L ADIEU
On Tavait transportée, rue de l'Orangerie, chez les Dames Enseignantes.
Pendant plus de huit jours, elle fut entre la vie et la mort. Un mal mystérieux la terrassait. Le médecin qui la soignait déclara, d'un ton péremptoire, que c'était une fièvre maligne. Elle avait perdu à peu près le sentiment, et, quand elle sortait de sa torpeur, elle se plaignait de violents maux de tête. Après de longues heures de soull'rance, elle retomhait dans son accablement, que coupaient, à de fréquents intervalles, des accès de délire.
Un cauchemar l'obsédait continuellement : l'échafaud drajjé de noir, la planche du garot, où pendait, comme une horrible grappe, la face violette du supplicié.
Enfin, après six semaines, elle parut entrer décidément en convalescence. Quand elle ouvrit des yeux étonnés sur la cellule oii était son petit lit, où elle allait vivre désormais, le premier vi-
Age qu'elle rencontra lut celui de la supérieure, a Mère Elisabeth du Saint -Sacrement, qui, tendant toute sa maladie, n'avait pas quitté son hevet.
Peu à peu, avec beaucoup de ménagements, a religieuse lui apprit ce qui s'était passé : Bs intrigues du viguier Goromine, les Espagnols aenaçant la province, la terreur des conseillers atalans qui, par ostentation de zèle, avaient ait torturer indignement don Carlos, le ministre ffrayé par les rapports de l'intendant Cartier et inalement se croyant obligé par l'extrême graité des circonstances d'intercepter l'ordre de :râce qu'avait signé le Hoi... A mesure que là 1ère Elisabeth lui révélait tout cela, la jeune die se sentait soulevée par une indignation telle, u'à de certains moments on craignait pour sa aison. Et puis sa colère s'épuisait par sa violence aême. Elle n'éprouvait plus qu'une immense déeption, avec un grand dégoût de toutes choses Tétait comme l'écroulement irrémédiable d'un ôve, une fin après laquelle il n'y avait plus rien ue des abîmes de désolation, de morne silence. Cependant une voix insidieuse lui disait : Quoi donc? Pourquoi te désespérer ainsi? lalgré tout, tu es libre maintenant, tu es seule fU monde ! Plus de contrainte ! Tu peux épouer l'homme que tu as choisi, puisque lui du noins te reste fidèle!... » Un instant, elle esayait de se convaincre que cela était possible n eiïet. Et puis, aussitôt, elle entendait autour l'elle comme une clameur de réprobation. Tous ies proches, toute sa ville, toute sa province fi dressaient à son passage, dénommant ce qu'ils ppelaient son crime et son infamie : « Quelle tonte! celle qui avait trahi alhiit toucher le
prix du sang versé par sa faute en acceptan avec la main d'un ennemi, des honneurs et di richesses... » Et cette clameur réprobatrice 1 poursuivrait partout où elle voudrait cacher so union coupajjle. Où qu'elle allât, à Paris et Versailles, comme à Villefranche, elle sera toujours la fille d'un condamné à mort pou haute trahison. Après ce dénouement tragique' la jolie fiction d'amour inventée par la vieil!' demoiselle Auxépaules s'évanouissait comm un mirage. La réalité, c'était l'échafaud où ii avaient étranglé son père! D'un côté, il y avai' les gens de sa race qui l'accusaient d'avoir lij vré la victime. De l'autre, la nation ennemie la nation de Louis-Hector, qui ne lui pardon nerait jamais d'être la fille de ce traître!... De quelque côté qu'elle se tournât, elle s heurtait à la même impossibilité. Le mur in franchissable lui barrait toujours l'avenir. Eli essayait en vain de concevoir pour elle un autre vie. Après ce qu'elle avait rêvé et entrevi à Versailles, tout lui paraissait méprisable. Getl vie-là, si ce n'était pas pour la partager ave'| Louis-Hector, elle n'en voulait pas, elle la re fusait, elle ne valait pas la peine d'être vécue!.. Et elle revoyait toujours, dans la nuit embrasée le Roi s'embarquant sur la gondole à prou» dorée, au son des violons et des hautbois.. Déchoir d'une telle hauteur, elle n'y consenti rait jamais. Elle se briserait plutôt contre lobs tacle, mais elle n'essaierait pas de le tourner de se jeter dans des chemins de traverse, d» recourir à des échappatoires, î\ des faux-fuyants Toute l'obstination, toute la dure logique ins tinctive de l'àme catalane se raidissait en elle Non, elle ne renoncerait à rien. Quand on avai
^it un tel rêve, on ne pouvait pas renoncer!...
^lle en mourrait sans doute? Eh bien, soit! Etaitsi difficile de mourir? Son père était bien
lort, et de quelle mort! Son M're, avant de jeter dans le complot, avait fait le sacrifice sa vie! Elle mourrait, elle aussi, pour être
lèle à la fois à sa race et à son serment. Elle
e trahirait pas son amour, elle ne trahirait
as son sang!...
Ces grands combats intérieurs se livraient en e, sans qu'elle en dît rien à la Mère Elisath. Celle-ci la croyait sinon calme, du moins
risée par sa maladie et clans une prostration tout son être, qu'il valait mieux ne pas trouer. Pourtant, la santé de la jeune fille semblant rétablir peu à peu, le moment approchait où lui faudrait prendre une décision. Qu'allaitle devenir? Resterait-elle aux Enseignantes?
^ Mère Elisabeth le souhaitait vivement, et, ux ou trois fois déjà, à mots couverts, elle
ràii fait allusion à ce désir qu'elle avait de voir entrer au couvent. Inès saisit bien le ns de ces allusions, mais elles lui parurent opportunes. Elle se déroba, détourna Tentreen. Dans sa résignation à Tinévitable, elle irdait un espoir invincible...
Elle en était là, lorsqu'un matin, après la esse, une sœur converse, toute haletante d'éotion, vint lui annoncer que « quelqu'un » ittendait au parloir.
Immédiatement elle devina qui était ce « quel- L*un ». Pourtant, elle avait conscience qu'un 1 gouffre s'était crc^usé entre elle et lui, delis la tragédie de la Loge, qu'elle n'osait pas
Ï croire. Et néanmoins elle avait la certitude 'elle le reverrait. Une force mystérieuse la
poussait. Elle entra au parloir presque en cou rant... C'était lui! Elle le reconnut tout au foni de la salle, debout près de la table à tapis d» velours que dominait le portrait en pied du Roi,
A l'apparition d'Inès, il leva la tête. Elh était en grand deuil, avec un voile noir suii ses cheveux, qui, de loin, la faisait ressemblai à une religieuse. Ce voile, cet appareil funèbre évoquèrent aussitôt devant les yeux de Louis- Hector l'épouvantable drame qui venait de s'accomplir. Instinctivement, à l'approche de cette malheureuse, qui se précipitait vers lui, d ud air égaré, il se recula, saisi de compassion, plein de douleur et de respect. Ce mouvemenli presque imperceptible figea aussitôt l'élan de la jeune fille. Elle aussi elle avait vu surgir devant elle la hideuse vision. L'image de son pèrt. supplicié se dressait entre eux. Le sentiment de cette horreur toujours présente, des fatalités cruelles qui les étreignaient, tout cela Ic^ écrasait d'un poids si lourd, qu'ils ne trouvaieii! pas de paroles pour exprimer leur peine, < qu'ils restaient immobiles, l'un en face de l'autre, comme à Estavar, dans la chambre de paysans où ils s'étaient rencontrés pour la dernière fois, Et, des murs de ce parloir austère, un air glacé tombait sur leurs épaules. Du fond de leurs cadres, les figures de saints et de martyrs semblaient les épier. Les effigies des Mères abbesses qui, de leurs belles mains, élevaient un crucifix en pressant leur corsage avec une mine de componction, tous ces visages ascétiques ri tournés vers le ciel, leur reprochaient la folit ou la frivolité de leur passion.
Cependant, Louis-Hector, après s'être inclina profondément, prit la main d'Inès qu'il baisa;
puis il laissa retomber, d'un geste découragé, cette petite main qui tremblait dans la sienne. Ils se regardèrent avec des yeux brillants de larmes. Inès, par tous les traits de son visage décomposé, lui faisait comprendre la stupeur qui Taccablait, et elle lui disait en une plainte muette : « Voilà! ce qui est fait est fait! Nous ne pouvons rien contre un pareil désastre! Acceptons notre sort tel qu'il est! Il le faut bien!...» Mais lui se révolta à cette pensée, qu'il lisait dans ses regards si douloureusement tendus :
— Le passé est le passé! dit-il : je le sais, il sera lourd à porter ! Malgré tout, rien n'est changé entre nous. Je viens vous rappeler votre promesse...
A ces mots, un faible sourire effleura les lèvres d'Inès, puis aussitôt ses traits se contractèrent en une pitoyable grimace. Elle répondit:
— Pour moi non plus, rien n'est changé, vous le savez bien! Je suis toujours à vous! Mais vous me demandez une chose impossible !
Et elle lui répéta ce qu'il savait déjà, ce que lui-même s'était dit cent fois : « Il ne pouvait pas épouser la lille d'un rebelle mort sur Téchafaud, — et elle ne pouvait pas encourir le blâme de pactiser avec les bourreaux de son père, en épousant un officier français. Pour lui, ce serait se mettre au ban de l'armée, et, s'ils restaient à Villefranche, ce serait ameuter contre eux tout le pays... »
— Qu'importe! dit Parlan, ne pensons qu'à nous!
Un môme souffle de révolte les souleva tous deux au même moment. Ils se regardèrent encore une fois, s'interrogèrent des yeux, comme pour sonder l'arrière-fond de leur volonté :
— Oui, qu'importe! reprit Inès, d'un air éperdu.
Mais elle se ressaisit aussitôt, et, avec un accent d'une amertume infinie :
— Hélas! ce n'est pas possible! Trop de choses abominables nous séparent. Quand je le voudrais, je ne pourrais pas oublier cela... J'aurais toujours devant moi le visage agonisant de mon père... mon père mort sans m'avoir pardonné!... Ah! je ne puis pas, je ne puis pas faire cela!...
Elle ne se maîtrisait plus : elle se mit à sangloter. Et comme il ne répondait rien, comme, la mort dans l'âme, elle le sentait touché par cette raison que peut-être elle eût voulue moins forte, elle finit par ajouter, d'un ton très humble :
— Et puis... vous entraîner dans ma misère?... Y avez- vous pensé?
— J'ai pensé à tout! dit Parlan.
Et il lui expliqua son intention de quitter l'armée. Son protecteur et ami, M. de Villars, saurait bien lui ménager quelque emploi dans la diplomatie. Les débuts seraient pénibles sans doute. Elle ne l'ignorait point : il n'était qu'un cadet sans fortune. Mais, à eux deux, ils auraient du courage...
Tandis qu'il parlait, la vision de Versailles resplendissait encore une fois devant elle : c'était donc le paradis perdu!
— Non! dit-elle enfin : je ne veux pas arrêter votre carrière. Vous êtes promis aux plus hauts destins. Faites la guerre, triomphe/, cueillez des lauriers!... Et laissez -moi dans mon malheur, puisque ni vous ni moi n'y pouvons rien! Oui! laissez-moi m'ensevelir vivante dans le souvenir, dans le culte de notre amour...
Il tressaillit à ces dernières paroles, dont il evinait trop le sens :
- Que dites-vous là, grands dieux! Quels ont vos desseins?
— De rester ici!
— Comment! vous voulez prendre le voile?
— Non ! prononça-t-elle résolument. . . Oh ! non ! Et, après un silence :
— Je ne puis pas offrir à Dieu un cœur qui st tout à vous...
— Alors que voulez-vous dire? Dans quelle ie obscure et misérable voulez-vous vous en- 3rmer?
— Ne vous inquiétez pas! soupira-t-elle. Tout st résolu. La Mère Elisabeth pourvoira à tout.
Il voulut lui prendre les mains, les emprionner dans les siennes :
- Jamais, dit-il, jamais je ne consentirai à ela! Je ne veux pas que vous soyez malheu- 3use... loin de moi!
Les yeux de Louis -Hector étincelaient, en rononçant ces mots. Sa voix avait un accent 8 volonté bien ferme. Elle se dérobait mollelent. A aucun instant de cet entretien suprême, lie ne fut plus près de céder. Et puis, dans n brusque retour d'amertume, elle entrevit e nouveau l'existence sans gloire qu'il serait pntraint de mener à cause d'elle. Elle finit ar lui déclarer sa pensée secrète :
— Quittons ces chimères ! Vous ne me paronneriez pas la chute de votre fortune, vos esérances brisées! Et vous ne m'aimeriez plus!... on, non! Je veux que vous m'aimiez toujours, )mmc vous me l'avez promis, comme je vous ai promis!
— Ainsi, c'est vous qui m'aimerez moins que
di^â LINFANTE
je ne vous aimerai, puisque vous ne voulez pa? répondre au vœu le plus cher de mon cœur!.. Cette insistance, cette volonté tenace qui pesai sur elle, la présence de cet homme jeune et beai qui lui prodiguait des paroles de tendresse, tou recommençait à l'ébranler. Elle s'atTolait sou Tadoration muette de ses regards :
— Je vous en supplie! gémit-elle: partez! Gett union serait une chose affreuse et sacrilège !
Les cauchemars qui l'avaient obsédée dans s. fièvre, et, par-dessus tout, la vision hideuse d la Loge terrifiaient son imagination. Mais Louis Hector, qui la sentait faiblir, redoublait ses ins tances :
— Le temps passera, dit-il : vous oublierez cett monstrueuse aventure. Alors ce qui vous parai aujourd'hui impossible vous semblera permis justifié par une si longue souffrance, par une s longue constance... Au moins, laissez-moi ce espoir !
— A quoi bon! dit-elle, avec une intonation u peu blessée, comme si elle percevait, à travers 1 dernière phrase, un léger mouvement de reçu Ce serait une lâcheté, une hypocrisie que de von laisser le moindre espoir. Je serai dans vingt ac ce que je suis en cette minute. Le temps n'effi cera pas le crime. Ce que vous désirez est impof sible à tout jamais. Mais, ce qui est impossibi aussi à tout jamais, c'est que je ne vous aiifl plus... I
Elle leva timidement les paupières : il lij tendait ses bras. Prise d'une terreur soudain! elle se rejeta vivement en arrière. A ses oreill( bourdonnantes, résonnait l'interdiction solennel de son père: « Jamais! entends-tu? jamais I »»|
— Je vous en supplie, dit-elle, partez! J'
peur de vous, j'ai peur de moi ! Par pitié, laissezmoi, si vous m'aimez!
— Vous me chassez donc? fit-il, blessé à son tour.
— Oui, je vous chasse!... Vous savez bien que j'en meurs!...
Qu'elle acceptât ainsi la nécessité de leur séparation, qu'elle y parût résignée, cela lui fut une pointe si douloureuse, qu'il Taccusa intérieurement de froideur, de dureté, de coquetterie peut-être. Il oublia tout le tragique qu'il y avait entre eux. Il ne vit plus qu'une chose, c'est qu'elle attachait peu de prix à tous les sacrifices qu'il avait consentis à cause d'elle. C'était donc lia la récompense de tant d'abnégation!... Refoulant les plaintes qui lui montaient aux lèvres, se ! raidissant contre la désolation infinie qui le submergeait, il s'inclina cérémonieusement devant [elle :
- Adieu, Mademoiselle, dit-il, puisque vous île voulez!
Elle étouffa un grand sanglot, et elle le regarda ^une dernière fois, en murmurant :
— Adieu !...
D'un mouvement brusque, presque hostile, il
larcha vers la porte. Il disparut. Il était parti, les pas sonnèrent sur les dalles des corridors. ît, tandis qu'elle tombait, anéantie, sur une îhaise, elle avait le sentiment très net que tout ;ela s'accomplissait contre sa volonté, contre leur rolonté, qu'avant même qu'ils se rencontrassent lans ce lugubre parloir, tout était déjà décidé lans une région obscure do leur être. A cette idée, îlle eut un sursaut de colère. Elle se lova préci- Ipitamment, elle bondit vers la porte, en criant :
— Louis ! Louis !
Elle courut comme une folle, comme, l'autre jour, sur la place de la Loge, lorsqu'elle criait de toutes ses forces, de toute son âme : « Grâce ! grâce!... Arrêtez par pitié! »
Au tournant du corridor, elle se heurta à la Mère Elisabeth, très calme, souriante, dans sa robe blanche, la croix d'argent étalée sur sa poitrine :
— Mon enfant, dit-elle, où courez-vous?...
Il émanait d'elle une telle paix, une candeur si joyeuse se reflétait sur sa figure, que toute l'agitation d'Inès tomba subitement. Elle eut honte de son égarement, des mouvements désordonnés de son âme. La conscience de l'irréparable lui revint :
— Ma Mère, dit-elle, pardonnez-moi! Je ne sais plus où je suis ni ce que je fais!
Tout en disant ces mots, elle prêtait l'oreille, son cœur battait affreusement. Elle entendit le lourd vantail de la porte d'entrée retomber sur M. de Parlan...
Cette fois, c'était bien fini.
Longtemps, très longtemps plus tard, Parlan ievenait frapper à cette même porte de la rue [e rOrangerie.
Plus de vingt ans s'étaient écoulés. Il avait fait fei guerre, il s'y était jeté éperduraent, comme 'autres se jettent à la débauche ou à la boisson, iour oublier son chagrin. Il s'était distingué en aaints sièges de villes, en un grand nombre de ombats. Il avait été blessé à Gassel, à Steenerke, à Nerwinden. Il avait guerroyé dans tous îs pays, en Flandres, en Espagne, en Sicile, en îarbarie. Il était allé jusque dans les Indes ocidentales, et, en récompense de tant de sériées, le Roi l'avait nommé lieutenant général, hevalier de l'Ordre. Enfin il lui conféra le titre e marquis.
Entraîné par les aventures et la vie des camps, . avait eu d'autres amours. Mais il ne s'était
Emais marié. Il ne pouvait arracher Inès de son uvenir. Un remords inguérissable le tourmenit. Il se reprochait de ne pas avoir forcé son msentement, de l'avoir laissée s'éteindre parmi es nonnes frigides, dans cette triste maison, — 'avoir cédé peut-être à un petit froissement de knité masculine. Sans cesse, il y songeait. Depuis ingt ans, c'était une obsession qui s'attachait artout à ses pas. Dès que son esprit était en 0pos, à tous les carrefours de sa pensée, il la
retrouvait. La nuit, dans la solitude, son fantôme surgissait soudain devant lui. Mais cette vision n'avait rien d'effrayant ni d'hostile. Elle semblait environnée d'une grande paix. Il lui disait doucement : (( C'est vous ! » Elle lui disait : « C'est moi! Je suis avec vous... toujours! » Et lui, dévoré de regrets et de mélancolie : <( Inès, pourquoi avez-vous fait cela? Pourquoi m'avez-vous quitté ?... » Il sentait qu'il ne pourrait jamais plus être heureux d'un vrai bonheur.
Maintenant que la paix était faite, après tant d'années de guerre, et qu'il avait des loisirs, il voulut revoir les lieux où il avait tant soufTert avec elle, — la revoir peut-être !
A Perpinyan, tout était bien changé depuis son absence : il ne s'y reconnaissait plus. On avait démoli les vieux remparts, construit de nouveaux bastions. Dans la rue de l'Orangerie, on avait établi une chaussée sur le canal qui, autrefois, coulait à ciel ouvert. Les orangers étaient cou-
f^és... Tout tremblant d'appréhension, il sonna à a porte du couvent des Dames Enseignantes. Mais il avait si peur d'apprendre la vérité, quelle qu'elle fût, que, tout d'abord, il n'osa point parler d'Inès à la tourière qui était venue lui ouvrir. Il demanda si la Mère Elisabeth du Saint-Sacrement pouvait le recevoir. La tourière le dévisagea ave» stupeur et commisération : « La Mère Elisabetli était morte, il y aurait bientôt dix ans... » ^
— Et le Père Tautavel? ■
— Mort aussi!... de l'année dernière... Il était bien vieux, inlirme, presque complètement paralysé. Il habitait une petite chambre, en haut d'une maison bourgeoise, près de l'église Saint- Mathieu...
Louis (le Parlan n'écoutait pas : il ne pensait
qu'à celle pour qui il était venu. Il hésita encore un instant, et puis, voyant la figure déconcertée de la tourière devant son mutisme et son attitude embarrassée, il rassembla tout son courage :
— Et donya Inès de Llar?...
— Donya Inès?... Je ne la connais pas. Je ne l'ai jamais vue ici!... Vous devez vous tromper, Monsieur !
Mais l'officier assura que non. 11 précisa les circonstances, dit à quelle époque cette personne avait dû entrer au couvent...
— S'il en est ainsi, reprit la religieuse, je ne connais qu'une de nos mères qui puisse vous renseigner. Elle était, je crois, l'assistante de la Mère Elisabeth. Elle vit encore. Mais elle est bien vieille. Elle est, aujourd'hui, à Béziers, dans notre maison de retraite. Voyez-là!
A demi découragé, mais résolu à savoir quand même, Louis-Hector partit immédiatement pour Béziers. Après avoir longtemps erré dans les petites rues tortueuses de la vieille cité albigeoise, autour de la cathédrale Saint-iSazaire, en haut de la colline fortifiée qui domine la vallée de l'Orb et l'immense paysage de la plaine vineuse et des montagnes, il linit par découvrir la maison de retraite des Bénédictines. Il dut parlementer longuement à la porte. Enfin, une petite vieille toute bossue, presque courbée en deux, vint le rejoindre dans le parloir où il attendait.
Aux premiers mots qu'il prononça, elle parut se ranimer subitement. Elle se redressa, ses yeux s'allumèrent. Les souvenirs lui revenaient en foule :
— Donya Inès de Llar ! fit-elle. Vous l'avez connue ?
—^ Oui, ma Mère ! balbutia Parlan.
406 LINFANTE
— Elle était de votre famille sans doute ?
— Oui, de ma famille, en effet !...
La religieuse, baissant la voix, reprit, avec un air confidentiel :
— Vous le savez bien, n'est-ce pas?... Elle est morte depuis longtemps !
Parlan eut la force de refouler le spasme qui Tétreignait. Mais des larmes débordaient de ses yeux. La vieille sœur ne voyait rien. Emportée par ses souvenirs, elle chevrotait, d'une voix ténue et intarissable :
— Elle est morte, voilà très longtemps, très longtemps!... Oh! je me la rappelle fort bien. Elle était si belle, si douce ! Elle semblait tant souffrir qu'on éprouvait de la peine rien qu'à la regarder...
La tête basse, Parlan écoutait ces choses navrantes. Il interrogea tout à coup, sur un ton d'anxiété :
— Et elle s'était faite religieuse?
— Non ! Elle conserva jusqu'au bout le costume du siècle. Elle ne voulut jamais prendre le voile... Au début, elle travaillait pour la chapelle, s'occupait à des ouvrages de broderies, à des dentelles. Plus tard, une de nos maîtresses étant tombée gravement malade, elle la remplaça: elle enseignait le français aux enfants... Elle ne disait rien, ne parlait à personne. Elle était si fiôre, si renfermée ! Elle semblait se consumer de chagrin, être inconsolable. Aussi, lorsqu'elle rendit le dernier soupir, personne n'en fut surpris. Elle disparut sans bruit: on la croyait morte depuis si longtemps!...
— Où l'a-t-on mise ? demanda brusquement l'officier, d'un Ion Iraj^ique.
Il s'était levé. La vieille religieuse, un peu in-
juiète de cette exaltation, le regardait, tout en lyant l'air de fouiller dans sa mémoire :
— Je ne sais ! prononça-t-elle enfin. On a dû 'enterrer dans le cimetière de la Communauté. Vlais tout a été bouleversé depuis les construcions de la place et de la Citadelle... A vous dire /rai, je ne sais pas !
Il redescendit la colline dans un accablement 3t dans un trouble affreux. Ces quelques paroles Je la sœur lui faisaient comprendre tout ce que a malheureuse avait souffert, sans doute à cause de lui, et il entrevoyait, hélas! qu'elle était morte désespérée !... Expier cette souffrance, dont il était peut-être responsable, y participer au moins Dar la ferveur d'un souvenir perpétuel, surtout •acheter ce désespoir linal, est-ce que ce n'était pas son devoir, à lui qui était seul au monde, dont la vie, en somme, était finie?...
Revenu à Perpinyan, il chercha dans tous les cimetières, dans toutes les églises. Il ne trouva rien. La morte semblait le fuir, se dérober jalousement. Une dernière fois, il erra, une journée encore, ù. travers les fosses du cimetière Saintlean.
Le soir du même jour, à la nuit tombante, un nconnu qui avait tourné un certain temps autour du couvent des Dominicains, soulevait le marteau du portail. . . Quelques mois plus tard, les personnes pieuses qui suivaient les offices dans la chapelle fie ces religieux, apprirent qu'un homme de qualité, un étranger, allait y prendre l'habit, sous le Qom de Frère Louis de la Miséricorde.
Parisy 30 Janvier 1920,