le de Villefranche qui, par amour pour un oïcier français, trahit, dit-on, son père, sa mère ctous les siens, avec leurs amis et leurs proches, ai avaient formé le complot de livrer la place IX Espagnols. Voilà vingt ans, moi aussi, que I vins à Villefranche pour la première fois, rois lignes du guide me révélèrent Texistence 8 cette jeune passionnée. Je n'en sais pas plus, non que ce terrible drame d'amour se passa a 1G74, au lendemain de l'annexion du Rousllon et de la Gerdagne à la l'Vance. Mais, depuis 5 temps-là, chaque fois que je reviens ici, je ive de cette petite patricienne, de cette fille de obereaux tout gonflés de morgue castillane, et î me dis qu'elle dut être bien aiïamée d'amour our commettre un pareil crime, pour imprimer ne pareille tache sur le blason familial. Elle l'inspire une sympathie et une pitié profondes. uand j'entre à Villefranche, c'est cette pâle gure aux grands yeux tristes que j'aperçois )ujours, derrière les meurtrières des vieux reniarts ou les fenêtres grillées des vieux logis...
— Gomme vous, dit l'Evèque, — et depuis plus jngtemps que vous, — j'aime Inès de Llar. Je ai pardonne. Elle a du tant souffrir !...
(1) Prière de ))rononccr les di'u\ / nioiiilK-s. à la catalane liai'. c(tmme dans niilliunl.
Et, après avoir réfléchi un instant, il prononça, avec la plus pressante persuasion :
— Il faut que vous racontiez cette histoire!...
Gomment cela ce fit-il ? Instantanément, je fus convaincu quil le fallait en eflet. Sans doute, depuis que je pensais à Inès de Llar, que je venais rôder périodiquement autour des sculptures romanes, des fossés et des poternes de Villefranche, — un travail inconscient de cristallisation s'était opéré dans mon esprit. Toutes les impressions et toutes les images catalanes que j'accumulais depuis tant d'années, tout cela s'était ramassé autour de la ligure énigmatique d'Inès. Maintenant, elle sortait pour moi de son ombre, des limbes où l'histoire la relégua. Je la voyais comme une vivante, et non seulement elle, mais les siens, mais son pays et son époque. H avait suffi pour précipiter cette vision, des cloches de Saint-Martin sonnant à toute volée, un matin de victoire, et d un mot dit par TEvèque au moment opportun. Ce mot prononcé par un homme qui m'était apparu comme l'héritier et le gardien de la plus haute tradition catalane, comme le représentant de tout un passé féodal et religieux, ce mot fut pour moi une véritable illumination.
En un éclair, j'entrevis les richesses du sujet. Mais aussitôt des objections m'assaillirent.
Longtemps je méditai devant l'immense paysage montagneux... Peu à peu, l'air fraîchissait. Un coup de brise, passant dans les aiguilles des pins, en tira une longue modulation plaintive. Je regardai l'Evèque. Il rêvait, lui aussi. Assis, en face de moi, sur le petit mur de la terrasse, au-dessus du goudrc verliginoux, il s'appuyait d'une main sur sa crosse de bois, et, avec sa maigre figure ascétique, si pâle sous sa calotte
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de soie violette et les blancheurs neigeuses de la chevelure, les lèvres entrecloses et légèrement frémissantes, il semblait écouter la voix confuse des siècles qui vinrent se briser contre ce promontoire de granit.
A pas muets, un serviteur parut, apportant des boissons et des fruits. Et tout de suite, frappé par la similitude de la scène, je me remémorai une extraordinaire description de Balzac, dans son Cin^é de Village, — l'évéque de Limoges grapillant des raisins avec son secrétaire, l'abbé de Rastignac, sur la terrasse du palais épiscopal, d'où l'on domine le cours de la Vienne et une lie plantée de peupliers que dore le soleil couchant. De graves préoccupations obsèdent les deux interlocuteurs. Un crime mystérieux vient d'être commis qui passionne toute la contrée. L'Evêque promène ses regards sur le paysage de la rivière et des faubourgs, — et le romancier nous dit que ce scrutateur professionnel des âmes, avec son expérience et sa divination de confesseur, a fini par découvrir ce qui échappait à la justice humaine: les mobiles et les complices du crime.
Mon hôte aussi venait de découvrir en moi ce qui s'y agitait obscurément: mon désir, si longtemps informulé, de raconter la tragique aventure où Inès de Llar brisa son cœur. Mieux que moi il avait deviné ce que je voulais, ce que je cherchais à mon insu, comme le personnage de Balzac avait deviné le drame d'amour, qui palpitait encore sous les peupliers de la Vienne...
Après le repas du soir, nous nous réunîmes une dernière fois sur l'autre terrasse du monas-
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tère, celle qui regarde le Sud, — la terrasse romantiaue. Soutenue par des piliers massifs comme des contreforts de cathédrale, elle s'arrête juste au bord du formidable ravin en précipice, au bas duquel roule le torrent de Cadi. En face, de l'autre côté du gouiïre, une énorme muraille rocheuse presque perpendiculaire obstrue tout le ciel.
L'air était doux. Le firmament velouté de bleu scintillait d'innombrables étoiles. En me montrant le mur infranchissable de la montagne, TEvêque me dit :
— Mon diocèse finit là! Derrière, c'est l'Andorre, le paysd'Urgel, l'Espagne!...
« Mon diocèse ! » De quel ton il a prononcé ce mot-là! Il me semble entendre un comte ou un vicaire d'Afrique du temps d'Honorius ou de Valentinicn. Et, de fait, le vieillard qui est assis à côté de moi représente une tradition beaucoup] plus ancienne que le fondateur même de ce couvent, le comte GuitTre le Velu, le soudard pénitent qui, de ses propres mains, creusa son tombeau, tout près d'ici, dans la paroi rocheuse à laquelle est adossée la tour romane du monastère. La pensée de cette longue suite de siècles, qui me parlent là, dans l'ombre, par la bouche de ce vivant tout chargé de souvenirs, m'émeut plus que l'extraordinaire aspect du paysage.
Pourtant, ce mur dressé si près de mon regard excite ma rêverie. Je songe à tout ce qu'il y a derrière lui: l'Andorre, le pays d'Urgel, l'Espagne, — mes Espagnes!... Et je me dis que , cette histoire d'Inès de Llar, qu«» je vais raconter, ,me sera une occasion de lixer encore une fois tjuelques-unes des images qui me sont chères et signifiantes entre toutes... Pays de Gerdagne etltii
du RoussilloD, terre de Notre-Danie-de-Vie, lourde j d'opulence et de fécondité, pays des rétables I dorés et des madones vêtues de brocart comme •li^s reines en atours, pays du vin, des harnais éclatants et des gourdes de cuir, pays des muletiers et des contre]>andiers, où les tintements des gre- I lots se mêlent au bruissement sonore des cascades, j pays d'errants et d'aventuriers, où pourtant s'enracine et se perpétue une race dure, acharnée à I l)ersévérer dans son être, et, quand tout change autour d'elle, restée identique à elle-même, — I pourquoi me suffit-il de prononcer les noms de vos moindres bourgades pour me fondre en nostalgie: Odellv, Bolqiier, Osséjà, Llivia, Hix, Llo, 1 Er, Sam Père dcls Forçats ? Ce chapelet de rudes syllabes catalanes m'évoque des paysages entiers, de ces coins de terres, dont Flaubert disait qu'on voudrait les presser contre son cœur. Pourquoi cette admiration mêlée de tendresse? 11 en est d'autres cependant, par le monde, qui sont peut-être plus beaux, plus voluptueux, ou pins illustres? Qu'importe! Ce sont ceux-là que j'aime, auxquels je reviens sans cesse comme à des patries de mon âme, sur lesquels je me penche anxieusement, comme on fait sur un texte à jamais indéchidrable, mais où l'on espère toujours saisir on ne sait quel secret d'éternité.
Au-dessus de nos têtes, dans l'azur dense de [a nuit, les constellations se déploient selon leur rythme et leur ordre immuable. Emprisonnés entre les hauts murs de la montagne, nos yeux se tournent forcément vers elles. Nous n'avons d'échappée que vers les étoiles. Mon hôte, tendant son doigt, me les nomme l'une après l'autre... En bas, au fond du ravin de Caui, contrastant avec l'immobilité et la paix infinie des espaces
stellaires, c'est le fracas de ch pérée de l'eau contre les pierres du torrent.
Mais l'heure s'avance. Des s ont passé sur les dernières ne balaient la terrasse. Nous ren dans nos cellules. Longtemps ouverts, dans la mienne, ne ma pensée de l'œuvre à écrire.
des volets qui bougent aux coi çois, comme un point d'or, ui connue, et, tandis que je song( à cette jeune vie brisée et je au gouffre de la destinée, je plainte sans fin du torrent. ( Comme il s'irrite contre l'obsl pressé de l'emporter dans sa me rappelle, avec la nécessi trêve, — la fuite horrible des