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HUE DES NEUF-FIANCÉES

De loin, on aurait dit des carrosses, à cause des mules empanachées qui allongeaient le pas, majestueusement, entre les brancards. Mais ce n'étaient que doux chaises, à la vérité fort grandes et hautes, — l'une anguleuse et carrée, d'apparence archaïque et quelque peu défraîchie, en cuir fauve, garnie de gaufrures et de crépins, l'autre toute neuve, arrondie en manière de tartane et couverte de maroquin noir, avec des poignées et des clous d'argent qui lui donnaient nn air pompeux et vaguement funèbre. Dans les villages, les gens sortaient sur leurs portes pour voir passer les deux chaises et leur escorte de -erviteurs. Les rares paysans qui travaillaient dans la campagne levaient la tête, et, le menton sur le manche de leur pioche, considéraient le cortège d'un air ébahi.

Il fallait, en effet, un motif bien pressant, ou bien extraordinaire, pour que le magnihque seigneur don Carlos de Llar (1), noble homme de

(1) Prière de prononcer les deux i mouillés, à la catalane IJt'ar, comme dans milliard.

^2 LlNFANTl':

Villefranche-de-Gonflent, se fût mis en route, avec sa famille, par cette matinée brûlante du mois de juin. Ce n'était pas précisément la chaleur, mais l'insécurité des chemins qui rendait le voyage particulièrement pénible et hasnrdeux, en ce moment-là. Pendant cet été de 1673, tout ce pays-frontière, récemment annexé à la Franco, était perpétuellement sur le qui-vive. Si la guerre n'était pas encore officiellement déclarée à l'Espagne par Sa Majesté Très Chrétienne, il n'y manquait que les formalités du protocole.

Mécontents du dernier traité qu'ils avaient dû signer à Aix-la-Chapelle, furieux de la campagne triomphale que les armées françaises venaient d'exécuter en Hollande et qui menaçait leurs possessions des Flandres, les Espagnols ne cessaient de chercher noise aux Français, dans toute <îette région pyrénéenne. A l'instigation du comte de San-German, gouverneur de Barcelone et viceroi de Catalogne, les troubles et les agressions se multipliaient, surtout dans les parties montagneuses, comme la Cerdagne, le ConlL'nt et le Vallespir. Les miquclets d'Espagne, soldats auxiliaires qui tenaient du franc-tireur et du contrebandier, faisaient irruption en territoire français, où ils se livraient à toute sorte de brigandages. Il n'était bruit que de familles enlevées, torluré(^s et rançonnées, de voyageurs arrêtés et jetés dans des précipices. Les troupes françaises n'c'taient guère plus clémentes que les Espagnols pour les habitants de ces provinces nouvellement conquises. Les garnisaires infestaient le pays, qu'ils mettaient eu coupe réglée comme les Castillans. Le régiment de Dauphin-Infanterie <5voluait dans le (^on lient. D'autres troupes, composées en partie de milices provinciales, survcil-

laient les défilés dos Pyrénées sous les ordres de M. Le Bret, lieutenant général des Armées du Roi. La rumeur courait même, depuis quelques jours, que des engagements avaient eu lieu au delà du Boulou, dans la direction du F'ort de Bellegarde.

Pour tous ces motifs, le sieur de Llar avait cru devoir demander un sauf-conduit au gouverneur intérimaire de Villefranche, M. de Parlan, Lieutenant de Roi, commandant la place pendant l'absence de M. de Fisica, alors en congé de semestre. 11 entretenait avec ce dernier des relations amicales, bien que sa fidélité à la cause espagnole fût connue et qu'il rentrât à peine d'un long exil à quoi il s'était vu obligé tant qu'avait duré la guerre entre les deux couronnes. Carlos de Llar était suspect aux autorités franc^^aises. On surveillait ses moindres démarches. C'est pourquoi, en sollicitant le sauf-conduit, il s'était empressé de fournir au commandant de la place la justification de son voyage.

Il se rendait à Ille pour y célébrer les fiançailles de son fils, François de Llar, docteur en droit, avec une jeune lille noble du pays, donya Isabel de Tagarit. Mais il s'était bien gardé de dire que François, récemment rapatrié lui aussi, était capitaine de cavalerie au régiment de Calabre, où il avait servi sous les ordres de son grand-père maternel, don Francisco Pasqual y de Cadell, lieutenant général des armées de Sa Majesté Catholique. Il n'avait pas ajouté non plus qu'on espérait profiter du séjour à lUe pour y conclure d'autres fiançailles, celles de sa fille ainée, Inès, avec le jeune comte de Darnyus, un des plus riches héritiers de la contrée. Cependant, la première raison avait paru plausible et suffisante.

On s'était mis en route, dès cinq heures du

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matin, pour éviter la grosse chaleur, non sans regretter de n'avoir point un carrosse pour ajouter à la pompe de cette démarche. Mais les seigneurs de Llar, qui étaient loin d'être riches, n'avaient jamais possédé de carrosses. Force était de se rabattre sur des chaises à mules. On alla dénicher au fond dun grenier la vieille chaise en cuir fauve, qui avait appartenu autrefois au grand-père Pasqual, le lieutenant général des armées de Calabre. Quant à l'autre, la belle en maroquin noir, il avait fallu l'emprunter, la mort dans Tâme, à En'(1) Magi de Tord, personnage important de la ville.

Dans la première, don Carlos s'était installé pénibb^ment, en face de sa femme, donya Anna de Llar, née Pasqual y de Cadell : son embonpoint et surtout son infirmité, une hernie prise au siège de Villefranche, quelque vin^t ans plus tôt, rendaient les mouvements difficiles à cet homme encore vigoureux, qui d'ailleurs n'avait guère dépassé la soixanlaine. L'autre chaise était occupée par Inès, la fiancée en espérance du jeune de Diirnyus, et par sa tante donya Gracia de Vilafranca y Terreros, la propre sœur de sa mère, de la bonne souche des Pasqual, vieille race de marchands et d'éleveurs de troupeaux. A la portière, montés sur deux petits chevaux cerdans galopaient François de Llar élégamment botté de cuir jnune, en costume de velours gris, chapeau à plume coubMir de feu, — et, formant un parfait contraste avec lui, un gentilhomme de Puycerda, son ami d'enfance, Hlmmanuel Des-

(1) Hn', vieille expression cnlnlane <jiii pn^cétlail nulrefois les noms rnasciilii)s et nui était synonyme de Monsieur : /'n'Magi <\c Tord : Monsieur Miip de 'l'ord. Au leniinin, on lUsuit Nb : Na Pincarda : MnJauic Pineurda.

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catllar, rustiqucment chaussé de houseaux et vêtu de gros molleton brun comme un paysan. Il avait voulu profiter du sauf-conduit accordé à Carlos de Lllar pour aller visiter des parents qu'il avait à Ille : c est du moins Texplication qu'il donna à iM. de Parlan, le Lieutenant de Roi commandant la place de Villefranclie.

Par derrière venaient les serviteurs, armés d'espingoles et de pistolets, et bàtonnant les ânes qui portaient les bagages : une énorme malle en cuir rouge, déchiquetée et ciselée, et une infinité de coffres et de corbeilles qui contenaient les présents de don Francisco à sa fiancée.

Le voyage dura toute la journée, bien qu'il y ait à peine six lieues entre Villefranche et Ille. On allait constamment au pas pour ne point fatiguer les dames et surtout don Carlos avec sa hi^rnie. Le trot des mules, par ces chemins raboteux, rendait la chaise intolérable. A mi-chemin, à Vinça, on s'arrêta pendant de longues heures pour déjeuner et pour faire la sieste; et, quand la chaleur fut un peu tombée, on se remit en route pour Ille, où Ton n'espérait pas arriver avant le coucher du soleil. Les deux cavaliers poussaient des pointes dans la campagne afin de vérifier si les entours étaient sûrs. Chemin faisant, ils s'amusaient à tirer des perdrix, puis ils revenaient au grand galop vers le convoi.

Lorsqu'on eut dépassé Rodés, François de Llar piqua des deux vers la chaise où étaient sa tante et sa sœur, et, s'approchant de la portière, il cria joyeusement à la jeune fille:

— Allons, courage, minyomie l Nous arrivons L.. Avant une heure, tu danseras la chacone avec tes petites amies !

Celle-ci se souleva languissamment sur le dur

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coussin de la chaise, et, d'un air exténué, comme à bout de souflle, elle prononça, pour toute réponse :

— Dieu veuille !

Elle était morte de fatigue et accablée par la chaleur. Suivant la mode espagnole, elle portait plusieurs jupes lune sur l'autre : ainsi l'exigeait impérieusement l'étiquette. La jupe de dessus, en gros talfetas noir, était munie d'un corsage qui montait très haut et que des baleines blindaient comme une cuirasse. Suppliciée par cette étroite armure et couverte de tous les bijoux qu'on avait pu trouver dans les tiroirs de la famille, elle se tenait immobile comme une idole. D'ailleurs son vertugadin qui s'enchevêtrait dans celui de sa tante l'empêchait de bouger. Ces deux engins, pourtant de dimensions raisonnables, occupaient tout l'espace libre de la chaise. Solidement assise dans le ballonnement du sien, donya Gracia, au rebours de sa nièce, montrait une mine souriante, malgré les mouches, la chaleur et la fatigue. C'était une forte personne, do carrure et d'allure masculines, légèrement moustachue et dont le teint rubicond transparaissait sons le fard. Vêtue de tadetas noir, elle aussi, et non moins magnifiquement parée que la jeune fille, elle l'observait d'un œil inquiet et tyrannique. Inès paraissait toute défaite. Le roug«* coulait sur sa figure. Ses tresses, nattées de rubans roses, se collaient à ses joues en sueur. Bien vile, tante Gracia lui tondit sa boîte à poudre :

— Voyons, minyonète! mots un pou d'ordre à ta toilelio... no fiU-co que pour faire honneur h la fiancée de IVançois... ot fi ton fiance aussi, peut- être...

A ce dernier mot, la mourante parut se ranimer :

— Mon fiancé!... Mais quelle figure a-t-il ? Dis-moi, tante, toi qui l'as vu...

— Je ne l'ai pas vu, repartit donya Gracia en pinçant les lèvres, mais don Gaudérique de Junci tient du Père Séraphin qu'il est du dernier galant... et puis riche, titré! Pense un peu: les Darnyus d'ille!... Ma chère, tu habiteras un palais !

La petite fit une moue ambiguë qui semblait vouloir dire : « Qu'importe ! s'il ne me plaît pas ! » Mais elle ne dit rien, ayant l'habitude de la discrétion et aussi de la soumission à l'autorité familiale. Pourtant elle s'inquiétait de ce mariage projeté sans qu'on lui eût demandé son avis. C'était sa dernière liberté qui s'en allait, celle de donner son cœur à qui elle voudrait. A cette idée, une flamme passionnée et volontaire s'alluma tout à coup dans ses yeux, — en vérité les plus beaux yeux du monde, — de grands yeux noirs dont la profondeur et l'intensité contrastaient avec le blond de sa chevelure. Elle était délicieusement blonde, de ce blond doré de la maison d'Autriche, si rare en Espagne comme en Roussillon, et qui faisait alors rechercher les Infantes j)ar tous les princes de l'Europe. Au temps de sapremière enfance, lorsque, avec ses parents fugitifs, elle courait de leur château de LIar à la cita- (hdle de Puycerda, les officiers de la garnison l'avaient surnommée la « Petite Infante de Cerdagne ». Ce surnom, lui était resté. A Villefranche, on ne l'appelait pas autrement, à cause de ses beaux cheveux d'abord et ensuite de ses manières toujours un peu froides, compassées et distantes.

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Cependant donya Gracia considérait non sans émoi l'expression dure et volontaire qui tendait toute la physionomie de sa nièce. Cette flambée de révolte dans les yeux de cette enfant, d'ordinaire si calme et si docile, la rendait perplexe. Elle lui dit, d'une voix insinuante :

— Mais, minyonète, puisque c'est le désir de tes parents!... Une fille de bonne maison comme toi se doit d'être obéissante... Et puis tu as besoin de redorer ton blason ! Tu sais que nous ne sommes pas riches ! Ces gueux de Gavatches ( l nous ont tout pris !

— Oh ! tante ! protesta Inès, lu dis toujours du mal des Français!... Ils sont bien gracieux pourtant !...

Et comme obsédée par une idée (ixe, elle ajouta vivement :

— Mais quand se fera... ce raariag-e?

— L'an prochain, au printemps, comme celui de François.

— Pourquoi l'an prochain?

— Pourquoi?... Eh bien, eh bien!... Mais d'abord parce qu'il faut le temps de restaurer et d'aménager un peu pour les noces votre maison de Villcfranche, si délabrée... VA puis pour d'autres raisons encore...

De nouveau tante Gracia pinça ses lèvres, comme si elle voulait retenir quelque secret auguste. Inès, impatiente, senlit sa curiosité s'exaspérer :

— IJis-lc-moi, tante, je t'en prie!

— Impossible, minyonète!... Allons, ne le fàcbe pas! Puisque tu le sauras! (.)ui, oui!...

(I) Synonyme i)i'J<»r.ilir de «« l'rançni>

Et quand tu le sauras, tu seras bien contente comme nous tous, je te le jure !

Là-dessus, elle l'embrassa violemment. Mais la jeune fille avait pris un air boudeur. Ses yeux noirs se voilèrent. Elle était vraiment très jolie, d'une beauté un peu précieuse, avec son fin visage aux traits extraordinairement purs et délicats que le fard n'arrivait pas à empâter. Elle savait déjà son prix. Elle se sentait forte par là. Mais, pliée de bonne heure à l'austère discipline familiale, elle ne voulut pas contester plus longtemps avec sa tante. Soudain, elle se mit à jouer de l'éventail et se donna un air indifférent, avec lune attitude cérémonieuse à souhait.

I On arrivait à lUe. De loin, par-dessus les chemins de ronde des vieux remparts, on apercevait, dominant de très haut la petite ville, la tour romane de Saint- Etienne, les contreforts du chœur et les pinacles des chapelles latérales. Toute cette masse, d'un gris chaud traversé de reflets vermeils, émergeait d'une ceinture verdoyante de jardins et de vergers qui descendaient jusqu'aux rives de la Tôt, invisible derrière ses fourrés de grands roseaux. Par derrière, les cimes violettes du Ganigou, légèrement teintées de neige, découpaient leurs dentelures ; de l'autre côté de la vallée, des monticules sablonneux, sculptés en manière de tuyaux ou de colonnes, dressaient des profils étranges de buffets d'orgues ou de temples salomoniques. Au bout de la chaîne montagneuse, assise entre sa double corne aérienne, la Força- Real semblait commander tout l'espace.

Cet ensemble était d'une couleur riche et suave, délectable à voir. Avec le crépuscule, une fraî-

cheiir montait de la rivière. Inès, ressuscitce, se penchait à la portière, emplissait ses yeux du spectacle.

On s'arrêta un instant avant de franchir les portes. Ce fut une surprise, une joie pour la jeune fille. Tous les Tagarit étaient là, venus à la rencontre des arrivants, avec leurs proches et leurs amis, en chaise, à cheval et à pied. Don Sébastien d'Espérer de Tagarit et sa femme, donya Pilar, flanqués de leurs neuf filles, s'avancèrent vers les époux de Llar. Inès ne se donna pas la peine de regarder donya Isabel, la fiancée de son frère. Tout de suite ses yeux coururent vers un cavalier qu'entourait un groupe de jeunes gens et à qui l'on témoignait une extrême déférence. Elle vit son père, descendu de sa chaise, le saluer très bas, en balayant le sol de son feutre et en lui prodiguant les appellations les plus respectueuses : « Votre Excellence, votre Seigneurie Excellentissime », — enfin se confondre en remerciements de ce qu'un tel personnage se lut dérangé...

Elle n'eut d'yeux que pour lui. Ce brillant cavalier n'était pas pourtant d'une beauté extraordmaire, mais il avait comme une insolence de jeunesse, avec un air de commandement qui imposait. I']n ce moment, François de Llar, cérémonieusement incliné, serrait la main gantée du jeune homme : « C'est égal! pensa Inès, mon frère est plus beau que lui ! » Néanmoins, elle le contemplait, tout éblouie. Le jeune homme était entièrement velu de velours noir. Dans toute celle noirceur, ne tranchait que le blanc de sa golille, la croix rouge de Galatrava brodée sur la fausse manche de sou pourpoint, et, sur sa poitrine, une chaînette presque imperceptible à la-

quelle pendait un médaillon d'émail, qui, de loin, jounit 1.1 Toison d'or.

Soudain, il s'élança sur son cheval, un superbe i: 'net d'Espagne, à la robe d'un gris pommelé, paré comme une femme, la queue traînant jusqu'à terre, la crinière tressée, constellée de pompons et de nœuds, la croupe et le poitrail entièrement tleuris de longs rubans bleus qui s'envolaient à chacun de ses mouvements. Une rêne de cuir blanc doublée de soie rose pendait au mors frangé d'écume. Gomme une danseuse en falbalas, l'animal, en bondissant, échevela autour (!(' lui tout un papillottement de soie et d'azur. il disparut dans le tourbillon de ses rubans bleus et de ses crins tlottants.

Inès, subitement mélancolique, le regardait galoper. Elle comprenait que c'était là un objet trop cher pour elle. Ce bel oiseau de luxe pouvait fasciner ses yeux, il devait rester loin de son cœur. Mais sa seule vue lui fit immédiatement prendre en grippe le fiancé qu'on lui destinait, ('on Esleban de Darnyus, garçon petit et chétif,

ia golille démesurée et à la barbe en pointe. Son costume de velours noir était le même que celui du jeune chevalier de Galatrava, mais cette mise qui paraissait chez l'autre d une distinction sévère et somptueuse, semblait funèbre chez lui. Ses yeux trop grands n'avaient ni expression ni chaleur; et, avec un air dévot, quelque chose de Tusé et de sournois était répandu dans sa physionomie et son altitude.

Malgré les coups d'œil furibonds que lui lançait donya (iracia, Inès répondit à [)eine à son ealut. Heureusement cette petite comédie passa inaperçue dans le brouhaha de l'arrivée, parmi les compliments, les baisemains, les saints et les

révérences. Les galanteries mêmes de don Esteban se perdirent dans le caquetage des demoiselles de Tagarit qui, venues à pied, escortaient la chaise d'Inès et celle de ses parents. C'était tout un cortège.

Ils entrèrent dans lUe par la Porte comtale. Au fond de la rue, l'hôtel de Darnyus déployait son portail de marbre rouge. On eut à peine le temps d'en entrevoir les splendeurs que, déjà, on était sur la place de l'Huile, devant le logis des Tagarit oij la famille de Llar devait être hospitalisée pendant son séjour. Emmanuel, l'ami de François, descendit chez ses cousins, les Descatilar d'IUe, qui habitaient la maison voisine.

Au sortir de la sombre Villefranche, cette petite ville ensoleillée et joyeuse apparut à Inès comme un vrai paradis. Elle y aurait passé des jours d'enchantement sans les mille ennuis imprévus qui lui gâtèrent constamment son plaisir. Certes ce n'était point ses liançailles en expectative qui la tourmentait. Elle était encore une enfant : dix-huit ans à peine. Elle ne songeait qu'à rire, à jouer, à secouer la lourde atmosphère de tristesse qui pesait sur elle dans leur vieux logis de Villefranche. Les façons gourmées des demoiselles de Tagarit furent pour elle une première déception. Ces jeunes personnes étaient au nombre de neuf, toutes à marier, si bien que les mauvais plaisants de l'endroit appelaient ironiquement la rue de l'Huile, oii elles habitaient, la rue des Neuf-Fiancées. Leur alfcctation continuelle d'espagnolif^me acheva de blesser Inès en son amour-propre de petite Catalane.

Un moment, elle pensa que François allait l'emmonor avec lui dans ses courses comme il faisait à Villefranche dans ses chevauchées à tra-

vers la montagne. Inès aimait passionnément son frère, autant qu'elle l'admirait. Ce brillant officier représentait pour elle toutes les gloires et tous les plaisirs des existences privilégiées. Mais François paraissait très occupé, au point qu'il en négligeait sa propre fiancée. 11 courait constamment les routes avec Emmanuel Descatllar, ou il conférait avec son père et son futur beau-père don Sébastien de Tagarit. Donya Gracia prenait part à ces entretiens. Elle était certainement la plus agitée et la plus exaltée de tout ce petit monde un peu mystérieux. Cette virago haute en couleur avait la réputation d'une terrible femme. Entêtée d'intrigues et de politique, elle avait relégué son mari, don Joseph de Vilafranca y Terreros, homme simple et débonnaire, dans leur métairie de Colomar, et tandis que celui-ci vivait comme un rustre au milieu de ses chevaux et de ses valets de ferme, elle tenait à Villefranche une espèce de bureau d'esprit oii elle recevait les fortes têtes du pays. Ame sèche et dure, arrivée à la cinquantaine sans avoir d'enfants, elle ne pouvait pas être une confidente pour une petite fille sentimentale. Inès ne trouvait même pas de recours ni de conseil auprès de sa mère. Celle-ci n'existait pas pour elle. Epuisée par douze maternités consécutives, donya Anna de Llar était absolument nulle de caractère. Elle ne répondait jamais que par oui ou par non, — et elle était toujours de l'avis de son interlocuteur, comme pour s'éviter la peine d'une discussion.

Aussi, chaque fois qu'elle le pouvait, Inès fuyait-elle le logis malgracieux des Tagarit et elle se divertissait à courir les rues de la ville, en compagnie de Bépa Ribell, sa sœur de lait, devenue sa chambrière et son amie, et dont les parents

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vivaient à 111e, dans une maison d'apparence modeste, près de l'hôpital et de la vieille église de Nostra Senyora de la Rodona.

Ces escapades ravissaient la jeune fille. Tout lui plaisait dans lUe : la gaîté des murs blanchis à la chaux, l'éclat des briques roses, les toldos pendus devant les seuils, les lianes de vigne vierge ou de glycine qui encadraient les portes, ou, soudain, dans une ruelle éblouissante de blancheur, la fuite éperdue d'un chat noir, qui semblait se brûler les pattes sur le sol llambant, comme fait de poivre rouge tassé entre des caillons pointus, — et partout, le long des maisons, dans des caniveaux étroits, le murmure de l'eau vive, l'eau des montagnes qui courait par toute la ville et qui l'enserrait dans un réseau mouvant de fraîcheur et de reflets... Quand elles passaient dans la rue des Amoureux, — la caller deis Enamourats, — Bépa, espiègle et rieuse, ne manquait jamais de faire remarquer à sa compagne deux morceaux de sculpture encastrés dans une muraille, une tête d'homme à chaperon et une tète de femme en coiffe qui s'entrebaisaient : d'où 'le nom voluptueux de la rue... Puis, après avoir dévalé par la rue Chaude et remonté par la rue de la Neige, on arrivait chez la mère-nourrice, la bonne Judille, toute grasse et toute ronde, une Languedocienne, mariée à un Catalan ossu et trapu, Tony Kibell, ancien Iraçiner, k la lois muletier, maquignon et contrebandier, qui avait gagné beaucoup d'argent, en vendant aux Français de l'orge, du fourrage et des bètes de somme. Aussi Bépa était-elle riche. Elle ne servait les anciens maîtres de sa mère que par honneur, par tradition de fidélilc'', et aussi pour s'initier aux belles manières...

Fier de ses écus au soleil, l'ancien traginer avait racheté à bas prix, dans le voisinage de la Rodona, un vieux logis cent fois restauré et remanié, dont les origines devaient se perdre dans la nuit des temps. Avec son portail roman en plein cintre, ses ouvertures rares et exiguës, ses murs gris, ce logis offrait d'abord un visage sombre et renfrogné. Mais, dès qu'on avait franchi les lourds vantaux en cœur de chêne, traversé le vestibule, et entrevu, par la porte ouverte, les cuivres resplendissants de la cuisine, on tombait dans une petite cour triangulaire, entièrement peinte en bleu clair, et qui était toute radieuse de soleil. Dans un des angles, un cytise ombrageait le puits, avec sa margelle usée où luisait le chaudron d'étain pour puiser l'eau; et, dans l'angle opposé, il y avait un escalier en colimaçon, comme dans les tourelles des châteaux, par oii l'on montait aux chambres du premier étage, de grandes salles dallées, aux solives apparentes qui reposaient sur une corniche à mascarons.

En se penchant par les fenêtres, Inès apercevait les bâtiments de l'hôpital. Mais cette maison de souffrance et de mort avait un aspect si coloré et si joyeux qu'on ne pouvait pas penser à sa lugubre destination. Avec leurs cloches suspendues à l'air libre, les campaniles de la chapelle, simples arcades de maçonnerie, couronnaient les volutes, les pyramides et les boules ornementales de la façade toute en briques rouges, dans une bordure de pierre blanche. Des gargouilles vertes, en terre cuite émaillée, émergeaient du faîtage. Et par-dessus la clôture de brique une énorme touffe de lauriers-roses jaillissait comme un feu d'artifice, sous un dôme de verdure formé par des platanes géants.

Ce pur décor catalan, dont elle n'avait point l'habitude à Villefranche, mettait en belle humeur l'héritière des seigneurs de Llar. Elle se plaisait tellement dans la maison de sa mèrenourrice que, deux ou trois fois, elle obtint l'autorisation d'y passer la journée avec Bépa et d'y coucher.

Pendant ce temps, les conciliabules continuaient à Thôtel de Tagarit. On négociait les fiançailles d'Inès, étrangère à tout ce remueménage. Le Père Séraphin, le prieur des Franciscains, venait fréquemment place de l'Huile. On voyait sa haute silhouette raser les murs, glisser comme une ombre, les yeux baissés sous la capuce rabattue. De son côté, donya Gracia ne faisait qu'aller et venir entre la maison des Tagarit et l'hôtel de Darnyus. Il fallait que ce mariage fût une affaire de bien grande importance pour qu'elle s'y passionnât de la sorte. Sa fièvre trépidante secouait jusqu'au vieux couple de Llar, son beau-frère et sa sœur, que l'habitude de la mauvaise fortune inclinait depuis longtemps à une inertie résignée.

Donya Guiomar de Darnyus opposait en effet une vive résistance à ce projet d'union. La riche veuve trouvait que le sire de Llar, petit noble ruiné, était de bien mince extraction pour prétendre à l'alliance des comtes de Darnyus. l^ourtant le jeune Esteban se déclarait très épris d'Inès. Le Père Gaudérique de Junci, prieur de Villefranche, qui le tenait du Père Séraphin, l'avait confié à donya Gracia, qui l'avait redit à sa nièce.

Au milieu de toutes ces complications, on ne parlait plus des fiançailles de François de Llar avec Isabel de Tagarit. Presque toujours absent,

l'officier de cavalerie battait les villages des environs, était sans cesse en conférence avec les jeunes gens et les notables du pays.

Isabei finit par s'en plaindre à sa future bellesœur. Cette grande fille était franchement laide, mais elle avait de la race. Inès considérait avec une pitié à peine dissimulée son menton proéminent, ses dents trop longues qui avançaient, ses yeux de chèvre folle, légèrement dissymétriques.

— Savez-vous, lui demanda Isabei, pourquoi on retarde ainsi notre mariage?

— C'est un secret! dit Inès, qui pinça ses lèvres d'un air important, comme avait fait tante Gracia. Mais on assure que nous le saurons bientôt et qu'alors nous serons tous bien contents.

Et aussitôt, encouragée par le ton confidentiel de la jeune fille, elle lui posa une question, qui, depuis l'arrivée, lui brûlait les lèvres :

— Qui est ce cavalier qui est venu saluer mon père, à l'entrée de la ville... celui dont le cheval avait de si beaux rubans?...

— Comment! vous ne le connaissez pas!... Mais c'est don Santiago de Moncade, marquis d'Aytona, le nouveau vicomte d'Ille !

Malicieusement Isabei ajouta :

— Je croyais que vous vous intéressiez plutôt à don Esteban.

Inès, haussant les épaules, évita de répondre. Elle regardait toujours sa future belle-sœur, qu'elle trouvait décidément bien laide. Alors, sans intention méchante, mais avec la cruauté involontaire de quelqu'un qui pense tout tout haut, elle lui dit brusquement:

— Vous avez de la chance, vous, d'épouser François!... Il est plus beau qu'eux tous!

Néanmoins il lui fallait bien s'occuper de don

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Esteban, puisque 1g sort voulait qu'il devînt son époux. Par Bépa et surtout par sa nourrice qui savait tous les commérages de la ville, elle apprit bien des choses sur ce pâle garçon qu'on lui uestinait. 11 passait pour très fat et de peu d'entendement. Sa famille espérait pour lui des dignités plutôt que des charges, car il avait assez à faire d'administrer ses domaines du Roussillon î D'ailleurs, c'était un « espagnol » fanatique, comme toute sa famille, et, en particulier, sa mère, toute gonflée d'orgueil, parce que, de loin en loin, elle se montrait à la cour. Puérilement, elle copiait les modes les plus extravagantes de Madrid, qu'elle exagérait encore par vanité provinciale.

Sans doute afin de mieux manifester ses sentiments espagnols, le précédent seigneur de Darnyus avait fait reconstruire magniiiquement une vieille maison ayant appartenu à ses ancêtres, pour la louer au marquis d'Aytona, vicomte d'Ille, grand d'Espagne et membre de la Junte de gouvernement. Retenu par ses emplois de cour, le vicomte résidait rarement dans sa vicomte. 11 n'y venait guère que pour toucher ses revenus. Mais, après l'annexion à la France, le marquis d'Aytona se vit dépouiller de son titre par les nouveaux maîtres du pays. Un gentilhomme du lieu, don Joseph d'Ardéna, devint vicomte d'ille en son lieu et place. Alors les Darnyus avaient jugé bon d'occuper l'hôtel où ne pouvait plus paraître leur ancien locataire. Puis, quelque temps après, Sa Majesté Très Chrétienne ayant restitué généreusement son lief au marquis d'Aytona, celui-ci put revenir de nouveau à nie. il n'y revint que doux ou trois fois avant sa mort, et, pendant ses séjours toujours

très brefs, il était Thôte des Darnyus qui le recevaient gracieusement dans leur hôtel. C'est ainsi que son fils, le jeune Santiago, héritier de la vi- (comté, occupait, en ce moment, une aile du logis. jll était là depuis six semaines. Pourquoi ce séjour si prolongé, si peu dans les habitudes de son père? Etait-ce réellement des affaires de fermage à régler qui le retenait? On en chuchotait beaucoup dans la petite ville.

En tout cas, la présence de cet hôte de marque avait encore exaspéré les prétentions et la morgue de donya Guiomar de Darnyus. Par toute espèce [d'arguments, elle combattait la passion de son fils qui, effectivement, était très épris d'Inès, depuis qu'il lavait aperçue à la procession nocturne idu Jeudi Saint, dans la chapelle des Pères Franciscains de Villefranche. Ceux-ci plaidaient secrètement sa cause auprès de dyona Guiomar, obstinée à refuser son consentement. Des phrases échappées à sa tante Gracia avaient révélé à Inès que sa pauvreté n'était pas la seule raison de ce refus. Il y avait d'autres empêchements plus graves. Pour en triompher il ne fallait rien moins que la puissante influence des moines, dévoués à l'Espagne, comme les Darnyus, et qui, pour des motifs mystérieux, tenaient beaucoup à ce mariage. C'était le prieur de Villefranche, don Gaudérique de Junci, qui, le premier, en avait eu l'idée et qui, sous le prétexte d'une pieuse retraite, avait fait venir le jeune homme à Villefranche.

Des échos de tout cela parvenaient jusqu'à Inès et lui gâtaient sa joie dans le plaisant logis des Ribell, où elle s'évadait le plus souvent possible en compagnie de Bépa. Ces intrigues passaient par-dessus sa tôte. Mais elle comprenait bien

qu'elle était une pauvre chose dont on se jouait à son insu, que des puissances occultes disposaient d'elle, de sa liberté, de son cœur, sans daigner même la consulter. Elle n'avait qu'à dire oui : c'était tout ce qu'on voulait bien lui demander. Pourtant elle s'irritait d'être ainsi marchandée, — et puis elle avait peur de l'avenir. Quand elle pouvait joindre François entre deux de ses courses à cheval, elle l'entraînait dans un coin obscur du salon et elle lui confiait ses craintes avec une naïveté d'enfant. Ce grand frère, de beaucoup son aîné et qui n'avait pour elle que des caresses, elle le considérait comme son protecteur, son seul appui. Un jour qu'elle se sentait le cœur très gros, elle se jeta contre sa poitrine et elle lui dit, en l'embrassant:

— François, c'est avec toi que je voudrais pouvoir me marier !

Il vit bien qu'elle avait beaucoup de chagrin. Il la baisa paternellement au front, et il murmura avec un accent de tendresse inaccoutumée :

— Tais-toi, minyonète, tais-toi ! Tu sais bien que je t'aime...

Et, l'instant d'après, il repartait pour un voyage de deux jours. François avait tant de choses en tête!...

Enfin, après une semaine de haute lutte, le consentement de donya Guiomar fut obtenu par les bons Pères. La dame orgueilleuse n'avait capitulé que devant la religion.

Toute lière de son triompbc, car elle considérait ce mariage comme son œuvre personnelle, donya Gracia, dès que la chose lui fut certifiée, se précipita vers la cbambre de sa nièce pour

partager sa joie avec elle. C'était le matin. Inès, assise à sa toilette, bavardait avec Bépa qui la coiffait. Dès le seuil, elle lui cria :

— Décidément, la rue des Neuf-Fiancées t'a porté bonheur !

Et elle lui annonça la grande nouvelle.

Inès ne croyait plus à ce mariage. Ce fut pour elle un véritable coup de foudre. Elle paraissait consternée, tandis que donya Gracia exultait :

— Je voudrais bien voir, dit celle-ci, d'un ton sévère, que tu aies l'air de faire la petite bouche !

Mais, la tête entre ses mains, la jeune lille s'était mise à sangloter devant son miroir.

42 LINFANTE

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